‹ La magie de l'amourChapitre 5 sur 15 · BAUDELAIRE OU L'IMPUISSANCE D'AIMER · texte numérisé non relu

BAUDELAIRE OU L'IMPUISSANCE D'AIMER

II a été imposé à Baudelaire, pour ses péchés, d'être un jour, un jour unique en sa vie, rincarnation infiniment triste du don Juan moderne, sans romantisme, sans prestige de drame ou de légende, un don Juan trahi par soi-même, et humilié jusqu'au fond de son âme.

II allait avoir trente-deux ans. II était las déjà, terriblement las du dandysme, des mystifications, de la vie de bohème ou d'écrivain mal rétribué, usé par dix années de surmenage sensuel en compagnie de la mulâtresse Jeanne Duval, écœuré de ce contact moral

indione de son âme hautaine et douloureuse, asservi par les complicités de l'érotisme qui avait envahi son imagination et fourvoyé ses sens. Il aspirait ardemment à la rédemption par Famour d'une vraie femme noble et sincère. Ce Tannhauser, excédé de sa Vénus noire, espérait une Elisabeth. Il la rencontra. Elle s'appelait M™^ Sabatier. C'était une Parisienne d'une beauté charmante, dont la perfection corporelle revit dans la Femme au Serpent que Clésinger avait sculptée d'après elle. Intelligente, spirituelle, bonne, amie des artistes dont elle s'entourait et qui la surnommaient joliment « la Présidente », M°^® Sabatier, entretenue par un financier courtois, n'était ni prude ni ingénue, mais elle respectait sa liaison où l'estime et l'affection remplaçaient l'amour, et elle ne demandait et n'accordait aux hommes que la camaraderie intelligente. Samaison était un des lieux les plus agréables du Paris artistique. Baudelaire y vint, vit cette femme, et sentit qu'il l'aimait. La cristallisation fut immédiate. Il ne souhaita pas seulement posséder^ mais être aimé.

Dès lors commencèrent cinq années de silencieuse vie passionnelle unilatérale. Baude-

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laire se tut. Infiniment sensible, aussi timide qu'orgueilleux, il eût préféré mourir plutôt que de risquer un aveu et d'essuyer le refus aimable que bien d'autres familiers avaient dû se voir signifier avec un sourire et l'offre d'une bonne sympathie platonique. Il ne doutait pas que M""® Sabatier ne connût sa liaison vile, ses excès, la réputation d'immoraliste pervers qui s'attachait déjà à son nom. Il aima donc à Tinsu de l'aimée. Mais il trouva ce compromis de lui envoyer de temps à autre, en déguisant son écriture, les plus beaux poèmes spiritualistes de son futur volume, et de vivre auprès d'elle le sonnet d'Arvers, continuant à paraître chez M""® Sabatier en visiteur correct, se résignant à tout ignorer de l'impression que pourrait faire sur son âme cet ardent et périodique hommage d'un inconnu. Il s'exalta de plus en plus, et les pages inspirées à ce grand calomnié par cette hantise adorante sont parmi les plus belles et les plus pures que l'amour ait jamais dictées. Ony voit l'aspiration à l'amour partagé, noble et épuré, de « l'ange gardien », de « la muse », de c< la madone », lutter impérieusement contre remprise de la Vénus noire. M""^ Sabatier, dans l'imagination du poète et de l'amant anonyme,

s'identifie de plus en plus au principe du Bien- Lumière opposé au Mal-Ténèbre qu'est Jeanne Duval. II y a de Textase où Dante transfigura le souvenir de la simple Béatrice dans cette progression. Par M'"^ Sabatier, l'amour envahit le cerveau de Baudelaire comme, par la mulâtresse, Térotisme morbide l'avait envahi. Cette tragédie psychique se déroule durant cinq années, et la femme qui en est le sujet n'en sait rien. Enfin, les Fleurs du Mal paraissent. Le succès et le scandale éclatent. Et dans l'émotion où le jette Tidée que la justice incrimine ces poèmes écrits pour l'aimée, où le jette aussi la fierté de voir son génie salué et défendu par des maîtres, Baudelaire se décide. Il va trouver M"^ Sabatier, il lui dit qu'il l'aime, qu'il est l'auteur des poèmes anonymes — il attend son arrêt.

