‹ La magie de l'amourChapitre 6 sur 15 · NAISSANCE, DÉCLIN ET MORT DE L'AMOUR · texte numérisé non relu

NAISSANCE, DÉCLIN ET MORT DE L'AMOUR

Le problème de la naissance de l'amour a toujours donné lieu à une grave méprise due à la dissociation arbitraire du physique et du moral, selon la conception matérialiste ou la conception spiritualiste des uns ou des autres. Pour les premiers, l'amour est né uniquement du désir charnel, de l'instinct reproducteur déterminant le mâle et la femelle à se choisir, à se reconnaître des préférences et des convenances d'adaptation organique. Pour les autres, auxquels déplaisait cette simple constatation ïnimale faisant de l'attrait sexuel l'origine de

tout Famour, la théorie des affinités électives leur a semblé plus digne de Fliomme et de la fenxme, et ils ont fondé l'amour sur une entente psychologique, en permettant seulement à l'entente sexuelle de n'engendrer que le plaisir. La théorie stendhalienne de la « cristallisation » est conciliatrice des deux hypothèses, et il faut la tenir pour admirable et divinatrice si Ton songe à l'état des connaissances psychophysiologiques à l'époque où Stendhal l'imagina. Cette théorie est bien près de la vérité en faisant dater la naissance de l'amour du moment où toutes les sensations et les pensées suggérées à un être par la vue d'un autre cessent d'être éparses dans le subconscient et s'agglomèrent avec force et précision dans le champ de sa conscience. Cependant cette théorie n'est plus entièrement satisfaisante, parce qu'elle se borne à constater ce que Stendhal appelait « cristallisation » sans en définir l'essence.

La dissociation arbitraire du physique et du moral a créé dans l'opinion — que le roman d'amour dit « psychologique » a souvent traduite — une distinction d'ordre moral entre une sorte d'aLmonr supérieur^ spiritualiste, sentimental, et une sorte d'amour inférieur^ sen-

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^uel et plus ou moins mêlé de vice. A la vérité, il était impossible qu'on éludât, en vantant le premier amour, la participation charnelle : mais on la tenait pour secondaire, et on enjolivait d'euphémismes « l'abandon »; sans le limiter au platonisme, les romans vertueux semblent le tenir pour une nécessité pénible dont il est décent de peu ou point parler en relatant au contraire avec grands détails la mentalité amoureuse de leurs poupées. Le second amour se trouvait donc être celui dont toute la catégorie des personnes pensant avec élégance et bon goût n'entendaient point avoir leur part. Personne ne convenait d'éprouver l'amour inférieur^ et ainsi se satisfaisait, aux dépens de la vérité humaine, la vieille distinction hypocrite du vice et de la vertu, la théorie religieuse du péché charnel, excusé et absous seulement par les effusions de l'âme. Vainement Texemple quotidien des drames passionnels donnait-il à ce spiritualisme de parti pris les démentis les plus tragiques, rappelant farouchement le rôle tout-puissant de l'exigence charnelle dans l'amour. Si l'on en convenait en secret, on s'en tenait à la formule célèbre de « ce qu'il était entendu, de-

puis des siècles, qu'on ne dirait jamais », Cette formule insuffisante dément trop la vie pour qu'en une époque où Ton examine tout, et où Ton assigne à toute morale la base de la vérité analytique, je n'aie pas été amené à la rejeter en étudiant les gestes de Famour en un premier livre, et la psychologie de Tamour en celui-ci. J'en viendrai donc à l'examen de cette (( cristallisation » qui est le centre de la théorie conciliatrice de Stendhal, admettant la participation, à part égale, des sensations et des sentiments dans la formation de l'état d'amour. Stendhal était trop intelligent et trop sensuel pour dissocier le plaisir et l'attrait psychique, méconnaître la nécessité de leur étroite liaison, et il était un trop clairvoyant contempteur des préjugés de la morale courante pour se résigner à cette niaise distinction en l'honneur du péché et du rachat, du vice et de la vertu, de la luxure et de la pudeur. Il faisait entrer tous les éléments physiques et moraux dans la formation de l'amour, et il a parfaitement entrevu, que dès la naissance de l'amour entre deux êtres, ils obéissent à une moralité nouvelle, refondue par eux, étrangère à celle de la société, et commencent par conséquent d'être perdus pour cette

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société. Ce n'a été encore chez lui qu'une entrevision, mais elle est très profonde.

Il ne sera permis, après ce qui précède, de dire que la naissance de l'amour — et je parle d'un contact non unilatéral, mais bilatéral — n'est ni physique ni morale. Je proposerai Fépithète « magnétique », parce qu'elle me paraît la plus satisfaisante, et qu'elle apporte une solution du vieux conflit entre le physique et le moral en définissant un état mixte. Cet état mixte, c'est de plus en plus celui qu'admet la science. Depuis une trentaine d'années — ce que Stendhal ne pouvait prévoir — la science s'est fait de la matière une idée toute neuve, qui relègue le dualisme du physique et du moral au magasin d'accessoires des arguments scolastiques et religieux. L'interpénétration, la polarisation, la dissymétrie moléculaire, les états radiants, les études sur les rayons cathodiques et les effets radio-actifs, — je cite sans l'ombre de prétention scientifique, — n'ont pas laissé subsister grand'chose, de l'ancienne conception de la matière : et il est imminent que de telles découvertes influent capitalement sur la science des mœurs. Venant après les constatations de la psychophysiologie, elles disloqueront complè-

tenient les systèmes moraux fondés sur l'opposition et Findépendance du physique et du moral.

