‹ La magie de l'amourChapitre 11 sur 15 · L'ÉGOÏSME EN AMOUR · texte numérisé non relu

L'ÉGOÏSME EN AMOUR

C'est à toi que je consacrerai ce chapitre^ îhère petite mante religieuse qui dévores ton nâle aussitôt qu'il t'a fécondée, en commençant )ar lui manger la tete, et donner ainsi, mieux {ue les femmes les plus ingénieuses ne Tout amais pu faire, l'exemple symbolique et parait de Tamour-passion. Le dernier terme de la alousie enragée et de la possession frénétique, communément prises pour les expressions du véritable amour, n'est-il pas en effet l'absorption :otale de l'être aimé? Et il est vrai que l'anthro- >ophagie offrirait une solution satisfaisante, OQiais elle n'est point admise dans nos mœurs. Toi seule, petite mante religieuse, fus assez libre

pour avoir trouvé cette solution à la fois philo-j sophique et culinaire qui te permet de deman-| der à ton conjoint une joie suprême en le transi formant en comestible. Quand notre espèce est surexcitée par Tamour-passion et la hantise d'infini recélée dans la jalousie, elle tue — mais elle ne mange pas, et tel qui couvrait de baisers et de morsures la chair de sa [bienaimée, et l'assassina pour qu'elle ne fût point à un autre, refuserait de s'en repaître, bien que l'assimilation de sa substance dût être cependant la forme idéale et définitive de sa possession. En cela s'atteste, petite mante, la supériorité logique de ton instinct : et si certaines femmes sont expertes à nous manger la tête, ce n'est encore qu'au figuré. | L'amour que j'étudie en ce livre est assez di{Férent de celui qui dévore son objet : l'amour que je conçois est plus fort que la mort et ne se fait pas son pourvoyeur, car il est lumière, liberté, vie, et défense à deux contre la mort. JEntre cet amour et l'amour-passion, il y a tout simplement l'écart qui existe entre l'égoïsme et l'altruisme. Il y a des gens qui aiment pour se satisfaire, et d'autres pour satisfaire la personne qu'ils aiment. Il est infiniment facile et

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Igréable d'aimer pour soi, de vouloir quelqu'un t de le vouloir à>oi seul parce qu'on le trouve plaisant. On ne se considère aucunement |omme égoïste. «Égoïste, moi? Allons donc! e le suis si peu que j'adore! » Et cependant n tel amour est un hyperégoïsme, car on pro- Dnge sa chère personnalité dans un être, et 'est d'elle qu'on s'occupe en lui. On en veut lire, comme dit la romance de carrefour, son bien, sa chose », et on supprime d'emlée son individualité libre pour la changer en liroir où on se contemple complaisamment. et amour, le plus répandu, est très proche de i haine. Il a toujours son couteau tiré et sa aile prête si l'objet aimé fait mine de se sousaire au contrat unilatéral et léonin qu'on lui imposé. « Je l'aimais! » C'est le cri d'excuse 3 tous les assassins passionnels. Et le jury éat répète : « Que voulez-vous? Il Faimait. » effet de ce mot passe-partout est magique, nt les romans ont infecté de sophisme la ison publique. Ce genre d'amour est une >rte de folie des grandeurs, dont le meurtre ;t le terme suprême.

L'immense majorité des hommes ne cornennent pas que Fimpossibilité de la posses-.

sion durable, le recommencement éternel de l'effort rythmique, du flux et du reflux de ramour, ne sont des causes de douleur que si Ton en méconnaît la profonde nécessité et l'harmonie naturelle, et qu'une possession permanente serait la mort. C'est pourquoi rillogisme a inventé la jalousie, qui est un raisonnement faux poussé jusqu'au paroxysme sur h chemin de la folie et du crime, un attentat ai secret de l'âme, et une transformation mons trueuse de l'antique idée de propriété physique en droit de propriété morale. L'amour-passioî est le dernier terme de l'égoïsme et un raffine ment intellectuel sur le rapt primitif, parc( qu'il s'arroge à l'instant le droit de jalousie : ii garde quelque chose de brut et de farouche, il s'identifie à la haine parce qu'il veut exiger l'infini d'un être périssable, désobéit à la loi du changement universel, ne déplace que des forces mauvaises, et n'aboutit qu'à la désespérance et à la mort.

Le caractère essentiel de Fautre amour, de celui que j'appelle l'humble amour, c'est au contraire l'oubli instantané et radical de soi. La personnalité de l'être aimé apparaît dans le champ de la^ conscience et en déloge l'égoïsme.

