Mémoires de la délégation en Perse, t. II, p
L'imprécation était un moyen trop simple et trop efficace de protéger la propriété pour que l'emploi en fût limité à la défense des biens-fonds. Nous le trouvons appliqué à la protection des cylindres de fondation et des tablettes de la bibliothèque d'Aéurbauipal, et nous avons tout lieu de croire qu'on y recourait aussi pour assurer aux morts la paisible possession de leur dernière demeure. Nous ne possédons encore que deux inscriptions funéraires', et l'une d'elles est incomplète. Toutes deux contenaient certainement une bénédiction pour celui qui respecterait le tombeau : il est très vraisemblable que des textes plus complets ou mieux conservés nous donneront la contre-partie de celte bénédiction, une malédiction pour celui qui profanerait le tombeau. Nous aurons ainsi le prototype de9 imprécations du sarcophage d'Eâmouuazar et des tombes nabatéennes, et peut-être même des clauses pénales inscrites sur les épitaphes d* Asie-Mineure. Déjà sous le règne d'Are tas I V (9 av. J.-C), on ne se contentait plus en Nabatène de vouer à la colère de Dusarès, de Manùtu et de Kaisa, celui qui vendrait ou achèterait le tombeau, l'engagerait ou le donnerait, en enlèverait le cadavre ou les os, ou y enterrerait quelqu'un contre la volonté du fondateur; on te condamnait en outre à payer une amende de mille sicles*. Plus tard, au second ou au troisième siècle1 ap. J.-C, l'amende seule subsistait.
Nous n'insisterons pas sur les malédictions qu'Asurbanipal lançait contre ceux qui enlèveraient les tablettes de sa bibliothèque, et y écriraient leur nom : elles sont très courtes.elon en trouvera plusieurs exemples dans dos textes'. Celles que portent les cylindres et les prismes déposés par les rois d'Assyrie aux quatre angles de leurs constructions, temples ou palais, sont
i. Scheil, HT. XXII. Taureau- Dan gin, OLZ, IV, 5.
a. C1S. II, ip. 325 etsuiv.
3. Vidal-Lablache. Commenlatio de titulis funebribus grxcis in AH» Mi-
plus détaillées. C'est ainsi que Tukultiapalesarra (Tiglatphalasar I)1, après avoir raconté ses campagnes et ses travaux pour la restauration et l'embellissement des temples, et comment il avait lui-même retrouvé, oint d'huile et remis en place les inscriptions de êaméi-Ramman son ancêtre, terminait en disant :
« Dans la suite des temps à venir, à jamais, un prince postérieur, lorsque le temple d'Ânu et de Ramman, dieux grands, mes seigneurs, et cette zigurat seront vieux et tomberont en ruines, puisse-t-il réparer leurs ruines, oindre d'huile mes inscriptions et mes temenu (barillets), faire un sacrifice, les remettre à leur place, et écrire son nom à côté du mien! Qu'Ânu et Ramman, dieux grands, comme moi le comblent de joies et de victoires. Celui qui brisera ou mutilera mes inscriptions et mes temenu, les jettera dans l'eau, les brûlera dans le feu, les couvrira de terre, les jettera au rebut dans un endroit où on ne pourrait pas les voir, effacera le nom qui est écrit pour écrire le sien, imaginera une méchanceté quelconque et la fera à mes inscriptions, qu'Anu et Ramman, les dieux grands, mes maîtres, le regardent avec colère et le maudissent d'une malédiction funeste, qu'ils abattent sa royauté, arrachent les fondements de son trône royal, anéantissent sa descendance seigneuriale, brisent ses armes, mettent ses armées en déroute, et le mettent prisonnier en face de son ennemi. Que Ramman de sa foudre funeste le foudroie, qu'il jette sur son pays la misère, la famine, la détresse et la mort; qu'il ne le laisse pas vivre un jour, mais détruise son nom, sa postérité dans le pays. »
i. Prisme octogonal provenant de fcaTat Sergat (Asur) I R 9-16.
L«es dieux dans la magie
Autant qu'il nous a été possible, nous avons étudié jusqu'à présent la magie pure, sans nous occuper des emprunts qu'elle a pu faire à la religion. Excepté dans les imprécations, où elle appelle sur certains individus la colère des dieux, nous l'avons vue agir par ses propres moyens, les rites symboliques, sur les forces de la nature ou les esprits qui les personnifient. Cette magie sans dieux, et que Ton pourrait appeler athée, non pas qu'elle nie l'existence des dieux, mais parce qu'elle les ignore, a été évidemment la première magie; elle a précédé la croyance à des puissances capables de se laisser fléchir par des prières ou des offrandes, qui marque les religions proprement dites. Du jour où l'homme s'est élevé à la conception des dieux, la magie n'a pas disparu, mais elle s'est modifiée et conformée aux nouvelles croyances. Les dieux, conçus comme des hommes plus puissants et plus savants, devaient naturellement être regardés comme possesseurs de formules plus irrésistibles, de rites plus efficaces que ceux dont l'homme pouvait se servir, et même comme les inventeurs de toute magie. L'homme, sans cesser de croire à la vertu des antiques incantations, ne devait pas négliger de 's'aider des ressources d'une magie incomparablement plus puissante que la sienne. L'incantation d'ailleurs restait encore le seul moyen d'agir sur les dieux comme sur les éléments ou les démons. On invoquait, ou, plus exactement, on requérait l'aide des dieux; on ne concevait pas encore qu'ils pussent la refuser,