LE MARIAGE, OU L'AMOUR PERMIS
Il m'est arrivé de visiter un luxueux casino, ''était dans un beau paj^sage un lieu très laisant. Des allées de jardins exquisement leuris y conduisaient : on y trouvait, en des ailes décorées de marbres et de peintures, tous es agréments d un cercle moderne. Tout au ond, dans les dernières salles, on jouait. Or, édifice était aménagé de telle sorte que, pour n sortir, il fallait toujours repasser par ces galeies emplies du tintement léger de l'or, etla tenîtion déjouer, à quoi l'on avait échappé d'abord, ans cesse se représentait. Tout ramenait à la 'able du Risque, en ce labyrinthe ingénieux, I ttel qui ayant gardé son sang-froid allait partir
indemne, gagné par Findéfinissable malaisef épars dans l'atmosphère, était happé à la minuté suprême et cédait, parce que Tastuce de l'arJ chitecte l'avait forcé à traverser de nouveau la^ zone dangereuse. > l
J'eus ce iour-là une intuition allégoriquqj mais très précise du mariage. On appelle amsï une sorte d'impasse disposée au centre dei l'édifice social de façon que tout y aboutisse ai qu'il soit à peu près impossible de n'y poin| aboutir pour mettre sa liberté, son corps, sel biens, au service de la société, laquelle vit dé la fédération des mariages. Il n'y a que 1^ conscience qui ait le droit de s'évader: là société y consent, car c'est là un déchet dont elli ne saurait rien faire.
Tout est disposé, dans Fappareil des lois sociales, concentriquement au mariage, qui es! fondé sur la permission légale et publique di l'acte sexuel, déclaré honorable et exempt di vilenie et de péché en ce cas seulement. Gett^ permission ^est délivrée en échange d'un act« d'obédience aux préjugés de la communauté, e aux fins de reproduire des créatures qui servi ront plus tard ladite communauté.
Le mandat que la société s'est donné pouf
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décréter cette permission, personne n'en sait l'origine, et elle ne doit point être recherchée dans la nature, qui n a rien conçu ni rien manifesté de semblable. Que l'on se soit autorisé à permettre à des êtres de s'aimer, de se choisir et de se posséder, alors que c'est l'acte fondamental et sincère par excellence, voilà qui est l'arbitraire même, et le plus singulier. Que l'on se soit avisé de déclarer que cette permission est honorable pour qui l'accorde et pour qui en bénéficie, ceci ressort au comique, puisqu'une telle permission est un attentat à Tintimité et au libre choix. Que l'on se soit avisé de vendre cette permission au profit de la société, et de s'autoriser laïquement de la théorie religieuse dupéché,postérieuredetantdesièclesàramour, pour décider qu'il y a ou non bassesse dans un acte animalement identique, ici le comique tourne au burlesque. Mais qu'on ait mêlé cette permission à des questions d'argent et de propriété en créant entre elles une solidarité et en associant des faits et des notions qui sont sans rapports naturels, voilà qui confine à l'odieux en cette institution.
Le respect et la juste compréhension de leur propre individualité sont cependant si faibles et
si rares en général chez les créatures humaines, que leur consentement à cette institution lui assurera encore longtemps le plus grand succès, encore qu'elle soit une des fantaisies les plus effrontées que l'organisation sociale ait jamais juxtaposées aux lois de la nature, et que, de plus en plus dépouillée de son faux prestige, ridiculisée et avilie par le correctif et l'excuse piteuse du divorce, elle engendre une foule de maux et ne propose que peu de remèdes, de garanties et de protections à l'individu qui a offert la nuque à son joug. Il est entendu d'ailleurs qu'en matière d'amour un écrivain n'est censé s'adresser qu'aux personnes bien pensantes et habituées aux délicates bienséances du confort et du sentimentalisme, aux âmes, suivant un mot célèbre « ayant cinquante mille francs de rente ». Le reste n'est qu'une vague humanité qui ne lit pas, peine obscurément, s'accouple comme il lui plaît afin d'engendrer des esclaves qui alimenteront le luxe de l'élite, et garde dans les profondeurs des couches sociales les basses traditions de la nature et de Finstinct. 11 est loisible à cette vague humanité, à laquelle j'ai l'inélégance de m'intéresser, d'apercevoir que sur ce
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oint comme sur tous les autres elle est dupée ar le code fait par et pour les privilégiés ossédants et légiférants. Mais la permission igale du mariage, avec son correctif, le ivorce, — dont en vérité il est incroyable que . création n'ait pas été simultanée ! — cette ermission de l'accouplement avoué et honoré pour première et précieuse conséquence, our primordiale utilité, de permettre aux ames soucieuses de leur bon renom de rece- )ir successivement dans leur lit deux, trois, aatre maris et d'accomplir avec eux l'acte îxuel au su de tous, sans perdre ainsi une ircelled'iionorabilité, alors qu'elles y devraient moncer si elles avaient reçu dans le même t les mêmes hommes pour consommer le ^me acte, mais si, faute de l'estampille de la airie, ces hommes n'avaient eu droit qu'à la ialification d'amants.
