‹ La machinerie théatrale. Trucs et décorsChapitre 8 sur 31 · DESSOUS · texte numérisé non relu

DESSOUS

Une machinerie métallique. — Projet primitif.

La cuve étanche.— Une nappe d’eau souterraine.— La scène; les dégagements; le foyer de la danse. — Cinq dessous. — Colonnes en fonte et sablières en tôles à cornières. — Chariots et cassettes en 1er. — Les cheminées de contrepoids interrompues. — Un repentir. — Les équipes du dessous. — Les tuyaux pour la vapeur d’eau. — Les bâtis du vaiseau de Y Africaine. — Les caves.

La salle des machines. — La canalisation du gaz abandonnée. — L’ascenseur des chevaux. — Le chemin des rideaux.

Le théâtre de l’Opéra, à Paris, est, comme surface couverte, le plus grand théâtre du monde. Il est intéressant, à cet égard, de comparer les différents chiffres cités par M. Ch. Garnier dans le volume qu’il a consacré à son œuvre.

L’espace accordé à la machinerie est en rapport avec les vastes dimensions de ce théâtre. Cependant, on rencontre à l’étranger des scènes plus profondes. Toutefois, les différences ne sont pas considérables. Elles portent sur la profondeur, nous le répétons; mais cette dimension ne laisse pas que d’être très respectable à TOpéra de Paris (26 mètres du mur de cadre au lointain, dans œuvre) ; elle permet de réaliser toutes les magnificences possibles de la mise en scène la plus compliquée, et, sous ce rapport, l’Opéra de Paris a acquis, de longue date, une supériorité que ses rivaux de l’étranger ne songent pas à mettre en doute.

Après avoir étudié la machinerie d’un théâtre de moyen ordre, il nous restait à montrer au lecteur comment on

avait pourvu sur une scène importante aux multiples et complexes exigences de la mécanique théâtrale.

L’Opéra de Paris offre, de plus, cet attrait spécial que l’ossature de sa machinerie est métallique. L’ensemble ne se prête pas au démontage et au remontage rapide des machineries en bois, mais ce désavantage est compensé par une rigidité plus grande et par des garanties de sécurité contre l’incendie.

Au reste, le principe de la machinerie est demeuré identique à celui des anciens systèmes. Le constructeur a remplacé les organes en bois par des pièces similaires en métal, mais la résistance des matériaux qu’il emploie lui a permis de diminuer le nombre des points d’appui en augmentant les portées. Il n’y a pas eu innovation comme, par exemple, à l’Opéra de Budapest, où les données de l’ancienne machinerie sont absolument rejetées, au profit de l’application d’un moteur spécial, la force hydraulique qui remplace, pour toutes les manœuvres sans exception , l’emploi des contrepoids.

A l’Opéra de Paris, les déplacements de la décoration s’effectuent, comme dans tous les théâtres, par l’action de la gravitation; M. Garnier avait bien songé à utiliser les ressources puissantes et si maniables de la force hydraulique. Il avait élaboré, avec la collaboration de M. Tresca, un projet qui mobilisait entièrement le plancher de scène, au moyen d’un pont mobile occupant la superficie totale du théâtre, et dont les quatre angles posaient sur des plateaux de presses hydrauliques. Ce pont se levait et s’abaissait, en entraînant tout ou partie du plancher supérieur, par l’action d’une série de tiges mobiles répondant à un sectionnement, que l’on clavetait à une hauteur voulue. Ce pont, ou gril inférieur, avait été calculé pour enlever un poids total de 160 tonnes.

L’incendie de l’Opéra de la rue Le Peletier, dans la nuit du 28 au 29 octobre 1873, obligea l’éminent architecte à activer les travaux, et l’on revint au système de l’ancienne machinerie, modifié par l’emploi du fer. Il n’est resté du

Les cinq étages des dessous de l’ Opéra.

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projet primitif qu’une série d’appareils destinés à soulever tous les plans du théâtre entre les levées ; ces appareils sont actionnés par des contrepoids; on n’a pas eu occasion de les utiliser, ce qui est regrettable.

