‹ La MagdeleineChapitre 13 sur 15 · VJ · texte numérisé non relu

VJ

— Allons, allons !

— Allons , Seigneur , allons dans les divins royaumes !

— Tu crois aller dans les divins royaumes ?

— Oui , Seigneur.

— Allons toujours.

— Allons où vous conduise*, Seigneur.

— Pressons la marche.

— Pressons la marche, pressons.... mais je ne vois rien encore.

— Les royaumes où nous allons sont si diffërens et si loin de ceux que nous venons de visiter, qu'il faut marcher long-temps pour les découvrir.... hâtons-nous!

— Hâtons-nous, hâtons-nous!

— C'est comme qui passerait de la vie à la mort, de la terre au ciel... hâtons, hâtons !

— Hâtons , hâtons !

— Il faut aux hommes de la terre , pour aller des uns aux autres et faire toute la route , des années, des siècles, avec des mille ans...

Nous n'avons pas, nous, autant de temps à employer pour fournir la course :

marchons donc, pressons le pas 1

— Pressons le pas, pressons!...

— Tu n'as pas peur, ni regret, d'avoir entrepris un si Icng voyage ?

— Non , Seigneur.

— Tu as alors une grande foi.

— Oui , Seigneur.

— Il est vrai que tu étais larron sur la terre, et que, pour être un grand voleur, il faut un grand courage.

— Gomme pour être une grande tille de joie, Seigneur....

— Nous n'allons pas assez vile : pressons le pas , marchons , hâtons-nous !

— Pressons, pressons le pas et hatons-nous, hâtons — et, s'il vous plaît, Seigneur, allons

de la vitesse de la lumière dans l'espace

allons vite comme toutes les étoiles qui disparaîtraient du firmament , avant qu'on eût eu le temps de leur dire : Disparaissez!.. Allons de la rapidité d'un soleil qui traverserait le ciel sans qu'on l'aperçût!... et, s'il vous plaît, Seigneur, allons plus vite encoie , plus vile, toujours plus vite!...

— Bien , bien Nous approchons.

— Je vois Uîie appurciu<: do lueur une pâle lueur.. .

une (otinc de nuage...

des nuages... lumineux ..

et une longue chaîne de montagnes pourprées , dorées...

et des colonnades brillantes, brillantes comme du diamant...

et des temples magnifiques, resplendissans...

et des villes. ..

Et j'entends des sons magiques d'instrumens de musique-..

et des voix mélodieuses.. .

des voix de femmes et d'hommes qui se marient délicieusement !. .

Quels ombrages enchanteurs sur le bord de ces eaux!

quelles îles fleuries au milieu de ces lacs embaumés I

quels beaux fruits mûrs sur ces arbres des plaines!

et quels parfums réjouis.sans nous apporte ce vent frais!...

Seigneur! Seigneur! les divins royaumes !

— Marchons loujours.

— Marchons toujours, marchons... Les divins royaumes ! les divins royaumes !

— Assez, faisons liallc ; cl prête roieille îi la voix qui j)Iaiie sur ee liiéàlie merveilleux , et domine toutes les autres voix.

— Je suis ému jusqu'au fond des entrailles! ému plus que je ne puis dire !

Je le vois — Mais il a du l'arriver parfois la nuit d'arrêter un mendiant, lorsque lu croyais mettre la main sur un riche Juif?

— C'est vrai , Seigneur.

— Ecoule donc :

Ni reconnaissance ,

ni confiance ,

ni espérance !

Entrez !

entrez !

— (i'est encore l'Enfer !

L'Enfer ! l'Enfer ! se peul-il ?

On entend des concerts si pleins d'harmonies, si grandioses^ si magnifiques!

Ces nombreux instrumens qui jouent à la fois., ou qui se parlent et se répondent... racontent toutes les joies du bonheur., toutes les impatiences, les délires des passions., toutes les poétiques tristesses du cœur. . toutes les douces tendresses et les molles langueurs deTame!.... Ils disent quelque chose de mystérieux, d'infini, de suave, de parfumé... quelque chose qui ne réveille ni souvenir, ni espoir qui vous dilate, vous électrise.. qui semble étendre, dans les espaces, immensément votre vie

l.es instiuraens passent, de leur resplendissante liai inouic, il lui simple et lointain murmure.,, on dirait (ju'ils

fuient, s'éclipsent, se cachent Et des voix sonores et

mélodieuses, des voix d'hommes et de femmes, prennent leur place et chantent.