En ce qui concerne Tamour et ses relations avec la morale sociale — ce qui surtout m'occupe en ce livre — je propose d'attribuer à la naissance de Famour un caractère magnétique, parce que ce mot seul peut englober Fattirance physique et Fattirance morale et exprimer la simultanéité de leur apparition. La « cristallisation » de Stendhal ne définit qu'un amour unilatéral : elle exprime ce qui se passe dans le moi d'un être songeant à rechercher un autre être, elle n'explique pas la réciprocité de cette recherche et c'est en quoi elle n'est pas complète. A la « cristallisation » je suis enclin à substituer la « polarisation ». S'il nous est donné aujourd'hui de concevoir l'être humain comme un faisceau d'énergie^s nerveuses capable d'émissions électriques, fluidiques, magnétiques, et susceptible des actions et réactions propres à ces états, il nous sera donné par là même de situer la naissance de Famour à l'instant où ces émissions se combinent avec celles d'une autre créature, et où les unes et les autres se polarisent. Les deux êtres sont alors passifs au

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iegré où deux nuages le sont relativement à 'éclair issu de leur choc, ou une machine élecrique relativement à l'étincelle qu'on en tire, u un fragment de radium quant à la chaleur onstante qu'il émet. Et c'est cette passivité, ette inconscience, que le vulgaire a obscuréaent pressentie en parlant de coup de foudre t en croyant à la fatalité des rencontresd'amour. 1 a vu là plus vrai et plus profond que les moraistes et les savants, lesquels ne se bornent ouvent d'ailleurs qu'à codifier des vérités ressenties par les simples. Notre vie consciente .'est qu'un masque que nous posons sur notre ie inconsciente, laquelle est peut-être la seule véritable », en ce sens qu'elle est entièrement oumise à des vérités qu'aucune erreur de notre aisonnement ne saurait fausser. Par crainte de es vérités, ou par désir de laisser se jouer ces aprices individuels dont Fensemble constitue agréable illusion que nous appelons librerbitre, nous plaçons sur notre vie inconsciente n masque de chloroforme : nous voulons la lire taire, l'insensibiliser le plus possible, 'amour est le réveil de cette anesthésie, et il ous fait apercevoir tout ensemble la vanité de otre vie consciente, la pauvreté de nos plans

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et de nos prévisions, rinsuffisance de notre| logique, et la puissante réalité de cette existence seconde qui se relie aux profondes régions de Tinstinct, dépasse notre être, et le libère des^ étroites limites que notre égoïsme assignait notre personnalité. % Le premier avertissement que reçoivent leSi| êtres qui vont être dominés par Tamour n'est| d'ailleurs point d'ordre sentimental, il n'admet| point le concours de la réflexion : c'est une sorte de peur, l'intuition très nette de l'irruption d'un nouvel élément dans toute la via physique et psychique, d'une déviation im minente de toutes ses directions. Et cette peur, qu'il est impossible de faire comprendre absolument à ceux qui ne l'ont pas encore éprouvée, cette peur vient de ce que l'être sent d'avance que toute résistance à cette transfor-^ mation serait vaine : l'élément est intervenu, ilt veut être obéi, il est d'emblée le maître. Ge.| n'est qu'après avoir ressenti cette peur et cons-| taté l'inutilité de résister que la réflexion et le4' sentiment interviennent pour organiser 1 exis-| tence nouvelle et transformer en loie l'obéis-^ sance passive à l'amour. Il n'est guère d'amour i qui, en naissant, ne dérange les prévisions de

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ti vie sociale et ne brise les cadres que chacun Tétait choisi : à cette discipline il substitue la iienne, il remet tout en question, il abolit tout ibre-arbitre, et c'est pourquoi les êtres qu'inœstit Tamour sont invariablement anxieux l'une aventure redoutable : un débat s'engage iprement en eux entre l'existence qu'il leur va alloir abandonner et celle où ils sont contraints l'entrer. S'il leur était accordé de décider du :hoix selon leiir inclination ou leur logique, le )lus souvent ils refuseraient le risque inconnu. Vlais c'est qu'alors, précisément, ils n'aimeraient pas. La force qui les commande n'est rrésistible que parce qu'elle est élémentale, et outes les facultés du jugement, loin de pouvoir l'exclure, ne peuvent plus que la servir.

C'est seulement après l'acceptation, après la secousse du « coup de foudre » qui déshabille .'être social et le replace devant la primitivité ie rinstinct, que naît une joie légère, enivrante 3t naïve. Saturé d'effluves, Têtre investi par l'amour en éprouve aussitôt la magie, dont le premier effet est une transfiguration de toutes choses. Verlaine a dit que « la vie humble, aux travaux ennuyeux et faciles, est une œuvre de 2hoix qui veut beaucoup d'amour ». Il a voulu

parler de Famour chrétien, du doux charme de la patiente acceptation du devoir. Mais Famour magnétique est réellement la lampe merveil leuse d'Aladin, et sa lueur change tout en or Le paysage trouvé banal semble exquis à celu qui le revoit en aimant. L'acte le plus ordinaire le régal le plus modeste, s'enrichissent d'u sens mystérieusement beau. Tout devient un fete par Feffet de cet éréthisme dont la joi n'est pas plus contrôlable par la raison que 1 peur qui le précéda. C'est alors que Fâme sen tout le poids que la raison faisait peser sur elle et se donne raison de jouir de Foubli de 1 raison. Une zone inconnue et merveilleus s'ouvre, l'obsession de Famour fait disparaîtr toutes les autres obsessions — l'esclavage ma gnétique subsiste seul.

