LA POSSESSION, OU DON JUAN
L'étreinte physique, envisagée en dehors de ses fins reproductrices et quant à la seule intensité du plaisir, est le moyen de parvenir pour un moment à l'oubli de la vie ordinaire par une projection magnétique du moi dans l'inconscient. Cette projection, obtenue par l'emploi intensif des énergies nerveuses, est un essai de fusion rapide du moi et du rythme universel, majorant la personnalité et la dissolvant tout ensemble. C'est l'instant où le moi physique et le moi psychique atteignent à l'extrême limite de leur association et ne sauraient tToutrepasser sans se dissocier, la chair n'étant plus que le tremplin d'un frénétique élan de la
LA MAGIE DE l'aMOXJR
conscience qui veut se réunir à l'universel. Une déperdition, un délire et les sursauts d'une agonie marquent cette tentative de projection mentale par l'excitation nerveuse. C'est pourquoi rien ne ressemble plus à l'amour physique que la mort, et pourquoi, physique ou moral, Tamour est l'image positive de la mort. Le spasme est une incursion momentanée dans la mort, un essai de mort permis à Têtre vivant par la nature. S'étreindre, c'est se jeter à deux dans la mort, — mais avec la faculté d'en revenir, et de s'en souvenir. Le sommeil et la folie sont aussi des essais d'imaginer la mort : mais l'amour soumet le sommeil et la folie à sa propre puissance, en y ajoutant la volupté, qui est l'appétit du néant.
Ceux qui accomplissent le rite sans croire, l'acte sans aimer, ne songent qu'à l'agrément de cette névrose et non à la conséquence métaphysique et tragique de l'étreinte. Ceux qui aiment, au contraire, cherchent avant tout cette profonde conséquence — et là est toute la différence psychologique du plaisir à l'amour.
L'acte en soi n'est qu'un bref départ vers l'anéantissement de la mort : l'acte avec amour est vraiment un départ pour Cythère, c'est-à-
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dire vers l'oubli de la matière en un état d'idéalisme absolu.
Cette seconde de la projection vitale n'étant qu un éclair entre deux infinis, qu'est-ce donc que l'idée de possession ?
C'est l'idée désespérément chimérique que cette seconde puisse constituer, de par la volonté qui la répétera, un état permanent de la vie. Et tous les artifices sentimentaux que nous avons inventés pour orner l'amour n'ont ete en réalité inventés que pour occuper les intervalles entre les étreintes. Le but essentiel de ceux qui s'aiment est de créer et de connaître ensemble, par la conjonction psychique et charnelle, l'élan vers la mort, vers la dépersonnahsation intense : et comme leurs forces physiques leur défendent la constance de cet élan vers lequel ils tendent sans cesse, leurs existences ne sont que des conversations reliant quelques instants de vertige suprême
Posséder, c'est donc rejoindre une seconde I infini à travers un autre être - mais cet être redevient aussitôt étranger. Un proverbe hindou déclare insaisissables la trace de l'oiseau dans l'air et la trace de l'homme dans la femme Si la nature veut que, comme le flux et le
reflux de la mer, le rythme de Famour s'avance et se retire, la fatalité de cette image n'est pas moins éternelle en ce qui concerne la part morale et émotive de Famour. On ne possède que pour reperdre : on ne possède pas, on emprunte et on rend un corps qui redevient étranger. On en a la prescience douloureuse, et on recommence à espérer follement qu'on le possédera, que ce mot aura enfin un sens : et ainsi renaît le désir, et il s'alimente de ses successives déceptions.