Ainsi, le soir, aux flancs d'une vallée ombragée, le vent frémit dans les feuillées, l'eau des sources murmure en tombant, et la vallée est remplie de bruits tendres et mélancoliques., jusqu'au moment où le chantre radieux des nuits de mai commence son hymne éclatant. .. Les feuilles et les eaux remplissent les silences de sa voix, par un doux frémissement de joie et d'approbation

Ainsi, pareils à l'hymne du rossignol au sein des feuillées et des eaux murmurantes et frémissantes, les hommes et les femmes chantent, accompagnés des instruniens lointains, l'amour, la tendresse, la gloire, la patrie... les jeux, la vie errante, la liberté. . . la voix intime du cœur qui rappelle au toit natal, à la mère qui nous aime, aux premières années naïves, aux joies de l'enfance !

Des chœurs chantent à leur tour la guerre., le travail.. les fêtes... les triomphes!...

Et les choeurs, et les voix des hommes et des femmes, et les sons des instrumens, se parlent, se répondent, s'excitent, se provoquent., comme s'ils allaient se livrer un combat... mais, loin de se combattre, ils s'unissent, s'entr'aident, se prêtent secours, ne font qu'une masse compacte, vibrante, électrique, de leurs puissans accords., se fondent, se mêlent, augmentant de force, d'éclat, de splendeur.. s'élancent, passionnés, fougueux, délirans.. et font éclater le long tonnerre de leurs flottantes, voyageuses, errantes harmonies !...

Et ce peuple fantastique de sons et de voix séduit ,

enthousiasme, ravit ! vous emporte ! et vous laisse par des

'# régions mconnues, magiques, prestigieuses!...

Enfin, ces voix et ces instrumens, avec leurs harmonies, semblent s'éloigner tous ensemble... se perdre lentement, majestueusement —

pareils à une nuée orageuse qui, après avoir long-temps vomi la foudre, et les éclairs, et le torrent de ses eaux... se retire et descend de la voûte du ciel, vers l'horizon, avec un lointain roulement de tonnerre assoupi, de pâles éclairs, et avec deux pieds d'art-en-ciel à sa base... Pendant que la nuée orageuse se

relire ainsi, l< s herbes et les fleurs, chargées d'humidité et de gouttes do pluie, coninie d'une parure de perles, se relèvent, se redressent, et répandent leurs parfums, leur éclat, leur fraîcheur !

Ainsi la tonnante harmonie des voix et des instrumens s'éloigne, se retire. . .

Et des femmes, brillantes de beauté, jeunes, roses, fraîches , élancées , demi-nues , arrivent î;^. .

Leurs pieds légers touchent à peine la terre., ils reffleiirrnt. ils la caressent... comme de brillans papillons qui se posent, légers, sur les feuilles des arbres, sans les faire plier... comme des hirondelles qui, dans leur vol rapide, rasent la face d'un beau lac uni., et, de distance en distance, battent l'onde j)iiisiblc delà pointe de leurs ailes agiles, en j)()ussant un cri joyeux

Elles sont à demi-nues ; et ^ le vêtement diaphane qu'elles portent n'est qu'un voile séducteur, pour mieux faire ressortir l'attrayante et superbe beauté de leurs beaux corps !..

Leurs pieds glissent, courent, volent avec

une grâce brillante! Elles s'arrêtent, se

posent un instant et tournoient sur elles-mêmes. . . et elles repartent, se croisent, se mêlent. . et font une foule qui tourbillonne sous vos yeux, et remplit vos oreilles d'un bruit de pas dansans et de frôlemens de robes... et cette foule se débrouille, et apparaît par groupes brillans, harmonieux, pittoresques., et soudain les groupes se séparent, s'enfuient, disparaissent. . .

Et une toute gracieuse, charmante, aérienne

danseuse s'élance,

glissant,

avec une molle légèreté,

sur la pointe de ses petits pieds. ...

se jouant dans une écharpc brillante,

dont elle s'entoure,

dont elle se couvrr,

dont elle se cache,

comme pour se garantir du froid

ou pour se dérober pudiquement

aux regards qui la poursuivent. . .

