‹ La Macedoine; Le chemin de fer de BagdadChapitre 47 sur 54 · I. A KUANCK · texte numérisé non relu

I. A KUANCK

lumière se soit i'ailc sur ili's réalih'S lameiilahlcs.

Le 11) jau\i(M' \[H)'-i, M. Dclcassé a proiionc('' à la Cliaiulire îles dépulés des paroles d'une porlée cousidt'ruble :

« Le iiroteclorat de lu France ne s'étend jkis : il s'étend de moins en moins à des étrangers. Depuis quelques années il n érolué. Tout en gardant son caractère un'irversel, il tend de plus en pins, à cause de la prêjiondérance des éléments français, à ne s'e.rercer qu'en fareur des Français et à leur bénéfice exclusif. »

Paroles étranges, dans la bouche d'un ministre qui, huit mois auparavant, se réclamait encore du traité de Berlin comme d'un titre reconnaissant le protectorat franijais! Paroles pleines de contradictions! Comment un protectorat d'un caractère universel peut-il tendre de plus en plus à ne s'exercer (ju'en faveur des Français, précisément à cause de la prépond(''rance des éléments français? Logiquement, il semble que si ce protectorat tend de plus en plus à ne s'exercer qu'en faveur des Français, c'est surtout parce que les éléments français voient restreindre leur prépondérance. Quoi qu'il en soit, si cette formule sybilline a pu faire encore illusion aux trop nombreux députés français qui ignorent l'état actuel de la situation extérieure de la France, tdle n'a point trompé les étrangers depuis longtemps édifiés, ni les Français de Turquie obligés à chaque instant de se rendre àlaplus pénible des évidences.

Lors([u'on a bien saisi les phrases rapides de ce

310 LE CHEMIN l)K K K 11 l)i; DAGDAI)

drame tragiqueiiicnl silencieux <lui-aiil l('i|iicl des fautes eopieuseiiieiil aeeumulées viennent de taire sombrer en qucl(iues mois l'une des plus solides bases du prestige français, une émotion pi-ofonde étreint le cœur du citoyen français obligé de constater rarlilieielle déchéance infligée à son pays. Je dis artificielle, car rien de fatal ne condamnait la France à un recul immédiat. S'il est vrai que la France, en face de la concurrence des catholiques allemands ou italiens et des orthodoxes, ne devait plus compter garder intacte sa grande part de jadis, elle eût pu au moins exécuter une belle et longue retraite; elle eût pu mettre dix ou quinze années à perdre ce que ses directeurs momentanés ont abandonné en quelques mois.

Quoi qu'il en soit, les faits sont les faits. Reconnaissons la justesse de cette accablante constatation du lieutenant-colonel Rogalla von Bieberstein : « La France a plutôt à reconquérir qu'à maintenir une situation dominante et dans le reste de l'Orient, notamment en Syrie » (1).

Or, ce terrain perdu, croit-on que c'est le concours financier prêté par la France au chemin de fer de Bagdad qui va lui permettre de le reconquérir?

Cette déchéance préparée de l'influence française en Orient n'est pas tout. L'attitude prise par MM. Delcassé et Constans dans l'afiaire de Badgad

(1) V. RcL^ue du Cercle mililaire, n» ii, ii mars 1902, p. 323.

pout-elle rosier sans influence sur rallianco de la France et de la Russie'.'

Car enfin, c'est indiscutable, la France, ou du moins ce qui l'engage à l'extérieur, c'est-à-dire sa diplomatie officielle, a contrecarré à Constantiiiople les efforts du représentant du tsar dans le but de faire échouer l'entreprise allemande.

On sait déjii en quoi et pourquoi la ligne allemande d'Anatolie jusqu'au golfe Persique est bien une entreprise dirigée contre l'empire des tsars; il faut cependant revenir sur ce point de vue.

Ainsi qu'il a déjà été dit, le chemin de fer de Bagdad, une fois doté des embranchements prévus par létat-major turc, permettra au sultan de concentrer rapidement ses troupes d'Asie au sud du Caucase, troupes avec lesquelles les généraux de Nicolas II auraient évidemment à compter sérieusement dans le cas d'une conflagration générale, si l'empereur allemand parvenait — ce qui est son objectif — à faire mobiliser le sultan contre le tsar. C'est cette considération toute stratégique, habilement mise en valeur par les Allemands, qui a fortement contribué à décider Abd-ul Haniid. Il est déjà assez curieux, on en conviendra, qu'à ce point de vue purement militaire, la France se soit trouvée prendre position du côté des adversaires de la Russie.

On sait encore que les intérêts économiques de

312 LK c.iii'iMiN m;. h'i;i{ i)K i;ai;iiaI)

la l{iissie, à I;m|iioIIi'. ne l'oiililions |ias, la l''raiicc a prtHô (les milliards, cl dont, par coiist''(|ueiil, cllo a inlértH à favoristT la prospiTiti', n'ont ])as étis mieux mpnag'(''s. Copendant durant les négociations relatives au clicmin de fer de Bagdad, ia presse russe n'a pas cessé d'avertir ses alliés d'Occident.

« Le chemin de fer de la Mésopotamie, une fois relié au chemin do fer d'Anatolie, deviendra un concurrent excessivement dangereux du chemin de fer transsibérien, qui, lorsqu'il sera achevé, aura coûté des centaines de millions à la Russie .., dit le Noroié Vrémia. La Russie sera cruellement atteinte dans ses intérêts économiques et sa prépondérance politique dans l'Asie centrale recevra un coup dont elle ne se relèvera que difficilement. Voilà ce que nous réserve un avenir peu éloigné, si nous ne signifions pas aux Allemands hands ojf pendant qu'il en est temps encore. Il faut que nos chers voisins sachent que la Russie ne tolérera jamais qu'on touche au statu quo de l'Asie Mineure et de la Mésopotamie. »

Ces avertissements fort significatifs ne réussirent pas à émouvoir le chef du quai d'Orsay, qui, avec une énergie dont il donne des preuves soigneusement mesurées, contiiuia à soutenir le projet allemand à Constantinople. Aussi, lorsqu'en janvier 1902, l'ambassadeur allemand, combattu par les Russes, mais appuyé par les Français, obtint entière satisfaction, les grands organes de Péters-

LA FltANf.K 313

liourg' priirnl-ils l'alliludc lioslilc (|ii"i)ii (levail, attendre.

Dans le Mcssaf/cr ih's finances, une note, dont l'origine gouvernementale n'a fait aucun doute, a conseille en ternies très nets aux capitaux russes de s'abstenir :

« Maintenant (juela Russie a dépensé des sommes •considérables pour la construction du Transsibérien, est-ce que les Russes iront donner leur argent pour aider à la réalisation du projet de construction du chemin de fer de Ragdad, qui est, en somme, une ligne concurrente de notre Transsibc'rien? » Dansles Pctersbourçjskin Viédomosti,[c prince Ouchtomski, comprenant parfaitement l'extrême gravité de la mainmise allemande sur l'Asie Mineure, déclara : « Le traité de Rerlin est rompu de ce fait. Le chemin de fer de Ragdad mettra en mouvement toutes les forces dissolvantes, provoquera l'explosion de tous les éléments inflammables qui se sont ac<'umul(''S dans les possessions asiatiques de la Turquie. » Le Scict, le plus francophile de tous les journaux russes, protesta avec énergie :

« Dans la fâcheuse question du chemin de fer de Ragdad, la participation de quelques capitalistes français ou sémites semble avoir été une base suffisante pour un rapprochement partiel francoallemand. // serait ilifficile d'expliquer par la nonintelligence de la question cette faute qui ne répond ni

314 LE CIIK.MIN' III'; l<"i;H l)K HAGDAIJ

aux intérêts ni aux sentiments du peuple français; alors il faudrait admettre d'autres raisons moins excusables, par rapport à la Russie tant qu'à la France elle-même.

« Il conviemlrail qu'en France l'opinion publique, toujours généreuse et forte, exprimât son avis sur cet « atout douni' à l'Allemag-tie » . Une telle voix reniporlerait à coup sûr, dans la Franco patriote, sur les services qu'on rend aux intérêts particuliers, en sacrifiant les intérêts généraux, et sur les tendances mal déguisées dont il faut chercher la source à Berlin et à Francfort, l'un des centres du maçonnismejudaïsant. »

M. Porochine, nom cachant une personnalité bien connue, souligna (1 ) avec finesse et force tout à la fois la gravité de l'attitude prise en Orient par la diplomatie française :

« Pour l'avenir de l'alliance franco-russe, il est extraordinairement important de prévenir la possibilité même de froissement au sein de cette alliance. Les sacrifices que l'on fera dans ce but ne seront pas stériles. La courtoisie et la sympathie ne suffisent pas à elles seules pour le maintien de l'alliance. Dans l'alliance, il doit y avoir des droits réciproques et aussi un accord réciproque sur les fins qu'on se propose. Lorsque ces droits et ces fins se manifesteront dans l'alliance, l'action créatrice lui deviendra possible; les peuples commen-

(l) Dans le Novoié Vrémia.

LA FHANCIC 315

ceront h l'appi-t'cier, non pas seulement avec leur cœur, mais avec leur raison, et de fragile qu'elle était, il y a peu de temps encore, elle deviendra capable d'affronter tous les orages et toutes les intrigues politiques. Il est donc nécessaire d'organiser des fins communes et des droits réciproques au sein même de l'alliance franco-russe. Avant tout, le droit demande à être observé, sinon il meurt et l'alliance n'est plus rien... Actuellement les cajdtaiix occidentaux, tout en se rapprochant du chemin de fer de liandad, ont peur de s'engager à fond, craignant que dans ces contrées on ne se heurte à la baïonnette russe, qui peut tout à coup gâter les plans les plus utiles et les plus conçus. »

On conçoit que, les Russes se voyant contraints de donner de pareils avertissements, la simple annonce du projet de loi de M. Firmin Faure ait été accueillie à Pétersbourg avec une extrême salisfaction.

« Cette nouvelle, dit le Novoié Vrémia, si elle se confirme, produira dans la société russe une impression consolante et joyeuse. »

Le Sriet ajouta : « On voit que le parti national a en France sur cette question du chemin de fer de Bagdad une façon de voir plus sérieuse que celle de certains diplomates français en Orient. »

Le scrutin de la Chambre des députés repoussant l'examen de la proposition si sage de M. Firmin Faure causa une déception profonde sur les

:î1(; h\: en km in m: fi; H dk itAr, dad

bords (le la Ni'va. On no comprit absoliimenl pas comment, dans cette même séance du 24 mars, M. Dclcassé a pu demander à la Chambre un crt'- <lit de bOO.OOO francs pour les frais du \oyage de M. Loubel on Russie et dix mirmles plus tard se refuser à discuter une question cependant capitale pour les bons rapports des deux « nations amies et alliées ».

Un extrait du Noroié Vrémia commentant la i-i'ponse de M. Delcassé à M. Firmin Faure témoigna d'un étonnement mêlé d'indignation :

« II est évident que M. Delcassé, dans sa r(''ponse à M. Firmin Faure, a cru très important de souligner ce fait que la concession du chemin de fer de Bagdad a été donnée aux Allemands sans aucun concours ni direct ni indirect de la diplomatie française. Il est clair que M. Delcassé considère luimême, pour un motif quelconque, cette concession comme nuisible nu.x intt'rèts français. Mais si la concession est di'jà obtenue, pourquoi ne pas prêter concours à sa réalisation? ajoute M. Delcasst". Ici, nous commençons, malgré toute notre bonne volonté, à ne pas comprendre M. Delcassé.