La littérature, en ne voulant d'abord que peindre un type de libertin n'acceptant de l'amour que le physique, a fini par construire en Don Juan un être symbolique d'une complexité extraordinaire. Don Juan exagère jusqu'à la caricature la logique profonde de la possession. Il n'aime et ne peut aimer aucune femme, et le mot aimer n'a pour lui que le sens le plus banal et le plus superficiel. 11 ne peut prendre une femme qu'une fois et l'abhorre aussitôt. Il ne voit dans cette femme que sa compagne passive et momentanée dans ses tentatives de sonder l'infini : après quoi elle n'est plus qu'une poupée qui^ l'ennuie, et dont les prétentions à sa fidélité, les plaintes ou
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rattachement Texaspèrent car il méprise la mentalité féminine. Cependant il réinvente pour chacune une comédie sentimentale et galante. Il ne serait nullement satisfait par le viol. Il lui faut séduire, et son plaisir ne naît que du consentement de la victime abusée par ses ruses jusqu'à lui sacrifier un honneur dont il se rit. Même s'il enjôle une courtisane, Don Juan retarde de la posséder jusqu'à l'avoir séduite : elle ne lui sacrifie point son honneur, mais sa vénalité, et elle croit connaître en ses bras la rédemption par Famour, ce qui est pour le diabolique libertin un régal de choix. Ce n'est pas seulement la perversité, le plaisir de mentir, de duper, de constater partout combien la moralité conventionnelle est aisée à détruire par l'excitation de l'instinct, qui donne à Don Juan la patience inouïe de rejouer mille fois, avec un soin que rien ne rebute, cette comédie. 11 est sec et pauvre d'esprit, et seule sa manie lui suggère des ruses subtiles : pour le reste c*est un sot. Sa puissance de séduction s'exerce automatiquement; il en use, il est contraint par elle à agir, mais il ne saurait en raisonner qu'en fat désœuvré, et il ne sait pas qu'il est par lui-
même un symbole profond. S'il poursuit, en bravant le vagabondage et la mort, cette sorte d'apostolat de la séduction^ c'est qu'il a absolument besoin de cette hypnotisation Imaginative des femmes dont les corps se succèdent entre ses bras pour intensifier sa sensation ; et sitôt qu'il l'a goûtée, il redevient glacé et morne, et il fuit. Don Juan ne vit, de l'amour, que la minute magnétique, et tout l'intervalle de telles minutes est comblé par de fastidieuses préparations, qu'il accomplit avec une sorte de fébrile monomanie, débitant ses fadeurs et accumulant ses ruses comme un dormeur éveillé. Il y a du somnambulisme dans sa façon de jouer son rôle aussitôt qu'il aperçoit une femme à conquérir : et les femmes devraient s'en apercevoir^ si dès l'abord elles n'étaient séduites bien moins par les discours de Don Juan que par la force attractive de sa sexualité troublant la leur. Si une seule d'entre elles l'écoutait librement avec une intelligence claire et froide, elle reconnaîtrait à l'instant la fausseté de ses promesses, la niaiserie de ses louanges et la pauvreté de ses roueries, car il ne se met guère en frais et, auprès des ingéniosités d'un Valmont, ses procédés sont d'un
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enfant dupant des fillettes. Le dédain de la sottise et de la crédulité féminines s'y trahit par trop. Mais les femmes, si elles écoutent Don Juan, ne l'entendent pas : elles le regardent, le ressentent, et le subissent.
Il représente donc essentiellement la chimère de la possession, son inanité, sa hantise. Il est Finstinct qui ne peut s'assouvir, et c'est très logiquement qu'il termine sa vie, selon la version espagnole, dans l'ascétisme et la mort, car en chacune de ses étreintes c'est, à son insu, la plénitude de la mort qu'il a voulu entrevoir. En soupirant sa question immortelle : « Tristan, dois-je vivre? » Isolde est plus logique. Elle va droit, par Teffet du philtre, à l'identité de l'émoi d'amour et de l'entrevision du néant : et elle comprend si bien, instantanément, que la vie sociale ne sera dès lors que lutte, mensonge, péril, misère, qu'elle désire tout de suite en finir.
Ce type du fat libertin a été proposé à l'antique comédie par l'humeur rancunière des petits bourgeois qui avaient eu trop souvent à souffrir de l'insolence des hobereaux séduisant leurs femmes ou leurs filles et s'esquivant après avoir bouleversé leurs existences : et
c'est là surtout la donnée du Don Juan moliéresque, satire de la faiblesse des femmes et de la fatuité immoraliste des libertins, comédie à dénouement moral, version d'un thème espagnol autrement profond et tragique. La figure de Don Juan s'est haussée peu à peu au drame et au symbole pour ceux qui l'ont méditée non à la française, mais selon la donnée espagnole. Elle est devenue tragique lorsqu'on a entrevu que cet être insensible qui se plaisait à tromper et à faire souffrir, au lieu de n'encourir que la punition finale de l'enfer conventionnel, portait en soi durant sa vie cette punition, fantoche incarnant une fatalité. La pièce de Molière est délicieuse : elle n'est pas plus Don Juan que le Faust de Gounod n'est celui de Gœthe.