L'écharpe soudain est dénouée

et jetée au vent...

et la capricieuse danseuse

a mis un doigt sur sa bouciie,

où elle le tient avec une expression

de» mystère..

comme si elle venait de faire

un aveu d'amour !

et qu'elle avertît

surtout de n'en rien dire,

si on craint de lui déplaire '...

Ses deux mains vous envoient des baisers de sa bouche souriante, et ses yeux brillans

vous prienl... vous repoussent...

vous caressent...

et vous lancent des traits de colère. . .

Et elle fuit...

mais pour revenir,

avec une touchante expression..

sur le visage,

dans sa marche,

et dans toute sa personne î . . .

Elle revient, avec une nonchalance passionnée,

en se plaignant tendrement , en se balançant harmonieusement , ;>u i.iilieu des regards enflammés qui la regardent avidement. ..

comme un esprit de l'air dans un nuage de parfums!...

en se balançant

sur ses hanches et sur ses jambes

frémissantes, passionnées...

avec son écharpe

à demi flottante.

nitrelacée dans ses deux l)i;»s

croisés sous sa poitrine

comme sous un doux fardeau 1...

en se balançant,

les yeux pleins de tendresse,

le cou légèrement penché,

lu bouche à demi entr'ouverte ,

souriante, amoureuse,

suppliant, implorant

baisers, caresses, bonheur!..

en se balançant

avec inollesse.., avec langueur., avec volupté ! . . .

Seigneur ! Seigneur !

où donc sommes-nous?

— N'entends-tu pas la voix sinistre qui te le dit ?

Ni recoinaissance ,

ni confiance ,

ni espérance !

Entrez !

entrez !

"Nous ne sommes pas encore arrivés. Continuons notre route.

Continuons , Sei[;n('ui Heurte à cette porte.

C'est fait , Sei{jneur.

Eh bien?...

— Porte et muraille se sont abîmées!... et les palais , les magnifiques campagnes sont de même abîmés !... et les îles, les spectacles, la musique , la danseuse... tout s est évanoui !... Et ce n'est plus maintenant qu'uu désert... des rochers... des vallées sans eau ni verdure... ce n'est que sécheresse, stérilité, horreur, épouvante ! . . .

— Continuons : passons la porte, et entrons.

Voici, dans une hideuse et misérable demeure, décorée d'un sale lambeau pailleté, des

hommes occupés à un étrange métier!... des hommes pâles, blêmes, grimaçans, criaillans... L'un d'eux, monstre bizarre, dégradant assemblage d'enfance et de décrépitude, s'empare d'un instrument de musique ; l'instrument dans ses mains rend un bruissement harmonieux , dont cet homme est tout émerveillé , et les autres avec lui Sa main heurte les cordes , et

les cordes rendent des sons ; il en pince une qui rend un son brillant , et le musicien et l'assemb4ée sont dans l'enthousiasme — Il pince la corde plus fort, plus fort encore, et toujours de plus en plus fort , jusqu'à ce qu'à la fin la corde se brise et l'enthousiasme augmente. Il en brise précipitamment une seconde, une troisième, une quatrième, et toutes... i'enthousiasme est au comble !..,

Le musicien a un instant d'étourdissement et d'indécision... quand tout-à-coup il saisit l'instrument sans cordes , en frappe ceux qui l'entourent., et le brise sur leurs tètes... puis, il en rassemble les débris, s'asseoit dessus, se

croise les bras, et se prenci à rire aux éclats... el à pleurer... et, tour à tour, à rire et à pleurei... La foule est dans Tivresse, clans le délire...

Mais les rires et les larmes du briseur d'instrument importunent bientôt la loule... qui le couvre de huées , l'accable d'injures el le chasse —

La foule alors criaille en elle-même et on

parait sV disputer... et se battre....

Un autre musicien prend la place du premier... et fait à peu près de même

L'n troisième , la place de celui-ci.... Un quatrième....

Un cinquième... .

— Allons plus loin!

— Allons , Seigneur !

