IV
Magdeleine ! Magdeleiiieî
lu regardes Picrie !... el tu trouves ses yeux attachés sur loi , tlamboyans et terribles !
Tu voudrais délournei' tes regards des regards flainboyans et terribles de Pierre ; mais lu ne peux ,
el tu restes sous ces regaids menacans, accusateurs, foudroyans, comme un laible oiseau serré dans les grilles d'un vautour...
Pauvre Magdeleine !
vas-tu mourir, vas-tu vivre?...
Vas-tu , pareille au tonneau à demi délié et long- temps abandonné , qu au jour d'une grande vendange on va chercher, mais qui ne |)eul rien contenir du vin (prou veut meltre dedans ; vas-lu, pareille à ce tonneau use, ren-
dre l'anie par tous les pores , puis élre jelëe au feu et réduite en cendres?...
Qu'est-ce que ton corps sans pudeur, sinon un tonneau qui a perdu ses liens et qui, lorsqu'on cherche à le remplir d'un vin exquis, !e répand comme un crible et tombe en pièces?
Qu'est-ce que tes désirs effrénés cherchant le plaisir , le plaisir à tout venant , comme des vers cherchent la pourriture?
Qu'est-ce cette rage de jouissances, de fêtes, de bruit, de sensualités , quand on n'a pas mérité , lors même qu'on n'a pas eu la pensée de mériter d'étancher sa soif de chaque jour par un peu d'eau pure des fontaines, et sa faim par un morceau de pain de misère?...
Va-t-en voir ici à côté : il est de pauvres vieilles , de pauvres vieillards qui ont mené toute une vie de travail , de peines , de tatigues , de rebuts, et qui bénissent Dieu quand ils reçoivent un chéliF morceau de pain.
Quand les pauvres vieilles et les pauvres vieillards sont ainsi traités après avoir bien mé-
rilé toule leur vie, loi, que te laul-il donc?
Ouoi donc ! Dieu vous avait revêtue d'une ujcrveilleuse beauté, trésor comparable au don d'une couronne, et vous l'avez prostituée !... et vous en avez Fait un objet de ruine et de misère, de scandale, de dégoût !
Un père et une mère avaient amassé sur vous toutes les puissances de leurs vies, soins, affections, espérances ; et vous avez tout foule aux pieds, père et mère, réputation vénérée de la l'amille et respect humain !
Vous avez été nourrie dans la richesse et l'abondance, et vos jeunes années ont été abritées, comme une source limpide gardée de tous les vents par une ombre constamment parfumée!., de brillantes parures et des alimens choisis vous ont élé apportés du monde !... et combien dans ce monde n'a-t-on pas travaillé pour vous i' —
et quel compte en avez-vous tenu ? quelle a été votre reconnaissance , et qu'avez-vous fait pour le monde?...
Vous lui avez craciië au visage vos vices , vos souillures et l'exemple fatal de voire corruption !
Misérable Magdeleine 1
Ah ! tes yeux, ta tenue, les gestes et toute ta chair racontent une à une toutes les souillures de ta vie !... étalent toutes les manières hideuses de la prostituée !
Tu souilles les yeux qui te regardent!... et les femmes, d'aussi loin qu'elles t aperçoivent, rougissent comme si elles avaient fait une mauvaise action!... Tu as fait de ton corps un scandale qui le suit partout , une prostitution qui ne cesse pas ! une permanente orgie !
« — Pierre! Pierre! épargnez- moi , par pitié! je ne suis pas la seule coupable. »
Et quand même les compagnons de tes débauches seraient descendus au-dessous de toi, en serais-tu plus belle à montrer?...
Ton corps est une honte ! une ruine du péclié i
Tu es plus iaide (jue la laideur même !...