La combinaison magnétique, au delà de 1 recherche du plaisir ou de l'entente affective explique seule le choix que deux créatures fon mutuellement. Elles pourraient trouver d'autre objets d'affection et d'autres organismes révé lant le plaisir : elles n'en cherchent plus e s'isolent ensemble, ne vivant plus que pou obéir à leurs magnétismes combinés. L'amo'* est d'ailleurs toujours disproportionné au

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mérites de Têtre qui en est Fobjet, si attrayant 3oit-il : aucune individualité ne vaut réellement les tourments et les extases de Famour qu'on lui porte. C'est ce que se disent ceux qui^ de sang-froid, regardent des amants : et c'est ce dont conviennent les amants eux-mêmes lorsqu'ils ont cessé d'aimer ou souffert d'une rupture. Il n'en est aucun qui, se rappelant des minutes inouïes, des souffrances et des enthousiasmes extraordinaires, n'ait le sentiment d'avoir vécu en délire et ne se demande si c'était bien lui qui parlait et agissait. Cela prouve qu'en effet l'être était devenu le prétexte momentané d'une violente manifestation fluidique; dépossédé de soi-même, il n'existait plus que pour Fessai d'atteindre Finfîni à travers quelqu'un, et pour subir de ce quelqu'un une tentative pareille. La valeur mutuelle n'était plus en question : et c'est pourquoi ceux qui voient des êtres en proie à Famour assistent avec stupeur et mélancolie à un drame aussi mystérieux que pathétique, à un égarement sacré. II est impossible à leur raison de comprendre pourquoi vraiment ces deux créatures, semblables à toutes autres et souvent inférieures à beaucoup, sont Fune à l'autre indis-

pensables au point de préférer la mort à la séparation. Ils ne comprennent cette frénésie qu'en évoquant leur propre tragédie — et s'ils n'ont pas aimé rien ne la leur fera comprendre.

Des presciences bien souvent constatées nous attirent vers un passant ou nous en éloignent, et nous appelons sympathie ou antipathie les phénomènes déterminés dans notre conscience ou notre subconscience par ces immatériels frôlements. Il s'agit là d'états mixtes, la sympathie et l'antipathie pouvant participer du physique et du moral sans dépendre expressément d'aucun d'eux. Ces états mixtes sont les images très affaiblies de ceux que crée la brusque combinaison magnétique, née de la vitalité organique et manifestée à l'état fluidique, que nous appelons l'amour. Le platonisme seul ne suffirait pas plus àla produire que la seule recherche du plaisir sexuel. L'hypothèse magnétique est la seule qui rejette toute ingérence de « vice » ou de « vertu » dans la formation de Famour, qui explique l'état insolite d'hyperesthésie du couple investi par l'amour, et qui, conciliant les contraires, montre selon l'expérience quotidienne que l'état d'amour

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n'est ni spirituel ni charnel et échappe à toutes les catégories de la morale courante.

Obéissant aux rencontres des forces magnétiques dont ils ne sont que les émetteurs — et en ceci la théorie gœthienne des affinités électives était aussi divinatrice en son temps que celle de Stendhal — les êtres élus par l'amour commencent d'éluder leur rôle social et deviennent les catéchumènes d'une religion spéciale, tentant de pénétrer dans l'infini par l'unisson de leurs effluves. Le degré de puissance des effluves émis peut être égal : il peut aussi être inégal, et c'est de ces inégalités que résultent les fluctuations de la passion, l'emprise d'une créature sur l'autre, et les conséquences tragiques que cette emprise peut faire surgir. Ainsi se crée un ensemble de péripéties dont la compréhension absolue est interdite à quiconque juge selon les prévisions de la morale sociale, et ne peut être pressentie que par ceux qui ont aimé et ont été initiés par là même au code spécial de Tétat d'amour. S'il est intelligible à tous que deux êtres beaux, sains, jeunes, à un degré égal, ressentent l'amour^ une foule de choix demeurent inexplicables aux témoins, et l'on se demande couramment pour-

quoi et comment deux créatures se sont aimées malgré de grandes différences d'âge, de santé ou de beauté semblant leur interdire une volupté physique ou une entente morale suffisantes pour resserrer leur liaison. Les raisons magnétiques sont les vraies, et elles restent secrètes, et parfois ignorées de ceux-là mêmes qu'elles enchaînent : car les êtres qui aiment ne peuvent donner de leur amour des motifs précis, et procèdent, si on les interroge, par des séries d'allégations, par Téloge successif de qualités morales ou physiques, en sentant bien cependant que ce ne sont là que des raisons adjacentes à l'essentielle, qui est indicible. Un homme n'aime point une femme parce qu'elle est belle, aimante, ou intelligente, gracieuse, suggestive d'une forte et exceptionnelle volupté. Ce ne sont là que des explications satisfaisant à la logique ordinaire, et chacun de ces attraits s'offrirait ailleurs, dans le plaisir, le caprice, l'estime. Il aime parce qu'il aime, et au delà de cette logique, et c'est ce mystère qui révèle le magnétisme de l'amour. Qui l'éprouve ne saurait justifier de sa raison profonde, et en reconnaît par là même la présence en lui : c'est le signe même de l'état

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de foi, et en quoi Famour est une religion.