Voici des apparences de figures humaines. Ce sont do petits monstres, chacun renfermé dans un coin et occupe

à se regarder. Chaque petit monstre se trouve lui-même adorable, et pense que son voisin est horrible; mais, tout horrible qu'il soit, il le trouve encore trop beau... Tous sortent de leur coin, et ont d'abord l'air de se sourire et de s'entr'adresser des paroles flatteuses et des complimens. . . puis, ils s'entre-déchirent le visage avec leurs ongles, et s'entre mordent.. . Ils se mêlent et font une grande cohue où l'on frappe, crie, mord, déchire, ensanglante... et tous ces monstres, perdant leur apparence de figures humaines, se changent en serpens..:. et ces serpens, la gueule béante., les dards tendus, sifflent en s'entre-dévorant...

— Allons plus loin !

— Allons, Seigneur !

Je vois des gens à double face , l'une basse , a demi-voilée ; l'autre , effronlémenl découverte, levée, insolente...» plaidant le pour et le contre, indistinctement.

Par la face voilée, chacun dit : J'appartiens au plus offrant ; je plaide pour lui et le sers ; je

suis de son opinion el de son parti : del'aigent, et je louerai , icliciterai , p,lorifierai , bénirai , couvrirai de couronnes qui l'on voudra ; de Targent , et je critiquerai , salirai , écraserai , diffamerai, couvrirai de crachats, d^injures , de calomnies, de mensonges, qui Ton voudra.

Par la face effrontément levée , cliacun dit : Je suis tout honneur, respect humain, justice, impartialité , conscience ; je ne suis que de mon opinion , et plutôt que de transiger avec l'opinion d'autrui , je mourrais mille fois — Du reste , je suis assez connu ! ... Tous les conseils que je donne sont bons — et si l'on voulait m'écouter !.. grand Dieu ! que ne verrait-on pas ?

Et par la face basse et voilée , ils s'envoient tous des sourires dédaigneux , se moquant de leurs dupes... et d'eux-mêmes.

Et parla face effrontément levée, quand ils paraissent en public sous diverses bannièi'es... ils font mine de s'adresser des gestes exécrables et de se manger' des yeux....

— Allons plus loin !

— Allons, Seigneur !

Ici, ce sont des individus isolés, qui vivent comme en dehors du monde. Chacun s'abstrait de la société générale , se renferme en luimême, se regarde, s'étudie avec complaisance, se pâme en se contemplant.... Il ne sent plus comme tout le monde , et ne comprend plus ce que les autres disent ; il se fait un langage, un patois à lui, patois dont quelques pâles ombres , qu'il appelle ses disciples, bredouillent des sons et des syllabes incomprises, . . . Personne ne le comprend ; et moins on le comprend , plus il s'estime grand , et regarde en pitié l'infime intelligence des autres... Amour, mariage, enfans , tendresse, joies du cœur... toutes ces choses ne sont que misères aux yeux de sa raison.

(les individus se sont laits à 1 niiii};e des locheis stériles, abandonnés, lugubres , qui s'élèvent au-dessus des plaines fertiles : la terre d'alentour a beau se charger de fleurs et de moissons, ils n'en savent pas jouir.

Et quand ces individus appiochenl de quelqu'un , ils lui font l'effet d'une pierre qui tomberait sur lui, le mutilerait ou l'écraserait

Ce sont des squelettes vivans , des effigies de la mort , des êtres marqués d'un sceau fatal , qui ne savent ce que c'est qu'aimer et être aimé , que souffrir pour C6 qu'on aime , que donner sa vie —

— Allons , allons plus loin !

— Allons , Seigneur !

Ce sont maintenaat des femmes et des hommes. Les femmes devraient être belles , car elles ont ce qu'il faut pour le paraître; cependant elles sont laides, repoussantes. . .

Les hommes sont ageaouillésà leurs pieds; ils supportent patiemment tous leurs caprices et leurs colères ; ils ne leur refusent rien de ce qu'elles peuvent demander; pourtant, elles les tournent en dérision, les trompent, les méprisent, leur crachent au visage; et si ces hommes veulent les quitter et fuir leurs mauvais traiteniens, elles leur jettent passionnément les bras autour du cou, et leur prodiguent des paroles de tendresse, des caresses, et s'abandonnent aux sens des hommes. . .

Et peu à peu les hommes sont changés en bêtes hideuses, stupides ; et ces bêtes deviennent des tas d'immondices. . . et les femmes subissent le même sort que les hommes...

— C'est assez ; passons outre.

— Passons outre , Seigneur.

