DU PLAISIR A L'AMOUR
On s'abuserait en pensant que le plaisir physique de l'acte sexuel sans mutuel amour ne saurait être égal en intensité à celui qui accompagne l'amour. C'est le propre de l'homme d'avoir su, par sa conception raffinée de la caresse, remédier à cette grande disproportion entre la fréquence périodique de son désir et la rareté exceptionnelle de l'amour. 11 lui eût été insupportable de ne goûter de plaisir complet qu'en aimant, c'est-à-dire une ou deux fois dans sa vie et, bien souvent, pas du tout. L'homme a su faire en sorte d'atteindre à la plus grande vibration sexuelle sans le concours de l'union psychique, à un tel degré que, dans
Tamour total, il ne la dépassera pourtant pas. L'organisme féminin, encore mystérieux et mal défini, peut subir ou se prêter sans plaisir. L'homme ne peut feindre ni rien réserver de lui, et son acte reste identique dans le simple plaisir comme dans Tamour total. Ceci aurait pu depuis longtemps expliquer bien des incompatibilités entre les sexes, sur lesquelles les romanciers ont disserté avec un luxe extravagant d'hypothèses sentimentales, si Ton avait obtenu le droit littéraire de recourir expressément aux données de la physiologie sexuelle dans Fétude de Pamour-passion.
Quand l'homme possède une femme qu'il n'aime pas, toutes les volontés de la nature sont pourtant obéies, et il est juste qu'il y ait plaisir complet. Il est inutile de chercher l'âme et de scruter la pensée derrière ce masque charmant où se peint l'attente de la volupté. Deux organismes sont là, prêts, et ils suffiraient à concevoir sans amour, et la nature n'en demanderait pas davantage : car, si elle a permis que la femme qui aime conçût en se donnant intérieurement à l'aimé avec une force qui est pour elle la seule volupté vraiment complète^et d'ailleurs assez rare, elle a
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aussi permis que l'engendrement se fît chez des milliers de femmes qu'aucun tressaillement n en a averties et qui, passives, n'ont été que es dépositaires résignées d'un germe qu elles ne souhaitaient pas. C'est là le secret des prédi^Iections des privilégiées pour les « en a„t3 de l'amour ». L'homme qui ne cherche que le plaisir le trouve tout entier dans le seul charme de la chair, qui est une chose exquisement suffisante. Ce ne sont pas des lèvres, des seins, des membres plus parfaits qui le détermineront plus tard à l'amour total : dans le simple caprice ou dans la plus brève satisfaction organique il aura pu en rencontrer de P us séduisants peut-être. Le contact moelleux et tiede de lèvres entr'ouvertes sur des dents fraîches suffit absolument à donnertoute la plé- ^itude de plaisir du baiser. Des seins d'une orme et d'une élasticité plaisantes à qui les aresses valent tous les autres seins. Ily a pour ' P«f «'bilité de plénitude du plaisir une condionde secrète adaptation organique qui estcapile, et que 1 ironie de la nature peut fort bien fusera deux êtres qui s'adorent, lorsqu'elle \ P^™«"ra entre un passant qui s'amuse et tie mercenaire qu'il ne reverra pas. Beaucoup
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de liaisons jugées bizarres et indignes, d'attachements inexplicables à autrui, sont dus à cet accord fortuit et tout-puissant des mécanismes de réception et de pénétration engendrant les plus violentes voluptés, et découvert au cours de la plus banale rencontre. En vérité, il y a une grande faiblesse d'esprit à dissocier un seul instant le physique et le moral, et c'est se priver du moyen de les bien saisir, en errant d'un réalisme à un sentimentalisme également insuffisants. Il est des prostituées qui, se vendant pour une heure au premier venu, ont éprouvé avec lui une sensation foudroyante, au point d'être tentées de refuser son argent et d'en tomber amoureuses : il est des femmes aimantes et fidèles qui, adorant un homme, n'ont jamais pu connaître dans ses bras une satisfaction physique entièi-e, parce que la nature en avait ainsi décidé.