Ces considérations relatives à Thypothèse magnétique, après avoir commenté la naissance de Tamour et son caractère d'irresponsabilité mystérieuse, seront précieuses pour situer le déclin de l'amour, qu'on explique généralement par l'intervention de Thabitude affaiblissant rintensité de la communion sensuelle et détruisant l'attrait de la nouveauté, de la découverte mutuelle des corps et des esprits. Il en va de l'amour comme de l'art, dont le déclin ne provient point chez l'artiste d'un afTaiblissement de son savoir, l'âge lui conférant au contraire plus d'expérience de la technique ; pour ceux qui s'aiment, la connaissance et l'habitude des corps ne créent point un émoussement, mais une acuité plus grande iu plaisir, une entente plus subtile des ressources mutuelles, et c'est môme un des traits qui, à sensualité égale, distinguent Tamour du caprice sexuel. La raison est tout autre. Elle réside dans une diminution magnétique ameaant une diminution d'aptitude métaphysique. L'artiste en qui la puissance de rêve diminue 5e retrouve bon technicien, mais sans profit, li'amant en qui la déperdition magnétique s'est

accomplie se retrouve humain, mais dépossédé du don singulier d'exaltation qui le transfigurait, et loin que Thabitude en ait été la cause, c'est seulement alors qu'il retrouve la sensation de l'habitude, et réintègre, comme quelqu'un qui revient d'un fabuleux voyage, les lois et coutumes de sa tribu, si longtemps oubliées.

Cette sensation de réintégration dans l'existence habituelle est aussi typique que le retour à la vie normale du fumeur d'opium et nécessite^ comme celle-ci, une réadaptation de toutes les facultés au jugement moyen de l'existence. L'instinct de sociabilité réagit à mesure que la révélation magnétique perd de l'intensité, et cette perte peut se produire brusquement ou lentement, continûment ou par intervalles. Elle peut, comme la naissance de l'état d'amour, se manifester également chez les deux êtres, ou inégalement, et c'est de cette inégalité d'émission magnétique que résultent les crises douloureuses accompagnant chez ces êtres la conscience du déclin de l'amour^ sans que l'un ou l'autre aient démérité. Alors s^impose à eux l'obligation de songer à l'avenir, et de choisir soit de se séparer, soit de transposer dans le domaine social leur liaison magnétique, et de

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trouver dans Faffection, le sentiment du devoir, l'amitié loyale, des raisons suffisantes et honorables de survivre ensemble à leur période d'amour, à la disparition de la force magique qui les unissait, en comprenant qu'il est naturel que cette force, c'est-à-dire l'amour absolu, ait une fin. Les plus heureux sont ceux chez qui Taffaiblissement et la cessation se manifestent parallèlement à la déchéance physique et se prolongent jusqu'au seuil de la vieillesse en coïncidant à l'extinction normale des forces sexuelles : ils passent alors, ces rares privilégiés, sans heurt et sans peine, de Tunion magnétique à la réintégration dans le contrat social, et un souvenir indliï leur reste. Mais ceci n'est plus que du domaine de l'affection et ne concerne plus Pamour.

S'il est possible de dater la naissance de l'amour, il est extrêmement difficile de dater les phases de son déclin, et on s'abuserait en pensant dater sa mort, avec certitude, du dernier contact sexuel, c'est-à-dire de la dernière projection magnétique tentée à deux. Il y a ici une gamme de nuances psychiques si étendue, si variée et si richement nuancée que la plus subtile analyse ne saurait descendre aussi

avant dans le tréfonds de la conscience. La force du sauvenir peut se substituer avec une parfaite illusion à l'acte magnétique qu'elle évoque, et en proroger les efTets. Il est aussi impossible de dater la fin de ces effets que de préciser le moment où l'impression causée par un parfum respiré cesse d'être due à ce parfum lui-même, à ses molécules, et n'est plus que la suggestion du souvenir de ce parfum agissant encore sur l'organisme. La mémoire d'un amour persiste très longtemps et continue d'influer sur toute la psychologie, même dans le cas d'amours renaissantes après un long intervalle. Mais pour ne s^en tenir qu'à rhypothèse du déclin de l'amour par l'effet du temps, jamais la floraison des nuances surajoutées par la tendre imagination humaine à la donnée primitive de l'instinct sexuel n^a été plus délicate, plus abondante et plus belle.

C'est un jour extraordinaire que celui où Famant, considérant le corps de l'aimée, admet tout à coup, à la vue d'une ride, d'un fléchissement du sein, d'une légère tare quelconque, l'idée que ce corps se fanera et deviendra laid, qu'il cessera d'être un objet de désir et le véhicule de l'amour. L'idée de la mort elle-

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même efifraie moins : car renivrement de l'amour est l'antidote naturel de la peur de mourir et en recule infiniment la pensée, et l'amant n'imagine guère la mort que comme une belle disparition à deux et un sommeil dont ils ne s'éveilleront pas. Mais cette idée de la survie de l'amour au désir et de l'enlaidissement, de la flétrissure du corps vénéré, a quelque chose d'odieux et d'intolérable. Un des miracles de l'amour est pourtant de créer et d'amplifier, parallèlement à la disgrâce physique, une illusion consolante, un divin aveuglement. Les amants ne se^oient pas vieillir : même lorsque l'accalmie naturelle des années espace, puis abolit leurs étreintes, lorsque ce support de Tamour qu'est le désir mutuel a disparu, et qu'une affection infinie, une tendresse chaste ont tout remplacé, le souvenir de la jeunesse, de la vigueur et de la grâce transfigure les aspects et invente un délicieux mensonge quotidien. Rien ne le peut démentir, pas même la comparaison avec les autres jeunesses survenues et grandies. Ceux que l'amour a unisont la modestie etle bon goût de sourire de leur décrépitude, mais, au fond, ils se trouvent mutuellement toujours beaux.