L'intervention bienveillante du maire, ocoyant la légalisation d'une luxure, exorcimt toute idée de péché, est de celles dont s personnes bien pensantes ne sauraient is plus se passer, au point de vue laïc, que 3 l'absolution du confesseur entre deux mdez-vous galants, voire adultérins, au point
de vue religieux — et il convient d'admirer un arrangement aussi ingénieux pour excuser lïndécence naïve des appétits naturels.
Ou ne saurait nier que l'usage fréquent d'un tel procédé n'ait ses inconvénients comme, par exemple, celui d'exposer d'une saison àl'autre les personnes mal renseignées à ignorer que telle' dame, partageant son lit avec un homme nouveau, en a pris le nom, et à commettre ainsi! des bévues impardonnables qu'un simple chan-' gement d'amants n'eût point causées. Mais l'examen de la société contemporaine démontrai que les avantages du système l'y rendent cher | tous. Si la sagesse retorse du législateur I découvert dans le divorce le moyen décent di reprendre une parole donnée, l'institution ainJj rendue provisoire risque par là même d'êtrl définitive : on ne l'a estropiée que pour lui conserver l'existence. Le contrat du mariagj est, dans l'hypothèse de la virginité de ijH fiancée, léonin, puisque la bienséance lui comi mande d'ignorer l'acte auquel elle consent, l| sens et la valeur de la fidélité qu'elle jure*^ L'amendement du divorce, aveu légal de cettéj absurdité léonine, est une sorte de réparatioij| fur':ive de cet abus de confiance. f
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Il est d'ailleurs excellent que tous les tempéaments que lui apporteutTadultère, les mœurs, élasticité des interprétations individuelles, issent tourner le mariage à la comédie, car ela diminue un peu ses chances de tourner à i tragédie, et à la basse tragédie bourgeoise, uisqu'il est encore régi par une loi non révouée, celle qui donne au mari trompé le droit e tuer. Le terme « tromper » a mille accepons : le terme « tuer » n'en a qu'une. Et ce roit, spectre que la législation laisse errer tout mglant dans notre vie, n'est point de par le )de attribué à la femme. 11 ne lui reconnaît ue le droit d'être tuée et le lui fait contresigner ans les formalités de l'union. Elle se livre cultativement à la mort en paiement d'une lute que personne n'oserait plus comparer au :ime, lequel n'est pas toujours puni de mort, t cela donne une grande idée de l'inattention t de la bénévolence des femmes, autant que e leur désir de compter dans la société.
Après tout, il est demeuré jusqu'à présent lexpliqué que Fépoque du déniaisement et de
licence sexuelle doive nécessairement être loisie pour l'avènement de la jeune fille à la e sociale, ni l'état de nature ni l'état de
société ne rendant forcément solidaires ce: deux propositions, et la puberté intellectuell ne coïncidant pas nécessairement à Fautre.