L'art de la caresse a permis l'imitation absolue de l'amour, et il suffit de l'accord de deux organismes sains et agréablement faits pour que deux souplesses et deux vigueurs échangent leurs vitalismes dans une félicité où l'âme n'a point à intervenir. Il n'est même pas vrai que l'amour ait le privilège d'augmenter le plai-
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3ir en faisant ,m chacun des enlacés sor.,. car b,e„ des hbert.ns dédaignent de ne son
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purement et simplement la luxure, après l'à.e de la tendresse élective et mA]&. J ^ E-ore la tendresse et^t: ~ir:
purs. Il faut bien que les spiritaalistes exclusifs de l'amour y renoncent : il n'est pas de différence entre le geste sans amour et le geste signe d'amour qui ne se puisse abolir.
Pour qui n'aime pas, l'être possédé n'est qu'un objet qu'il manie et dont il escomjpte des joies proportionnelles à sa propre dextérité. La qualité morale de cet être ne le préoccupe nullement, et songer même qu'elle existe lui serait importun. Autant s'occuper de rechercher si un bouquet, un plat fin, un vin ont une mentalité et une moralité quelconques en dehors d'être savoureux et de sentir bon. Une telle conception de l'échange sexuel n'a rien de « bas » non plus que le fait de s'alimenter : ou plutôt sa bassesse n'est exactement appréciable que dans le sens qui sépare un glouton se jetant sur des nourritures grossières d'un homme attentif à manger des choses saines, bien choisies et bien préparées. Ceci est question d'éducation, de goût, mais non de morale. Mais, de même qu'il « n'aime » pas le plat qu'il aime — puisque enfin ce malheureux terme d'amour sert à tant de fins! — et pourtant s'en régale, l'homme qui n'aime pas savoure pourtant la femme qu'il possède en s'en tenant à la considérer uniquement
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comme une friandise, et il n'y a aucune raison pour qu'ilne retrouve pasles mêmesimpressions et les mêmes émotions devant n'importe quelle autre friandise de même qualité. Il n'y a non plus aucune raison pour qu'il s'en souvienne avec gratitude plus que d'une dégustation excellente, et perde en tout ceci son entière liberté d'esprit.
L'intervention de l'amour Imaginatif et affectif n'est donc aucunement due à une intensité maxima de l'émotion physique rencontrée enfin dansunêtre. Elle estdueàuneopération mentale par laquelle le plaisir cesse d'être la véritable fin^ et ne devient plus que le signe et le moyen de transmission d'un magnétisme, en sorte que la communion physique cesse d'être essentielle et que la communion spirituelle s'en augmente simplement. Pour celui qui aime, toute partie du corps aimé cesse d'être uniquement corporelle : elle devient signe de sentiment, et sa possession prend par là une valeur incomparable à celle d'une autre chair aussi séduisante. Cette majoration des valeurs réelles par rimagination transfigure tous les phénomènes de la possession sexuelle. Quels que soient les gestes, il est alors totalement incompréhen-
sible de parler de pudeur ou d'impudeur. Dans le simple plaisir, un instinct animal très puissant, s'unissant à une perversité mentale, nous pousse à considérer la conscience de Fimpudicité, en fait et en parole, comme une sorte d'aiguisement de la sensation savourée, et l'idée de la complicité dans le péché, du retour volontaire à la bestialité, cette idée d'oubli de notre moi social, de notre éducation, de nos élégances, contribue à notre affolement momentané. Mais la marque de Famour est de nous faire quitter toutes ces arguties et de nous faire oublier cette sorte de plaisir. Nos inventions sensuelles ne sont point innombrables : si nous avons inventé un certain nombre de manières d'émouvoir les centres nerveux, du moins sommes-nous vite forcés d'avouer la fin de notre science. L'amour, dans sa manifestation physique, est donc bientôt contraint de ressembler exactement à la prostitution : mais un de ses miracles est d'exempter l'homme et la femme de toute honte et de toute tristesse malgré cette ressemblance immanquable. Tout paraît harmonieux et naturel dans le jeu des deux organismes en présence, innocent comme un accouplement d'animaux
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en pleine nature. Cette innocence est Tétat inconscient et exclusif du seul amour. Aucune habileté de courtisane ne saurait engendrer cette volupté particulière aux êtres qui s'aiment, de sentir que, quelle que soit la hardiesse de leurs gestes appris ailleurs, cette hardiesse s'épure dans une sorte de baptême qui rend impossible tout avilissement et, après Tétreinte, tout embarras dans le dévisagement mutuel. Cette voluptQ étant exactement l'inverse de celle qui donne son prix à la luxure, les corps et les actes peuvent être pareils, l'émotion éprouvée ne saurait ressembler à l'autre.