Avec quelle angoisse la femme aimante; et aimée ne s'est-elle pas demandé ce que sonî amant penserait d'elle lorsqu'elle serait vieille! ' Avec quelle insistante amertume n'a-t-elle pas attendu le jour où elle entrerait dans cette ; vieillesse, où elle le verrait, où elle saurait^ que lui le voit! Et c'était pour elle le jour redoutable d'une première mort, et elle l'imaginait plein d horreur et de ténèbres. Et voici qu'elle a les cheveux blancs et le visage fané : — et chaque jour a été heureux, et le jour effrayant n'est pourtant pas venu! Rien ne l'a marqué, il a passé, mêlé avec les autres au tissu de la vie, on ne l'a pas vu. Il y a eu une heure où la beauté a cessé, où le désir a cessé : mais laquelle? Les étreintes se sont raréfiées, puis il n'y en a plus eu : mais nulle tristesse n'en est résultée, l'amour est devenu tout entier spirituel sans que la chair s'en aperçût. La vie a été semblable à une ascension, on avait désiré le sommet, on l'avait atteint dans un grand élan : mais la vie ne peut pas séjourner sur les sommets, la nuit vient, il faut redes- ; cendre vers le quotidien, l'humble, l'ordinaire,, et on est redescendus, simplement, parce quel c'était l'heure, en se serrant l'un contre l'au-l

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tre. Si la montée à deux a été un enthousiasme, la descente n^a suggéré ni échec ni tristesse : elle n'a été que l'occasion d'une tendresse nouvelle, car, pour passer de Tamour à Taffeclion, Tun et l'autre ont eu des subtilités infinies, comprenant que les mérites les plus difficiles se trouvent dans cette période de l'existence. Ils s'étaient mille fois juré : « Le jour où je ne te plairai plus, tu me le diras! J'en souffrirai moins qu'en sentant que tu me le caches... » Et voici que rien n'a été dit, ni souffert : et, vieux tous deux, fanés, usés, naïfs et touchants, ils se regardent, et se voient jeunes toujours, et se plaisent toujours...

Ceux auquels est réservée la consolation de ce lent et doux passage, de cette transition insensible qui effraie et exaspère tant d'autres, ce sont ceux qui ont considéré dès la maturité, comme un des arts essentiels de la vie, le fait de savoir vieillir. Il n'existe rien de pire au monde que la femme et l'homme qui enragent de vieillir, s'y refusent, et entreprennent contre l'œuvre du temps une lutte insensée. Le vieux

beau et la vieille chérie fardent leurs âmes comme leurs corps et font d'eux-mêmes les images grotesques et tragiques du jeune couple qu'ils ont été. Leur rancune lespousseà prendre pour des insultes personnelles les regards qui constatent simplement sur eux avec vérité les ravages des années: ils haïssent déplus en plus la force et la grâce qu'ils incarnèrent, ils s^épient mutuellement et meurent méchants et désespérés. Mais rien n'est au monde plus charmant que les êtres qui, ayant accepté la loi dès le temps de leurépanouissement, s'adaptent corps et âme au temps qui les transforme, et savent mêler à la trame d'or de leur bel amour les premierscheveux d^argent. Ilsnese désolent point de sentir se tarir et faillir en eux-mêmes la force, la fréquence et l'élan du désir, et de ce qu'il soit plus rare il leur semble seulement plus précieux. Ils ne songent qu'à ennoblir par plus d'affection, de gratitude et de tendresse les enfîèvrements charnels de plus en plu^ espacés; ils comprennent, graves, doux et silencieux, la poésie de ce dernier spasme vers lequel leur amour transformé s'achemina, de ce dernier spasme qui est comme une première esquisse de la mort — les faisantmouriràla vie

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érotique en attendant de mourir à la vie physiologique tout entière. Ils deviennent alors d'autres êtres, revenus des funérailles de leur propre amour, renaissant à la jeunesse d'une seconde chasteté, retrouvant leurs sentiments de l'époque lointaine où ils ignoraient encore les délices de l'étreinte — vieux enfants purs, avec le souvenir des mystérieux effluves jaillis de la chair nue.

Et ce dont ils se souviennent peut-être avec la plus intense émotion, ce sont ces derniers embrassements du crépuscule de leur beauté, alors que le pressentiment de la fin de Famour faisait d'eux des amants et des maîtresses, des époux et des épouses incomparables, oubliant l'égoïsme, voulant que chacun laissât de soi à l'autre un belet parfait adieu, s'étreignantcomme le font dans un vaisseau en perdition certaines créatures, savourant la plus ténue parcelle de ce qui bientôt cesserait pour toujours, et mettant en commun avec autant de volupté franche que de raffinée pudeur toute la science de caresse acquise jadis ensemble. Suprêmes projections des êtres, suprêmes fusées dans la nuit de leur automne d'amour, avant le silence et le froid! Savoir vieillir! Savoir deviner Theure exacte où^

sans s'offenser, tous deux se jugeront déchus du pouvoir déplaire : où, sans souffrir, ils constateront que s'est usé sous la lime froide et implacablement sournoise du temps tel cher détail intime qui jadis incitait : où ils sauront que le ridicule douloureux surviendrait, et qu^il faut, par noblesse élégante et par respect mutuel des âmes, ne plus se contraindre à faire ce qu'ils faisaient spontanément naguère : savoir tout cela, et y obéir en souriant, discrètement, savoir prendre congé de Famour : souffrir sans doute atrocement, dans la révolte secrète de toute la chair aimante, mais faire prévaloir Pâme, et sourire encore, sourire à la dernière période qui s'ouvre avec ses joies blanches et douces... C'est un art, un grand art de sacrifice intelligent trouvant des récompenses qu'ignoreront les acharnés, les torturés grimaçants cherchant à prolonger leur plaisir par la complicité de leurs dégradations, l'affrontement de leurs tares et l'union de leurs fureurs contre tout ce qui naquit après eux. Pour ceux-là, qui n'eurent pas le courage de renoncer avant d'être forcés, le déclindel'amourest déjà une lente et affreuse prévision de Tagonie.

