‹ La magie assyrienneChapitre 83 sur 201 · CONCLUSION. MAGIE, RELIGION ET SCIENCE · texte numérisé non relu

CONCLUSION. MAGIE, RELIGION ET SCIENCE

et cléricale qui ne peut prétendre s'imposer comme critérium. Il faudrait en conclure que ce qui est religion en deçà des frontières est magie au delà. Le christianisme sous Domitien était autre chose qu'une magie, et le jour où il triompha, où, de persécuté, il se fit persécuteur, il n'en conserva pas moins officiellement un grand nombre de rites proprement magiques. Dans les pays où l'antagonisme entre la magie et la religion s'était développé, les dieux étrangers exclus par la religion officielle allèrent naturellement grossir le panthéon magique, en même, temps que des rites religieux, plus ou moins déformés, s'ajoutaient au rituel magique. C'est un phénomène qui s'observe surtout dans l'histoire de la magie gréco-romaine et de la magie européenne du moyen âge, et qui s'explique très bien par l'absorption incomplète des religions du monde méditerranéen dans la religion gréco-romaine, et la survivance des divinités païennes après la conversion de l'Europe au catholicisme. Mais l'apport des religions étrangères, si considérable qu'il ait été, n'est que secondaire, au moins chronologiquement. A Rome, comme à Babylone, la magie existait avant toute importation étrangère, et suivant toute vraisemblance, vécut longtemps sans persécution à côté de la religion.

A considérer les choses de près, la magie et la religion apparaissent en effet plutôt comme deux sœurs, — parfois ennemies il est vrai — que comme deux manières essentiellement distinctes de modifier le cours naturel des choses. Si Ton observe la manière dont les dieux agissent, on est bien obligé de reconnaître qu'ils opèrent comme de véritables magiciens. Gomme le sorcier et l'exorciste ils sont censés posséder des formules qui commandent à la matière et aux esprits. Dans le poème de la création1, nous voyons les dieux, qui viennent de remettre le pouvoir suprême à Marduk, l'inviter à constater lui-même la puissance de sa parole :

i. Tablette IV, 19-26.

138 chapitre xm

« Alors ils placèrent au milieu d'eux un vêtement; à Harduk leur aîné, ils parlèrent ainsi : « Que ta volonté, ô maître, soit souveraine parmi les dieux ; destruction et création, tu n'as qu'à parler, et ce sera chose faite. Ouvre la bouche, et le vêtement disparaîtra. Donne-lui l'ordre contraire, et le vêtement reparaîtra. Marduk ouvrit la bouche, et le vêtement disparut; il lui donna Tordre contraire, et le vêtement reparut. » Un magicien nouvellement initié ne procéderait pas autrement pour essayer ses forces. C'est donc le pouvoir de commander aux choses et d'en modifier le cours par une formule appropriée, en un mot c'est bien un pouvoir magique que les dieux ont donné à Marduk. Il est, je le sais, le dieu magicien par excellence. Mais les autres dieux n'opèrent pas autrement que lui. Toutes les fois qu'ils n'emploient pas des moyens naturels, c'est à la magie qu'ils ont recours : par exemple, s'ils ne croient pas leurs armes suffisantes pour leur assurer la victoire, ils tentent d'anéantir leur adversaire par quelque imprécation. Au moment où Marduk aborde Tiamat, celle-ci « récite l'incantation et prononce sa formule1 ». La parole est par excellence l'instrument des dieux : il semble qu'elle convienne mieux que l'effort musculaire à la haute idée qu'on se fait de leur puissance; les hymnes célèbrent le pouvoir irrésistible de leur parole; c'est par elle qu'ils contraignent les êtres animés et inanimés à servir leurs desseijis; bref ils font presque exclusivement usage des rites oraux de la magie. Pourtant il leur arrive aussi d'opérer par leurs mains. La déesse Aruru ne crée point Eabani par un simple commandement, mais, après s'être lavé les mains, elle pétrit l'argile dont elle fait le héros*. Le texte ne nous donne d'ailleurs aucun détail sur la manière dont elle anime le corps. Les dieux se servent même d'amulettes et de talis-

i. Tablette IV, 91.

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