Les services accessoires de l’Opéra sont largement installés. On arrive à la scène par de spacieux escaliers droits coupés par d’immenses paliers. Les couloirs sont amples et clairs, et ressemblent peu aux dégagements des théâtres ordinaires. Le plancher de la scène est au troisième étage quand on entre par le derrière du théâtre, boulevard Haussmann. Le sol du boulevard Haussmann est en contre-bas de 2m,115 au-dessous du sol de la place de l’Opéra. Le niveau du plancher de scène a été disposé à cette hauteur pour ménager une profondeur suffisante aux dessous, qui descendent à 15 mètres. Le sol du dernier dessous est établi au-dessus d’une cuve étanche dont la construction n’a pas été sans présenter de graves difficultés. On sait que les travaux de fouille ont été inondés par une véritable rivière souterraine. L’épuisement nécessita le travail de huit pompes à vapeur d’une force totale de 48 chevaux, et dura jour et nuit du 2 mars au 13 octobre 1861.

C’était plutôt une nappe souterraine qu’une véritable rivière. On a répété par erreur que le ruisseau de Ménilmontant passait sous l’Opéra. M. Garnier, dans ses fouilles, a constaté que les sables se présentaient dans leur ordre géologique sans traces de remaniement, ni d’alluvions modernes.

Le ruisseau de Ménilmontant, aux premières époques de l’histoire de Paris, se formait à l’endroit où s’ouvre aujourd’hui le boulevard des Filles-du-Calvaire. Il suivait la dépression de terrain que marquait autrefois la ligne des rues dites Basses-du-Rempart , puis il allait se jeter dans la Seine, au quai de Billy, à l’endroit où s’élève de nos jours la manutention militaire. Ce ruisseau subsista jusqu’à l’ouverture des carrières à plâtre. Des éboulements consécutifs crevèrent le sol, et l’eau, par les fissures, se perdit jusqu’à la couche imperméable où elle se mêla à la nappe de la

Seine. Le ruisseau de Ménilmontant tari devint l’égout principal de Paris, égout à ciel ouvert. 11 ne fut couvert que vers la fin du xvme siècle.

La scène proprement dite mesure, comme nous l’avons dit, 26 mètres de profondeur du mur du lointain au mur de cadre. Le cadre a 16 mètres d’ouverture; la largeur totale du plancher mesure 32m,30 à l’affleurement des pylônes métalliques qui constituent les cases où sont rangés les châssis et les parties de décorations en service. L’espace utile du plancher, sans compter le proscenium, compte donc 820 mètres carrés.

Le plancher, comme dans tous les théâtres, est divisé par plans; les plans se composent : de la rue où glissent les trappes, qui a im,09 de large, du trappillon ou fausse rue, 0m,49, ces deux cotes prises entre les axes de costière, et enfin des costières, où viennent se placer les mâts qui soutiennent les châssis ou coulisses. La costière est un vide de 0m,04 tracé transversalement dans le plancher, et qui s’arrête, de chaque côté, au droit des reculées.

L’Opéra compte dix plans. Il y a deux trappillons ou fausses rues par plan, et trois costières.

La pente du plancher est exactement de 0m,0492 par mètre; on cite des théâtres qui n’ont que 3 pour 100. Le léger accroissement qui signale la pente du plancher de l’Opéra aide à la perspective fuyante des décors; elle ne gêne en rien, comme chacun a pu s’en convaincre, les évolutions du corps du ballet.

Au fond de la scène s’ouvre une vaste baie communiquant avec un couloir de 6 mètres de large, qui sert de dégagement de la scène, et où l’on repousse les objets encombrants. On y loge actuellement, par exemple, les morceaux du gigantesque escalier du dernier acte de Salammbô , un des plus grands praticables qu’on ait construit au théâtre.

A la baie de communication correspond, dans le même axe, l’ouverture du foyer de la danse; du fond de cette salle à l’avant-scène la distance est de 50 mètres. M. Garnier avait combiné une maquette de décoration, qui utilisait le

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foyer de la danse et sa profondeur, mais cette décoration n’a pas été réalisée. 11 faut ajouter que l’effet d’éloignement serait perdu pour les spectateurs placés sur les côtés de la salle ou aux étages supérieurs.

Le plancher est entièrement en bois, seule matière utilisable en la cause. Des surfaces métalliques se prêteraient mal aux évolutions chorégraphiques.

Les dessous comptent cinq étages. La locution « tomber dans le troisième dessous », qui dans l’argot théâtral stigmatise une chute piteuse, doit être augmenté de deux unités à l’Opéra. Le sol du dernier dessous est à l’altitude de 29m,30 au-dessus du niveau de la mer ; à 6 mètres audessous du sol du boulevard Haussmann.

