‹ La Macedoine; Le chemin de fer de BagdadChapitre 38 sur 54 · I.i; CIIKMIN l)K FER DE l(AGI)AI · texte numérisé non relu

I.i; CIIKMIN l)K FER DE l(AGI)AI

Certains Européens s'étonneront peut-être de voir recherclier le point de vue et les intérêts des Etats-Unis en fonction de l'entreprise de Bagdad.

Pareille investigation cependant s'impose. Résolument, les États-Unis d'Amérique viennent de prendre place au. rang des plus grandes puissances. Ils constituent dès lors un facteur de force que l'on ne peut plus, dans cette période de politique mondiale, se dispenser d'introduire dans l'équation de tous les grands problèmes politiques. Or, l'affaire de Bagdad relè\e de la politique universelle.

Dans les dernières années, mille incidents ont trahi la tension progressive des rapports entre l'Allemagne et les Etats-Unis. Devant Manille, les officiers de Guillaume II ont tout fait pour gêner l'action de l'amiral Dewey. Le capitaine Coglan, commandant du croiseur des États-Unis le Raleigh, l'a fait savoir avec une rare indépendance et la première parole de l'amiral Dewey lui-même, débarquant à Trieste, fut pour dire : « C'est avec l'Allemagne que nous aurons notre première guerre. »

Depuis lors, l'hostilité entre les citovens de

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l'Union et les sujets de rcnipereur allemand n'a l'ait que s'accroître; elle se manifeste dans toutes les parties du monde.

Le 4 juillet 18'.(1>, jour de fôte nationale américaine, 31. Karl Klemme, sujet allemand, propriétaire de l'Orpheum-Hotel à Honolulu, ayant décoré sa porte avec des drapeaux allemands qui cachaient ceux de l'Union, un nommé West, sujet américain, vint lui enjoindre d'enlever le drapeau germanique. L'Allemand refusa. West aidé de plusieurs soldats américains du transport Sheridcni, qui se trouvait dans le port, envahit la maison de M. Klemme, arracha et piétina les drapeaux allemands.

Les incidents de cette nature se sont multipliés au point qu'obéissant aux suggestions des autorités de l'empire, et surtout de ÏAIldeutsclier Verhand, les Allemands des États-Unis, fort nombreux comme on sait, se sont organisés pour la défense de leur nationalité particulière, tendant ainsi à former dans l'Union un véritable État dans l'État.

Le message du président Mac Kinley, après son élection, a reflété si évidemment la froideur des relations qui existent avec Berlin, que le Tageblatt était amené à reconnaître qu'il n'était pas l'ami de l'Allemagne.

La façon dont les négociations relatives au conflit germano-vénézuélien ont été conduites de part et d'autre, le fait que M. Bowen, négociateur vénézuélien, mais fonctionnaire des États-Unis, ait pu

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dire « que si l'AUomagne acceptait de faire l'aveu qu'elle netientpas comptcdes conventions Conclues par ses diplomates accrédités, il consenlirait, le jour où le protocole serait signé, à ce que l'Allemagne reçoive le montant total réclamé par elle dans ses premiers ultimatums » (1), la solution du conflit, le désappointement et la colère (|ui ont été ressentis en Allemagne devant cette humiliation, les récents armements navals des Ktats-Unis établissent que pour un avenir plus ou moins proche un grand duel se prépare entre l'Allemagne et les États-Unis.

La cause essentielle de ce désaccord progressif réside dans les livalitt's commerciales des deux pays.

Après 187(1. rAUemagne a frouvt' aux États-Unis le premier grand déboucln' qui a permis l'essor prodigieux de son industrie. Alors l'Union, ayant besoin de produits fal)ri(pi(''s, se procurait ceux du jeune empire allemand à meilleur marché ([ue ceux de la vieille Angleterre. Puis une révolution économique profonde, dont les causes sont multiples, s'est produite aux Etats-Unis.

Interprétant exactement la situation nouvelle, le bill Mac Kinley et le tarif Dingley ont fermé résolument le marché américain à un grand nombre d'importations étrangères. A la faveur de cette

(1) V. h Temps, 13 février 1903.