L'injustice initiale du mariage est d'exigé de la jeune fille une virginité qui la contraint un faux serment, puisqu'elle jure fidélité quaisi à un acte intime dont il est honorable qu'elli ignore tout. Il serait du moins juste que 1 virginité fût également exigée du jeune homml et il est impossible de découvrir, dans la dii pense que lui concèdent sur ce point les usag€ et les lois, un seul motif logique et louable. C ne sont que marchandages et grivoiseries. 0 prend-on que le jeune homme doive « initier l'épousée à un mystère que les filles h dévoilèrent d'abord, et rende à la vierge li leçons reçues de la prostituée? Commeï n'être pas blessé de cette pratique compla samment admise par l'indulgence générale^l qui apporte effrontément devant l'autel et| loi la négation même de toute différence mori entre la luxure banale et l'acte d'amour? | mariage entre vierges a été proposé, et les pl| honnêtes gens en ont accueilli l'examen ave' un sourire, tant le préjugé est fort, et tant i mariage est tombé au plus bas. La révélatio
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mutuelle de Tamour dans Téchange de deux virginités serait tout au moins une très noble rêverie, nullement ridicule, si la réalité ne démontrait que la virginité n a aucune sorte d'importance, n'a droit à aucune considération, n'est qu'un état hybride bon à rejeter avec Tàge ingrat, et ne compte nullement dans l'amour. Une absurdité n'en répare point une autre : modifiât-on le contrat pour exiger la virginité de l'époux, on obtiendrait deux faux serments au lieu d'un. La femme devient femme non lorsqu'elle cesse d'être vierge, mais lorsqu'elle connaît la sensation profonde de l'amour physique ; cette date est indéterminée, certaines feignirent longtemps d'avoir connu cette sensation, et il en est qui, épouses et mères, l'attendent encore à trente ans : autant 3e secrets organiques individuels. L'homme n'est point soumis aux mêmes lois physiologiques : pourtant il ne devient véritablement imant, c'est-à-dire conscient de la plénitude de sensation, qu'assez tard, et le plus souvent, (lorsqu'il lui est accordé d'en mesurer toute la puissance, toute la profondeur et toute la Deauté, il déplore d'avoir gaspillé le geste jénésique dans la hâtive satisfaction de ses
besoins et de ses curiosités. Le mariage entre vierges ne serait que le départ de deux ignorances vers un acte important, avec double chance de créer de navrants malentendus : il faut respecter cette rêverie sans en souhaiter la réalisation. Mais le mariage entre deux êtres également avertis des conditions physiologiques est le seul qui satisfasse à la raison et à la nature, donne aux serments échangés leur valeur efficace, ait des chances d'éliminer l'adultère, et rende le moins possible intrus le mariage dans Famour. Enfin, le mariage est le moyen de mainmise sur la femme et ses biens, véritable survivance des temps primitifs où la femme était serve, bien meuble, bétail reproducteur, objet de plaisir et bête de somme . Et c'est à peu près ce que sont encore les femmes pauvres.
Le mot « amour » n'existe pas dans la double formule acceptée par le mari et l'épouse dans le mariage civil (l'une doit obéissance et fidélité, l'autre protection... sans fidélité) ; on a le droit de dire que le mariage n'a rien à voir avec l'amour, et n'est même pas l'amour permis. On a proposé d'introduire le mot dans la formule : cette audace a paru redoutable, et on a décou-
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vert aussitôt qu'elle était capable de ruiner le mariage tout entier, en tout cas d'en diminuer la clientèle et d'en aliéner les bénéfices, l'amour étant tout à fait inutile dans le mariage, nuisible peut-être, en tout cas superfétatoire et laissé à la discrétion des conjoints. Ayant donné pour base à l'union publique l'acte le plus intime, et Tayant décrété obligatoire au point de lui décerner cette horrible qualification de « devoir conjugal », la société ne s'est préoccupée ni des répugnances ni des aversions pouvant coexister à cet acte hygiénique, et elle n'a pas voulu en connaître, parce que le mariage consistait pour elle, outre ce détail, dans une combinaison pécuniaire, pourvoyeuse du fisc, et que ce détail se réduisait à la contribution d'enfants, c'est-à-dire à une autre source de revenus pour la communauté. Ceci revient à dire que l'amour est écrasé dans le mariage, et que le mariage est construit contre l'amour.
Du point de vue de ce livre, le mariage est la réduction de l'amour à la fonction animale, sous bénéfice de satisfaction au préjugé et aux convenances, et il offre cet affreux miracle de concevoir comme possible et normale la cohabitation physique de deux êtres dont les corp&
ne s^attirent pas. Ce serait presque intolérable s'il ne fallait tenir compte, dans la pratique, d'abord de l'inconscience relative et du défaut de vie intérieure de la plupart, en quoi le contrat social trouve sa plus grande force, et ensuite de la facilité singulière avec laquelle les femmes, que le sentimentalisme pare des plus grandes délicatesses, se résignent à Pacte pur et simple et s'y prêtent sans dégoût, même en souhaitant secrètement l'accomplir avec un autre. Il y a là de bien curieuses hypocrisies de conscience et d'étranges accommodements : si ceux qui comprennent l'amour et le veulent passionné, réaliste, charnel, au delà des pudeurs, éprouvent pourtant que sans attrait il se réduit à une opération assez malpropre, ceux qui admettent Famour sans amour ne sont pas choqués de cette intrusion périodique de la bestialité dans la vie civilisée, vêtue et convenable. Ils s'arrangent paisiblement de ce o^este, même s'il est secrètement une corvée. Rien ne se profane plus aisément que l'amour dans les consciences d'honnête médiocrité.
