LE BUT DE LA MAGIE
La magie assyrienne est surtout une arme défensive. On ne la voit guère employée à produire un événement heureux, mais presque toujours à détourner quelque mal, soit que le Chai dé en primitif se soit cru sans action sur les puissances du bien, soit plutôt que, devançant d'instinct les spéculations d'Épicure, il ait placé le bonheur dans l'absence de souffrance. Le mal que sa magie prétend combattre est presque exclusivement le mal physique, la maladie, la douleur. Ignorant les causes véritables de ce mal, l'homme Ta attribué, tantôt à des esprits malfaisants sans cesse occupés à bouleverser l'univers ou à torturer son corps, tantôt à des humains doués d'un pouvoir supérieur, ou possesseurs de recettes infaillibles, tantôt enfin à des faits plus ou moins indifférents, mais auxquels une observation superficielle ou de naïfs raisonnements ontfait attribuer une influence funeste. Avant d'exposer les procédés de la magie assyrienne, nous étudierons donc les puissances du mal contre lesquelles elle était dirigée : les démons, malfaisants pour la plupart, les sorcières, les sorts.
Nous ne possédons pas, jusqu'à présent, de traité méthodique en assyrien sur les démons. Les seules données, éparses et souvent vagues, que nous ayons, sont, pour la
plupart, contenues dans les incantations réunies a ta fin de cet ouvrage et spécialement dans celles de la série utukku limnu a. Il est presque toujours impossible, avec ces éléments, de déterminer la nature exacte et le rôle précis de chacun des démons, et il n'est pas sûr que les Assyriens euxmêmes aient eu là-dessus des idées très arrêtées. Je tiens donc pour prématurées les tentatives qui ont été faites de traduire les noms de ces démons, en les identifiant, trop souvent arbitrairement, avec nos vampires, nos incubes et nos succubes, et j'ai mieux aimé maintenir le nom assyrien que de suggérer un rapprochement trompeur. Je me bornerai ici à grouper et à discuter ce que les textes et les monuments figurés nous apprennent sur les démons en général et sur chacun d'eux en particulier, laissant aux amateurs de comparaisons le soin d'établir le degré de leur parenté avec les démons des différents peuples.
Les Assyriens connaissaient deux espèces de démons fort inégales pour le nombre et l'importance, les bons et les mauvais. Les bons n'ont qu'un rôle en quelque sorte négatif : ils occupent le corps de l'homme, une maison ou un palais, pour empêcher que les mauvais n'y pénétrent el n'y exercent leurs ravages. L'Assyrien ne conçoit guère que la place soit vide : si l'esprit qui protège un homme l'abandonne, un esprit malfaisant ne tardera à s'emparer de lui. Telle est souvent l'origine du mal, d'après les incantations : « Son dieu a quitté son corps, la déesse qui le conseillait s'en est allée loin de lui' ». — o Les afjfjazu rencontrent-ils un homme contre qui son dieu est irrité, ils le couvrent comme un vêtement, ils fondent sur lui, le remplissent de venin , lient ses mains, attachent ses pieds, tenaillent ses lianes, l'arrosent de fiel »*. Aussi le map-iripn fait-il suivre ordinairement son exorcisme d'une invi-
tatïonaux génies bienfaisants à réintégrer le corps du malade : a \Jutukku méchant, Valu méchant, qu'ils se tiennent à l'écart ; Yutuk/cu bienfaisant, le s&fc/bienfaisantqu'ils viennent» * — « Que Yutuk/cu bienfaisant, le lamassu bienfaisant entrent dans le palais »\ L'homme et sa demeure sont donc en état de perpétuelle possession, et comme il n'est pas moins nécessaire d'attirer les bons génies que de chasser les mauvais, les premiers ont bien, si l'on veut, un rôle aussi important que celui des seconds ; mais comme, d'autre part, ils ne font guère que monter la garde, sans produire positivement aucun bien, les incantations sont très pauvres en détails sur leurs manières d'être et d'agir. À moins qu'il ne faille voir là un nouvel exemple de cette faiblesse de l'esprit humain, si prompt à imaginer le mal, et si lent à imaginer le bien, si fécond à inventer des tortures pour l'enfer, et si dépourvu quand il veut décrire les joies du paradis.
Au premier rang des bons génies, il faut mettre le dieu et la déesse attachés spécialement à la protection de chaque homme depuis sa naissance. Ils ne sont point, comme l'a prétendu Lenormant*, analogues aux fravaschis du zoroastrisme « formes pures des choses, créatures célestes répondant aux créatures terrestres, dont elles sont les types immortels ... esprits personnels de chaque être ... au rang inférieur de la hiérarchie céleste ». Ce ne sont pas non plus « des dieux d'un caractère particulier, qui participent à la nature humaine, à ses imperfections et à ses faiblesses ». S'il est vrai qu'ils n'échappent pas à la puissance de l'imprécation, ce n'est pas là un caractère qui leur soit particulier et qui les distingue des autres
i. TV A 4 a, 32-34 ; cf. ASKT, n° 1 1, col. IV, 44-45 ; ASKT, n° 12, 27-28.
2. IV A 6 6 5i. Cf. IV il 18 a 26-27. Une incantation réclame La présence de Marduk et de Giàbar dans la tôte du malade (ASKT, n° n, col. IV, 5-7-11-17); une autre, celle d'Iéum (ASKT, col. IV, 47-5r. Cf. IV B i5* 6