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3n ne sait plus si Ton mange ou dort, on ne lense qu'à améliorer le sort de Fautre créature^ 3t si elle est bien on est bien, et si elle rit on îst enchanté, et si elle a chaud on n'a plus Toid, et cet oubli total de soi-même est une évasion et une exaltation qui égale en intensité le paroxysme de la passion égoïste. Il y a des çens nés pour l'un ou l'autre de ces amours , il m est aussi qui les éprouvent successivement : ît peut-être même ne peut-on goûter complètenent l'amour de joyeux sacrifice qu'après avoir :onnu le premier. Quand on s'est repenti dûment le s'être avili dans celui-ci, le second s'impose Dlustard comme une récompense. On s'aperçoit ju'on a été l'acteur forcené de sa propre îomédie romanesque, de son auto-suggestion lerveuse, et qu'à force de vouloir usurper 'âme d'un autre être, de modeler son esprit et ^on cœur, de le posséder mentalement bien au lelà de ce que la nature physique a permis, on '.'était infiniment moins occupé de faire son :)onheur que d'en tirer les éléments d'une latisfaction égoïste. On a été jusqu'à prononcer a formule : « Qu'elle périsse, plutôt que d'être i un autre, perdue pour moi! » et dans cette brmule qu'on croyait sublime, et qui est celle

de tous les crimes d'amour, on a découvert une stupidité dont on est resté épouvanté. De ce jour a daté la convalescence de cette maladie hallucinatoire et romantique — et on s'est mis en route, à peine dégrisé et encore tout cour^ baturé, vers la constatation de vérités calmes, saines et claires.

Aimer pour s'oublier rend infiniment plus heureux qu'aimer pour absorber. On est ainsi, et seulement ainsi, sûr de n'être point déçu. L'être qui veut avant tout être aimé, comme le chat qui se caresse à nous et ne nous caresse pas, est toujours menacé de tout perdre. Mais celui qui aime « pour l'autre » même non payé de retour, n'est point dupé. Il est, en tous cas, délivré de l'horrible obsession de la jalousie i (( Suis-je aimé autant que j'aime?*'» Peu lui importe : sa joie inaliénable, c'est de chérir. Rares sont les belles natures qui conçoivent ainsi l'amour dès le début de la vie. Plus nombreuses sont celles qui, guéries de la première forme néfaste et douloureuse, arrivent à l'humble amour avec l'expérience, la bonté, la pitié, la calme compréhension. Cet amour-là porte en lui son absolu et ne le place pas dans 'autre être. 11 respecte la liberté de cet être^

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il essaie de le mériter et non de le dompter, il se confirme par l'affection. Je sais que le mot « affection » jette beaucoup moins de feux que le mot « amour ». Il signifie pourtant une très grande chose, la défense de l'être cher contre la vie, et il comporte l'attrait sensuel, alors que l'amour-passion, avant tout sensuel, ne comporte pas toujours Taffection dévouée et ne consent jamais à s'y subordonner. Les femmes rêvent toutes Tamour-passion, mais toutes savent, même sans l'avoir, que l'humble amour leur vaudra bien plus de protection, de tendresse réelle et de paix effective, une alliance et non un combat. Quand deux amours-passion s'affrontent, le résultat est presque toujours tragique : mais c'est une chose divine, et un héroïsme antiromanesque dans notre temps, que l'entente de deux affections dont chacune s'oublie pour l'autre et qui, au lieu de se brûler, se renforcent.

Si l'affirmation constante de ce livre est qu'au plus profond de Tétreinte physique se trouve la plus grande beauté et le sens le plus pur,

le plus haut et le plus grave de Tamour, contrairement aux vertueuses théories du platonisme sentimental et de Fexcuse du péclié par Finclination, — il faut convenir que la plu^ part des êtres humains font de Tamour Tusag^ le plus caricatural, le plus vil et le plus incompréhensif, au point d'en mimer le geste sans même en soupçonner la signification véritable; Il en va deTamour comme du langage. Le plus vulgaire hésitera à parler de peinture ou di musique, ignorant le maniement du pinceau oi de l'archet, mais se croira en droit de juger ui style, parce que Técrivain parle avec les moti (( de tout le monde » : et ce préjugé est pour nau une source de calamités. Le vulgaire mécon naît qu'avec les mots, leurs, sonorités, leur relations subtiles, Fécrivain refait un langagi aussi distinct du dialogue quotidien que celu du clavier ou de Tébauchoir. Pareillement l'amour n'est qu'une superposition psychd physiologique au geste primitif, et c'es cette superposition qui est tout. Rien n'es plus galvaudé, plus méconnu, plus travesti plus faussé, plus dénaturé que l'amour, et c'es là une des conditions du maintien de la sociét par la force d'inertie : et si l'amour était com

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pris de tous, la société se transformerait. Ou plutôt elle n'a pu se former que grâce aux léviations et aux perversions successives qu'elle a fait subir à Tamour. L'amour est la 3ellule-mère d'où la société est issue, et cette }ellule-mère est tombée en pourriture.