Encore des femmes et des hommes. C'est un grand marché où l'on achète les femmes comme un bétail... Les prix sont débattus, et les conditions également... Puis, c'est une

immense orgie , où le parium se mêle au venin, le feu à la glace, la rage à l'indidé^ reuce, la liqueur à la vase...

C'est un hideux mariage de la vie avec la mort. . .

cuuple monstrueux qui, dans son union, ne peut reproduire qu'une moitié de lui-même . . .

la mort! la mort ! et rien que la mort!..

Puis, ce sont des tourmens, des regrets, des cris, des grincemens de dents, des membres qui se tordent. . . un spectacle plus noir et repoussant que des immondices.. . une infection, une saleté... une longue suite de misères, de tortures, de dégradation, d'infamie., de mort morale pour un long temps...

— Assez, assez !... Il nous reste encore bien

des régions à visiter mais la perdition et la

nuit y sont trop grandes... nous n'avons rien à y faire.

Et tout ce que tu viens de voir ne peut pas même te donner une idée des choses que tu ne verras pas ; car ce n'est là que ic double vestibule de l'Enler véritable.

L'Kn fer véritable est une grande, informe, épouvantable unité, qui donne le vertige et la mort rien que d'y penser.

Noire visite est donc finie.

Ma Mère, Magdeleine, Salomé et mes frères sont en peine de moi et me cherchent. Retournons sur la terre.

— Retournons sur la terre, Seigneur.

— Appelle , avant de partir, ceux qui sont dignes de venir avec nous.

Xllf

Le Seigneur retourae à la terre.

vers sa Mère diviae,

et Magdeleine, et Saloraè ;

vers Jean, lebien-aimé de son cœur,

et vers ses autres frères.

Le Seigneur retourne à la terre,

et de la terre au ciel.

Où êtes- vous , où êtes- vous ,

hommes, nobles rois du génie?

Femmes, gracieuses reines de beauté ,

où êtes-vous .'

Où êtes-vous, où êtes-vous, * femmes qui fûtes aimées,

et, de ceux qui vous aimèrent,

fîtes des hommes, des hommes grands et généreux, riches en délicatesse, en bonté, couronnés de noblesse et de gloire?

où êtes-vous?

Où étes-vous , où êtes-vous ,

hommes que les femmes aimèrent,

qu'elles ont glorifiés dans leur amour,

et bénis dans leurs souvenirs?

où êtes-vous?

Venez , venez , glorieuse phalange ,

troupe d'élite, divins combattans!

Un poste difficile vous avait été confié,

et vous l'avez bien gardé ;

un travail long et pénible

avait été remis entre vos mains,

et, pour l'accomplir, il fallait supporter

mépris, risées, calomnies.

persécutions, misères :

vous avez tout su|)porlë,

et vous avez accompli votre travail ;

vous avez été des hommes solides,

et de vraiment bons ouvriers.

Venez donc, venez donc! faites cortège au Seigneur,

qui retourne à la terre,

et de la terre au ciel I

— J aperçois les derniers qui arrivent... inainlenant, mes frères, partons !

— Partons, Seigneur !

Mais je voudrais leur parler encore.

— Qui t'en empêche?

— Frères ! frères 1 satisfaites ma curiosité. JN'est-ce point vous qui avez enfanté des mer

3Gf)

veilles que j'ai vues en arrivant el dont mes yeux ont été éblouis ?

« C'est nous-mêmes. »

— Mes frères et mes sœurs , vous pardon nerez à l'ignorance de votre frère le larron , tout récemment sauvé par le Seigneur....

mais, sans doute, c'est pour avoir enfante les merveilles que j'ai vues, que vous faites maintenant cortège au Seigneur.

— Causez, si vous voulez ; mais ne perdons pas de temps, et allons vite !

— Allons vite, Seisrneur !

Mes frères et mes sœurs !

que je vous aime ! Vous

avez porté généreusement le sceptre qui vous avait été remis ; le feu du génie qui était -en vous, comme un grain de pur froment que le laboureur confie à l;t terre, vous av(v.

3fiT

;)tteti<iii i[u'\\ mùiit daos sa saison pour le moissonner cl le distribuer au monde.