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L'erreur de la dissociation du physique et du moral aura pesé lourdement sur la plupart des auteurs des romans et d'essais traitant de l'amour sentimental avec un grand luxe d'ingéniosité psychologique et une exclusion dédaigneuse de toute physiologie, considérée par eux comme bassement réaliste. Jadis, dans le milieu symboliste où je débutai, on affichait le plus grand mépris pour « la science intruse en la maison » selon le mot de Verlaine : et je fus tancé vertement, et traité de « scientiste », ce qui signifiait une tare, pour avoir écrit que l^étude de la physiologie féminine donnerait l'explication logique et vraiment humaine de bien des « cruelles énigmes » que les romanciers s'évertuaient à vouloir définir par hypothèses sentimentales aussi décentes que nuageuses. 11 est cependant indéniable qu'un phénomène comme celui des règles transforme toute la progression psychique des désirs, des abstentions, des rêves, des pudeurs, des hardiesses, des responsabilités et des initiatives de la femme, que ce sont là des dates dont l'approche ou Téloignement lui inspire de grandes variations d'attrait quant à Famour et à Tétre aimé, modifie sa vie amoureuse et magnétique

3t que les déterminations qu'elle prend en sont grandement changées. 11 n'est point de femme^ humble ou cultivée, qui ne le sache. Par quelle stupidité — je ne trouve pas d'autre mot — un élément si capital dans l'analyse du caractère féminin dans la vie réelle est-il passé sous silence dans la composition d'un roman prétendant approfondir la vie? On use de périphrases vagues et prétentieuses pour expliquer que l'héroïne « éprouve un attrait », redoute de « se donner », ou « succombe » — et c'est tout à fait ridicule. Mais les règles sont impudiques! Elles prouvent la fécondité possible, elles sont la nature et la vie : les poupées insexuées et pourtant vicieuses du roman psychologique sont donc censées n'en point avoir, pas plus qu'une statue ou une peinture académiques ne sont censées avoir des organes. Le romancier qui oserait véridiquement compter, fût-ce avec la plus grande décence d'expression, le trouble de la menstruation au nombre des mobiles psychiques de son héroïne et expliquer par là certains de ses actes, ce romancier serait honni. Nous en sommes là, môme après ce qu'on a appelé en gémissant « les excès du naturalisme » ! Et en effet il a été trivial et même

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scatologique : mais il n a pas osé chercher dans le tréfonds organique féminin, dans la base énergétique de l'amour, — c'est-à-dire là où elles sont vraiment — les raisons psychologiques de la femme. L'idée du moral-beau et du physique-bas pesait même sur ces faux oseurs ! Combien les femmes intelligentes doivent rire sous cape en lisant les romans où Ton prétend définir leurs intimes ressorts!

En reprenant l'adage « Tota mulier in utero », dont tout le roman sentimental n'est qu'un vain démenti, les vieux religieux faisaient preuve d'une logique, d'une franche hardiesse et d'une pénétration louables. Ils donnaient un fond naturel et incontestable à leurs raisonnements sur la féminité. Beaucoup de ceux qui ont stigmatisé la morale jésuitique n'ont jamais pris la peine de lire les jésuites : ils étaient dénués de fanatisme et de rigorisme, conciliateurs débonnaires dvi dogmatisme de la religion avec ce qu'ils observaient dans les usages sociaux et les nécessités de la nature. Ils sentaient Tabsurdité de la règle abstraite, son désaccord avec les instincts et les tempéraments, et ils s'employaient à tout arranger, en psychologues assez fins, étant portés à définir

la morale comme la science des mœurs, bien avant ce point de vue qu'on croit tout moderne et né du scepticisme. Ils étaient en somme bien moins hypocrites, bornés et féroces que certains rationalistes. Il est inexact de considérer les manuels de confesseurs comme des obscénités provocatrices d'aveux injustifiables, selon Fopinion du vulgaire. Investi du pouvoir de sonder le problème sexuel dans les consciences, le jésuite a voulu pouvoir questionner logiquement et déterminer la responsabilité et la gravité avec l'impartialité d'un savant méthodique^ ce dont on ne saurait le blâmer. On sent d'ailleurs sous la froide précision des questions la chasteté d'esprit d'un être indifférent au sujet même, blasé sur le vice humain comme le médecin sur la nudité féminine, ni troublé, ni dégoûté, gardant pour enregistrer et taxer d'amende les pires aberrations de la chair le ton qu'il emploierait pour dissocier une hérésie dogmatique.