Elle regarde ce beau ténébreux. Elle est infiniment touchée, émue. Elle l'admire, elle est assez intuitive pour deviner tout ce qu'il y a de piiissant et de supérieur en cet être orageux. En elle aussi la cristallisation se précipite. Peut-être songe-t-elle qu'elle lui sera bonne, qu'elle le sauvera de sa liaison indigne : peutêtre ne fait-elle que céder à son instinct.

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Comme elle n'est ni coquette ni vaniteuse, mais droite, simple, elle dit à Baudelaire : « Je vous aime aussi. » Il a donc, sans le savoir ni le vouloir, manœuvré comme le pliis adroit amoureux. Et elle se donne, résolument, avec Texquis mélange de décence et de volupté, franchement désirée et offerte, d'une honnête femme amoureuse, et elle lui écrit le lendemain : <c Tu en feras ce que tu voudras, je suis à toi de corps, d'esprit et de cœur. »

Qu'en fera-t-il? Sans doute nous sera-t-il permis de mesurer combien la vie de Baudelaire et le destin de son beau génie tout classique eussent pu changer : Jeanne Duval quittée, les vices refrénés par la patience et la douce fermeté de l'aimée, l'âme rafraîchie, les paradoxes amers rejetés avec le spleen, le travail régulièrement repris dans le cadre orné par la très chère, lasantérefaite,biendesbeaux livres créés dans l'admirable forme des Fleurs du Mal mais exprimant une âme renouvelée, la gloire pure... voilà ce qu'à ce Tannhauser rédimé cette Elisa-^ beth peut apporter. Et cependant... cependant il n'en sera rien. Au contact physique, celui qui , a révé être Tannhauser retombe dans la déception irrémédiable de Don Juan,

Il ergote et dès lors il est perdu. Il s'inquiète aussitôt de grouper des objections réelles, et il en découvre d'imaginaires. La Vénus noire le hante, il a contracté avec elle ces habitudes de la luxure que Tamour hésite à imposer à Famour d'une femme respectée : cette hantise va jusqu'à déterminer chez ce cérébral, aux bras de l'aimée, des désertions génésiques dont il s'afFole, ne se rendant pas compte d'un cas bien connu, banal, auquel une femme compréhensive qui aime vraiment sera indulgente, et qu'un certain délai rendra à la normalité physiologique. Il doute de sa faculté d'aimer. Il allègue romantiquement qu'il adorait une idole et reste déçu devant une femme, bien qu'elle soit délicieuse — sans apercevoir qu'il ofifense cette femme et se rend coupable en-^ vers elle, ayant dû réfléchir avant d'en accepter le don spontané. Il la déroute, la glace par son irrésolution et ses paradoxes. Il avoue sans conviction le souci tardif de peiner le galant homme assurant un luxe que lui-même ne saurait offrir. Il s'excuse d'avoir dépassé la limite du désir et du rêve. La pauvre « Présidente )) l'écoute avec stupeur. Elle s'est donnée de tout corps et de toute âme, elle ne

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comprend plus, elle a du chagrin. Elle pourrait — bien d'autres l'eussent fait — se révolter, haïr, se croire bernée par un mystificateur. Mais elle est profondément bonne, et puis elle n'a rien d'une héroïne de tragédie : ce n'estpas une Elisabeth mourant pour le pécheur, c'est une Française d'esprit, qui aime la vie. Elle se borne à son intuition de femme, elle devine que son fébrile amant est trop captif de l'habitude érotiquede Jeanne Duval.Elle ne luien veut pas ; elle se calme, se raisonne, se reprend, offre gentiment son amitié, accueillie avec soulagement et reconnaissance — et le roman est fini. Il aura un épilogue touchant : dix ans plus tard, au chevet de Baudelaire paralysé, auprès de sa mère il y aura une visiteuse douce et fidèle. M"^® Sabatier se sera souvenue jusque devant l'agonie... et les artistes se souviendront d'elle comme d'une des figures fugitives les plus ravissantes qui aient passé dans la vie des poètes inquiets et douloureux.