L'affirmation très résolue de l'individualisme, qui est au fond de ce livre, et dont cette théorie de l'amour est la plus intense exprès-
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sion, ne devra pas donner le change : ceux qui soutiennent que le bien social et le maintien de rÉtat sont fondés sur l'obéissance familiale, conservatrice de la propriété, sur la restriction de toutes les tendances individuelles et leur abdication volontaire devant la continuité de ridée de famille; ceux qui prêchent que tout, et y compris et plus que tout Tamour, doit céder, se sacrifier, s'humilier devant la doctrine des renoncements personnels au profit de la tradition; ceux-là, en un mot, qui réduisent Famour et sfes droits au rôle de moyen et d'aide, et font de cette force magnétique souveraine, comme de l'électricité, un procédé pour allumer la lampe de la famille bourgeoise, ceux-là ont pour axiome que la véritable cellule sociale n'est pas l'individu, mais le couple générateur, et ils reprennent triomphalement Taxiome de Bonald : « En morale, tout ce qui n'est pas aussi ancien que l'homme est une erreur. » Ils s'en servent pour repousser, au nom de Texpérience traditionnelle, toute morale et tout contrat social fondés sur une théorie : mais ils ne s'aperçoivent point qu'il les condamne eux-mêmes. J'estime comme eux que la cellule sociale est non l'individu, mais le couple. Mais ils ne
Fadmeltent qu'au titre «générateur», c'est-àdire utilitaire, et socialement, en effet, mariage et génération concourent aux fins de la tradition familiale et de la propriété transmise sans que Famour ait à intervenir. Ils s'efforcent même de l'exclure de ce contrat d'utilité honorable, comme un fauteur de troubles. Ils rejettent l'amour de la société comme certains cléricaux rejettent de la religion traditionnelle papale le pauvre et doux anarchiste de Nazareth; le prélat romain n'en a plus besoin pour sa diplomatie, il adore Jésus à l'église mais le tient, socialement, pour un gêneur dont le retour sur terre bouleverserait l'édifice catholique. Pareillement les traditionnalistes admettentrimpulsion magnétique de l'amour, dont leur désir de fécondité familiale et d'ordre héréditaire ne saurait se passer : mais sitôt qu'ils se sont servis de cette cause première sans laquelle rien ne serait, ils s'ingénient hypo critement à l'exclure. Si Prométhée a trouvé le feu, ce n'était point tout juste pour l'enfermer dans le réchaud sur lequel cuit la soupe : et si l'amour existe, ce n'est point tout juste pour servir à l'acte qui engendrera des enfants destinés à recevoir et transmettre les biens de
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kurs pères — car il existe aussi pour ceux qui n'ont rien à hériter ni léguer, détail qu'oublient volontiers les théoriciens en question, pour qui l'humanité pourvue d'argent est seule intéressante.
Le mot de Bonald est précisément leur démenti, car ce qui est aussi ancien quel'homme, et préexistant à la propriété et au groupement, c'est l'amour tel que ce livre le définit. Avant d'être une cellule sociale, avant que l'idée de société fût conçue, le couple était la cellule humaine dont l'utilisation raisonnée a été le but des sciences sociales futures : et, Faction magnétique de l'amour ne pouvant s'exercer que par la conjonction sexuelle, il est de toute façon absurde de considérer l'individu isolé comme une cellule, alors qu'il n'existe valablement qu'à l'état de bicotylédon.
Les droits du couple restent entiers, indépendamment du droit que la société s'est arrogé de l'utiliser à ses fins et de ne l'admettre aux avantagesqu'elleoffrequ'en échange de son concours, dont la mesure a varié selon les diverses formes du contrat social. Le premier et imprescriptible droit naturel du couple îst de ne rien aliéner de sa liberté originelle
dans le choix d'amour, et toute l'organisation du mariage s'élève contre cette liberté, parce qu'elle ne veut voir dans l'amour que la perpétuation de la famille et de la propriété, qui sont ses conséquences indirectes : tout pour elle doit céder devant cette perpétuation, même l'inclination du cœur et Fattrait magnétique des sens, et ainsi la morale courante trouvé-telle honorable la sorte de prostitution légalisée qu'est le mariage sans amour, l'accouplement de convenance qui tient pour un des épisodes nécessaires de la vie conjugale la satisfaction des mutuels besoins organiques, accomplie pour l'hygiène mais excusée par l'idée de procréation.