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protection éiu'rgi(|uc, l'industrie do l'Union s'est développée à un tel point que la siiuiilion de jadis s'est renversée. Aujourd'hui, non seulement l'Allemagne, qui croyait posséder dans les Etats-Unis un débouché ind(Tnument extensible, voit décroître chaque année ses exportations, mais encore des produits américains d'un bon marché fabuleux viennent concurrencer les produits allemands jusqu'au cœur même de Berlin.

En somme, les citoyens de l'Union sont les adversaires des Allemands à un double point de vue : ils leur ferment un débouché immense et sont des concurrents redoutables dans le monde entier.

.Vujouid hui la dénionstralion est faite, les intérêts allemands et américains apparaissent inconcihables. Les divergences s'accusent. La partie est liée.

Dans des conditions aussi nettes, l'évidence mémo est ([ue tout ce qui renforce l'Allemagne est contraire aux intérêts des États-Unis.

Au cours d'un banquet qui a eu lieu à New-York il y a trois ans, le sénateur Free a dit fort justement : « Les Etats-Unis ont plus à craindre de l'Allemagne que de toute autre nation; l' Allemagne sera notre rivale la plus dangereuse, comme elle est sur le terrain commercial l'ennemie la plus formidable, la plus persistante, la plus agressive et la

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plus indoiiiplahlc. » Ces jiaroles comporlenl loule uno poliliqiio. De toute nécessité, les Étcats-Unis doivent avoir pour olijpclif d'ai-n'lor l'expansion allemande.

Kn Europe, leur prévoyance doit surtout s'exer ccr sur deux ordres de faits d'ailleurs étroitement liés entre eux : l'extension de l'Allemagne à l'Autriche et l'atrennissenient de In pri'pomlérance allemande en Turquie.

En ce qui concerne la question d'Autriche, les arguments donnés par les meneurs du mouvement pangermaniste sont topiques en eux-mêmes.

« Le résultat de l'extension de l'Allemagne à l'Autriche, dit le Dr. Hasse et ses amis, serait de réserver toute l'Europe centrale aux produits allemands, d'interdire aux produits américains l'accès de ce vaste territoire et d'améliorer les conditions de la fabrication alleniande de telle sorte que ses objets manufacturés pourraient lutter plus efficacement contre ceux des Américains dans toutes les autres régions du globe. »

Ce raisonnement paraît incontestablement fondé ; il s'applique par identité de raisons au chemin de fer de Bagdad, puisque l'installation allemande en Turquie d'Asie signifie mainmise sur un débouché économique important et entraves apportées à la concurrence commerciale des pays non allemands.

Sans doute, pour faire obstacle aux absorptions allemandes, les États-Unis ne peuvent pas interve-

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nir (lire ('terne Ht, mais les comhiiiaisoiis ile la politique leur odVeiit mille moyens dactioii.

Depuis quelijues années, on entend souvent dire que l'Eui'ojJe doit s'entendre, faire les États-Unis d'Europe pour lutter eontre les États-Unis d'Amérique. Cette idée, née à Berlin et servie par tous ceux qui s'y inspirent, n'aboutirait qu'à établir riiégémonie allemande sur le vieux monde.

Si une pareille conception peut paraître séduisante au premier instant, on s'aperçoit vite en la creusant qu elle ne correspond nullement à la réalité des faits, qu'il y a dans l'Europe occidentale et orientale des puissances dont les intérêts permanents sont plus faciles à mettre d'accord avec ceux des Etats-Unis d'outre-Atlantique qu'avec ceux de l'A llemagne.

C'est aux Américains et surtout à l'homme d'Etat qui gouverne à la Maison-Blanche, de savoir le comprendre avant qu'il soit trop tard.