Ce ^( fauxdépart », qui a probablementorienté la vie de Baudelaire vers sa déchéance définitive en le rejetant à Jeanne Duval, au spleen et à la déroute morale, ce cas d'impuissance d'aimer offre un exemple saisissant de don-

juanisme inconscient. Baudelaire, psychologiquement,est tout opposé au donjuanisme. Il y est arrivé en se dupant : il a été inassouvi et déçu pour avoir trop possédé en rêve. DonJuan^ par définition, ne rêve jamais. Il aperçoit une femme, organise à Finstant ses moyens de séduction grâceàune intuition innée de leur appropriation au type et au caractère, il agit, conquiert, étreint, puis s'en va, automatiquement, sans savoir pourquoi : c'est une force de la nature. Si on lui disait qu'il est le type de l'impuissance d'aimer, il rirait en s'écriant : « Mille e tre! que vous fautil?» Il se croit une magnifique machine à aimer, et il n'a pas même l'idée de l'amour. Il cherche la minute d'infini dans le spasme, la goûte, est aussitôt frappé parla mésentente avec sa complice momentanée et fuit, avide d'autres minutes. Baudelaire a vu trop tard clair en luimême, et on peut penser que tous ses arguments spécieux cachaient à l'amie une terrible souffrance. Il avait érigé durant cinq années un tel piédestal qu'il fallait une statue, la Beauté qu'il y a décrite en un sonnet immortel, et non une femme : et alors il a douté, ricané, et sa vie a été perdue. Aucune créature ne pouvait s'attester égale en prestige à

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une aussi violente préparation imaginative. De même que, chez la plupart des nerveux, le désir intense de la conjonction détermine la défection sexuelle au moment de réaliser Pacte, de même le paroxysme de Famour imaginé détermine la dépression mentale en présence de Tobjet aimé. Il n'y a pas eu impuissance, puisqu'il y a eu intense excitation, mais le résultat est le même : l'impuissance est dans l'adaptation et la réduction du désir et du rêve à la réalité de la vie. La violence de l'esprit s'exerçant solitairement équivaut à une sorte d'onanisme Imaginatif de la passion : elle n'est pas équilibrée par un magnétisme mutuel, puisqu'elle s'adresse à un être qui ignore en être Tobjet. Ce qui rend infiniment curieux le cas de Baudelaire, c'est que toute la force de son désir — qui n'était pas seulement platonique mais bien réellement sensuel aussi — a semblé disparaître au contact de sa maîtresse d'un jour.

Or, cette force n'était pas disparue. Elle s'était projetée, par translation magnétique, par la volition elfrénée de ce supra-nerveux, dans M""® Sabatier. Celle-ci ne songeait aucunement à aimer Baudelaire, à compromettre pour

lui une existence équilibrée et agréable : elle n'avait rien d'une femme galante, et si elle vivait sans amour avec un ami délicat, il ne semblait pas qu'elle souffrît du manque de passion, toute sa jolie existence étant combinée sans y faire place. Cependant elle fit en quelques jours sur elle-même le travail de préparation intensive et de cristallisation que le poète avait fait sur soi durant cinq années. On ne peut même objecter le « coup de foudre » habituel, la réaction nerveuse produite sur son organisme par la rencontre d'un inconnu, car elle recevait Baudelaire, paisiblement, depuis des années. La seule explication de l'énigme est donc que, si cette femme vit tout à coup un amant dans le commensal et se transforma en amoureuse, c'est que l'accumulation magnétique, changeant de pôle, se déversa brusquement sur elle par choc fluidique. Elle fut subitement éprise et prête à se donner, en un vertige : dans Baudelaire, que^ tout son fluide avait fui, et qui demeurait épuisap comme un magnétiseur après une longue séance, rien ne restait pour répondre, et partager. Il demeurait hébété et en proie au doute devant lorage qu'il avait provoqué. lî

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arrivait, par des chemins bien dissemblables, à la stérilité d'âme de don Juan, et elle frappait aussi son corps. L'amie croyait que l'obsession charnelle, le vice de Jeanne Duval, l'emportaient sur les attraits de sa grâce saine. Baudelaire le croyait peut-être aussi. En réalité ils se trompaient tous les deux : s'il s'était décidé à se déclarer au bout, non de cinq, mais d'une année, la disproportion de l'énorme elFort imaginatif et de son objet n'eûtpoint déterminé un désenchantement irrémédiable.

