UNION LIBRE, OU L'AMOUR CONSENTI
On appelle union libre un mariage non 3(:onnu par FÉglise et la Légalité, et par con- 3quent indissoluble par elles.
Il s'ensuit de cette définition que lunion bre ne saurait qu'encourir le juste mépris des Brsonnes respectueuses de l'Église et de la égalité, puisqu'elle est un acte antisocial et ifarmation publique d'une entente psychique : sexuelle fondée exclusivement sur 1 amour, ,msidéré comme ie seul principe nécessaire
suffisant de la conjonction de deux créatures.
Les permissions de la religion et les préroitives de la loi sont refusées à Fanion libre, nsi que la considération des personnes bien
pensantes décrétant qu'il est honteux de s posséder sans être munis d'une permissio écrite et timbrée. Cette honte est si grande e si durable, que si une femme librement unie observe la fidélité, se dévoue, vit avec une par| faite dignité et, éventuellement, est une mèr# excellente pour ses bâtards, elle est cependant exclue des cercles sociaux où d'autres femmes jadis munies de la permission écrite et timbrée sont connues pour être effrontément adultères, et pourtant accueillies avec considération, bien qu'elles aient fait de leur acte de mariage un permis de chasse à l'homme.
Le seul fait d'entrer en union libre est donc une attestation de courage, et d'indifférence au préjugé et aux affronts qui vengent son inobservance. Il est tout à fait inutile d'aimer pour se marier : mais il est tout à fait nécessaire d'aimer pour accepter l'union libre qui ne serait, sans l'amour, qu'un quasi-suicide social et un abandon insensé de toutes sortes d'intérêts, sans justification plausible. C'est bien parce que l'amour mutuel est le seul mobile évident de l'union libre que les couples qui vivent en elle sont poursuivis par la haine et le sarcasme des personnes mariées, auxquelles m
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isacrement ni contrat n'ont pu garantir Famour. La possession de la liberté et de l'amour étant 3e qu'on envie le plus sur la terre, mais ne 3'acquérant que par un renoncement préa- ^lable à toutes les satisfactions de legoïsme, :eux qui, même misérables et dénués de tout, ,i'ont convoité que ces biens en dédaignant tous [es autres, sont regardés avec jalousie et létestatîon, comme des reproches vivants et le gênants exemples.
L'union libre n'est pourtant point autre chose [u'une union moins libre que Tautre. C'est une variante laïque du mariage mystique. Elle est în effet fondée sur la parole donnée et sur la •econnaissance mutuelle de l'amour. Même les nariages religieux peuvent être annulés par 'Eglise : quant au mariage civil, dont la cornélie est de plus en plus facétieuse, il admet pluieurs moyens de se déjuger et debiffer les noms nscrits sur le registre de mairie pour y en nscrire d'autres, à volonté des parties contracantes. Mais si l'on sort du mariage, on ne sort >as de Tunion libre — pas plus que de sa ►arole d'honneur. C'est donc un sacrement eligieux et laïque réuni dans la volonté muuelle de deux êtres, et il suppose que ces deux
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êtres se placent d'emblée dans une région morale très élevée.
Moins prudente que le mariage social, qu prévoit le (c lâchage » sous le nom décent d divorce^ Funion libre est une association d corps et d'âmes où les associés ne prennent pa de précautions Tun contre l'autre non plu qu'ils n'en prennent contre l'opinion. La lo d'ailleurs les leur refuse^ pour les punir d'avoi dédaigné son contrôle. Ils sont liés d'honneu par leur propre discrétion, s'étant reconn mutuellement le plus haut pouvoir individuel qui est la disposition de soi. L'union libr entraîne donc des responsabilités infinimen plus sérieuses et plus graves que celles dontl divorce libère par quelques procédés courants C'est un mariage très sévère, ne permettan pas le badinage : une mauvaise union libr ressemble simplement à un mauvais mariage et c'est pourquoi les êtres qui comprennen réellement le sens, la portée et les charges d ce genre d'unions l'emportent en dignité sentiments et d'attitudes sur la presque totalit des gens mariés qui sourient de leur « situatio fausse » et leur cherchent des tares, sa~ comprendre que Funion libre est préciséme
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kl c( situation vraie )^ puisqu'elle conforme le plus possible à l'amour, et non au sale argent, la cohabitation de deux créatures.