Hélas! hélas ! où me caclicrl*... »
Wais lu es à demi soulagée, pauvre Magdeleine ! car, à force de regarder IMarie, les regards de Marie ont i-nfiu reiicoQtré les liens, et ces regards de la mère de Jésus ont adouci les angoisses de ton cœur et comme allégé le faix écrasant qui- pesait sur toi :
comme une pauvre fauvette r|u'un froid violent a glacée, et qu'une jeune fille lamasse sur la nei[>e et glisse dans son sein où le pau\ ic juîtit oiseau se I échauffe et renaît à I;»
Magdeleine I que tu fais de prières (t de tendies suppli(]ue8 à la nirrc" de Jésus:
comme ton regard l'implore I combien tu voudrais te jeter à ses pieds et y mourir !. . .
Pauvre fille! que tu lis dans ses yeux et dans son cœur de douleur et de reproches ! que sa douce et tendre bonté est effrayée de ton aspect î comme sa justice est tout alarmée ! « — Pardon, mère! pardon! »
« — Et à qui donc ne pardonnera-t-on pas, si Ton te pardonne? »
Pourtant , il y a tant de bonté, d'inépuisable bonté , dans cette ame de la dame, que tu crois lire sur son visage un signe favorable, un présage d'espérance I
— Madame la mariée, pendant que le dîner s'achève et que chacun cherche dans sa pensée ce qu'il vous donnera pour votre cadeau de noce ,
voulez-vous qu'on chante votre chanson , madame la mariée ?
— Très-volontiers ; mais qui la chantera?
— C'est à vous de choisir.
— Eh bien!... Marthe, Magdeleine, mes deux amies d'enfance, voulez-vous chanter ma chanson de noce?
Marthe se lève aussitôt en rougissant, et pleine d'émotion d'avoir ainsi à chanter devant tout le monde.
Magdeleine se lève également, plus morte que vive d'ê Ire obligée d'accepter une pareille tâche ! et dans un pareil moment !
La mariée dit encore :
« — Jean voudrait-il nous faire l'honneur de se joindre à nos deux amies pour chanter avec elles ma chanson de noce? »
Et Jean se rend auprès de Marthe el de Magdeleine ;
et il se fait un grand silence parmi les gens de la noce. Et le visage du marié est plein de fierté ; mais sa mariée baisse la tête , modeste , rougissante, émue.
xvu
Jean et les,deiix sœurs
chantèrent la mariée
semblable à la belle fleur des champs
qui vient de s'épanouir
fraîche et brillante,
et dont les parfums vont s'épandre.
et dont le fruit qui est eu germe dans son calice
va croître , apparaître
et mûrir au soleil !
Jean et les deux sœurs
chantèrent la mariée
pleine de bonne humeur,
de gaîté sans mahce,
et dont ie cœur parle sans cesse sur ses lèvres,
agréable, doux et réjouissant,
comme une tranche de miel nouveau
qu'on vient d'extraire de la ruche
et qui dégoutte de vos mains, ce qui vous embarrasse beaucoup et excite le rire de ceux qui vous voient, et fait accourir les petits enfans pour vous sucer les doigts.
Jean et les deux sœurs
chantèrent la mariée
ornée de la vraie beauté,
de la beauté aimable et aimante,
supérieure à toute autre beauté
qui n'est ni aimable ni aimante ,
de la beauté qui ressemble
à un champ de beau froment ,
pour l'éclat et la magnilicence, el, puur la bouté, à un fromeat vanné dont on vient de remplir ses greniers.
Jean et les deux sœurs chantèrent de la mariée les diverses beautés et attraits , ses lèvres qui ressemblent à une rouge grenade prête à mûrir, ses joues pareilles aux roses de Saron, son cou pareil au cou blanc d'un beau cygne, ses bras et ses mains aux lis frais et bl'ancs des vallées, et les beautés cachées et voilées de sa belle personne ressemblant aux trésors inappréciables que recèle un cœur tendre, généreux, ressemblant à une terre belle et féconde, riche en fleurs, et fruits, et moissons, et en toutes richesses.
T. II. lO
Jean et les deux sœurs
chantèrent la mariée
dans sa parure et ses atours,
dans sa délicate et gracieuse manière
de se vêtir et orner,
dans le charmant maintien,
et la tenue, et l'air, et la marche
qu'elle avait sous sa parure,
comme si chaque matin
elle était visitée par un ange,
et que la visite de cet ange
répandît sur toute sa journée
comme une charmante bonne odeur
et une suave clarté.