Vous n'avez point flétri et profané votre beauté, ni la beauté des autres, comme une fleur qu'on arrache de sa tige encore en bouton, dont on respire les parfums, et qu'ensuite on jette dans la boue ; au contraii^, vous l'avez cultivée, et il en est sorti un fruit magnifique et nourrissant I

Vous n'avez point sali , défiguré, brisé la tète qui se repose confiante sur votre sein ; mais vous l'avez couverte de caresses et de baisers ; vo tre main empressée a essuyé ses larmes, quand elle a pleuré ; et quand elle a souri, vous avez souri avec elleî

L'un l'autre, vous vous êtes soutenus, encouragés, élevés, agrandis; vous avez été utiles

aux autres et à vous-raêraes, et les autres vous ont proclamés grands et bons; et vous avez marché, dans la carrière de la vie, en géans bienfaisans.

Vous avez su attendre, travailler, aimer, vivre ; vous avez accepté votre sort et la part que Dieu vous a faite, sans vous dépiter comme des cnfans mutins, ni vous désespérer comme des ouvriers fainéans en présence d'une tache longue et pénible.

Vous avez remercié et béni Dieu, sous le soleil ou sous la pluie, dans la peine et dans la joie^ dans la misère et dans la fortune, dans l'oubli et dans la gloire ; vous avez pris ses dons comme ils vous sont venus, et vous les avez fait tourner à sa gloire, à la gloire de qui vous aimait, à la gloire de vos semblables et à la vôtre.

Homcuso famille 1 naguère dispersée I les frères et 1rs sœurs inconnus les uns des autres, bien que vous voyant, et vous touchant continuellement : pareils à des ouvriers de divers métiers, travaillant dans un même atelier; chacun est empressé à sa besogne et voudrait tout l'espace pour lui seul , et ils se gênent, se heurtent, s'embarrassent, et parfois s'injurient, se battent et vivent ensemble en se méconnaissant et se froissant incessamment.

^ous êtes sortis maintenant de votre étroit chantier, et le Sauveur vient vous ouvrir la carrière infmie, et dissiper le nuage qui pesait sur les yeux de chacun de vous et lui cachait le niérite des autres.

Reconnaissez-vous donc, et soyez bien-heureux, et soyez bien - heureuses , en voyant les richesses et les trésors que vous ne connaissiez pas ! et tout ce qu'il y a dans l'homme et dans la femme, et que vous ne saviez ni aimer ni apprécier! Voyez maintenant de combien de puissance , de beauté, de grâce et de génie, Dieu a comblé ses fils et ses filles de l'humanité i

Et ceux qui méconnaissent ce qu'il y a dans leurs frères et leurs sœurs, méconnaissent également les trésors cachés de l'infinie bonté de Dieu, les secours, l'aide et le conseil des anges.. .

Silence! et halte

Nous approchons de la terre ; nous arrivons à la limite où l'œil de Thomme le plus voyant pénètre —

où la pensée humaine la plus étendue arrive.

Attendez-moi ici.

En deux pas, je serai sur la terre ;

j'aurai vite fait;

je reviendrai vous prendre ,

et nous irons où nous sommes attendus.

Et ces dernières -paroles du Sauveur n'étaient pas encore parvenues aux oreilles de la glorieuse troupe qui le suivait , que lui déjà était sur la lerre.

Et cette troupe glorieuse d'hommes bienheureux et de femmes bien-heureuses, en apprenant qu'ils passaient près de leur ancienne patrie , près de cette terre où ils avaient tant souffert, tant travaillé et tant aimé, se sentirent soudain profondément attendris; femmes et hommes tressaillirent dans leurs entrailles, s'émurent, et de longs ruisseaux de larmes coulèrent de leurs yeux.

Telle est une mère qui apprend une nouvelle inattendue d'un fils dissipé, qui l'avait quittée, tout jeune, plein de vices, de passions, plein de bonnes et de mauvaises qualités, mais dont elle ne savait rien depuis de

longues années. Cette nouvelle la comble aussitôt de joie, et en même tcn)ps d'attendrissement... elle sourit et pleure... elle reste longtemps dans l'émotion de cette joyeuse douleur... et enûn remercie Dieu de ce que son ûls n'a point été abandonné de la Providence. Ainsi étaient les hommes et les femmes de la glorieuse phalange, en apprenant leur passage près de leur triste et ancienne patrie.

TU

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