Ces jésuites tant maudits par les déclamateurs ont eu l'intuition de la psychophysiologie de Famour infiniment plus que tous les romanciers vertueux, et à ce point de vue leur lecture est profitable. Ils avaient le regard pei -

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çant etTesprit net. Leur but était tendancieux et faussait la valeur de leur enquête : ils étaient chargés de découvrir le péché et de lui appliquer les sanctions d'une pénalité religieuse fondée sur Tincontestabilité divine, métaphysique, de ridée de péché associée à l'idée de volupté. C'est là que ces rabatteurs s'égaraient. Mais la teneur des questions qu'ils posaient aux femmes, en les variant ou choisissant selon le type de pénitente, révèle une remarquable connaissance, dédaigneusement lucide, de la féminité. On comprend qu'ils aient influé sur elle, car elle se sentait devinée d'emblée en ses secrets. Ces hommes qui n'étaient point des gens de lettres ont posé la question comme il fallait la poser, et ont été ainsi à mon sens les indicateurs d'une hardiesse que des écrivains libres penseurs n'ont point osé apporter dans le roman pour ne point effaroucher le public. Les jésuites observaient la vie sociale et les mensonges conventionnels de la béte habillée mieux et plus que bien des romanciers d'aujourd'hui : et si leur habit, leur intérêt et leur croyance leur imposaient de conclure dans un sens donné, ils devaient sourire discrètement, au sortir des confessionnaux, des distinctions

romanesques entre le physique et le moral.

La dissociation de Tamour en amour sexuel et en amour platonique est une des plus grandes inventions d'immoralisme des sociétés, et il n'est rien de plus piteux que cet expédient du sentimentalisme et de la fausse vertu qu'est l'amour platonique, c'est-à-dire un essai d'atteindre à deux à la conscience du Rythme éternel en repoussant comme bas et impur le moyen rythmique et magnétique que la nature elle-même nous en a donné en créant l'attrait et la combinaison des centres nerveux. Et cette hypocrisie consistant à diviser en vice et vertu un acte que le spiritualisme rabaisse et que le sensualismo gaspille est une dénaturation odieuse d'un acte qui, lorsqu'on l'envisage sérieusement, est le plus grave et plus profond de tous les actes. L'égoïsme social ne consent à le considérer comme tel, à le tolérer et à en honorer les conséquences, qu'au cas d^une maternité qui donnera à la société un citoyen ou une mère utiles : mais qu'est-ce que l'enfantement, sinon le fait de projeter dans un nouvel être le même désir d'infini qu'il éprouvera, adulte, à son tour? Et ainsi, que l'amour soit fécond ou stérile, le problème se pose et,

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Stérile ou fécond, l'acte magnétique ne peut être dissocié, excusé ou méprisé au nom d'une morale conventionnelle à laquelle il échappe par sa destination elle-même. La conception du vice et de la vertu n'est-elle point d'ailleurs, outre qu'inique, naïve? Comment croire d'après elle que le simple plaisir du contact de deux épidermes, guère plus agréable en soi que les plaisirs de la table, suffirait à engendrer l'immense série d'héroïsmes, de dévouements, de passions, de crimes ou d'holocaustes qu'on voit se multiplier chez les plus incultes comme chez les plus avertis, si le plus inculte ne pressentait pas cette sorte d'oubli sublime, de projection de sa personnalité — s'il n'y avait pas, en un mot, un acte d'idéalisme absolu inclus dans ce sursaut physique?

Qu'elle le déclare moral ou immoral selon qu'il sert ou non l'utilitarisme, la société qui juge ainsi l'amour est sans droit de contrôle sur lui, parce que son droit de contrôle ne peut être proportionnel qu^à sa faculté de compréhension profonde : et elle ne comprend pas l'amour. C'est ce que devinent instinctivement tous ceux qui aiment — et la naissance, le déclin et la mort de l'amour leur constituent^

en un radieux isolement, une tragédie intérieure dont le secret est aussi inaliénable que la liberté de pensée elle-même.

C'est un des plus sûrs, des plus profonds moyens de sonder l'amour — mais c'est auss une des plus grandes souffrances morales conce vables — que de sentir qu'on n'aime plus et de ne point oser le dire, par pitié, à qui vous aime toujours et se croit toujours aimé de vous. L morale théorique interviendra vite pour dire qu'en pareil cas il est loyal d'avouer, qu'avoi pitié c'est duper, qu'il vaut mieux faire souffri mais être franc afin de laisser Fautre libre après sa douleur, de disposer de sa vie et d s'offrir à un autre amour. Mais il arrive que 1 mensonge par pitié soit le plus urgent, le plu humain des devoirs. L'autre créature ne gué rirait pas de l'aveu, elle ne referait point s vie, elle ne chercherait ni ne trouverait d'autre amour : réveillée de son illusion comme une cataleptique, elle languirait, blessée à mort. Lui mentir est le dernier devoir qu'on puisse lu rendre, la duper c'est la sauver.

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Cette duperie, qu'unfacilejugementdésavoue, peut être l'œuvre d'un dévouement navrant, infiniment ingrat et difficile. Il semble d'abord qu'on n'ait qu'à imiter ce qu'on ressentait, et, si l'on n'en sent plus le pouvoir, à copier l'être qu'on a devant soi : il aime toujours, il est un modèle vivant. Mais la perspicacité de l'amour est incroyable, et il a une seconde vue que le bandeau symbolique posé sur ses yeux humains ne paralyse pas : quelque parfait comédien que l'on se montre, il découvre aisément que la même parole qu'il a dite en sincérité sonne faux lorsqu'elle est dite par quelqu'un qui n'aime plus. Se décider à jouer un tel rôle, espérer y réussir, c'est donc se vouer au plus grand et au plus constant raffinement psychologique. C'est un douloureux servage : mais c'est aussi un moyen incomparable de s'examiner soi-même , d'analyser lucidement et durement le monde. On entreprend une telle tâche avec remords : on peut y espérer que cette pitié, à la longue, étant après tout encore une forme de Tamour et un attachement, se confondra avec l'affection; et ainsi on atteindra, sans s'être trahi, l'heure où l'autre n'éprouvera peut-être plus que cette même pitié ou

tout au moins n'aura plus besoin que d'affection, et alors on pourra encore être très heureux ensemble, tandis que Faveu eût brisé deux personnes morales.