Jean et les deux sœurs
chantèrent la mariée
dans la bonne volonté qui l'animait
dans tout ce qu'elle faisait,
aux soins du ménage
comme aux danses, aux jeux, aux fêtes,
à recevoir et traiter ses hôtes,
aux conversations avec ses amies,
dans toutes ses paroles,
dans toutes ses manières ,
surtout à s'employer de tout cœur
pour faire ce qui peut obliger ,
et, dans tout cela, comparable à un riant parterre,
à un beau ciel dont l'azur réjouit la vue,
à l'aspect de la terre de notre douce naissance,
à la patrie charmante, aimée.
.lean et les deux sœurs
chantèrent la mariée
dans sa modeste pudeur
semblable à un voile attrayant
qui la couvrirait sans la cacher,
semblable à un voile plus beau
>quc le plus beau voile travaillé , brodé,
étincelant d'or et de pierreries,
qui la fait marcher et vivre
dans une atmosphère de poésie, de mystère,
qui place autour d'elle
comme une barrière charmante
qui inspire la crainte et le respect,
la tendresse, l'amour.
lO*
Jean et les deux soeurs
chantèrent la mariée
dans son activité et dans sa sagesse
pareilles à des treilles de vigne bien gardées
qui ne furent point ravagées en fleur,
ni abandonnées ,
ni négligées dans aucun temps,
dont on a pris le plus grand soin ,
et, quand vient la saison des vendanges,
qui sont chargées de nombreuses grappes
bien mûres, empourprées ,
et produisent un vin exquis;
et ces treilles de vigne
sont la gloire de la terre qui les produit,
et du vigneron qui en prend soin
et les cultive.
Jean et les deux sœurs
chantèrent la mariée
dans la riante et belle espérance
1 iî)
dont Dieu l'avait Hotëc,
et qui reluisait sur sa face
en forme de flamme éclatante
qui illumine les yeux
et remue le cœur,
dans sa confiance dans l'avenir,
dans les mille gracieusetés, rêves et illusions.
Dieu la faisait pleuvoir sur elle, comme de douces ondées sur une terre altérée, comme de célestes harmonies emplissant les airs, ou des chants d'allégresse retentissant de la lerre^ comme une atmosphère embaumée, comme un nuage de ffeurs et de parfums tombant sur elle et Tinondant de toutes parts.
Jean et les deux sœurs chantèrent encore la mariée dans le courage et la force
qu'il lui faudrait pour être une digne épouse,
une cligne mère, une vraiment digne femme; pour être, dans l'intimité de la famille^ comme l'inspiration dans le cœur du poëte, comme une suite de belles actions dans la vie de l'homme généreux, comme une onde limpide, aimée, sans cesse désaltérante et nourrissante, comme une forteresse agréable et magnifique à voir, mais imprenable, et dont le monde célèbre la gloire.
Et, lorsque Jean et les deux sœurs eurent ainsi chanté la mariée ,
Jean et les deux sœurs retournèrent chacun reprendre sa place.
Et le long silence des gens de la noce cessa subitement ;
toutes les bouches parlèrent à la lois , et il se lit un grand bruit murmurant
pareil au bruit d'un cours d'eau lon^j-temps retenu et qui rompt tout-à-coup ses digues.
La mariée aussi parlait et disait des mots à soa bienaimé ;
mais sa voix, à elle,
ressemblait au murmure des abeilles , aux premiers rayons d'un soleil de printemps.
KVIII
Et le moment de faire ies cadeaux de noce à la mariée approchait
Mais il y avait une grande inquiétude sur tous les visages....
Marie parle bas à Jésus, qui lui répond dW visage sévère.
Tous les yeux se fixent instinctivement sur Jésus, comme si tous attendaient qu'il pût d'un seul mot dissiper leurs inquiétudes...
et Marie alors , le désignant du doigt, dit :
« Faites tout ce qu'il vous dira. »
Le tils [)ai'lo à son lour, cA ceux (jiii I écoutenl soril (J^randcineiil sur|)ris el croient qu il se nio(jue d'eux.