« — Je ne vais pas tenter des démarches pour avoir l'autorisation d'ouvrir une banque de jeux, cela est contraire à mes principes. Mais si Tautorisation est déjà obtenue, que puis-je faire, moi? Absolument rien. Dois-je vraiment renoncer aux intérêts (pie pourraient me donner mes capitaux

LA FlîANCE 317

dans cette entreprise.' Pourquoi y renoncer? — N'y renoncez pas, soit, mais alors ne parlez i)as de principes.

« M. Di'lcassé trouve que la jiarticijialion de la France à ta construction du chemin de fer de Bagdad, que les Antjlais apiicllenl le canal de Suez allemand, de Hambourg au golfe Persique, étendra l'influence française en Orient. Tout au contraire, au lieu d'augmenter cette infhtencr, elle l'amoindrira sans contredit.

« D'ailleurs, la Russie ne peut qu'être iioslile à l'entreprise.

« Se créer en Turquie un adversaire aussi sérieux que pourrait le devenir la Russie, serait-ce vraiment étendre la sphère de l'influence française et lui ouvrir de nouveaux iiorizons? M. Delcassé s'efforce de limiter le rôle de la diplomatie française dans celle affaire jusqu'à en faire une médiatrice entre l'Allemagne et la Russie de façon que la Russie puisse y participer. N'est-ce vraiment pas trop d'amabilité de la part de M. Delcassé? Si l'Allemagne projetait en Alsace-Lorraine une entreprise importante de caractère industriel et politique, telle que la création d'un canal, etc., ne serait-il pas vraiment bien drôle, quels que soient les bénéfices pécuniaires de cette entreprise, que la diplomatie russe offrît à la France ses bons services de médiatrice pour la faire participer à cette affaire? Et jiourtant ce chemin de fer allemand de Bagdad n'est autre chose qu'une Ahace-Lorraine en Asie

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Mineure; de iiareilles rérités politiques élémentaires devraient être idus répandues qu'elles ne le sont réellement.

« Pour nous, il esl hors ilc doute que tout cola n'est arrive (|ue parce que M. Delcassé s'est mis à parler officiellement d'une aflaire dont il n'avait pas snffisannnent étudié les points principaux et indispensables. 11 paraît ne pas avoir remarqui' du tout la déclaration du gouvernement russe dans le Messager des finances (cité p. 258 et 313.)

« Dans cette affaire, nous nous croyons en droit d'assurer que M. Delcassé vient de faire fausse route et que les capitalistes français agiront prudemment en se défiant entièrement de celte entreprise allemande.

« En Russie, on la considère comnir une entre/iiise incontestablement et officiellement allemande, dans laquelle tout franc, tout shilling, tout florin se changera immédiatement en mari,-, et travaillera avec zèle pour le roi de Prusse.

« Est-ce que les Français seraient disposées à payer à Berlin une seconde contribution de la ter rible année de 1871, mais avec cette différence que maintenant rien ne les y oblige ! Nous sommes absolument sûrs qu'ils n'ont point ce désir. »

En août 1902, la Novoié Vrémia, stupéfaite des efforts de M. Rouvier en faveur de l'unification de la dette ottomane, revint à la charge :

« Une pareille politique ciiez des hommes d'Etat

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français cache un très th'plorahlc malentendu. Et ce n'est seulement pour nous Russes, à qui la construction (lu chemin de fer de Bagdad portera un coup aussi rude au point de vue économique qu'au point de vue politique.

« Ce malentendu est aussi d(''plorahle pour la France.

« En travaillant ù accroître la paiasance de i'Eminre allemand, la France prépare elle-ninne son écrasement dans les contrées auxquelles In rattachent ses intérêts les plus essentiels et les plus vitau.v. »

Enfin, après avoir traduit en français le texte de la convention relative à la prolongation des lignes d'Anatolie jusqu'au golfe Pcrsique, le grand organe pétersbourgeois concluait : « Ainsi finalement, les sujets de Guillaume II arriveront peut-être à s'emparer, presque sans bourse délier, d'une ligne très importante dont tous les frais auront été payés avec de l'argent français.

« Malheureusement 31. Delcassé et M. Rouvier continuent, avec un zèle digne d'une meilleure cause, à servir les intérêts de l'Allemagne. »

Une attitude si extraordinaire a-t-elle au moins des explications?

J'en ai entendu donner quatre.

Première explication :

On m'a dit à Constanfinople : « Après le départ de M. Cambon, l'ambassadeur de France avait une

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.silualinii (lillicilc ;ui l'alais. I\)iir icnli-cr t\n grâce aupri's (lu SiiUaii. il l'allail ne, puiiil i'uii'c. dopjiositioii il SCS amis les Allemands. C/csl ])Our()uoi M. Coiislans ci-ul expédient de les aider dans l'affaire de Hai^dad. Il obtint le résultat (|u'il cherchait, cai- hicnt(U il devint ]ii-r.suna (jrntis.sima auprès d'Abd-ul-llamid. ..

I']ii ellet, les bonnes relations p(!rsonnellcs du i-eprc'senlant de la République fran(;aiso avec le Commandeur des croyants sont certaines et même notoires; M. Constans reçoit du Palais une foule d'attentions à lui destinées. Ceci est fort bien, mais pour obtenir ce résultat, en somme médiocre si on le met en balance avec l'intérêt général français, fallait-il, selon le proverbe arabe, « donner un bœuf pour avoir un œuf? »

Deuxième exjdication :

Les Allemands devant fatalement obtenir la concession du railway de Bagdad, il était très habile d'y entrer afin de lui enlever par cette participation son caractère germanique.

Il y a là une affirmation inexacte. Les Allemands n'étaient nullement assurés du succès, pour cette excellente raison que sans le concours des capitaux français ils ne pouvaient même pas établir un projet financier ayant quelque apparence de sérieux. C'est là précisément un point sur lequel l'opinion de ceux qui ont étudié l'affaire de Bagdad est unanime. (V. p. 284, 287, 288.)

LA F II A. \ ci; :!21

En outre, entier dans rail'aire n'était pas un procédé sûr (le la « dégermaniser ». Une constatation bien simple l'établit : la coopération française de 40 pour 100 est un fait acquis et cependant l'entreprise est restée tout aussi allemande qu'on pouvait le souliaiter à Berlin.

Troisième explication :

M. Constans a soutenu les Allemands pour mieux résister aux empiétements des Russes orthodoxes, adversaires des catholiques français.

Un discours prononcé par 31. Constans à une réunion des anciens élèves de l'Institut de Saint- Étienne de Toulouse montre que cette opinion mérite un examen sérieux.

L'ambassadeur de France s'exprima en ces termes à la lin de 1901 :

« Nous avons des adversaires redoutables à combattre en Orient, des ennemis qui veulent enterrer notre influence et nous dominer entièrement- Les protestants dépensent beaucoup d'argent, mais sans grand succès, car leur culte sévère et ingrat déplaît aux Orientaux. Les agissements des schismatiques, des Russes avant tout, sont pour nous bien plus dangereux. Notre alliance avec eux ne nous a pas été favorable à ce point de vue, car, sous te couvert de cette alliance, ils travaillent à annihiler entièrement notre primauté. Heureusement que nous avons encore une avance au point de vue des écoles.

3i'i LK CllliMliN DE 1<'EU Dli liAGDAI)

« Vous serez peut-être surpris, Messieurs, de iivenlendre parler ainsi, mais je dois donner la première place à la vérité. Je vous dis dans toute sa simplicité et sa sincérité ce que j'ai vu et entendu et ce dont j'ai fait moi-même l'expérience (1). »

Ces paroles expliqueraient tout si les deux conditions qu'elles sous-entendent avaient été remplies. C'est que d'abord M. Constans ait, d'une façon générale, soutenu les protégés catholiques de la France avec l'énergie que son speecli suppose , et qu'ensuite l'attitude qu'il a cru devoir prendre dans l'affaire de Bagdad ait été de nature à sauvegarder efficacement le prestige de la France dans le Levant.

Or, ayant visité personnellement un nombre important d'écoles françaises en Orient, ayant entendu exprimer directement chaque été depuis trois ans les opinions de la plupart des Français sérieux habitant depuis longtemps l'empire ottoman, je puis affirmer que rarement les intérêts catholiques français en général ont trouvé un aussi faible appui que depuis le départ de M. Cambon de Constantinople.

Ceci dit sans aucun parti pris et à titre de simple constatation.

D'autre part, soutenir les Allemands dans l'alfaire de Bagdad contre les Russes ne pouvait, en au-

(1) Reproduit par l' Indépendance roumaine, 3/16 octobre 1901.

cun cas. être une défense des intérêts religieux français, puisque c'était implanter en Turquie d'Asie la puissance catholique allemande, beaucoup plus dangereuse pour la française, précisément en raison de la similitude du culte et de chef spirituel, que l'orthodoxie russe, qui relève en somme non du pape, mais du patriarche grec.

Si l'on veut se convaincre de la justesse de ce raisonnement, et pour comprendre la réserve qui s'imposait, il suffit de se rappeler les citations allemandes topiques déjà faites. (Voir p. 300, 302.)

Les adversaires qui, selon le mot de M. Constans, « veulent enterrer notre influence et nous dominer entièrement » en Orient, ce ne sont pas les Russes, sur lesquels le cabinet de Paris a mille façons, s'il le voulait, d'exercer une action modératrice; ne sont-ce pas plutôt les Allemands?

Quatrième explication :

M. Constans a pris une attitude résolument indépendante dans l'alfaire de Bagdad pour relever le prestige de la République, amoindrie par la place trop humble qu'elle occupe dans son alliance avec la Russie.

Cet argument a sa valeur. La France, en effet, depuis son accord avec le grand empire du nord, a pu sembler dans nombre de cas ne pas disposer assez nettement de son libre arbitre, mais ce serait une erreur que d'en faire remonter aux Russes la responsabilité initiale.

324 LK CIIKjMIN I)K F K II I)K liAGDAI)

J'ai VU d'assez près la Russie pour pouvoir afliriner qu'à Pétersbourg' ou n'a jamais dcmaridé à la France aucune spéciale docilité. Quand elle s'est manifestée sponlanémeiil, elle a tUonné de la part de ministres dits républicains. Surpris d'abord, les Russes en ont profité ensuite. Il serait naïf de leur en vouloir d'une conduite si parfaitomeni iumiaine.

D'ailleurs, si Ion jugeait utile de revenir sur des précédents fâcheux, on pouvait et on devait le faire. Mais il fallait manifester la dignité de la politique française à propos d'affaires secondaires, susceptibles de fournir des occasions d'une indépendance manifeste quoique pleine de tact. Quant à cboisir de toutes les questions celle qui intéresse au plus haut point les Russes historiquement et religieusement, blesser la Russie sur le terrain de son Alsace-Lorraine, selon le mot de M. Porochine, lui faire en Turquie à propos du chemin de fer de Bagdad l'opposition la plus aveugle, la plus intransigeante, la plus constante, est-ce en vérité tenter de replacer l'alliance franco-russe sur ses véritables bases? N'est-ce pas plutôt vouloir à tout prix la détruire?