Entrer dans une pareille existence, avec de tels scrupules, c'est attendre en mentant l'heure où la passion de l'être qu'on n'aime plus mourra à son tour. Patience amère! Vigilante duplicité! Pour qui se croit aimé, toutes les circonstancesde la vie, importantes ou minimes, sont des pierres de touche. Cest peu encore que d'assurer toutes les médiocres corvées de Fexistence quotidienne en compagnie de quelqu'un qu'on n'aime plus. Le supplice consiste dans la nécessité de réussir ce tour de force de perfidie apitoyée : que jamais cet être, pour qui l'on se sacrifie sans joie et sans conviction, ne s'en doute. Il serait encore plus frappé que par l'aveu brutal de la mort de l'amour, si on lui révélait que la présence et les égards dont il se réjouit sont dus uniquement à la crainte de lui porter un coup fatal. Cest une chose affreuse que de suivre en soi-même la maladie et la mort de son amour, en se défiant justement du seul confident qu'on puisse désirer plus que de quiconque sur ta

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terre. C'est vivre dans le mépris de soi, dans d'horribles révoltes physiques et mentales, comme l'enseigne la nature, qui veut expulser avant Theure, du corps vivant de la mère, le fœtus qui y est mort. Toutes les forces de la nature conspirent à éliminer cette cellule morte qu'est notre amour mort : une seule chose résiste, notre pitié — et c'est un cilice que nous portons. L'affreux et raffiné supplice que de repasser par toutes les circonstances où Ton a été heureux d'un rien, de ne plus y éprouver qu'ennui, et d'être forcé de feindre devant son compagnon les mêmes joies qu'il y trouve toujours! Comme on Tenvie, et comme on est désespéré 1 Comme on mesure, alors, la terrible tyrannie de l'amour, qui pose sa question de confiance à tout instant, et répète toujours : « Si tu m'aimes... »! Il faut mentir, il faut répondre, avec l'accent qu'on a eu sincèrement jadis et qu'on imite maintenant par un effort de la mémoire : « Je t'aime ». Ce mot devient alors pire que la cendre froide à mâcher, on mesure, par comparaison et souvenir, tout ce qu'il faisait faire avec allégresse — et on connaît le désespoir et la honte.

Cependant bien des êtres vivent ainsi, ou

plutôt survivent à la mort de l'amour, et attendent, en se leurrant de la pitié dont ils leurrent l'autre créature, la venue de Faffection tranquille qui les absoudra à leurs propres yeux. Et parfois Faffection vient enfin sans que le triste secret ait été trahi. Quel douloureux chef-d'œuvre est, dans la mort lente de l'amour, la naissance lente de bien des affections! Quel chef-d'œuvre plus douloureux et plus admirable encore est, chez certains êtres, dans certaines âmes privilégiées, l'acceptation de cette cessation de l'énergie incluse en l'amour, la préparation silencieuse de ces âmes voulant se parer de beauté pour le sacrifice, être nobles et pures au jour du renoncement! Si, dans trop de liaisons nées d'une séduction égoïste et banale, les gens prévoient ce que sera la rupture et en méditent l'éventualité au moment même où ils prodiguent les serments, cette duplicité n'est que l'image basse et grossière des hautaines et graves prévisions d'une âme haute sachant que l'amour ne peut pas être éternel, et qu'une telle assurance est puérile autant qu'impie.

Se préparer à la fin de l'amour, disposer par avance les meilleures forces de la bonté humaine (

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pour que Fafîection, la tendresse et Tamitié suppléent un jour à l'épuisement du fluide^ à la disparition de cette miraculeuse raison d'être ensemble, prévoir et orner le futur retour à la vie ordinaire, c'est une tâche plus raisonnable^ plus belle,, et plus aimante encore que s'obstiner à proclamer l'éternité de l'amour, et à entretenir par de pieux mensonges un feu illusoire sous une cendre que le destin refroidira. L'amour punit toujours ceux qui mentent sur lui-même, il est par lui-même la plus dure critique de toute l'organisation de mensonges dont la société est faite. 11 exige, au moment où il décroît, qu'on le sache et qu'on l'avoue : nié, ce décroissement devient une honteuse et terrible dégénérescence : prévu et avoué, il n'est pas plus douloureux que le crépuscule quotidien, auquel succèdent les ombres. La dernière phase de l'amour, par tarissement du fluide, se déroule dans les ombres : il dépend de notre noblesse et de notre franchise d'âme que ces ombres n'aient point l'aspect de lugubres ténèibres hantées par la douleur, la haine et la rancune. Une grâce est donnée, à ceux qui n'aiment plus, mais qui aimèrent : c'est que la minute où leur amour se meurt leur est inconnaissable. A

son approche, les facultés affectives s'ingénient à constituer une sorte de défense par l'imitation de Famour : peu à peu se crée une sclérose cicatrisante et préservatrice, qui empêche que la plaie due à l'arrachement de l'amour reste béante et saignante. Sous un tissu cicatriciel d'habitudes bonnes et tendres, de déférentes prévenances, de sacrifices délicats, Famour invisiblement s'élimine, et les gestes ou les pensées qu'il suggérait survivent à la disparition de leur motif essentiel, tellement que ni le couple ni ceux qui le regardent vivre ne s'aperçoivent qu'il y ait eu mort ni survie de Famour, gardant l'illusion qu'il est immuable.

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