Celui qui faisait tant de malheureux était lui-même malheureux. Don Juan, c'est le Tantale de l'amour, c'est le désir qui se brûle luimême. C'est, plus encore, un nouveau Sisyphe. Tous ces corps dont il charge ses bras sans répit, il les hisse péniblement vers un sommet inattingible où il espère pouvoir les posséder à son aise, extraire de leur chair et de leurs nerfs Tétincelle magique. Avec chacun d'eux il recommence la montée, il répète le même acte
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organique qui n'est qu'un moyen d'atteindre à cette seconde de plénitude physico-morale inouïe où Ton se sent deux en un.
Ce n'est pas cet acte qui passionne Don Juan : il n'a rien de sat5''rique, il n'est point un simple érotomane. Si sa perversité intellectuelle, pour chasser un ennui d'origine toute neurasthénique, prend plaisir à voir comment l'éveil des sens met en déroute la pudeur et la retenue sociale, et révèle la bête incluse en la femme la plus décente, du moins ce jeu ne suffirait-il pas à expliquer la vie d'aventures fatigante^ périlleuse et criminelle à laquelle il se condamne. Ce qui l'attire et l'incite à dépenser toutes les forces et les ressources de son être, c'est la recherche inconsciente de l'absolu. Chaque femme soulevée jusqu'à cet absolu lui semblera être celle qu'il fallait : mais il retombe avec elle, et il abandonne hâtivement cette créature dont la chair ne l'a jamais intéressé, dont l'âme s'est reprise après la fugitive communion. Un luxurieux y revien drait, Don Juan n'y revient pas : glacé, il se détourne, et cherche encore. C'est là son enfer sur la terre.
Don Juan ne peut que faire le geste de l'amour,
c'est-à-dire mettre en contact les pôles magnétiques inclus en les centres nerveux de l'homme et de la femme : il ne peut en tirer qu'un éclair, et non une électricité constante. Il lui est impossible de relier ces pôles à volonté de façon durable par ce que nous appelons Tamour, c'està-dire par une combinaison de tendresse et d'entr'aides comblant les intervalles de la possession. Il ne peut que rencontrer une femme, lui faire parcourir très vite la gamme des persuasions et des consentements par des procédés d'illusions sentimentales où il est expert, et faire avec elle le grand saut dans la dépersonnalisation, le geste intense qui jette les consciences hors de la chair exaspérée et les lance dans la mort. Cette mort n'est qu'apparente, on en revient, c'est « la petite mort ». Au retour, Don Juan n'a plus rien à demander ni à dire à sa compagne de voyage. Après ses mille et trois essais, il n'a vraiment plus — et les sévères dramaturges espagnols l'ont bien compris — qu'à apaiser sa multiple déception dans le cloître, en tête à tête avec un crâne, en attendant le lit de planches où il épousera pour toujours le néant tant de fois affronté. C'est là le symbole de l'obscure rancune et de la muette stupeur
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qui nous saisissent lorsque après avoir « possédé » une femmej nous la voyons revêtue, calme, souriante, exactement comme elle était avant Tacte, et éprouvons alors que rien ne reste plus de cette possession dont nous avions eu naguère la délirante certitude. Tout est à recommencer, et nous prévoyons que la prochaine tentative sera suivie de la même déception ironique et latente. Les femmes que nous n'aimons pas ont à ce moment un air satisfait et oublieux tout ensemble qui est particulièrement exaspérant. Elles semblent remercier d'un acte qui a enrichi leur vie organique et s'échapper pourtant des bras qui les violentaient et que la fatigue a détendus. La présence de l'amour, seule, bannit ce que cette impression a d'irritant et d'amer, sans quoi nous sommes contents de voir s'éloigner la complice et heureux de nous retrouver seuls. Don Juan s'est toujours retrouvé seul, tel qu'il s'était voulu. Il est l'image parfaite de l'inanité de posséder.