L'histoire discrète et navrante du poète et de « la Présidente » constitue donc un document très précis sur une des formes de ce qu'on appelle improprement Timpuissance d'aimer, et qui est presque toujours l'impuissance de proportionner le désir unilatéral, imaginatif, à la réalité. Baudelaire, tout en philosophant assez pauvrement sur l'inanité de la passion, que son dandysmesceptiquedéclarait un malentendu bourgeois, a projeté dans le vide un immense élan passionnel dépassant la créature et s'identifiant à l'extase mystique. Ce que cette projection contenait d'amour humain, correspondant à des réalités heureuses, s'est fixé en M™^ Sabatier : en Baudelaire rien n'est resté,

et devant le corps qui s'offrait il s'est arrêté épuisé, égaré, déçu, incapable de voir Fâme, rebuté par le douloureux sentiment de l'impossibilité de la posséder parla chair, regrettant sa période d'extase platonique. Il était déjà trop usé parla vie pour pouvoir unifier dansFamour le platonisme et la volupté physique : c'étaient déjà pour lui ces deux catégories dont la scission dans l'esprit de l'homme est le pire châtiment et la plus grande preuve d'insolvabilité morale. Il aboutissait au donjuanisme sansavoir jamais été frivole et libertin, ayant vraiment connu l'aspiration angoissée, sincère, fervente, vers un amour total qui le sauverait.

Cette fusion des types de Tannhauser et de don Juan dans un névrosé moderne jette une lumière étrange sur l'impuissance d'aimer qu'on pense être un mal de ce siècle et qui provient d'un malentendu éternel sur la nature de l'amour. C'est sa loi même que le corps possède le corps, l'esprit Fesprit, mais son rythme de flux et de reflux signifie bien que posséder n'est pas absorber ; et ce recommencement périodique de l'approche et du recul, qui est lebonheursimple pour les vrais aimants, n'est douleur et signe d'échec que pour ceux

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chez lesquels rimagination unilatérale, se projetant sans mesure, a engendré cet onanisme spirituel qu'ils prennent pour la passion. Ils en demeurent incapables de trouver dans le délire de Funion charnelle ce contact de l'infini que leur esprit s'est figuré d'avance d'après ses seules lois : et ils attribuent leur déception à l'autre être, alors qu'elle est leur œuvre exclusive. L'impuissance d'aimer a toujours existé, mais elle a toujours été double, soit qu'elle fût le propre de ceux qui imaginent trop, soit qu'elle tînt au manque total d'imagination. C'est pourquoi on la trouve autant chez les simples brutes que chez les nerveux les plus raffinés, chez ceux qui analysent avec frénésie et chez ceux pour qui le monde est opaque, morne et dénué de signification. Mais ceux-là sont encore bien moins nombreux qu'on ne le pense. Il y a possibilité d'amour et d'imagination chez l'immense majorité des êtres : c'est le sens d'adaptation de l'esprit à l'objet qui décide de la puissance ou de l'impuissance d'aimer L'imagination est excessive dans le peuple ; il y en a autant dans la bonne surmenée qui prend sur son sommeil de bête fourbue pour s'intoxiquer de feuilletons que chez le poète névropathe qui

se résigne aux filles en rêvant de princesses de légende.

Et tous deux sont exposés par les mêmes tristes erreurs de Tonanisme imaginatif à se lamenter sur les antinomies de la luxure et du platonisme. C'est l'adaptation qui fait tout. Faute d'elle, d'innombrables forces d'amour sont perdues, ou dévoyées vers diverses formes de manies hystériques. Nous vivons socialement dans une atmosphère saturée de forces d'amour perdues.

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