La faute qui vient d'être commise portera-t-elle tous ses détestables fruits?

On peut encore espérer que non. Fort heureusement, on comprend àPé'tersbourg que. dans cette malheureuse affaire du chemin de fer de Bagdad,

quelques jiolilicions français ont agi à l'insu de leur nation; que si l'opinion publique avait été instruite et consultée, jamais elle n'eût ratifié une conduite à la fois contraire à l'esprit de l'alliance et néfaste pour les intérêts de la République.

Un nouvel ordre d'idées va contribuer à asseoir cette conviction.

Si le chemin de fer de Bagdad est exécuté, * la France verra s'aggraver à son détriment les termes du problème de l'Europe centrale, encore désigné souvent par l'expression de « Question d'Autriche ».

Il n'y a pas bien longtemps, beaucoup se refusaient à envisager l'hypothèse d'une action mililitaire de l'Allemagne contre l'Autriche.

Aujourd'hui, tout le monde est d'accord pour reconnaître sa possible imminence. La nécessité d'une circonspecte prévoyance s'impose aux esprits les moins portés aux exagérations militaristes. J'en veux pour preuve ce qu'écrivait, le 17 mars 1901, dans la Déjwche de Toulouse, M. Camille Pelletan, actuellement ministre de la marine :

« Pour le moment, le péril inmiinent, c'est l'annexion de la plus grande partie de la Cisleithanie par l'Allemagne. . .

« 11 faudrait que les gouvernements fussent, en France comme en Russie, ou fous, ou criminels, ou fous et criminels à la fois, pour ne s'être point

326 LK Cil KM IN DE K K R DK BAGDAD

piooccupés avant tout il'uno pareille évenlualilt''. » Des conslatalions aussi variées qu'autorisi'CS ont confirmé la justesse de cette appréciation (voir p. 249) ; mais ce qu'il faut bien concevoir, c'est que ce pt'rii n'a nullement le caractère « iné'luctable » et « fatal » (|ue beaucoup lui attribuent.

Il est rare, en effet, en politique (''tranp:ère, qu'un danger soit à la fois plus r(''el et plus facilement ('vitable.

L'enquête (1) que j'ai faite dans l'empire de François-Joseph m'a amené à constater que précisément l'Autriche est en train de se « dégermaniser », que tous ses sujets slaves, soit quinze millions d'hommes, sont maintenant dotés d'une pleine conscience nationale, que sur neuf millions d'Allemands (jadis tous imbus de germanisme, puisque l'Autriche était çiourernempiitalemetit la grande puissance allemande), six ont une tendance plus ou moins marquée à s'entendre avec les Slaves, et que trois millions d'AUcmands seulement, exaspérés par la perte des prérogati\ es de leur race, se sont réfugiés dans un germanisme de forme prussophile, intransigeants sans aucun doute, mais parfaitement impuissants, en raison de la minorité qu'ils représentent, à ébranler par euxmêmes l'empire des Habsbourg.

(1) V. L'Europe et la gnestion ffAutriche au seuil du vinglième siècle. Pion, 1901.

Ma conclusion d'ensoniblc a, par suite, été que s'il existe réellement de très sérieuses raisons <lc craindre la rupture possible de l'équilibre européen, la cause du danger n'est pas en Autriche, mais uniquement à Berlin.

C'est là une constatation capitale, car elle permet d'écarter tout éclat.

N'est-il pas évident que si la France, la Russie et l'Autriche sont d'accord, attentives et armées, l'Allemagne ne fera jamais la folie de vouloir descendre par la force vers le sud?

Mais ceci implique de la part de la France une politique prudente, conforme au grand résultat qu'il est pour elle d'un intérêt si certain d'obtenir.

Tout ce qui est de nature à décourager la propagande pangermaniste ou à l'annihiler est par conséquent un remède indiqué par la nature même des choses; le contraire, par suite, donc tout ce qui peut faciliter le mouvement prussophile, est détestable au point de vue français. Or, peut-on douter que l'e.xécution de la voie ferrée de Bagdad ne soit un excitant pour les dangereuses idées pangermanistes en croissance continue outre Rhin?

Le Novoié Vrémia voyait justement lorsqu'il disait on août 1901 : « Travailler pour la ligne de Bagdad, qui constitue le rêve des pangermanistes, c'est travailler à renforcer énormément l'Allemagne. Les intérêts de la France lui commandent

328 I.K CIIKMIN I)i: FKR DIÎ BAGDAD

de coiiliccaiicr (■•ii('ri;i(|U('nient cette entrc'iirisc. »

Toul le ri)nli-aire a eu lieu.

Ladiploinalie française s'apercevrait-elle (|irelle vient de commettre une inconcevable erreur?

Les lignes suivantes donneraient à le penser :

« A la suite de l'insuccès des nég-ociations entre capitalistes français et capitalistes allemands en vue d'augmenter la participation des premiers à la construction du chemin de fer de Bagdad, l'ambassadeur de France, M. Constans, se trouve en très mauvais termes avec le baron Marschall. son collègue d'Allemagne. »

« Le premier suscite des obstacles pour empèoher de commencer la construction et retarder la promulgation de l'iradé sanctionnant la convention relative au premier tronçon de cette ligne (1). m

Cette attitude, si elle existe, marquerait le commencement d'une sagesse et dune réflexion évidemment louables, mais qui viendraient jjcaucoup trop tard pour être efficaces.

Au début, la coopération française a été indispensahle aux Allemands pour diviser les forces qui, naturellement, devaient faire obstacle à leurs désirs d'expansion. Sans la coopération française, il était impossible de faire la mise en train première de l'entreprise; mais maintenant que l'édifice est construit, maintenant que durant trois ans les re-

(1) V. l'Indépendance roumaine, 21 février, 6 mars 1903.

LA FRANC 10 32 il

[)r(''sonlaiils de la Ri'publique se soiil, iiif^éniés à écarter les (lifficultés devant l'aiiibassadcur de Guillaume 11, le baron Marscliall peut se rire de la déconvenue des dij)loniales français. Pour les Allemands, le difficile était d'entrer dans la place. Les Français, bien à tort, leur»ont facilité l'escalade. Désormais, les agents du Kaiser ne comptent ([ue sur eux-mêmes pour défendre leurs positions récenuuent conquises.

La nouvelle attitude de l'ambassade de France en Turquie, si elle se confirme, n'empêche pas d'ailleurs que des questions bien intrigantes ne continuent à se poser.

Pour quelles raisons la diplomatie française al-elle travaillé à combler les vœux de Guillaume H? l'ourquoi a-t-on promis à une société oîi en fait, la prédominance allemande était certaine, 40 pour 100 d'argent français, soit plusieurs centaines de millions, à un moment où le vaste territoire formé par les colonies françaises réclame impérieusement des sommes considérables pour sa mise en valeur? Pourquoi, sous couleur de se di'fendre contre la Russie, donner d'un seul coup à l'Allemagne la place de la France?

Quant à moi, voici trois ans que je cherche la clef de cette énigme, que dans une enquête menée sur ])lace, j'ai tâché de trouver de suffisantes explications. .Je vois bien que quelques financiers gagneront à l'entreprise, mais YintérCt général fran-

330 LK CllKMIN I»K FER DE liAGDAI)

çais, le seul qu'il me convienne de servir, dans quelle mesure l'a-l-on envisagé? Comment l'a-l-on sauvegardé?

Malgré de longues recherches faites en toute bonne foi, je ne le perçois pas encore.

Dans l'affaire de Bagdad, les puissances qui ne peuvent pas consentir à l'hégémonie allemande sur l'Orient ont commis des fautes plus ou moins graves.

La Russie et l'Angleterre ont bien lutté à Constantinoplc, mais séparément, puisqu'un certain état de l'opinion publique aussi répandu en Russie qu'en France est actuellement un obstacle à toute entente, même momentanée et localisée, avec l'Angleterre.

Ce fait curieux s explique plutôt psychologiquement que rationnellement. A Pétcrsbourg et à Paris, on admet très bien, et l'on a raison, l'idée d'accords à conclure sur des points particuliers avec l'Empire allemand. Or, si Russes et Français ont des griefs souvent très fondés contre les Anglais, en ont-ils moins contre les Allemands?

Le parti pris ou le point de vue sentimental, qui faussent parfois si fâcheusement le jeu de la poli-

332 LK Cil KM IN I) K K K H 1)K MA (il) Al)

tique cxtérieuiT, dcviaieni donc h Paris et à Pétersbourg être (^'cartes aussi bien des rapports avec Londres que de ceux avec IJerlin. L'intérêt bien compris et sérieusement étudié dans chiique cas de la République française et de l'Empire des tsars est la seule règle inéluctable.

Quoi qu'il en soit, ce tra\ail de mise au point des esprits n'étant pas réalisé. Anglais et Russes à C-onstantinoplc n'ont pu faire au projet de railway allemand vers Bagdad qu'une opposition médiocre, que d'ailleurs stérilisait d'avance le concours donné à Guillaume II par la diplomatie française.

3Iais s'il faut voir clairement que la partie est compromise, il convient de comprendre avec la même netteté quelle n'est ])oint encore absolument perdue.

S'il est bien \rai que la France a manqué de clairvoyance, s'il est exact que les autres puissances, nécessairement bostiles au raihvay de Bagdad, ont dû tenter la résistance dans de mauvaises conditions, les choses ne sont pas encore si avancées pour qu'une tactique bien comprise ne puisse obtenir de fort utiles résultats.

Pour concevoir cette possibilité, il faut d'abord constater que le dang:er de la situation prise par l'Allemagne en Turquie commence à apparaître et à inquiéter tout le monde.

« Une dépèche de Constantinople au Daily Tele-

(jriipli, publiail l'F.rlair du !) mars 1!)(I3, annonce que les termes de l'iradé accordant la concession du chemin de fer de Bagdad ont provoqué de vifs commentaires dans les cercles politi(|ues et tliplomatiques.

« L'avis général paraît être que l'iradé concède à la Deutsche Bank un tel contrôle des finances turques et des communications stratégiques qu'elle pourra diriger la politique de la Porte. Bien que la Deutsche Bank ne joue aucun rùle direct dans la concession, son contnJle sur les chemins de fer de la compagnie d'Anatolie est presque absolu. Or, c'est avec cette dernière compagnie que le gouvernement turc a négocié la convention. »

Si, au premier moment, une pareille constatation a dû causer surtout de la stupeur chez les diplomates mal informés ou imprévoyants, il n'y a aucun doute que ce sentiment a bientôt fait place au désir de mettre une digue aux empiétements germaniques.

S'ils veulent agir, la tâche des diplomates est relativement facile. Les ciioses sont déjà fort avancées, soit, mais ceci ne doit pas empéciier de voir que les Allemands ne sont pas encore réellement maîtres du railvvay de Bagdad. Comme le fait remarquer très justement M. Hogarth :

« Techniquement, le tracé de la compagnie allemande du chemin de fer de Bagdad n'est point plus près de sa réahsation que ne l'était le projet

33t LE CIIKMIN liK K K H l)K liAGDAI)

cic lu compagnie anglaise dt* l'Eupliralc rni \H'M>. Un examen Irèsrudiinenlaire du tracé a seulement été l'ait. Quant à la garantie ottomane, bien (|u'elle ait été promise, elle n'est point assurée et le capital est encore à trouver (1). »

Rien n'est plus exact. Pratiquement, les Allemands ne sont sûrs de leur conquête que sur le papier.