Cette opinion, déjà exprimée il y a deux ans à propos du problème de l'Europe centrale, je la répète en y insistant avec force au sujet de l'entreprise de Bagdad. Le conflit germano-vénézuéUen m'aidera peut-être à me faire entendre, si j'enjuge par ces déclarations symptomatiqucs d'un haut fonctionnaire du département d'État en janvier 1903 :

« La Grande-Bretagne et l'Allemagne semblent décidément peu soucieuses de conserver leurs bonnes relations avec 1rs Etats-Unis, en maintenant délibérément une

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attitude qui jioussc les Etats- Unis à se détourner de l'A ngleterre, leur alliée naturelle, et de i'Allema(jne qui affiche un grand désir d'obtenir notre amitié, pour chercher ailleurs en Europe un ami sur qui compter (l). »

L'Italie, elle, n'est intéressée qu'indirectement, mais sérieusement cependant, à la question du railway de Bagdad. La réaction pangermaniste inévitable de l'entreprise à prévoir peut-elle ne pas toucher le gouvernement romain'?

Les Italiens peuvent-ils oublier que la ligne Salonique-Monastir, concédée en 1890 à M. Alfred Kaulla, directeur delà Wurttembergische Vereinsbank, est une ligne absolument allemande, qu'il a déjà été question de la prolonger jusqu'à l'Adriatique, et que le jour où l'Allemagne serait installée à Trieste l'importance de cette voie de pénétration vers l'Orient deviendrait exceptionnelle (2)'?

Or, l'Allemagne s'étendant en Orient, c'est l'AUemagne plus désireuse encore de s'installera Trieste et de simmisccr dans les affaires des Balkans; c'est l'Allemagne jouant avec plus de vigueur le

(1) V. le Temps, 2 février 1903.

(2) V, les cartes insérées p. 68 et 330.

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rôle qu'elle attribue provisoirement à l'Autriche en la poussant, jusqu'ici insidieusement, vers Salonique ; c'est encore nécessairement l'Allemagne ne tenant qu'un compte médiocre des vues d'équilibre que le Quirinal croit nécessaire de faire triompher en Albanie (voir p. 371 ).

On connaît fort bien à Berlin cet aspect de la question, mais on considère les difficultés qu'il comporte du côté italien comme absolument négligeables. Le D' Rolu'bacli le donne à entendre aux alliés de Rome avec une désinvolture quelque peu méprisante :

« Les désirs ou les oppositions de l'Italie nont aucune valeur décisive (1). »

L'Autriche a des intérêts plus immédiats à sauvegarder.

Son commerce et son industrie sont assez développés pour que son marché intérieur ne lui suffise pas. Il lui est indispensable de vendre au dehors. Or, y a-t-il des régions qui, par la force des choses, soient plus propres à être ses débouchés naturels

(1, D' l'iiul RoiiRBACH, Die liagdadbahn, p. 23. Wiegaadt, Berlin. 1!I02.

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(|iio tous ces }iii\s l)alkain(|ues et ce Lo^•ant (|ui sollicitent à ses portes l'aclivili' îles ex|)orlatours austro-hongrois?

Actuellement, la [)olitii|ue économique de l'Autriche, encore faussée (les suites de Sadowa, n'aboutit, par d'inconcevables faveurs de transit, qu'à faciliter à son plus redoutable concurrent, c'est-àdire à l'AUemag-ne, sa propre expulsion commerciale de la Bulgarie, de la Serbie et de la Turquie.

Un esprit de résistance et plus de clairvoyance, il est vrai, se manifestent à Vienne. Il en résultera peut-être cette conviction si fondée que l'expansion allemande en Turquie d'Asie déterminerait une recrudescence fâcheuse pour le commerce austrohongrois de la concurrence allemande dans la péninsule balkanitiue.

Politiquement, cette expansion en Asie turque aurait pour l'Autriche une conséquence bien plus redoutable encore.

Aujourd'hui personne de sérieux ne conteste plus les convoitises longtemps dissimulées du gouvernement de Berlin sur l'Autriche. Après une période de doute causée par des négations d'ailleurs intéressées, l'opinion publique a constaté une vérité dont quelques hommes très divers ont établi tout récemment encore l'exactitude matérielle.

Le Temps a publié à la fin de 1902 les résultats d'une enquête faite en Hongrie par M. Raymond

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