« Fuites tout ce (ju'il vous (lira. »
Ils obéissent enfin et font ce qu'il a commandé , et son ordre est vite exécuté.
Et l'on dirait, à l'étonnement vague, indécis, plein d'émotion , qui se peint sur les visages des gens de la noce, qu'il parvient à leurs oreilles comme quelques sons d'une harmonie inouie, comme un chant saisissant, dont ils cherchent en vain à comprendre les paroles.
Miracle ! miracle !
le viu manquait ;
fie l'eau a été apportée,
dont cinq vases ont été remplis,
et l'eau a été changée en vin,
et le vin est meilleur que le premier î en vjici, tendez vos coupes!
buvez, buvez, gens de la noce!
— Madame la mariée , c'est un miracle que celui-ci vous donne pour votre cadeau de noce !
— Oui, un grand miracle !
— Que pensez-vous , madame la mariée , de ce fils de Marie, de ce charpentier, camarade de votre marié ?
— C'est un liomme merveilleux qui est dans les secrets > de Dieu ;
et je veux que nous l'ai m ions ,
et je veux qu'à cause de lui la pensée consolante du miracle continuel de la bont« de Dieu ne nous quitte point;
et, à chaque iiu{ui(Uii(le , cliagrin <^t privation qui viendra foiuire sur nous, conservant le souvenir de ce qui s'est fait en ce jour, nous dirons en priant :
« Mère de Jésus, vous êtes venue avec votre fds à nos noces où vous nous avez tiré d'inquiétude avec l'aide de votre fils !
)» sainte mère, venez encore avec votre fils, demeurez avec nous et changez nos cris d'angoisses en chants de bénédiction, et nos pleurs en fête!
» Mère de Jésus ! mère de Jésus! faites pleuvoir sur notre demeure un nouveau miracle de la bonté de Dieu ! »
— Et, VOUS, disciples de Jésus , bons et simples pécheurs , que pensez-vous?
— Nous croyons à cet homme qui change l'eau en vin.
— Et vous , gens de la noce ?
— Et toi, Marthe?
— Ce ne peut être qu'un Prophète.
— Et toi, que penses-tu, Magdeleine , Magdeleine?
— Celui qui peut faire d'un breuvage sans saveur une liqueur exquise ,
ne prut-il pas de même changer le cœur et le corps?
ne peut-il pas prendre la pauvre fille honteuse, perdue, la relever et la sauver ?
Et la mariée reçut ses cadeaux de noce ;
et les danses recommencèrent , et la mariée et son marié dansèrent beaucoup , el les femmes et les hommes ne cessaient en louanges et en complimens sur leur bonne grâce, leur amabilité, el sur la richesse de leurs babils de fêle , et sur leur beauté.
Et, vers le soir, vint le souper, où l'on chanla à la fin grand nombre de chansons diverses , gaies, folâtres , sérieuses ei tristes
Et les danses reprirent, plus animées et bruyantes encore que durant la journée , et le marié et la mariée , agiles , légers , infatigables , se prodiguèrent , ne perdirent pas une danse
Et, les danses se prolongeant dans la nuit, des jeunes filles , des veuves et même des femmes en puissance de maris , sortaient avec des
jeunes gens et les lois de Moïse sur la
sainteté du mariage , qui n'avaient jamais élé bien observées , et moins alors que par le passé , lurent plus d'une fois enfreintes dans cette nuit de noce —
Et un jeune bomnie à l'œil brillant , tout éclatant de jeunesse et de beauté, disait à Magdeleine qu'il navait jamais rien vu de beau comme elle , et il la pressait de quitter un instant la danse et de le siiivre.
Magdeleine ne savait coinriieiiL échappi r à la poiirsuilo passionnée du jeune honniK;, el à sa piopre imagination qui lui parlait comme le jeune homme et la [)ressait de mille manières de ne pas résister davantage....