La faible opposition qui leur a été faite de divers côtés n'a pas été inutile. Elle a suffi, en eflVt, pour les empècber d'enlever d'un bloc toute l'alfaire. Ils ont dû, en somme, se contenter d'une combinaison fort médiocre, puisqu'elle ne s'applique qu'à la première section de 200 kilomètres, c'est-à-dire à une très faible fraction de la ligne en projet. (V. p. 197.)

Avant que cette première section soit terminée, il se passera des années qui peuvent être utilisées avec fruit.

Qu'on suppose pendant ce laps de temps l'action à peu près concordante à Constanlinople des puissances qui ont un intérêt évident à ce que l'Allemagne ne domine pas la Turquie, c'est-à-dire de la Russie, de la France, des États-Unis, de l'Angleterre, de l'Autricbe, delà Serbie et de la Bulgarie; croit-on que les progrès des Allemands ne liniraient pas par être enrayés? Le succès serait sûr, si certains moments psychologiques étaient bien choisis.

(1) Nalional Review, mai 1902, p. 463.

Des renseignements autorisés permettent de croire que le sultan n'est pas toujours sans in(juit'tudes sur les suites de ses complaisances pour les sujets de Guillaume II ; on dit même qu'il commence parfois à être épouvanté de l'invasion allemande.

Ce sont là des dispositions dont des diplomates avisés pourraient tirer parti.

Il suffirait en somme de démontrer au sultan et aux Turcs la réalité des dangers auxquels il s s'exposent.

A Berlin, on ne redoute rien tant que de voir les adversaires naturels de l'Allemagne pratiquer avec suite cette politique.

Pour apprécier quel en serait le résultat probable, sinon certain, il suffit de lire avec soin le D'Rohrbach.

« Il est incontestable que l'ébranlement de la puissance ottomane en Anatolie signifierait la destruction de l'empire, quelle que soit la colonisation européenne, même si elle était entièrement allemande, composée d'éléments paysans en grande niasse. Il n'y a aucun doute que les pionniers ainsi établis prendraient bientôt politiquement et juridiquement dans les centres urbains et dans les campagnes une place privilégiée supérieure à celle des turcs mahométans (1). »

« Ce qu'il y a de sûr, c'est que si les maîtres de la

(1) D' RoHRBACH, Die Bagdadbahn, p. 19. Wiegandt, Berlin, 1901'.

336 LK Cil KM IN DK VVA\ DIC IIAODAI)

puissance à ConstaiHiiioiilc pourdicnt voir, ditrriOrr nos efforts, la possibilité même lointaine d'envoyer des dizaines de mille ou même quelques centaines de nos paysans pour s'établir sur le territoire ottoman, il en serait fait à l'instant de tous nos plans et de toutes nos espérances en Orient, princiiialement en ce qui concerne l'Asie Mineure {{) . »

« J'ai eu plus d'une l'ois l'occasion de constater que précisément dans les milieux turcs élevés et instruits, notre projet de chemin de fer est considéré comme la préface d'une vraie prise de possession du pays.

— « Maintenant notre amitié est grande, mais je crains que bientôt elle ne vaille pas mieux que celle que nous avons avec les Russes ou les Anglais, qui eux aussi veulent prendre notre pays. » — « C'est par ces paroles significatives qu'un maliométan distingué et cultivé m'exprimait son opinion sur la politique germano-turque et sur la question des chemins de fer (2). »

« En vérité, on ne saurait rendre aux intérêts allemands en Orient un plus mauvais service que lorsque les gens qui se croient faussement appelés à le faire expriment publiquement leur conviction, sincère ou non, qu'une émigration allemande doit être dirigée sur le territoire turc...

« En dépit de l'estime qui existe pour le germa-

(1) D'RoHt\BACH, Die Baçjdadbahn , p. 19. Wiegandt, Berlin, 1902.

(2) Op. cit., p. 17.

nismc en Turquie, la nK'liauce contre nous nVst pas nulle (1). »

Le professeur Vambéry va plus loin. Pour lui l'action dos Allemands ne s'exerce vraiment ([ue sur le palais :

« Quant à la masse de la nation turque, je puis afflrmcr par expérience personnelle (|ue les Allemands ne sont pas seulement antipathiques, mais iiaïs et exécrés, et qu'on ne voit en eux que des intrus avides, des étrangers rapaces et sans merci (2). »

Cet état d'esprit constitue-t-il un t'iément négligeable?

Quant à Taction sur le palais et sur le sultan, elle comporte sans aucun doute des modes d'inlluence très spéciaux que n'ignorent pas ceux qui ont pratiqué Yildiz-Kiosk. Quel que soit d'ailleurs le jirocédé employé, tout se réduit à convaincre Abd-ul- Hamid de ce seul jioint : le succès de la colonisation européenne est la condition même du succès du chemin de fer de Bagdad; or dans l'esjièce, si cette colonisation a jamais lieu, elle ne saurait être qu'allemande. Donc, ou l'entreprise du chemin de fer de Bagdad échouera, ou l'Asie turque deviendra une colonie allemande. Le jour où l'on aura fait cette démonstration, — et les arguments ne manquent pas, — la question sera résolue, comme le dit le D' Rohrbacli.

(1) D' RoRBACH, Die Bagdadbahn,p. 19. Wiegandt, Berlin, 1902.

(2) L'Allemagne et l'Angleterre en Turquie. La Revue, août 190â, p. 272. Vambérv.

;i.)8 LK CIIKMIN l)i: l'i.n DI: ItACHAO

Pour obtonir ce résultat que faut-il? Simplement l'action ferme et prolongée, à Constantinoplc, des puissances que doit léser la possession par l'Allemagne de la voie la plus courte vers les Indes.

L'opinion publi(]tie des pays menacés par les débordements du germanisme pourrait soutenir puissamment cette action.

En matière de politique extérieure, l'opinion publique jouit d'une force incomparable. Rien ne saurait mieux le démontrer que le rôle bienfaisant joué dans les derniers mois par les courants de l'opinion publique à propos du problème de l'Europe centrale.

Tant que les Aues secrètes de l'Allemagne sur l'Autriche ont bénéficié du silence, et par conséquent de l'ignorance générale, les sociétés pangermanistes ont pu faire en Autriche une propagande aussi fructueuse que redoutable. Depuis que la grande presse, en France, en Russie et en Angleterre a signalé le danger, depuis que les tendances du gouvernement de Berlin ont été divulguées, le mouvement pangermaniste en Cisleithanie perd progressivement de sa force.

Ce succès difficilement niable prouve une fois de plus qu'un danger dénoncé est presque un danger écarté. Puisque la méthode d'appel à l'opinion publique a si bien réussi dans le cas de la question d'Autriche, pourquoi n'en pas tenter l'application à l'affaire de Bagdad?

LES TROIS ASPKCTS DE LA OUESTION

I. L'aspect local. Le territoire et les races. — Le patriarchat grec et l'e.'iarchat bulgare. — Importaocc de cette distinction.

— L'administratioa turque.

H. L'aspect balkaniol-e. — Les Grecs et le Panliellénisme. — Le point de vue bulf;are. — Le comité macédonien. — Son action.

— Situation diHicile du gouvernement de SoGa. — La propagande serbe. SOS causes et son but. — La rivalitéserbo-bulgaro.

— L'affaire Firmilian. — Les partis nalionau.x et l'ine-xactitude des statistiques. — La langue? — Salonique, ville juive. — L'entente sei'bo-bulgare? — Les mesures militaires de la Turquie.

IlL L'aspect européen. — L'Allemagne et les Balkans. — L'Autriche est poussée de Berlin vers Salonique. — Dangers de cette politique. — Les Russes et Constantinople. — Le Pacte austrorusse de 1897. — Sentiments des Macédoniens à l'égard du gouvernement de Pi'tersbourg. — Les prétentions italiennes sur l'Albanie. — Evolution des idées à cet égard. — La France. — Son intérêt moral en Orient est la base de sou intirét matériel.

— L'effet produit par la publication du livre jaune. Conclusion. — Que faire en .Macédoine? — Les vraies causes du

mal ; l'administration turque et le joug albanais. — Les puissances et l'entente européenne. — L'intégrité de l'empire ottoman.

La question macédonienne a trois aspects : un aspect local, un aspect balkanique et un aspect européen.

340 LA MACKDOlNIi

Le sort de la Macédoine intéresse tout d'abord Irspopidalions qui l'Iiabitent. C'est làTaspect local; il nous Mioiitro présentement une phase nouvelle de la luft(î séculaire des chriMicns poui- se souslr.iire au joug- des Turcs.

Sous son aspect balkanique, la question niaci'donienne met en jeu les convoitises rivales des États des Balkans. Les Serbes cl les Bulgares luttent âprement pour la prééminence dans les vilayets de Kossovo, de Saloniquc et de Monastirmais, s'ils sont divisés par leurs convoitises, ils se trouvent tacitement d'accord contre les Roumains et les Grecs. Sur cet ensemble, les Albanais font peser la terreur de leurs coutumes sanguinaires et le Monténégro espère dans l'habileté de son adroit chef politique.

Sous son aspect européen enfin, la question macédonienne fait entrer en jeu les grandes puissances : la Russie et l'Autriche, dont la lutte d'influence a une origine séculaire; TRalie qui vient de révéler des prétentions neuves sur la côte orientale de l'Adriatique et sur l'Albanie; l'Allemagne et l'Angleterre, la première en raison de ses plans ambitieux sur TOrient, la seconde à cfiuse de l'équilibre général des forces. Cette même considération détermine l'intérêt de la France aux événements qui se préparent.

Cet intérêt, on le verra, est considérable, mais comme il a ceci de particulier que dans la question

LA MACliDOIN'l-; 341

iiiaci'doiiiciinc ilcsl moins inatt'ricl (^t moins direct que celui ties autres puissances, il en résulte qu'un Français est peut-être mieux placé qu'un Russe, un Allemand, un Autrichien ou un Italien pour rester inq)artial dans l'étude de si furieuses passions et de tant de con\ oilises.

Expression géographique, la Macédoine désigne le vilayet de Salonique, une notable fraction du vilayet de Monastir, du vilayet de Kossovo et du vilayet d'Andrinople. Bien qu'en somme à courte distance des grandes villes de la Turquie, cette vaste région est si peu sûre entre Salonique et TJskuh que depuis des années le train qui, chaque matin, part de Salonique, passe, le jour seulement, sur une voie gardée militairement. Lentement, le convoi franchit tour à tour des régions boisées, rocheuses ou désolées; mais, tous les deux ou trois cents mètres, les mêmes zaptiés (gendarmes), dé'guenillés, bardés de cartouches, le « mauser » en main, rappellent,, non sans saveur, que la sécurité est plutôt médiocre dans l'empire du Commandeur des croyants.

Sur ce vaste territoire vit une population incroyablement variée dont il est diflicile de bien saisir la

(liv(irsil(', si l'on ne distingue, pas successivcmcnl les <çroupenienls foiHh'.s sur la nationalité et ceux fondés sur la religion.