Tout le monde croit connaître l'amour, chacun en parle, et tout le monde, sauf quelques •ares êtres qui se cachent et se taisent, le lément, le bafoue et le profane. C'est à la fois 'effet de la bassesse intellectuelle de la masse, it, dans la minorité éduquée, l'effet de la séparation religieuse et spiritualiste du corps et de 'âme, de la chair et du sentiment^ du vice et le la vertu, du péché et de sa légalisation, fualisme où je vois le comble de l'immoralisme, me monstrueuse absurdité, et la source de outes les perversités passionnelles.

Il est juste de dire que, si les êtres sociaux ouffrent par Tamour, presque toutes ces soufrances ne sont point dues à lamour lui-même, lais aux hypocrisies, aux mensonges, aux proédés de basse comédie qu'ils se permettent à on propos. Et là où ils accusent sa fatalité, il 3 venge de îeur profanation. Son nom, à quoi e s'accole aucune définition loyale, sert, selon

le bon plaisir de chacun, à couvrir les pires? excès de l'égoïsme elles plus cyniques démentis| à l'idéalisme altruiste sans lequel la vie n'est.'; qu'un chaos de sensations. î Jamais pavillon plus beau n'a couvert plu^ suspecte pacotille. Qu'est-ce que l'amour pou l'épouse coureuse de garçonnières, la mai tresse assassine, la divorcée en quête d'ui nouveau conjoint, le fat désœuvré ou l'éléf gant nécessiteux qui cherchent plaisir ou doti Le pseudonyme honorable de leur vilenie, e' son alibi devant la considération ou, en cai d'épisode tragique, devant un jury dont ce mo fascine la banale bienveillance. A peu pré universellement l'amour, s'il n'est point rédu à être l'appellation décente du besoin sexué est le nom d'une catégorie de haines e d'égoïsmes dont l'aveu direct serait impossible. Méconnu dans son sens grave, pur et transfigurateur, de recherche de l'infini à deux, il n'est plus que le paravent des appétits, et d'une série de tyrannies, de crimes et de fanatismes. Il a servi de prétexte pour installer un lit au milieu du théâtre contemporain, et faire tourner autour de ce lit des marionnettes aux consciences frelatées, faisandées ou nuUea

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tandis qu'un public béat, raffinant sur la grivoi- I série psychologique, attend la minute où, sur ce lit, ces marionnettes se laisseront choir. |G'est sans rire ni révolte que Fopinion permet jl'intervention du nom de Tamour dans les fantaisies du revolver, du couteau et du vitriol, dans ces conflits brutaux de la luxure et de la alousie où la mentalité des apaches et des llles devient le fait des personnes les plus cultivées delà bourgeoisie bienséante. L'amour 3St le mot passe-partout, le sésame de la littérature romanesque, bête s'il n'est pas sanglant, Bt souvent sanglant à cause de cette bêtise ellenême dont le roman sentimental est le plus sff'ronté propagateur.

En réalité, ce genre d'amour qu'on a appelé ['amour-passion et qui conduit au crime n'est lue l'auto-intoxication d'un amour unilatéral agissant comme s'il n'était pas sûr d'être partagé. La plus urgente distinction à établir est 2elle entre l'amour éprouvé et l'amour partagé.

Ce sontdeux mondes dissemblables. L'amour éprouvé est unilatéral : c'est un onanisme maginatif. Et lorsqu'il s'exaspère jusqu'à 'amour-passion, l'amour-crime, c'est un onalisme hystérique de l'esprit, qui envahit la

cérébralité tout entière et progresse de la jalousie au meurtre par une aggravation de folie individualiste concluant à l'absorption et à l'anéantissement de l'objet aimé. C'est une horrible démence que cette transmutation de l'affectivité et de l'instinct d'amour en cette voluptueuse perversité du crime passionnel qui voit dans le fait de tuer ce qu'on aime et d'anéantir son propre objet un suprême motif d'éréthisme.