La hauteur générale est, à la face, de 14m,42, et au lointain de 15m,70. La différence, lm, 28, représente la pente du plancher de scène. Les cinq étages de dessous sont de hauteurs inégales; le cinquième dessous compte 3m, 10; le quatrième 3m,40; le troisième 3m,83; le deuxième 2m,29 et le premier 2m, 15 sous plafond. Le dessin ci-joint iy .page 173) donnera au lecteur un aperçu des dispositions adoptées. La vue est prise du côté cour (droite du spectateur). Une rue entière est ouverte dans toute sa longueur et sa profondeur. La construction des dessous est seule figurée pour plus de clarté : car, dans la pratique, les différents étages sont occupés, pour ne pas dire encombrés, par une grande quantité de bâtis et de fermes qui limitent, de tous côtés, le champ du regard.

Sur le sol du dernier dessous sont alignées des rangées de sabots en fonte,, qui portent des colonnes de fonte, par groupe de trois. Entre les groupes est ménagé l’espace des rues ; entre les trois colonnes se trouve l’espace des trappillons ou fausses rues.

Les colonnes portent à leur partie supérieure des consoles venues à la fonte dans la masse. Ces consoles soutiennent des sablières de 0m,45 de hauteur, en tôles cornières. Les cours de sablières vont des murs de cour aux murs du jardin. La longueur est de 31m,08. Cette longueur

est divisée en quatre travées seulement. C’est ici qu’éclate la supériorité du fer sur le bois. Une machinerie en bois eût augmenté singulièrement le nombre des points d’appui. Le chiffre de quatre travées eût été porté, au moins, au nombre de douze.

La colonne du quatrième dessous s’établit par un axe en fer forgé sur celle du cinquième ; elle supporte également une sablière en tôle avec cornières. La disposition est la même pour le troisième dessous.

A partir du deuxième dessous, les portées sont soulagées par le dédoublement des travées. Les sablières sont d’un échantillon moins fort.

Au premier dessous, les colonnes sont remplacées par un double potelet, en fer méplat. Entre les deux potelets roulent les chariots, qui reçoivent les mâts où se guindent les châssis de décoration. La sablière est armée d’un rail, où viennent se placer les galets à gorge des chariots. Les potelets sont coiffés d’un fer en U posé à plat, qui, luimême, porte un chapeau de ferme en chêne. Dans le chapeau de ferme sont ménagées les feuillures où s’appuient les planchers mobiles des rues et des fausses rues.

Pour les dix plans, il y a trente-trois sabots de colonnes, quatre-vingt-dix-neuf colonnes pour chacun des dessous inférieurs ; au second dessous, nous comptons cent quatrevingt-dix-huit colonnettes, et ce nombre est doublé pour les potelets. Les planchers des différents dessous sont composés, suivant l’habitude, de parties mobiles à claire-voie, en planches barrées, de 1 mètre carré environ, qui s’appuient sur des entretoises de fer. Ces entretoises mobiles, forgées à leur extrémité en crochet, reposent sur l’aile supérieure de la cornière des sablières, où elles pénètrent dans des trous ménagés à cet effet.

Les grands et les petits chariots sont en tôle rivée de 0m,004. Les grands chariots, d’une longueur de 3 mètres, se composent d’un châssis en fer, dont la base reçoit trois galets en cuivre phosphoreux. Quatre montants, étrésillonnés par des croix de Saint-André, supportent une

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mâchoire composée de treize cassettes, où peut se loger la lame du mât. Cette disposition a pour avantage de disposer sur un même chariot autant de mâts qu’il est nécessaire pour étayer un châssis, si découpé, si lourd qu’il soit [fig. 51).

Chaque plan est muni de deux grands chariots, l’un à la cour, l’autre au jardin. Le milieu du plan reçoit autant de petits chariots qu’il est nécessaire. Les grands chariots, étant donné leur poids et leur masse, sont à peu près inamovibles, en dehors de leur mouvement de glissement, tandis que les petits chariots peuvent être facilement retirés de leur plan, et portés sur un autre point.

Il n’y a qu’à déplacer l’axe de rotation des galets, en faisant sauter une clavette. Le chariot descend de la demihauteur du galet et se dévêt sans peine. Le service est assuré par soixante-quatre grands chariots, pesant chacun, en moyenne, 335 kilogrammes. Les petits chariots, au nombre de vingt-deux, sont plus légers ; ils pèsent chacun 150 kilogrammes.

Les fausses rues sont consacrées à la manœuvre des fermes. On désigne sous cette appellation, comme on le sait, les parties de décor qui traversent la largeur du théâtre, et qui s’élèvent plus ou moins au-dessus du sol. La profondeur des dessous est de 15 mètres dans la moyenne,

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