Au point de vue des races, la Macédoine abrite des Slaves, des Gréco-Latins, des Albanais, des Turcs et des Sémites.

Les Slaves se disent Serbes ou Bulgares. Les Gréco-Latins sont représentés par des Hellènes et des Roumains ou Koutzo-Valaques, qu'on nomme encore Tsinsarcs.

Les Grecs, eux, se trouvent en assez grand nombre en Macédoine. A Salonique, ils ont une très importante colonie de 30.000 tètes et exercent une sérieuse influence. Ils occupent encore une étroite bande du littoral maritime. Dans l'intérieur, au contraire^ on ne les trouve qu'isolés. A Uskub, leur nombre est intime.

Les Albanais forment un peuple à part dont l'origine vraie reste encore mystérieuse. Par ses mœurs sanguinaires, cette population a écarté tous les étrangers; au sud du continent européen, elle a su rester plus inconnue que les indigènes de l'Afrique centrale. Habitués dès leur enfance à risquer leur vie pour un rien, les Albanais tiennent la population slave sous un joug atroce.

Les Turcs, fonctionnaires ou soldats, souvent

venus d'Asie, parfois propriétaires du sol, exploitent

en conquérants le pays et les malheureux rayas.

,;Les Juifs, enfin, représentent la race sémitique.

l.A MAC.KDOINK :it:i

(lii k'S tromc un peu |i;irt(iul en .Aljici'doiiic. mais leur plus Jurande colonie est sans nul iloulc à Salonique. Venus de Portugal el d'Espagne, ils se sont, installés sur ce point et y ont largement prospéré.

Voilà pour les principaux groupes eliinographiques. Si maintenant on laisse do côté les quelques dizaines de milliers d'Albanais catholiques, les musulmans (Albanais et Turcs), les Juifs, on arrive à constater qu'au point de vue religieux, la population slave non catholique, c'est-àdire les Serbes et les Bulgares, se rattachent soit au patriarcliat grec, soit à l'exarchat bulgare. On a par suite à distinguer les patriaixhistes et les exarchistes.

Pour comprendre quelque chose aux affaires de Macédoine, il est indispensable d'être fixé sur la valeur précise de cette terminologie souvent inconnue des Occidentaux. Le patriarche grec de <^onstantinople est le ciief de l'Eglise orthodoxe. Jusqu'à une époque rapprochée, il exerça son pouvoir sur tous les Slaves chrétiens de Macédoine (hormis, bien entendu, les catholiques qui relèvent de Rome). La création de l'exarchat bulgare vint très notablement restreindre sa puissance.

L'exarchat bulgare naquit dun mouvement qui eut lieu après la guerre de Crimée et (|ui, luimême, procéda des promesses faites par la Turquie à l'Europe au congrès de Paris. Les Slaves de Turquie d'Europe, mécontents des métropolites grecs, qui ne les défendaient pas contre les exactions des

3i4 LA MA ci: 1)0 1 m;

'J'iii'cs, vouluroiil avoir di's iiu'liopoliles slaves.

Ce mouvement n'avait pas alors de caraclère étroitement national; il manifestait simplement une lutte entre Slaves et Grecs. Les Bulgares, déjà intluents à Constantinople, combattirent fort éncrgiquement les Grecs en faveur des Slaves, ce ([ui donna dès le début à l'entreprise une empreinte bulgare. Naturellement, le patriarcliat grec tenta de faire écliouor les prétentions nouvelles. Cette opposition suscita une lutte touffue^ et pleine d'incidents; elle dura jusqu'au momenl où, en 1871, un iradé constitua l'exarcbat bulgare, séparant nettement l'Eglise bulgare de l'Église orlliodoxe, tout en lui accordant les mêmes droits.

Depuis lors, l'exarque bulgare est le cbef religieux de tous les Bulgares et de tous ceux qui, en Turquie, se proclament Bulgares. L'exarcjue se trouve, par suite, investi d'un pouvoir à la fois religieux et politique.

Le patriarcliat grec, mécontent de cette concession faite aux Slaves, s'empressa de qualifier de scbismatiqucs les fidèles se réclamant de l'exarque. Celui-ci n'en garda pas moins sa situation indépendante. Au début, la masse des Slaves resta fidèle à la patriarchie, })uis la lutte s'engagea entre les deux Églises, l'une pour conserver, l'autre pour acquérir des adhérents.

La majorité bulgare qui se laisse actuellement constater en Macédoine est certainement une

LA MACKDOliMO :j4;i

ooiist''(|U('iice (lircclc île ro scliisiiifi iiilclligenl.

Les Serbes, eux, iront pas été aussi favorisés. Ils continuent à relever religieusement du patriarcliat grec de Constantinople ; c'est pourquoi on les qualilie souvent de Grecs, bien qu'en réalité ils soient Slaves.

Cette répartition des Serbes et des Bulgares entre deux Églises distinctes a une importance considérable. Au début, opération simplement religieuse, elle a pris de ])lus en plus un caractère politique dont l'importance se conçoit si l'on considère qu'aujourd'hui beaucoup plus de Slaves macédoniens se réclament de lexarque qu'il n'en est consentant à relever du patriarchat grec.

C'est sur cette population profondément divisée par les passions nationales ou religieuses, les plus puissantes de toutes, que l'administration turque fait peser son joug. Il a fini par devenir si insupportable que ceux ((ui n'avaient plus rien à perdre se sont révoltés. Des représailles ont eu lieu, les Turcs y ont répondu en devenant plus cruels.

Toutefois, au cours de l'année écoulée, les Turcs, prévoyant un éclat redoutable, ont détendu quelque peu la situation. Rapidement, la force des choses a repris le dessus. Les conditions sont telles en Macédoine qu'en effet une amélioration durable ne peut pas se concevoir. Que faire avec une administration dont le fait suivant domu» une idée. moyenne et précise"?

346 LA MACKr)OINK

Le 21 juin 1902, pendant (|ue je me li'ouvais à Suloniquc, vini;l-neui'l{ulgares devaient être jugés au palais de justice pour af'lllialion auconiilé macédonien. Les inculpés appartenaient presque tous au village de Koukpich, arrondissement de Stroumitzà. Ces malheureux avaient été arrêtés parce que deux zaptiés (gendarmes) montés avaient aperçu une bande d'insurgés traverser leur village. Les perquisitions n'avaient donné aucun résultat. On n'avait contre les habilants aucune preuve de culpabilité. Vingt-neuf personnes n'en restèrent pas moins deux mois dans la prison de Stroumitza. Pendant ce temps, les Turcs « travaillèrent » le reste de la population et finirent par trouver seize faux témoins à charge. Mais le 21 juin, ilevant la cour d'appel de Salonique, ces seize témoins déclarèrent qu'on les avait contraints à parler contre la vérité. Aussitôt, le président du tribunal ordonna leur arrestation jusqu'à ce qu'ils eussent reconnu à nouveau que les prévenus étaient de connivence avec la bande des insurgés.

J'ai quitté Salonique avant la fin de l'aventure. Je l'ignore donc; mais ceci contribue, j'imagine, à donner une idée de ce qu'est la justice turque.

C'est par centaines qu'on pourrait citer de tels faits. Si de pareils abus peuvent journellement se produire dans de grands centres comme Salonique, on devine ce qui doit se passer dans l'intérieur, où il n'y a plus l'ombre de contrôle ni de recours.

On coïK.oil donc que les moyens employés par les Turcs ne sont pas précisément de nature à leur créer de fidèles sujets. Dos gens arrêtés arbitrairement et (jui esquivent l'exil mortel en Asie Mineure au prix d'une rançon injusliliée, ou qui voient violer sous leurs yeux leurs femmes et leurs filles ou brûler leurs fermes, ne peuvent guère être des loyalistes. La liaine leur reste au cœur, et lorsqu'une occasion se présente, ils se jettent en désespérées dans l'insurrection.

Cet élat de choses est en réalité et de beaucoup la cause la plus agissante des troubles actuels. La raison du mal réside essentiellement dans le régime turco-albanais. Pour s'en convaincre, il suffit de francln'r la frontière ottomane.

Lorsque partant d'Uskub, onentre de3Iacédoine en Serbie, le changement de système gouvernemental se manifeste d'une façon saisissante. Sur le sol turc, c'est le provisoire, l'insécurité, la terre riche, mais à peine cultivée. A peine a-t-on franchi la limite des deux Etats que les maisons serbes, par comparaison, semblent de coquets palais. On se sent en pleine civilisation. L'œil se repose avec complaisance sur une terre souriante dont le cultivateur peut tirer proGt. Il est difficile d'exprimer complètement l'impression de bienfaisante fraîcheur qu'on éprouve en traversant la frontière. Il faut avoir vécu soi-même cette sensation.

C'est sur ce territoire, sur ces populations, que les États balkaniques voisins de l'Empire ottoman élèvent des prétentions.

Les Grecs d'Athènes, bercés par les rêves du panhellénisme, aspirent à la possession du sud de la Macédoine qui, longeant la mer Egée, leur permettrait la jonction avec Constantinople, sur lequel ils n'ont point encore renoncé à restaurer leur domination. Au fond de leur àme, les Grecs sont donc foncièrement anfi-slaves. C'est là un sentiment naturel, puisque tout progrès des Slaves diminue nécessairement le prestige des Grecs. Il s'agit d'ailleurs, pour l'instant, plutôt de prééminence morale que de domination territoriale, les Grecs étant trop peu nombreux en 3Iacédoine pour justifier par leur chiffre leurs prétentions sur le pays. Ils comptent sur la politique dont ils espèrent de magiques effets. En attendant, ils préparent l'avenir. En toute occasion, ils se servent avec une habileté levantine du patriarchat grec, qui, entre leurs mains, est une institution infiniment plus politique que religieuse. Les Grecs sont par suite nettement hostiles à toute modification de l'état de choses en Macédoine, sus-

LA MACHnOINF, .U'.l

coplihk' (l'ofre un obstacle à leui' ('vciitiiol pouvoir. Liuitonoiiiic ([ui mettrait aussitôt en relief la valeur numérique des Slaves aurait certainement ce résultat. Les Grecs y font donc d'avance une \ i\ c opposition. Leurs journaux ont même invité' les Turcs à noyer dans le sanj;- la présente insurrection.

Pour des raisons de même Tiatnre. les Jioumains de Bucarest ont un point de vue identique. Ils ont trouvé en Macédoine des compatriotes, lesKoutzo- Valaques on les Tzinzares, signalés plus haut. En Roumanie, on fixe gravement leur nombre à 200 ou 300.000. Les Bulgares prétendent que les Tzinzares ne sont pas aO.OOO. Peu importe, d'ailleurs. Les Roumains, séparés de la Macédoine par des centaines de kilomètres, n'ont pas la prétention d'annexer ces frères pour lesquels ils se sont senti, il y peu d'années, une subite tendresse.