C'est pourquoi il y a nouveauté dans tout amour, et sentiment surprenant d'une découverte. Tout redevient neuf, même pour un homme et une femme ayant abusé de leurs corps et cru impossible l'oubli de cet abus antérieure L'un et l'autre sont, avec ravissement, investis par la certitude que leur étreinte n'a plus, comme les précédentes, sa fin en soi, mais n'est qu'une allusion à une fusion spirituelle. Leurs corps ne sont plus que des signes de signes : et par là devient logique l'intervention de la fidélité volontaire. La fidélité n'est qu'une notion vaine et injustifiable dans le domaine
sensuel : la nature la dément, et refuse que la rencontre et la possession d'une série de corps agréables, contenant tous les mêmes possibilités de plaisir, soit entravée par le respect de la fidélité au premier exemplaire rencontré. Il devient au contraire naturel de considérer comme une diminution de plaisir matériel et spirituel toute velléité dispersive lorsque le spasme, loin de laisser Fesprit libre, n'est que le signe d'une communion mentale absolue : le contact d'autres corps ne pourrait qu'amoindrir la volupté incluse en cette communion. Le corps aimé, étant devenu un symbole, ne saurait être échangé sans infirmer les vertus du miracle. Quiconque, séparé de la personne aimée, a cédé à l'instinct sexuel pur et simple et refait avec un être de rencontre le geste trouvé jadis naturel et agréable, sait quelle douloureuse déception il a recherchée, et avec quelle stupeur il n'a plus rien reconnu de son ancien plaisir. S'il s'est abusé en croyant que le remords de sa « trahison » rendait amer son plaisir passager, il n'a pas tardé à reconnaître que ceci n'était que l'explication sentimentale et superficielle d'une cause plus profonde : la dissociation violente de son physique
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et de son mental. Dans la « trahison », il n'était plus que le spectateur déçu et nostalgique de son automatisme corporel, malheureux comme un prêtre ayant perdu sa foi et contraint de redire une messe dont chaque symbole ne serait pour lui que vaine imposture et vertu morte. Les termes de « trahison » et de « fidélité » n'ont de sens et de valeur qu'en amour, et ne désignent que la diminution volontaire ou la concentration du moi. Pour celui qui aime, les autres corps ne sont plus que des images du corps aimé et des motifs de s'en souvenir, des images aussi froides qu'une flamme peinte.
Ainsi s'élève-t-on par degrés du plaisir à l'amour, que rien ne sépare, mais que différencie une intervention toute idéologique et un enrichissement de toutes les valeurs. Ce n'est pas autrement que devient possible, par une opération de Tesprit, l'idéalisation artistique du nu. La triste erreur du « beau académique » a été de feindre d'ignorer les nécessités physiologiques de l'organisme pour constituer une sorte de poupée enjolivée, affadie, dont on oublie les fonctions pour ne s'extasier que sur jses lignes, et qui ne saurait vivre. Une telle conception a honte de la nature et la pré-
tend corriger : elle supprime tout ce qui lui semble « laid )>. Une telle «. laideur » n'existe pas pour le physiologiste, qui y trouve une beauté parce qu'il en sait les raisons vitales, les relations secrètes, Timportance pour le fonctionnement général et la possibilité du miracle de la vi€. L'artiste d'esprit large et libre ne s'en rebute pas davantage. De l'épanouissement de toutes les fonctions se refait à ses yeux une synthèse à laquelle seulement il pense. Le corps humain devient pour lui un motif évocateur de toutes les formes essentielles de la nature, un chiffre symbolique, un signe par excellence, et d'après ce modèle l'homme luimême a reconstruit tous les appareils dont il a eu besoin, recopiant son système musculaire et nerveux, ses organes, sa circulation artérielle, ses tissus, s'inspirant dans toutes ses inventions de la géométrie développée dans l'espace par les combinaisons innombrables de ses quatre membres. Il n'est pas en lui d'organe si décrié qui ne lui ait servi d'exemple et suggéré une façon de créer une mécanique tra-* vaillant pour l'exempter de sa propre fatigue.