Mais ridée que deux personnes se passent absolument, pour être heureuses, de Tapprobation préalable du public, est tellement révoltante pour la majorité, que celle-ci appelle « situation fausse cette inconscience du servage social. Elle est si habituée à subir et imposer la tyrannie de Topinion, à pratiquer la délation et à ne trahir ses mouvements naturels qu'avec une horrible peur d'être surprise, qu'elle considère de très bonne foi les libérés comme des gens à plaindre : et la sorte d'excuse qu^elle mêle à son dédain à l'égard de créatures vivant en union libre, c'est qu'elles « n'ont pu régulariser » pour des raisons dont certainement elles doivent souffrir. Cette « régularisation » est ce qu'on peut imaginer de plus comique, et le trait le plus certain de l'absurdité où la pratique des morales conventionnelles a pu conduire les sociétés, en déclarant que les convenances et les intérêts peuvent être plus « réguliers » que l'amour! Le spectacle de deux êtres pouvant se marier, n'y tenant pas et le disant avec calme, est tout à
fait incompréhensible à la foule; ce désintéressement lui semble l'insolence même et provoque en elle une réaction de fureur impuissante. On pardonne à qui désire tout, mais jamais à qui ne veut rien être, sinon soi-même. Si l'opinion dénigre une maîtresse qui voudrait se faire épouser, elle lui accorde pourtant quelque secrète sympathie, parce que cette femme tend en somme à l'idéal commun, à la réhabilitation et à l'honneur vulgairement admis, et témoigne à leur égard d'une foi naïve. Mais une femme qui pourrait se faire épouser et déclare n'y pas tenir semble une cynique, une sotte aussi follement oublieuse de ses intérêts que de la morale, et une fauteuse de scandale prémédité. Elle oppose implicitement l'Amour à tout le système social, et c'est cela qu'on ne lui pardonnera pas, tant il est vrai qu'aucune société ne pourrait subsister si elle ne considérait l'Amour pour TAmour comme une immoralité aussi grande que l'Art pour l'Art.
On ne saurait se délier de l'union libre, qui est le fait d'avoir élevé la parole donnée à la dignité d'un sacrement, qu'en commettant un parjure, ou en prenant le détour de la légalité,
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c'est-à-dire en faisant précisément la démarche d'honorable hypocrisie souhaitée par la société, et en transformantl'union libre en mariage suivi de divorce, en allant pour ainsi dire en appel du tribunal de sa propre conscience au tribunal social. Pour ceux que lamour a décidés à l'union libre, une telle démarche semble une diminution de conscience, et ils n y songeraient même pas tant que leur amour est vivant. Mais si TafiFaiblissement de leur amour les conduit à l'envisager, aussitôt leur est offert un moyen décent de rupture par le divorce et ses arrangements. La société laïque a ainsi inventé un système d' « indulgences » tarifées pour ceux qui regrettent la parole donnée et cherchent à la désavouer sans vilenie. Il s'ensuit que le mariage n'est qu'un amendement d'ordre pratique à l'union libre, qui est le véritable mariage consacré par le sacrement de l'honneur engagé.
Mais ces questions sont étrangères à lamour. Et après ce que je viens de dire, on observera que l'union libre est la condition la plus logique et la plus profonde de l'amour, la plus pure d'intérêts, ou plutôt, puisque toute vie commune comporte des intérêts sociaux, celle qui laisse le premier rang à la transfiguration des
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échanges sexuels en recherche magnétique de rinfini par la chair. Et si les magnétismes s'affaiblissent, s'ils ne coïncident plus, si Tamour décroît en force et en lumière, si TafFection mutuelle apparaît comme un lien insuffisant à ceux qui s'unirent librement — que librement ils se séparent, sans daigner recoupir à l'expédient du « lâchage légal », qu'ils s'isolent dans leur tristesse hautaine sans plus convier le public à leur séparation qu'ils ne le convièrent à leur alliance, que le silence soit en eux et autour d'eux! Que la loi ne se mêle pas de leur douleur! Cette douleur est belle. Elle n'a point été causée par l'intérêt. Elle n'a point admis que des hontes secrètes salissent les souvenirs qu'elle méditera. Elle n'a point admis la tranquille infamie du partage, tolérée, excusée et subie dans tant de mariages comme la seule façon de rectifier l'inhumanité des lois et de faire leur part égale à l'inclination ét à l'intérêt. Dans l'union libre, l'intérêt essentiel et unique c'est l'inclination — et c'est là le fondement le plus robuste de sa supériorité morale.
L'union libre est un mariage qui a vaincu la question d'argent. Le jour où les accords
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d'intérêts seront précisés par des contrats absolument indépendants des accords sexuels, où le mariage sera une affaire et Tunion un acte de foi, parallèles mais distincts, où toute association sexuelle des êtres sera réglée par leur seule liberté, honorée et protégée par des arrangements sociaux, ce jour-là cessera un des plus violents antagonismes qui rendent irréconciliables la société et l'individualisme farouche de Famour.