A la vérité, à Bucarest, on considère lesKoutzo- Valaques macédoniens comme un objet d'éventuelle transaction avec la Bulgarie. Plusieurs hommes d'Etat roumains m'ont netlement laissé voir que, selon eux, l'abandon qu'ils pourraient faire au bon moment des Roumains de la Macédoine, serait peut-être un excellent moyen d'obtenir en échange de la carte blanche donnée à la Bulgarie en Macédoine le fameux quadrilatère formé par Routschouk, Silistrie, Varna, Choumla. C'est là une pure chimère. Je crois connaître assez les Bulgares pour assurer que le gouvernement de Solia

3S0 I.A MACKDOiNK

serait (lisjjosô aux [)lus graves éventualités plnlrtt que (ral)aii(l()niicrà la Roumanie les terres vraiment bulgares enfermées en ces quatre villes. A Bucarest, d'ailleurs, beaucoup d'hommes politiques s'en rendent bien compte. Il y a un peu plus d'un an, M. Stourdza, comjjrenant l'inutilité des dépenses faites par la Roumanie pour l'entretien d'é(;oles valaques en Macédoine, supprima les crédits qui leur étaient alTectés. Les ciiauvinsont élevé contre cette décision les plus violentes protestations. Je doute que l'avenir les justifie.

Les prétentions des Bulgares à la Macédoine sont autrement fondées. Ils aspirent en somme à reconstituer ce qui a existé un instant. A San Stefano, le général Ignatieif en étendant la Bulgarie jusqu'au lac d'Ocbrida a donné aux Bulgares des espérances qu'il n'est plus possible de détruire. Le souvenir de cette grande Bulgarie hypnotise d'autant plus les sujets du prince Ferdinand qu'ils s'y croient autorisés par des raisons multiples. Pour le prouver^ ils accumulent les arguments historiques, linguistiques et sentimentaux.

Par le seul fait, disent les Bulgares, que les Serbes admettent le partage de la Macédoine, ils prouvent qu'ils n'en sont pas les vrais possesseurs : « Un père accepte-t-il le partage de son enfant? Nous autres Bulgares, sûrs do nos droits de père, nous ne voulons point partager la Macédoine, nous la réclamons tout entière. »

LA MACEDOINK 3!il

Cotte adaptation bulgare flu jugement do Salomoii n'est pas sans saveur. D'ailleurs, continuent les Bulgares, il n'y a pas si longtemps, les Ser!)es reconnaissaient que la Macédoine est purement bulgare. Ofeïcoli", pseudonyme dissimulant mal la personnalité d'un agent officiel bulgare, actuellement en Turquie, a fait un minutieux étalage de ces arguments dans son livre la Macédoine. Il relève notamment que le Serbe Vercovitch a publié à Belgrade, en 18G0. un recueil de chansons bulgares qui sont tirées des environs dOchrida. Dans sa préface, l'auteur, qui a imprimé son livre au moyen de subsides du gouvernement serbe, dit, d'après Ofeïcoff : « Quant à moi, j'appellerai ces chansons bulgares et non pas slaves, pour la raison que si l'on demande à un Slave macédonien : " Qu'est-ce « que vous êtes? » Immédiatement il répond : « Je « suis Bulgare. »

Depuis aussi longtemps qu'existe la principauté, les Bulgares, formellement convaincus de leur bon droit, n'ont jamais cessé de considérer la Macédoine comme devant un jour revenir à la Bulgarie.

Avec l'esprit pratique qui les caractérise, ils n'ont pas hésité, pour mieux assurer l'avenir, à entreprendre en Macédoine une propagande qui a passé par plusieurs phases.

- Ses débuts remontent à une trentaine dannées. Elle eut de prime abord un grand succès, car elle fut dirigée, comme on l'a vu plus haut, contre les

352 LA MAC.KDOINI-;

V'vèqucs grecs voleurs et contre les fonclionnaires turcs prévaricateurs. Après le trailé de San Stcl'aiio, la propagande bulgare changea d'aspect : elle devint politico-scolaire.

Sous l'habile direction de lexarijuc Mgr Joseph, ses progrès ont été incessants. Actuellement, les •Bulgares ont en Macédoine 3.000 maîtres d'école enseignant leur langue à près de 45.000 élèves. Dans les centres urbains où les Bulgares ont conijnencé leur propagande, ils ont presque partout la majorité, A l'intérieur, ils possèdent également de nombreux points d'action. L'opinion souvent exprimée que dans tout soulèvement en Macédoine, les Bulgares auront les sympathies du plus grand nombre, semble donc conforme aux probabilités.

Ce qui incline encore à le supposer, c'est l'organisation vraiment sérieuse du mouvement révolutionnaire réalisée par le comité macédonien.

Depuis des années, les journaux d'Occident en parlent en des sens divers, mais rarement avec une suffisante impartialité. On a exploité contre ce groupement des faits incontestablement fâcheux.

Le comité macédonien se compose d'éléments variés. A côté de gens pondérés, on trouve les révolutionnaires les plus décidés aux actes sanglants. C'est certainement parmi ces derniers que quel ques-uns n'ont pas hésité à l'emploi de moyens condamnables pour se procurer des ressources. On a envoyé, par exemple, à des étrangers, des lettres

rec-oiniiiuiulccs leur intimant l'ordre d'avoir à verser au comité macédonien une somme déterminée, sous peine des plus redoutables sévices. Ce faitaété nié devant moi par quelques personnalités du haut comité directeur, mais d'autre part je connais un agent français fort sérieux qui m'a affirmé avoir vu de ses propres yeux de ces singulières lettres recommandées.

Quoi qu'il en soit de ces manœuvres, le comité de Sofia a une part considérable dans la tentative d'affranchissement actuelle.

Avec des moyens matériels relativement limités, malgré les sacrifices spontanés des Bulgares de la principauté, le comité macédonien n'a pas reculé devant l'immensité de la tâche à remj)lir. Il semble qu'il a été hautement prévoyant. Un exemple montrera à quel point.

Des chefs macédoniens mont assuré cette année même avoir une sorle de tarif du prix des consciences des fonctionnaires turcs de Macédoine. En face du nom de cliaque bey et de cliaque kaïmakam se trouve le chift're du backchich à lui donner, le cas échéant. On m'a encore affirmé que les fusils des dépôts militaires turcs étaient vendus dix par dix, soi-disant pour armer de prétendus bergers turcs, mais qu'en réalité, ces fusils passaient aux mains d'affiliés au comité macédonien.

Les rivalités de personnes, il est vrai, ont enrayé et enrayent encore au sein de cette organisation le

354 LA MACKDOINI':

grand mouvcnienl (rensemblo iKu-cssaire jjour secouer le joug turc.

Deux hommes persoiiiiilieuL les leudances 0|ij)osëes. Boris SarafofreL Stoyan Micliaïlowski.

Le 21 juillet 1001, je vis Boris Sarafod' à Solia, dans la prison où il était détenu à la demande du gouvernement russe, qui, affirmait-on, trouvait alors son action trop dangereuse. Sarafoff est né à Lubekovo en Macédoine. Il a étudié au gymnase de Salonique et est entré ensuite à l'école militaire de Sofia. Devenu lieutenant dans l'armée bulgare, il quitta le service en J 8î)o et entra en insurgé en Macédoine. Il a maintenant trente-deux ou trentetrois ans. A la suite d'incidents divers, il dut quitter en septembre 1901 la direction du comité.

M. Micliaïlowski, professeur de littérature française à l'Université de Sofia, élu par une assemblée formée d'environ deux cents délégués des groupes locaux, lui succéda. Le but de M. Micliaïlowski est très sensiblement le même que celui de Boris Sarafofl, mais sa tactique est différente.

D'après M. Micliaïlowski, il y a deux moyens de trancher la question macédonienne. L'un consiste à revendiquer la Macédoine en se pla(,'ant sur la base nationale. Mais le principe historique prête à des interprétations trop diverses pour être d'un eifet sûr. Le second moyen est de se placer sur le terrain de la civilisation. Il comporte un appel à la solidarité humaine. C'est ce procédé que préconise

LA MAtMiDOINIi 3S.'i

M. MicliaïlowsUi. 11 (liH-lare avec iiisislancc admettre la formule de Gladstone : « La Alaci'doine aux Macédoniens. » II affirme même être disposé à accepter (juc l'Europe prenne toutes les dispositions qu'elle jugera nécessaires pour empêcher, si elle le trouve mauvais, la division de la Macédoine entre la Bulgarie et la Serbie. Afin de faire pénétrer ces idées, M. Micliaïlowski vient d'exécuter un voyage de propagande à Vienne, à Paris et à Londres.

Le comité macédonien, fonctionnant un peu à la façon des anciennes sociétés secrètes italiennes, s'il compte encore sur l'opinion publique, n'attend plus qu'un appui médiocre des divers gouvernements. Sa lactique générale consiste à forcer par des explosions locales d'abord l'attention, puis l'intervention européenne.

Cette action et ces tendances sont singulièrement gênantes pour le gouvernement du prince Ferdinand. Le cabinet de Sofia ne peut évidemment pas envisager sans sympathie l'idée de voir son pouvoir étendu vers le sud, de trouver à la principauté, qui alors deviendrait royaume, une issue sur la mer Egée, soit par Salonique, soit par Kavalla.

D'autre part, ne voulant pas se brouiller de nouveau avec Pétersbourg et comprenant en outre le danger de toute action intempestive, le gouvernement de Sofia s'est vu et se voit contraint de re-

356 LA MACliDOINK

frénei' des ardeurs dangereuses tout en ('taiil sympathiques.

En 1901, le ininislre delà guerre a interdit plusieurs fois aux officiers bulgares de faire partie des comités macédoniens. Dans une circulaire confidentielle ofi il répétait cette défense, il l'appuyait du triste exemple des officiers de l'armée grecque qui n'avaient point iu'sité à faire partie de l'IIétairie, ce qui, cependant, dans la guerre avec la Turquie, n'empêcha pas les Hellènes d'être vaincus.

Malgré tous les efforts, les suspicions des Etats voisins se traduisirent par le langage de leur presse. Le 10 a\ril 1902, le Journal officiel de Bulgarie y répondit en déclarant : « Le gouvernement n'hésitera pas à mettre la main sur les comités, non seulement au nom des lois, mais aussi pour la cause nationale bulgare. »

Puis la terreur grandit en Macédoine, l'insurrection s'étendit, les réfugiés se pressèrent à la frontière bulgare. Le ministre des affaires étrangères du prince Ferdinand, le D' Daneff, donna une fois de plus aux puissances l'assurance de la neutralité de son gouvernement, mais il ajouta « qu'il lui était impossible de faire emprisonner tous les désespérés qui ne demandaient qu'à mourir ».

A la fin de novembre, M. Daneff déclara à un journaliste de Budapest :

« La question macédoine domine depuis des années notre politique extérieure et intérieure et

LA M A r.E 1)01 NIC Hr,7

absorbe toute noire i''nerf;ie, do faroii fjue nous sommes hois (TcMal île trii\aill(îr à un relèvement plus rapide de udlre pays.

« Nous serions lieureux si les grandes puissances réussissaient à obtenir pour la Macédoine des réformes étendues capables de localiser cette grosse question pour plusieurs dizaines d'aimées et même pour ime période indi'terminée. »

Peu après ces paroles pondérées, l'horreur de la ré})ression turque s'accentua. Les bandes de réfugiés macédoniens s'entassant autour du monastère de Rilo, il railut bien aviser et parer à leur détresse. Le 18 décembre 1902, M. Daneff demanda donc au Sobranié l'ouverture d'un créditde 50.000 francs destiné à satisfaire aux plus urgents besoins. Le crédit fut voté à l'unanimité.

Cette rapide accumulation de réserves diplomatiques et de nécessités pressantes contradictoires permet d'apprécier combien difficile, combien angoissante est la situation à Sofia.