Certes, et malheureusement, immense est le nombre des êtres qui s'accouplent sans s'aimer en tenant l'amour pour un luxe romanesque : mais leur situation ne relève pas de ce livre. Il se borne à constater la profonde immoralité — au sens propre du mot, c'està-dire l'absence de vitalité morale — du mariage, combinaison où l'amour, dissocié du besoin sexuel, est facultatif, et qui se doniie cependant pour la vertueuse excuse de l'acte charnel. C'est la plus nette offense aux
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Iroits primordiaux du couple, la plus grave aéconnaissance du sens de l'amour, et Taffirjiiationla plus ironique de la débilité d'une norale utilitaire qui ne s'applique, comme la >sychologie du roman sentimental, qu'aux êtres nvestis d'un patrimoine. C'est le mélange ntime de l'amour et de Targent. C'est la onfusion volontaire entre l'amour et la proréation — avec la restriction du décri obstiné es naissances irrégulières, lesquelles ne douent pourtant pas moins que les autres des lères et des ouvriers à la société.
Le grand danger que la France vient de courir ura été augmenté par l'état défavorable de la atalité nous empêchant d'opposer à Tennemi ombre pour nombre. Entre toutes les raisons ui causèrent chez nous cet abaissement si îdoutable de la natalité, l'une d'elles du moins est-elle point l'insuffisante protection des Iles-mères et l'odieux discrédit jeté sur elles IT l'opinion, au nom même de Thonorabilité cclusive du mariage? Il fallait pourtant des )ldats, et la survenue d'un million de bâtards, 1 service d'une société ingrate qui n'est pour IX qu'une marâtre, eût été accueillie avec ansport : à qui apportait sa vie pour la proté-
ger, la société n'eût alors point songé à demander Tacte de mariage de ses parents. On s'est d'ailleurs hâté, par nécessité, de bâcler quelques articles de loi tout circonstanciels pour faciliter les régularisations et les unions au bénéfice des compagnes de soldats. Du sang des fils irréguliers naîtra-t-il enfin plus de justice? Honorera-t-on, aidera-t-on réellement et loyalement toute créature ayant, avec ou sans' permission légale, donné des combattants ou des mères de combattants futurs au pays qui les exige? L'apport gratuit de la valeur sociale qu'est l'enfant cessera-t-il enfin d'être honoré ici, méprisé là, pour un chiffon de papier? Lé décri delà fille-mère et du bâtard a un peu perdu^i de sa cruauté ancienne : il ne demeure pas moinai une sorte de chantage social au profit de l'institution du mariage. Pour ceux qui ne possèdent rien, et chez qui l'instinct sexuel, l'attrait, le besoin, ne sont pas contrebalancés par le calcul d'intérêts, le mariage n'a pas l'importance qu'y attachent les possédants, et c'est précisément en cela qu'il y a dans l'âme de la fille-mère une impulsion naturelle, obscure, plus loyale et plus logique. Elle sent confusément que le mariage ne concerne point le désir ni l'amour,
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jcnais avant tout l'argent. C'est le sentiment l^énéral des plébéiens, conforme à leur bon sens simpliste. Le mariage civil, fondé sur l'intérêt i3t non sur Tamour, méconnaît que Faccord de l a chair et de l'âme est le premier de tous les ntérêts, et le gage de toute dignité physique ît morale. L'adultère et le divorce sont les preuves, et les correctifs usuels, de cet illogisme.
Mais quels pauvres remèdes! Chaque jour jui s'écoule démontre plus fortement Tinsuffijance du mariage considéré comme le chef- Tœuvre social du compromis entre la sexualité 3t la moralité. Il est encore très soutenu par [es préjugés qui l'étayent et s y cramponnent :out ensemble, mais une institution soutenue )ar le seul préjugé, si aucune idée vraiment dable ne s'y associe, est condamnée tôt ou tard. Vu reste, la fille, à la fois excommuniée et olérée, est la preuve vivante de l'échec de la ;ociété dans sa tentative de résoudre le pro- )lème sexuel par le mariage et ses divers amenlements. D'autres preuves, redoutables, s'affirneront. Combien de femmes médiocrement ensuelles et ardemment maternelles, vou- Iraient un enfant sans un mari? A celles-là qui,
demain, disposeront de leur métier, de leur gain, deleur vie, de leur cœur,il faudra répondr autrement que par les vetos d'une morale social devenue caduque.