L'amour éprouvé, se complaisant en soi et se bâtissant lui-même toute sa tragédie, ne tient pas compte de la transformation que doit créer en lui le fait d'être partagé. Il s'inquiète, souffre et s'exaspère comme lorsqu'il aimait sans savoir si on l'aimerait. Il arrive communément que deux êtres dont chacun aimait l'autre, lorsqu'ils se le sont dit et ont constaté l'égale intensité de leurs attraits, se modifient et s'échangent. Il advient aussi qu'ils demeurent tels q^i'ils étaient et se heurtent : ainsi naissent la jalousie, la haine et le crime. Dans Tautre cas il y a entente et bonheur. Mais plus communément chacun demeure sur ses gardes, rêvant d'être la mante religieuse qui mangera la têt de l'autre.

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Celui qui aime, et exige pour cette unique raison d'être aimé pareillement et autant, poursuit seul le développement de sa passion, et veut contraindre — celui-là s'achemine vers la tragédie de l'injustice et de la cruauté. L'amourpassion, quelque preuve de réciprocité qu'on lui offre, n'est jamais convaincu, et agit toujours, au sein même de la possession, comme s'il était repoussé. Cette infirmité est le propre de son orgueil et de son éternelle insatisfaction. L'amour n'est ni une destruction ni une intensification, mais une transposition du moi. Dès qu'on sait que Tamour qu'on propose est partagé, l'abdication partielle, progressive et volontaire et la transformation méthodique de la personnalité sont les premières conditions du bonheur : oublier d'être soi, n'être plus soi, devenir à deux quelqu'un d'inconnu fait des deux.

i Le passionnel voué au crime ne s'abdique pas, il s'hypertrophie, il ne veut pas se fondre, mais absorber. C'est pourquoi j'appelle l'amour de fusion \ humble amour ^ par opposition à ce glorieux et exécrable mot composé à'amourpassion qui étale si souvent à la barre des cours d'assises un sanglant délire delà vanité. L'amour

partagé, bilatéral^ supprime chez ses deux contractants les fébrilités de Tamour éprouvé unilatéralement : il les dépersonnalise au profit d'une personnalité tierce et nouvelle qui s'appelle le couple. Mais la prolongation de Tamour-passion, entre deux êtres, sous les formes qu'il revêtait en chacun d'eux avant les aveux et l'entente, est une mise en commun de deux jalousies, de deux doutes, de deux tyrannies avides de se vaincre et de s'entre-dévorer, etelle engendre la défiance jusqu'à l'espionnage, la fureur au sein même du plaisir, la haine : ou plutôt l'amour-passion peut être défini comme une variante de la haine — un terrible onanisme à deux, lourd de remords, impatient du joug, traînant après soi de redoutables désespérances et d'affreuses suggestions.

Par l'amour-passion deux créatures s'entretuent : dans l'amour partagé elles s'accordent à reconnaître avec humilité, avec ferveur mutuelle, l'urgence de protéger contre toute société leur total isolement. Elles s'entr'aident contre l'ennemi du dehors. L'amour-passion est stérile : l'amour partagé, l'amour de dépersonnalisation volontaire, l'humble amour, est fécond. Ceux qui l'éprouvent, même s'ils n'engendrent

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I point d'enfants, créent pourtant, dès qu'ils se rencontrent, un être nouveau : cet être abs-krait est fait du meilleur d'eux-mêmes, de la projection de leurs chairs et de leurs consciences. Il s'appelle leur amour : il est ce qu'ils sont devenus, ils n'existent plus que pour collaborer à le faire vivre et à l'embellir, ils sont les ouvriers de leur bonheur, y travaillant pieusement et en silence. Ni l'un ni l'autre ne sait si lui-même, séparément, pense, ressent, agit, existe : ils n'ont de signification que l'un par l'autre. S'ils se rappellent ce qu'ils étaient avant de s'être aimés, cela ne leur évoque que des étrangers. Ils ont oublié leurs « mois », ils ne connaissent que leur « nous » et ce « nous » c'est leur création, issue de leurs deux renoncements, c'est leur enfant idéal auquel ilssacrifient tout joyeusement, — tandis que les enfiévrés de l'amour-passion, à la fois tyrans et victimes, maniaques de l'absorption mutuelle, se guettent, insatisfaits, sombres, arrêtés dans leur rage de possession par les limites naturelles de la chair, heurtent leurs corps, perdent leurs âmes de vue, et attendent de se consumer ou de s'exécrer jusqu'au crime.

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