Mais lout-à-coup une [)ensée généreuse pour son amie lui vint : elle vole vers sa sœur et se croit sauvée.
— Marthe î Marthe I ne seriez-vcAis pa's heureuse do faire une bonne œuvre pour notre amie la niarite ?
— Que puis-je faire, ma sœur?
— \ous savez que notre amie est sortie d'une riche famille et qu'elle est pauvre, et vous, ma chère Marthe, vous êtes riche.
— Et nous pourrions faire que notre amie la mariée cessât d'être pauvre ?
— C'est cela , ma sœur.
— Alors, donnons-lui votre terre de Magdale.
— C'est-à-dire la vôtre, puisque je vous l'ai donnée.
— La vôtre, la mienne, qu'importe? donnons-lui notre terre de Magdale.
— Vous le voulez donc bien, ma sœur?
— C'est vous qui le voulez^ et cela suffit.
— Non, je veux que vous le veuilliez comme moi, ou nous n'eii ferons rien.. . Pensez-y , et voyez ...
— Alors, ma sœur, si vous m'en croyez, nous n'en ferons rien. Que manque-t-il à
iiolrf'jtmie? KllciMiiie, élit; est sali^-taite, Iwmirouse ; elle est généreuse, honue, tout aimable et charmante! Que lui manque-t-il
enfin ?. . . Elle est respectée, chérie, aimée !. . . et ce que nous pouvons faire pour elle maintenant, c'est tic tâcher île l'aimer comnie elle le mérite, et tle ne pas nous mêler autrement iVun sort dont Dieu lui-même semble s'être chargé, et qu'il tomblc de faveurs et de grâces.
— Vous avez peut-être raison, ma sœur, mais j'aimerais mi(Mix vous voir généreuse.
— Croyez, ma chère Magdeleine, que j'en
agis envers notre amie, selon mon cœur, avant d'en agir selon ma raison : vous-même, que voulez-vous pour elle?
— Le bonheur !
— Et moi, de même, je lui veux autant de bonheur que possible; mais je lui veux sur tout amour, joie et dignité dans le cœur, courage et bonne volonté, et mille grâces indi-
T. II. it
cibles qui ('[janouissent les cœurs, et Dieu qui la tienne en grâce.
Notre amie a cherehé tont cela dans le travail; elle l'a trouvé el elle le trouvera encore sans doute.
Voulez-vous qu'eu les dotant inconsidérément de richesses, nous leur donnions l'ennui, le dégoût, la lâcheté, la corruption et les vices?
— ]Non, ma sœur, et je me rends à tout ce que vous dites ; mais vous êtes trop sage pour moi.
— Et toi, trop follement généreuse pour le conduire dans la vie.
— C'est |]Ossible; mais enfin, bien que je vous trouve trop sage, je voudrais pour ce soir voUvS ressembler el être armée de toute votre sagesse.
— Qu'est-ce qu'il y a donc ?
— Il y a que je mr mets sous votre garde, que je vous supplie de ne me pas quitter un seul instant.
— Tu veux donc maintenant qu<* je soi» trop sage pour toi?
— Oui, soyez trop sage, puisque je suis trop folle.
El les deux sœurs retournèrent se mêler aux danses qui étaient devenues si bruyantes , si agitées, si bondissantes, qu'à peine entendait-on les sons des instrumens
Et la poussière qui volait était si grande , qu'on avait peine à reconnaître les personnes à quelques pas de soi —
Et il en était qui se retiraient un inslant et se jetaient h l'écart , hors d'haleine , n'en pouvant plus
et ils n'avaient pas plus tôt repris un peu de
force et de respiration , (pTils retournaient aux danses qui continuaient de plus en plus animées —
et ils lournoyaient , dansaient et sautaient avec plus de passion et d'ardeur (ju'auparavant
— Jean î . . arrêtoris-nous ! . .
ariêtons-nous!...
Oh ! tu ne pourrais faire un pas de plus?
— Nou... non...
Pauvre enfant !
— Pauvre enfant!...