Si Don Juan est criminel, s'il a été forcé de déclarer la guerre à la société, s'il ment, dérobe trahit et assassine, c'est que partout dans la société est organisée la défense de rechercher librement l'amour physique, sauf par la prosti-
tution et par le mariage, deux institutions très étroitement assujetties à la loi de l'argent. La prostitution n'a aucun attrait pour Don Juan, puisqu'elle n'est pas un acte spontané et ne pourrait par conséquent contribuer à son éternelle recherche de Tabsolu; et le mariage est de tous les états celui qu'il saurait le moins concevoir et supporter, puisqu'il nie l'instabilité de la possession et ne permet le renouvellement des communions sensuelles qu'avec le même être. Le mariage peut subsister par communauté d'intérêts en survivant à l'amour et même au simple agrément sensuel. Don Juan ne peut pas plus se fixer dans le mariage que le Juif Errant sur la terre; si Tantale n'avait plus soif, si le Juif Errant obtenait de pouvoir s'arrêter enfin^ si les dieux dispensaient Sisyphe de rouler son rocher, Tantale, Sisyphe et lui seraient absous et admis à la paix. Mais si Don Juan se mariait, il connaîtrait alors le plus terrible châtiment, car son destin est de chercher sans trêve. La mort est la récompense que, dans la légende^ Jésus accorde au Juif Errant : c'est aussi la seule qui convienne à Don Juan.
Ainsi est-il non seulement le symbole de l'impossibilité de la possession totale, mais
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> encore une des figures delà révolte individuelle contre la société, dont il est Tennemi naturel, étant un immoraliste-né. Son inquiétude est significative de toutes les lacunes qui existent entre la prostitution et Famour légal — horrible alliance de mots qui le fait éclater d'un rire sarcastique. C'est un beau spectre qui hante toutes les consciences féminines, et ce tortureur des femmes leur sera toujours secrètement cher, les plus nobles auteurs n'ont pu parvenir à le leur faire détester, non seulement parce qu'il a été plus menteur qu'elles toutes, mais encore et surtout parce qu'il incarne toutesleurs velléi- 1 tés de rejeter le joug social. 11 est le libre et ! téméraire Amant qui rôde dans leurs souvenirs, ! leurs regretsouleursespoirs,ellesraiment parce I qu'il a tous les hommes et toutes les lois pour adversaires, et qu'il rebelle contre une société fondée sur l'intérêt la force anarchique de l'Instinct. Elles l'aiment^ parce qu'il est un vaincu plus encore qu'un vainqueur, qu'il a pu soumettre leurs corps mais non leur arracher leurs secrets, qu'il ne leur a nui que pour les avoir recherchées, et qu'il a fait du mystère magnéitique enfoui dans leur sexualité l'unique passioii etl'unique curiosité de toute sa vie. Elles l'aiment
parce qu'il est le loup dans la bergerie du mariage, rennemi de la virginité, de la chasteté, , de la fidélité, de Thonnêteté, l'ennemi des lois, et un beau fils de Satan, briseur de contraintes et de permissions, briseur de bonheurs médiocres, introduisant dans la vie banale les troubles inhérents à la recherche de l'impossible. Don Juan n'est immoral qu'aux yeux de ceux qui ont fait du bonheur quotidien, assuré et prévu, le but de toute morale, au lieu de préférer à ce bonheur un au-delà d'inquiétude douloureuse et de brusques illuminations. Don Juan est une des figures chères à tous ceux et à toutes celles qui sentent que ce bonheur n'est pas la fin la plus désirable et la plus profonde de l'existence, et qui sont enclins à faire à quelques rares minutes de paroxysme le magnifique sacrifice de leur sécurité. Et tous ceux et toutes celles qui pensent ainsi sont les désignés de Tamour, et disent à la société, comme Don Juan : « Garde-toi, je me garde! »
De toutes cesgrandeurs dont ce type humain, primitivement simple bellâtre et menteur de comédie, a été surchargé par extension de son symbolisme latent, il n'en est pas de plus évidente que cette inanité de la possession engen-
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drant la perpétuelle inquiétude et le nomadisme 'indéfini de désir. Don Juan, qui est devenu FAmant éternel, montre à tous d'une façon saisissante, tour à tour comique et tragique, que la possession est une illusion et qu'elle doit en être une, parce qu'il n^ a rien de stable dans l'univers, que tout point fixe est un point mort, et que la mort elle-même est mouvante. Le rythme de l'acte sexuel^ pareil à celui des marées, montre qu'on ne possède que pour abandonner, qu'on ne pénètre que pour s'éloigner, et que cette alternance alimente le désir par un perpétuel espoir. L'incursion de l'homme dans la femme n'est que Timage de Tincursion de la conscience dans l'infini. Ce ne peut être Iqu'une incursion d'une seconde — un séjour serait le néant lui-même. C'est ce qu'exprime le mythe de la versatilité de Don Juan — et de son refuge final au cloître.