A Belgrade, elle n'est guère moins délicate. Les sujets du roi Alexandre remontent jusqu'à l'empereur Doucban pour établir leurs titres historiques àun morceau de Macédoine. Leur luxe d'ai'guments ne le cède en rien à celui des Bulgares, mais le congrès de Berlin entama largement leur idéal. S'il restreignait l'ambition bulgare, Bismarck, en donnant la Bosnie et l'Herzégovine à l'Autriche, coupait les Serbes do l'Adriatique et les contrai-

358 LA M.\(;I•:l)Ol^'l•;

j^iiail |)ros(|iic à cliciclief une issue \crs la nn-r Eg'ôo par la Mactuloine. De celle nécessité naquit la propagande serbe en Turcjuie d'Europe et, par suite, la concurrence serbo-hulgare.

La propagande serbe n'est séTieusenienl menée en Macédoine que depuis une (|uin/,aine d'années. Etant plus récente, elle a nécessairement eu moins de succès que la propagande bulgare. Les Serbes se plaignent, non sans justice, de se trouver placés dans des conditions de lutte très inégales. Soit par suite dune volonté bien arrêtée, soit simplement par indolence, les Turcs ne font pas entrer les Serbes en ligne de compte dans leurs statistiques des nationalités. A Belgrade, on s'en plaint amèrementj quoique l'inconvénient soit relatif. Quel homme sérieux aura jamais l'idée fâcheuse de chercher une base de raisonnement ou de discussion dans les statistiques ottomanes?

Leur situation religieuse met encore les Serbes dans un grand embarras. Les Bulgares, ayant un exarque, peuvent se réclamer de lui; mais les Serbes, comme je l'ai dit plus haut, n'ont pas d'Église nationale; ils sont simplement orlhodo.xes et, voleiix nok'HS, dépendent du patriarciiat grec, qui les dessert pour le plus grand bien de l'hellénisme.

Malgré ces difficultés, les Serbes propagandent avec énergie.

Au point de vue territorial, leurs prétentions s'étendent sur la Vieille Serbie, que les Bulgares ne

LA MACKDOIMC 3S'J

leur conteslciil pas. sur tout le sandjak (arrondissement) dUskub et sur la partie nord-ouest du vilayet (province) de Monastir.

La seconde moitié du vilayet de Kossovo comprend le saiidjaU dUskul), situé sur les confins occidentaux de la Serbie et de la Bulgarie. Il est fort t'tendu. Sa possession est capitale pour celui qui, plus tard, dominera la Macédoine. Le sandjak d'Uskub est donc l'objet d'ardentes convoitises. A la vérité, les Serbes reconnaissent que ce territoire est loin de ne contenir (jue des Serbes, mais à Belgrade on attribue une importance si considérable à la possession de la plaine de Kossovo que, pour l'obtenir, on est décidé à passer sur toutes les autres considérations. « C'est pour nous une question de vie ou de mort », me disait un très haut fonctionnaire serbe.

Les Serbes demandent en somme que la Macédoine soit partagée de la façon suivante : la frontière actuelle descendrait du nord au sud, les Bulgares restant à l'est du Vardar avec Kavalla sur la mer Egée et la Serbie y débouchant par Salonique.

Cet objectif amène les Serbes à repousser avec énergiela demande d'autonomie que font les comités macédoniens. « La Macédoine, disent les Serbes, n'a ni unité politique, ni unité nationale, ni unité ethnographique, ni unité religieuse. L'autonomie ne satisferait pas des intérêts si divers. La multitude de sentiments si variés ne pourrait que pro-

360 LA MACICnOlNE

duirc (le si-rioiix désordres. Ce (|ii'il l'.iul. ce sont simplomont des réformes admiiiislralives. Klles sont d'ailleurs plus faciles à réaliser que l'autonomie, car raulonomie c'est demander l'ahaiidon de quelque chose au sultan, tandis qu'il lui est beaucoup plus difficile de se refuser ii riiilrodiiclioii des réformes. "

En réalité, ces distinguo subtils proviennent uniquement de ce fait (jue les Serbes croient que la concession de l'autonomie serait fatale à leurs projets d'avenir.

Leur propagande étant beaucoup moins avancée que celle des Bulg-ares,ils redoutent que la réalisation de l'autonomie ne soit qu'une étape servant à préparer la réunion de toute la Macédoine à la Bulgarie, comme le fait s'est produit pour la Roumélie orientale en 1885.

Ces prétentions inconciliables des Bulgares à toute la .Macédoine et des Serbes à la moitié constituent un grand obstacle à la bonne entente des gouvernements de Sofia et de Belgrade. Leur rivalité se manifeste surtout en territoire turc. Uskub, sur les bords du Vardar, fleuve rapide, aux eaux fangeuses, est le centre de la lutte serbo-bulgare. C'est une ville de 30 à 33.000 haijitants, dans une vaste vallée bordée de hautes montagnes. Du mamelon où se dressent les vestiges de l'ancienne forteresse, on peut voir d'immenses cimetières turcs dont les stèles par centaines de mille attestent la

LA MACÉDOlNh: 301

grandeur passi'c. Aujourd'hui, la bataille a encore lieu à Uskul) avec une àpreté singulière, mais sons une forme nouvelle. Les Bulgares défendent ce centre contre les Serbes, et les Serbes, avec vigueur, y attaquent les Bulgares et les (Irecs.

La question Firmilian qui. l'cUi' dernier, a passionné les Balkans, illustre curieusement cette rivalité intense.

Autrefois, le métropolite (éveque) d'Uskub fut un Serbe ; puis, à la déchéance des royaumes slaves, le patriarchat grec s'empressa d"}' installer un Grec.

Il V a cinq ou six ans, le patriarche orthodoxe de Constantinople, moyennant, assure-t-on, des avantages matériels importants, consentit à ce qu'un Serbe fut nommé à Uskub. Grâce aux Russes qui travaillaient déjà à neutraliser la propagande bulgare, les Serbes obtinrent ainsi la nomination de Mgr Firmilian comme métropolite de l'éparchie (évêché) d'Uskub. Mais, après le firman du sultan, la confirmation canonique, c'est-à-dire la consécration, était nécessaire. Elle n'eut lieu qu'en 1902, après les plus extraordinaires péripéties, après l'opposition la plus violente des Bulgares et des Grecs mis d'accord pour une fois par leur commune volonté d'entraver les progrès des Serbes.

Les détails de cette lutte singulière ne sont pas sans saveur.

Il y a quatre ans, on tenta déjà de sacrer

362 LA MAf;i;i)OINK

Mij;!' l'iriiiiliaii à Sal(inii|U('. mais les Grecs, avertis à leiiips, rrussiicnl à rtîmpt'-dier. En 1902, les Serbes, toujours soutenus par la Russie, revinrent à la charge. A la suite de leurs instances, le patriarche grec lie Constantino])le Joachim III dut enfin donner à Mgr Firniilian l'ordre de venir à Salonique, mais il eut soin de nt; pas transmettre au métropolite de cette ville, Mgr Anastasios, personnellement fort mal disposé pour Mgr Firmilian, l'invitation de procéder à ce sacre et de réunir les trois évèques indispensables à la cérémonie. Le rusé patriarche, sachant bien qu'à Salonique, où les Grecs sont puissants, des manifestations hostiles se produiraient, espérait ainsi, tout en ne refusant pas de suivre les directions de la Porte, retarder encore de quelques années l'intronisation de l'évèque serbe d'Uskub.

Au début tout alla selon ses calculs. Mgr Firmilian arriva trop tôt à Salonique. Aussitôt, les représentants de la communauté grecque, bien stylés, élevèrent de véhémentes protestations. Le métropolite Anastasios communiqua au patriarche leurs doléances. Celui-ci n'eut garde de répondre. Bientôt une pétition de notables grecs circula. Rapidement, elle fut couverte de six cents signatures et remise au consul général serbe, au patriarche et au métropolite, mais non point au vali. Les Grecs vinrent enfln trouver le représentant du sultan. A toutes ses questions, ils répondirent : « Nous agissons

LA MACKDOINK 363

ainsi parce (jue Firmilian est un Serbe. » Le vali de Salonique, qui n'aime ni les Grecs, ni les Serbes, ni les nulg'ar(\s, leur répondit : « Il ne s'agit point ici do politique, mais d'affaires religieuses. » La résistance inerte des Grecs et des Bulgares n'en persista pas moins. Elle s'accentua au point que bientôt on craignit des troubles. Pendant ce temps, Mgr Firmilian était écboué au plus brillant bôlel de Salonique, tiraillé entre les conseils des agents serbes et russes.

Les 23 et 24 juin, je le vis dans ces instants douloureu.x. Je trouvai Mgr Firmilian au milieu du lu.xe Taux et criard d'un hôtel d'Orient réputé confortable. J'étais en présence d'un homme barbu, de taille moyenne, au nez large et écrasé. Il égrenait entre ses doigts un chapelet aux grains d'ambre gros et oblongs. Derrière sa tête pendait une petite natte de cheveux Ués par un ruban do moire. Une large ceinture de velours bleu très foncé lui ceignait la taille.

Il me dit son chagrin, et certes, pendant quelques jours, la situation de ce pauvre prélat fut rien moins qu'enviable.

Chez les Serbes, l'irritation croissait rapidement.

Leur espoir résidait dans la Russie, qui s'était engagée à fond en leur faveur. De fait, M. Zinoviell, représentant du tsar à Constantinople, travaillait si activement à obtenir le sacre de Mgr Firmilian qu'il renonça à l'un de ses congés.

364 LA MACKDOINi;

I/aiiil)ii.ssail(Mir de Uiissic nMilli|ilia ses di''niarchcs aiipri's de la l'orUî. Eiiliii lo pali'iarrlie gi'cc U'h'grapiiia à Salonique que Mgr Firmilian serait sacré au iiioiil. Athos.

Sur la sainte nioiilagiic se li-ouveiil des inoiiastères grecs, rouiuaios, serbes et russes, mais tous, V compris ces derniers, sont placés sous la juridiction du [laLT'iarche grec. L'ensemble des vingt grands couvents du mont Atlios forme une sorte de r(''iHihlique monacale, gouvernée par le protat ou assemblée composée des délégués de chaque monastère.

Lorsqu'à propos de Mgr Firmilian, le protat fui consulté, les délégués des couvents se prononcèrent à la quasi-unanimité contre le sacre de l'évêquc serbe au mont Atlios. Ces saints hommes, qui dans toutes les circonstances analogues ne sont que les dociles instruments politiques des gouvernements de leur nationalité, arguèrent qu'on ne pouvait point laisser les passions humaines troubler le calme de leur retraite, que si Firmilian devait être consacré pour le plus grand ju'ofit des ambitions matérielles des Serbes, ce ne serait point au moins dans un lieu voué à la seule prière.

En désespoir de cause, on résolut de consacrer Mgr Firmilian à Dédéagatch. Mais, nouvel incident : lorsque ce choix fut fait, les employés grecs du télégraphe de Salonique retardèrent, à ce qu'on m'a assuré, la dépèche du patriarche œcu-

LA MACIÎDOINE .-HiS

m(''ni(|U(' crijoii^naiil h Fii-iiiiliaii de se rendre ;i Dédéagatcli. I^es Grecs et les Bulgares recommencèrent donc leurs protestations. Malgré tout, le sacre put enfin avoir lieu. Mgr Firmilian revint h Uskub. mais depuis lors le clergé grec refuse de citer son nom dans les prières et de le reconnaître pour ce qu'il est, c'est-à-dire pour le chef ecclésiastique orthodoxe du diocèse dUskub.