Je ne t'appellerai plus ainsi, mon ange !
Et la toute jeune fiHe, entendant de la bouche de Je<*u cette parole si douce : Mon ange I leva les yeux vers lui , et le regarda un instant avec une expression qui n'était que tendresse naïve , jeunesse du cœur, divin sourire.
— Mon ange !... viens avec moi à quelques pas de celle foule bruyante , seulenienl pour deux momens.
— l^ourquoi ?... que me voulez-vous?...
— Donne-moi ta main dans la mienne.... et allons!...
Asseyons-nous là ; d'ici nous pourrons nous parler : nous aurons devant nous Tazur du ciel et une moitié des étoiles du firmament... et tes
deux mains seront dans If s uiieiines!... I^e veux-tu , mon ango?
— Asseyons-nous.
— Je veux (|u<^ lu v()i(^s dans le Tond de mon cœur, comme uioi-nième.
— Nom, non... piis aujourd'hui .. une. autre fois, Jean î
— Mon ange ! ce sera aujourd'hui ; écoutezmoi , je vous en prie.
Sachez donc qu'au ibnd de ce cœur.. .
— Taisez-vous, taisez-vous I
— Ne me fermez pas la bouche avec votre petite main si douce el charmante.
— C'est (jue |C n<' \( xi\ pas que vous parliez.
— Kl moi, je veux parler,...
— JNon , non , non.
— Alors, je vous appellerai eoiimie d'abord, je vous dirai : Enlantl...
— Oh! ne m'appelez pas ainsi! Parlez, parlez; je \ otis écoute.
— Eh bien , apprenez donc ce que vous savez :
Je vous aime !
— II ni'aitnel
— Vous avez grandi dans mon cœur, en même temps que vous croissiez à l'ombre de l'aile maternelh- et sous le soleil ; vous avez grandi pure, fraîche, suave, par-delà ce que je pais chercher dans ma pensée... belle, rose, brillante, par-delà le plus beau rêve d'un sommeil enchanté !
Et maintenant, je vous sens dans mon cceur y comme si vous veniez de vous y épa nouir, comme si vous y répandiez un délicieux part u m et que les douces et brillantes étoiles qui nous regardent en lussent ivjouies !
Fa peut-être, mon an,^j(î, <;st-c<' la dcinirrc lois (juc je vous vois et vous j)ailc tic ci' nioiulc !
— Oh ! la ileiiii»'!»- ' la deinièrel...
— Oui, peut-être, ia (leri\ièie. Jjieu qui, par Jésus, a opéré devant vous un umacle ; Dieu (jui vous a fait croître et épanouir dans mon cœur ; Dieu me commande de (piitter la barcjuc et les lilets de mon j)ère, et de partir, et de consacrer toute cette vie qu'il m'a donnée à l'œuvre sainte du salut de mes frères. Et rien ne pourrait m 'arrêter dans la sainte volonté qui m'anime'; et j'entends, mon ange, au fond de mon cœur, une voix suave, mélodieuse, argentée, une voix aimée, toute semblable à la vôtre, qui me dit, se mêlant à la voix sévère de Dieu : Ya , pai's , et consacre ta vie au salut de tes frères.
Et je vais partir avec Jésus ; mais je vous reverrai; Oui, un jour, par ces seutiers étoiles du tirmament , nous nous rencontrerons, et je te reconnaîtrai de loin, de bien loin, t'apercevant entre une foule d'iiulres!
Oh î sais-tu que tu as été jusqu^à ce jour ma force et mi. vertu?... Tu ne cesseras pas d'être ma force et ma vertu! car il s'exhale de toi un parfum angélique qui embaume ma vie, dans quelque lieu que je sois, et \uc garde de toute souillure I
Tu es mon courage dans l'inépuisable bonne volonté qui m'anime! et tu es mon bouclier dans ma défense ! Quand les grandes tristesses de la vie pèsent sur mon cœur , je pense à toi, et je suis soulagé!... et parfois alors, une des mille scènes merveilleuses de l'avenir m'est dévoilée... ta main d'ange semble passer devant moi , et ouvrir mes yeux à une autre vue infiniment plus belle que la première ! . . .