M. de La Palisse ferait preuve, une fois d plus, de son immortel bon sens, en disant qu sans le mariage il n'y aurait point d'adultère et en effet, si la « trahison » existe aussi ent gens non mariés, elle ne i^evêt que dans maria :^e ce caractère d'hypocrisie et de ba opportunisme qui avilit parla fourberie continu la libre disposition ou la reprise de soi. Quand désaccord est par trop grand entre Tantipath physique et morale et le désir de conserver te ou tels avantages pécuniaires inhérents contrat légal, Fadultère apparaît comme amendement apporté par la décision des par culiers à une fâcheuse loi. Et s'il peut, da quelques cas, être douloureusement consol teur, il n'est jamais beau, car toute beauté e interdite à une transaction morale. La résign^ tion placide au partage est une des hont et des déchéances dont le contrat légal s'acco mode, de par son insouci même de la vraie uni physique et morale auprès de l'accord des int rêts. En un mot, si le mariage peut être « d
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aoLir la loi le tolère, mais peu lui importe, et lie ne veut connaître que le mariage de raison, t pour elle tout mariage est de « raison ».
On ose donc appeler mariage de raison le fait l'accepter, sans aimer, la présence constante l'un autre êlre dans tout ce que la présence :onstante fait encourir de servitudes : non seuement l'immixtion de cet être dans toutes les lécisions et actions, mais sa conversation, son ssiduité aux repas, sa cohabitation intime, a présence de nuit, de jour, partout, pour nlaps indéfini — l'impossibilité de jouir de la îculté naturelle, primordiale et incontestable e s'isoler, la nécessité, pour sauvegarder au loins la vie intérieure, de se constituer par le ilence ou les faux-fuyants une sorte de cofïre- Drt où l'on rassemble les restes de son moi, u'on enfouit et qu'on va entr'ouvrir de loin en Din, comme l'avare fait de son trésor. Il est bien ossible qu'une telle contrainte soit récorapenée par le bon placement d'une dot, l'acquit Italie considération publique, le faisceau d'inérèls, et qu'elle assure l'honorabilité sociale. )u point de vue individuel je ne verrai pas moins 'exemple de la plus triste déraison, et l'échange 'ontre de faux biens de toutes les plus pré-
cieuses possibilités qu'offrent à toute conscience la nature et la vie, clans cette facilité inconsciente qu'ont tant de créatures à mettre légah ment en commun les impuretés de leurs cor^ et les petitesses de leurs esprits.
Le mariage est encore bien moins compromi par ceux qui le critiquent dans son institutio] sociale elle-même que par ceux qui lui obéissen sans oser l'analyser. Pour l'immense majorité le jmariage est la satisfaction légalisée et gra tuite, à domicile, d'une série d'habitude sexuelles auxquelles l'épouse estd'abord initié puis graduellement pliée, machine à servi durant le jour, machine à aimer durant la nuit l'apparente honorabilité garantie à de tel couples par la légalisation recouvre ainsi un sorte de débauche à la fois furtive et avouée qu la bourgeoisie déguise, avec un demi-souriré sous l'horrible désignation de « secrets d'al côve ». Cette débauche, qui est la plus basse d toutes, et se fortifie par l'hypocrite impunité e la muette complicité de ses partenaires^ a trouv dans le mariage une tutélaire protection sou l'égide légale, elle y trouve le droit de flétri les irréguliers de l'amour.
Quant au mariage d'amour, ceux qui l'ont fai
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— et sont la grande minorité — savent tous qu'il ne diffère que par un règlement d'intérêts de Tunion libre ou du mariage religieux : c'està-dire qu'ils n'ont guère eu la sensation d'une intervention légale dans la seule question qui leur importât, leur libre don réciproque, attesté durable, par leur double élan de cœur et de sens, devant l'infini que leurs chairs conjuguées allaient tenter de pressentir ensemble. Que cet appel à l'infini soit dû uniquement à l'amour, ou qu'il s'adresse, chez des croyants, à une divinité précise, à une foi confessionnelle, lui seul compte, lui seul consacre et unit, et s'élève audessus du mariage légal de toute la hauteur par quoi un acte de conscience l'emporte sur une question de boutique, et une parole d'honneur sur une paperasse. La législation civile ne l'a que trop compris : mais elle a créé le contrat de mariage, et non le mariage, qui est affaire d'amour ou de religion, c'est-à-dire s'identifie moralement à l'union libre.