Cette affaire Firmilian n'est pas seulement édifiante sur la rivalité serho-bulgaro-grecque; elle peut avoir des suites importantes. L'hostilité du clergé grec s'est relevée si intense dans cette circonstance qu'elle incline beaucoup de Serbes à penser qu'ils doivent se séparer du patriarchat grec pour se constituer une Église nationale comme les Bulgares.

Depuis longtemps on pouvait prévoir l'éventualité de ce schisme. L'àpreté, l'intolérance des Grecs le rendent plus que jamais vraisemblable.

Sur les forces respectives des partis nationaux ou religieux en présence en Macédoine, je m'abstiendrai de donner des chiffres précis. Ce n'est cependant pas que j'en manque, c'est que j'en ai trop. Sous mes yeux s'étale un dossier abondant constitué de statistiques fournies par des Grecs, par des Serbes, par des Bulgares, par des Russes, par des Turcs. Le malheur, c'est qu'il est impossible de les coordonner. Elles diffèrent les unes des autres dans des proportions prodigieuses. Même

366 LA MACKDOINIi

celles (|iii soiil iloiuK'cs |i;ir deux liulgarcs ou deux Serbes (jualiliésjl'uu h Uskub. l'autre à Salonique, relalivenieul à un même centre de Macédoine, ne correspondent en aucune façon.

Les Serbes ne manquent point d'affirmer que, s'ils avaient du temps dc\ant eux et un peu plus de liberté, ils arriveraient vite à avoir dans leurs écoles autant de Slaves macédoniens se disant Serbes qu'il en est se disant Bulgares dans les écoles de l'exarque. C'est possible; cependant, il paraît rationnel de penser qu'en raison de leur organisation plus ancienne, les Bulgares peuvent mordre très efficacement à l'avenir sur les Slaves macédoniens qui ne se disent point encore exarchistes.

En ce qui concerne les langues parlées en Macédoine, la même réserve est imposée. La langue serbe ou la bulgare domine-t-elle en MactJdoine? Je me déclare inapte à le savoir. A Sofia et à Belgrade on m'a fait de la meilleure foi du monde les démonstrations étymologiques les plus abondantes, et cependant elles étaient absolument contradictoires. Les plus fins philologues slaves ne peuvent se mettre d'accord entre eux; ce n'est donc pas à un Occidental sachant seulement le russe, et encore très imparfaitement, qu'il convient de trancher une question si complexe. Ce qui me paraît approcher beaucoup de la vérité, c'est que la langue parlée par les Slaves macédoniens com-

LA MACÉUOIiM: 367

prend à la fuis du serbe cl du bulgare. Peul-ètre pourrait-on aller jusqu'à dire qu'elle conslitue un <lialecte suflisanimenl distinct pour être considéré comme une langue au même titre que le croate, que le serbe ou que le bulgare"? On peut de même admettre que la population slave de Macédoine n'est ni complètement serbe ni complètement bulgare; qu'elle est « hermapbrodite », comme me le disait un interlocuteur qui occupe à Belgrade une position éminente.

Dans l'ardeur do leurs rivalités, les peuples de ■Macédoine oublient d'ailleurs un fait qui un jour aura peut-être une importance capitale.

Les Grecs veulent triompher des Slaves; parmi les Slaves, les Bulgares veulent triompher des Serbes et réciproquement, mais tous oublient que Salonique, point d'aboutissement de leurs communes ambitions, n'est ni une ville serbe, ni une ville bulgare, ni une ville grecque, mais une ville juive.

Sur 120. ÛOO habitants, Salonique compte une population de plus de 80.000 juifs, qui, par leur àpreté et leur solidarité, sont les vrais maîtres du pays. La richesse est entre leurs mains. L'or leur donne le pouvoir sur les fonctionnaires turcs. Leur discipline a eu raison de la frivolité des Grecs. Partout, dans l'intérieur, les riches juifs de Salonique ont des comptoirs. Ils ont ainsi tendu sur toute la Macédoine un réseau d'influence. Actuellement,

.(68 I.A MACICDOINK

sans doute, ils rostcrit politi(|iiciiiciil siK'iicieux; mais qu'on suppose la queslion niaci-donienne posée : est-il vraisemblable d'ailinellre que cet élément etimique, qui possède dans le monde entier des appuis nombreux dont de retentissants exemples ont permis d'apprécier la force, se laissera bénévolement attribuer à la Bulgarie ou à la Serbie"? Il est permis d'en douter et de croire que les rêves des Serbes et des Bulgares peuvent fort bien être compromis au dernier moment pai- l'action d'un élément nouveau dont ils paraissent jusqu'ici mécoimaître la puissance.

Au lieu de s'affaiblir mutuellement, Serbes et Bulgares feraient mieux de trouver une solution moyenne et conciliatrice. Plusieurs fois déjà, des essais d'entente ont été faits entre liommes politiques de Sofia et de Belgrade. Ils ont tracé la vraie voie à suivre. Les arguments bistoriques que Serbes et Bulgares invoquent séparément peuventils être décisifs? Le Bulgare Siméon le Grand a gouverné jadis la Macédoine, mais le Serbe Douchan le Grand a également régné sur elle. A la vérité, en 3Iacédoine, Serbes et Bulgares se complètent réciproquement. Ils forment une population active, laborieuse, militaire, très propre aux travaux de la terre. Si elle végète dans une situation lamentable, la faute en est au joug turco-albanais. Rien ne peut mieux l'établir que ce seul fait : en Macédoine, pays admirable, fait pour la colonisa-

i.A M A ci; 1)01 ni: 369

lion, où la race est salai' m ualurcllcinonL proliliiitiue, la population, toujours clairscnice, diiuiuue avec une cll'royable rapidité. Les exactions et les tortures sont la cause de cette («uvre nél'aste. Une bonne administration pourrait tout réparer. Quelques années de sécurité et la Macédoine deviendrait luie région niagnili(|ue. Voilà ce qui certainement pourrait être, mais quand cela sera-t-il?

Depuis septembre, l'insurrection dure. En maintes rencontres, les bandes bulgares ont obtenu de nombreux succès sur les troupes turques. Cène sont point les grandes batailles dont on attend toujours l'annonce en Occident, mais c'est la guerre de partisans, la lutte de guérillas, aussi incapable de produire vite des résultats décisifs que d'être étouffée rapidement.

Le gouvernement turc fait cependant pour y parvenir les plus grands elforts. Au cours de 1902, il a mobilisé progressivement des bataillons de rédifs (rc'^servej, puis des bataillons d'ilavehs (troupes auxiliaires). Fin novembre, un iradé autorisa le ministre de la guerre à conclure un contrat avec la maison Krupp pour l'achat de 96 canons et à acheter en Allemagne 22.000 fusils Mauser, le tout représentant une valeur de 900.000 livres turques. Fait plus significatif encore, parce que plus exceptionnel dans les usages financiers ottomans, le 10 décembre, le sultan a remis une somme de 8 't. 000 livres turques pour

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payer la solde arriérée de ses troupes dans les garnisons de Macédoine. Larlillerieturciutîqui se trouvait encore répartie sur la frontière grecque a été' dirigée au nord \ers la frontière i)ulgare et l'on a fait venir d'Asie Mineure 20. 000 iiounnes d'infanterie pour renforcer les troupes (|ui, déjà si nombreuses, occupaient la Macédoine.

Il ne faut donc pas se le dissimuler, la Tur(|uie, conseillée de Berlin, se prépare non seulement à écraser l'insurrection, mais encore à une guerre éventuelle avec la Bulgarie.

Depuis quelques mois, autour du monastère de Rilo, le plus saint des lieux sacrés bulgares, les réfugiés macédoniens se groupent par milliers à l'abri du drapeau de la principauté. Femmes et enfants sont dans un état d'indicible détresse et fuient les persécutions des réguliers turcs. Tous racontent des choses inouïes sur les atrocités dont ils viennent d'être les témoins ou les victimes.

Le 4 décembre 1902, dans le village de Nédobyrsco, les soldats turcs, après avoir attaché solidement les hommes capables de résister, ont violé leurs femmes sous leurs yeux. Les réguliers d'Abul-Hamid distribuèrent ensuite des coups de crosse aux maris, leur broyant les os ou les brûlant au fer rouge.

La terreur redouble partout et des softas venus de Constantinople prêchent en Macédoine la guerre sainte contre les chrétiens.

LA MAC.IODOINE 371

Tous les peuples des Balkans sont tendus sur les événements qui s'approchent. Cliacun d'eux croit y trouver la réalisation de son idi'al. Or, cet idéal, lu plus brillante valeur est impuissante à le satisfaire. La configuration politique de la péninsule des Balkans d(''pendra demain conmie hier de la volonté des grandes puissances.

Des considérations variées doivent guider les divers gouvernements h travers les difficultés de la question macédonienne. Selon que les grands États qui pèsent sur la direction des affaires du continent ont des ambitions territoriales, commerciales ou simplement morales, leur ligne de conduite dans la péninsule balkanique se ressentira nécessairement du but ouvertement ou secrètement poursuivi.

Sans nul doute, à Berlin, on ne verrait pas sans un extrême déplaisir un accroissement de la Bulgarie ou de la Serbie. La raison en est simple. Chacun de ces deux États se trouve sur la route de l'Orient. Il constitue par suite un obstacle aux projets de ces trafiquants de Brème et de Hambourg, de ces financiers de Berlin qui voient dans Trieste et dans Salonique les futurs entrepôts de l^AUe-

372 LA .MACKDOIM;

mafi'ne au sud do l'Europe, en altendaiil (luc la politique de Guillaume II ait assuré au fjernianisine, par la couslructiou de la ligne di; Bagdad, la possession de l'Asie Mineure, c'est-à-dire de la roule la plus courte pour les Indes.

Certes, cette politiiiue n'est encore (jue difficilernent avouée, mais, avec une inlinie souplesse et une variété de jeu dont la diplomatie prussienne a depuis plusieurs siècles acquis l'aisance, elle ménage pour l'avenir la grande fortune pangermaniste, celle qui doit soumettre politiquement et économiquement aux « directions » des Ilolienzollern l'inniiense bande de terre reliant la mei- du Nord au Bosphore et au golfe Persique.

Ce travail d'aménagement, les hommes de Berlin n'ont point la maladresse d'y procéder toujours par eux-mêmes ou avec une sotte ostentation. Ils savent, au contraire, avec une ingéniosité ii laquelle il faut rendre justice, faire servir à la plus grande gloire de l'Allemagne des voisins fàciieusement inconscients et ceux-là même précisément destiiu''s à faire demain tous les frais de la grandeur germanique.

Lorsqu'on parle de la politique allemande dans les Balkans, il faut tout d'abord se pénétrer de ce fait que ses éléments les plus saisissables pour le public doivent être reciierchés non pas à Berlin, mais à Vienne.

L'Autriche, pays de majorité slave, travaille depuis longtemps pour le roi de Prusse. Si éton-

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