D'autres femmes ont essayé d'entrer dans mon cœur... mais, à mesure qu'elles s'en emparaient, je me sentais comme transformé en désert., la honte s'emparait de moi., et la lâcheté... toi, au contraire, plus tu t'empares de mon cœur et y établis ton doux empire, plus je sens m;< générosité s'accroître, plusjr
^ens qoe je in'élf'vo et que je |»i'mi(lis cm unit*"» choses...
Oh 1 mon aiij|el mon atijje, comiiu' l;i es aimable cl sainte, beUe, (îivine! el i.ommc le -cœur est soulagée et iocondé |)ar toi !..
Avant (ju'on t'ait \ Ile d année, toutes les merveilleuses choses do tendresse, d'amour, de beauté iafinie, ne sont eu nous que pareilles à la pierre brute dont on forme une demeure insigniticinte et sans art; mais, par ta viu- et ton amour, toutes ces chos- s doviPiment en nous de suaves harmonies, des sculptures et des peintures du plus beau travail , dans un temple, chef-d'œuvre d'inspiration et de génie.
Oh ! mon ange î mon ange I je t'aime mieux que les fleurs n'aiment la rosée du matin qui les rafraîchit I plus que les fleurs n'aiment les lueurs empourprées de l'aurore qui les font édore! et plus qu'elles n'aiment les rayons dxi soleil qui les colorent!
Oh î je t'aime I je t'aime 1. . .
Et crois, mon ange, que, durant tout 1»^
temps que je ne to verrai pas, ton suave el
doux souvenir ne me quittera point! et, dans
quelque lieu que tu sois, que je te voi«i ou
non, tu seras toujours pour moi comme l'uue de ces étoiles du firmament qui éclairent et dirigent un monde !
tu ne cesseras d'être , dans ma vie , mon étoile, mon ani^e, ma tout-aimée I. ..
Et ceiie dont Jean tenait les douces mains dans les siennes , et qu'il appelait son ange, leva les yeux vers ceux de Jean...
et le re{];arda tout un long temps!...
et toutes les paroles que Jean venait de dire
n'étaient qu'insignifiance et sécheresse, amertume et glace ,
auprès de ce qu'il lut
dans les regards
de cet ange !..
Ils dirent enfin :
— Allons, retournons aux danses.
Et ils letouinèrenl aux danses.
Et en voyant comme tous , avec une sorte de vertige et de fureur, tournaient, sautaient, tourbillonnaient, Jean disait à la jeune fille :
— Ainsi les houjmes d'aujourd'hui font sur toute la terre : ils ont un jour de délire et de passion -, ils se réunissent un moment pour la fête ou le plaisir ;
puis un vent terrible et glacé souffle , et les disperse et les ballotte ; et celui-ci reste à trembloter de froid et d'égoïsme dans un coin , et celui-là crie, pour s'étourdir, en tourbillonnant par le monde.
Pour eux, la vie est une farce tragi-councpje sans passé et sans avenir, où chacun joue \v
rôle qu'il peul , appoilanl ses cris d'angoisses et {'ai!»4pl sa gn'niace , chantant et ricanant. Jl faut que tout cela chan^o^e.
— Jean I tout cela changera. La vie du monde n'est qu'une eau trouble et fangeuse ; vous la ferez limpide, et il sera fait de cette eau limpide, comme des cinq vasfs d'eau changés en vin à la voix de Jésus.
— Sans doute! sans doute! Dieu le veut ainsi !
Et les heures de la nuit passaient vite.
Et le marié continuait toujours de danser ;
et la mariée avait disparu ce qui inquiétait
les uns et faisait parler les autres
Et Magdeleine, apercevant la bonne vieille de la vision , courut à elle , lui disant :
— Où est la mariée?
— \enez un peu à IVcarl avec moi, et je vous le dirai»
— Eh bien ! oii est-elle ?
— Vous ne vous en (joutez pas?
— AucuuenieiiV.