Cette transposition du corps^ le faisant passer du rôle de simple machine à la dignité d'u
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générateur d'énergies, Tamour Taccomplit comme Tart, en ne voyant plus dans la chair qu'un pôle magnétique et un motif d'idées générales. Pour Thomme qui n'aime pas, une belle fille est une belle bête : pour l'homme qui aime, et pour l'artiste — car l'artiste est un amant — le corps aimé est une allusion à toutes les formes belles et à toutes les idées belles, et une émotion sacrée, d'essence toute métaphysique, les saisit également. L'amant sait bien que l'aimée est soumise à une série d'obligations animales : il n'y songe pas, il ne sunge qu'à l'éclair inclus en cette forme charnelle et capable d'illuminer une seconde les ténèbres de l'infini. De ces fonctions, il ne souffre pas. S'il en était autrement, la maladie d'un des deux êtres qui s'aiment interromprait l'amour : elle ne l'interrompt pourtant pas, quelque « dépoétisante )) soit-elle, et là où le plaisir, la luxure, la volupté s'éloigneraient avec antipathie, l'amour reste. Physiquement suspendu, il vit abstraitement avec la même force, réfugié dans les régions mentales, oublieux de la vie fonc- I tionnelle chez celui qui regarde souffrir comme chez celui qui souffre : plus que la raison la plus sévère et la discipline la plus stricte , l'am our
rend aisée la chasteté prolongée à ceux qui aiment et que la vie sépare. Personne ne soigne, et ne domine les pires dégoûts de Finfirmité physique, comme ceux qui aiment. C'est que le centre de l'amour est pour eux déplacé du physique à Fidéalisme, et que le corps n'est que signe de signes. Et sitôt la santé revenue, le charme se rétablit tout entier, sans souvenir des misères physiologiques, alors que cette épreuve a dissous la simple liaison sensuelle.
Ceux qui opposent l'amour physique déclaré « bas » à l'amour dit « élevé » ne le peuvent qu'en ignorant délibérément toute une gamme de nuances psychologiques. L'amant n'aime point que le corps avec son corps : il éprouve les jouissances spirituelles de l'art en regardant des seins, des mains, des pieds, des cheveux, et à chacun de ces petits cultes il apporte un idéalisme spécial, et la totalisation de ces petits cultes, que le sentimentalisme pudique tolère en détail, consacre à l'ensemble du corps une ferveur adorante qui n'est pas sexuelle uniquement, mais artistique. L'homme fait de la matière, que ce soit boue en sculpture, huile et graisse en peinture, chair en amour, une œuvre d'art recélant des joies abstraites, et
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c'est en quoi le miracle de l'amour est identique au miracle de l'art. On peut observer que les détracteurs de la « bassesse physique » de l'amour ne sont jamais des artistes, et sont nés incapables de soupçonner tout ce que la matière peut signifier d'immatériel pour les artistes. Elle les choque dans leur idéalisme diffus parce qu'ils ne voient pas le rayonnement qui la traverse, et ne savent pas, ne sentent pas, qu'elle est un symbole et un signe.
Un des miracles de l'amour est précisément d'abolir en nous cette obsession, illogique en soi mais quand même torturante, de la réunion dans les mêmes organes des fins les plus viles et des possibilités du plus haut émoi humain. Quel profond et amer regret, souvent exprimé, plus souvent encore sous-entendu, de penser que la nature a fait s'avoisiner et presque se confondre les organes d'élimination et ceux qui fascinent le désir ! La religiosité a tiré de là un de ses plus forts arguments sur le péché et l'indignité de la chair. L'amour, et lui seul, supprime cette pensée pénible. Devant une noble figure sculptée ou peinte, nous n'avons pas honte des nécessités fonctionnelles, mais nous les oublions : devant un grand artiste ou un
profond penseur, nous n'y songeons pas davan-* tage, nous ne les considérons jamais dans leur animalité. Nous sommes devant eux, sur ces points, envahis par une sorte de respectueux parti pris idéaliste. Mais Tamour n'est pas Toubli de la bête. Il est la constatation de l'idéal dans la bête et par la bête : tout, dans la réalité, lui est élément de rêve; sans la réalité il ne peut pas rêver, sans figure il ne peut transfigurer. Il ne voit plus les imperfections, il ne s'arrête plus à la décence ou à l'indécence, il ne s'inquiète même plus des épisodes du plaisir : tout, dans la préparation et la consommation de l'acte obligatoire, n'est pour lui que le moyen de rendre possible la seconde de paroxysme à laquelle il aspire, la seconde de vertige, de mort, et de néant, et de sombre nuit, où luira l'éclair de révélation qu'il espère, la sensation qui dit tout !