— \ous n'avez point de mauvaise pensée sur elle ?.. .
— Que voulez-vous dire de ma bonne a m le!
— Rassurez-vous, et ne vous fâeliez pas contre la pauvre vieille ; car elle vient vous apprendre que votre bonne amie est en fort bonne société.
— Mais encore, avec qui est-elle?
— Avec la mère de Jésus, le charpentier. — Avec la mère de Jésus !... avec Marie!..
oh! bonne vieille, que vous avez laisonde dire qu*elle est en bonne société!... • Que ma bonne amie est heureuse I
— Maintenant, vous n'êtes plus en colère contre moi?
— Non, bonne mère, non jamais.
Mais, dites moi, vous ne prévoyez point ce (jue la mère de Jésus et la mariée peuvent faire ensemble ainsi toutes deux ?. . .
— Voire bonne amie, la mariée, n'est-elle pas demain épouse et femme?... et plus tard ne sera-t-elle pas mère sans doute?
et, bien qu'elle ne doive être que la femme d'un simple ouvrier charpentier,
songez-vous tout ce qn'il lai faut, pour être une bonne épouse , une digne femme , une mère. .. sans pour cela se dépouiller des charmantes vertus qui la font bonne fille et bonne amie?
— \ous pensez donc que la mère de Jésus la conseille ?
— Sans doute : votre amie n'ayant pas de mère, Marie fait maintenant, auprès d'elle, office de mère.
Et quand bien même votre bonne amie aurait une mère, elle aurait encore besoin d'écouter cette mère des mères.
Marie ne donne pas, comme les autres mères, les conseils de l'expérience et de la raison, se disant en elles-mêmes :
Il en sera pour nos filles comme il en a été pour nous! . .
Marie nedonne point ainsi, par avance, la maladie du T. H. i'2
désenchantement à celle qui en a la parfaite santé ;
au contraire, elle lui glisse dans le cœur, avec de douces paroles infiniment tendres et sages, et belles, et aimantes, tout ce qu'il lui faut pour que sa santé ne s'altère pas et dure bien long-temps.... à jamais, s'il se peut.
Elle sème par avance, dans le jeune cœur de l'épouse-vierge> comme une semence choisie et qui , répandue ainsi à temps, prévaudra contre toutes les mauvaises graines qui plus tard voudraient y croître et fructifier;
et la bonne semence, répandue ainsi à temps par Marie, par la mère des mères, produit toujours une moisson infaillible.
— Que vous êtes heureuse, bonne mère, de savoir ces choses !
et que ma bonne amie est heureuse d'en avoir son jeune cœur semé pour toute sa vie!
Bonne mère! bonne mère! chantons un cantique de bénédiction à la mère des mères, qui comble aiinsi ma bonne amie detoutes les grâces !
— Si vous le permettez, nous le chanterons plus tard et quand je vous le dirai, et nous prierons votre sœur Marthe et Jean, qui ont chanté avec vous la chanson de la mariée, de chanter encore avec vous le cantique de Marie.
— Nous ferons tout ce que vous voudrez, ma bonne mère.
— Allez donc, et retournez aux danses où l'on vous attend.
Et la Magdeleine, en retournant aux danses, aperçut la mariée qui dansait avec son marié ; et elle répéta en elle-même :
— Que ma bonne amie est heureuse !
Il""
Et les danses continuèrent long-temps dans la nuit....
Et vint un moment où l'on se demandait à droite, à gauche , de toutes parts :
« Où est madame la mariée et son marié , que nous leur disions adieu ? »
Mais la maiiée et son marié s'étaient esquivés de la noce, depuis déjà un assez long temps.
Et ils disaient :
w Allons-nous-en , partons. »
Et quelques-uns partaient en effet ; mais il en restait toujours un grand nombre qui continuait à danser ;
jusqu'à ce qu'enfin l'un d'eux étant sorti et rentrant presque aussitôt, leur cria :
« Le jour ! le jour !
le ciel blanchit vers rOrienl j
voici le jour !
partons, partons! »
Et ils partirent !
IT