HARMONIES MAGIQUES
La description suivante, faite par M. Chocarne, qui suivait attentivement mes séances hebdomadaires, vient, en les augmentant, corroborer mes récits :
u Les physiologistes magnétiques qui ont observé et décrit, autant que le permet l'état de la science, le jeu du fluide mesmériqne sur les organes du corps humain; les psychologistes qui ont étudié, analysé et classé les différents phénomènes de la trace magnétique, ont énuméré presque toutes les forces ou puissances actives de Tâme dégagée de ses liens corporels ; tandis que, excepté la communication de la pensée, faculté passive
qui devient souvent active par la volonté du sujet, ils n'en ont point cité d'autres. Cet oubli, cette négligence a une conséquence très grave, et qui ne tend à rien moins qu*à dépouiller la science nouvelle de ses plus belles prérogatives et de ses phénomènes les plus merveilleux. Nous voulons parler de ceux qui résultent du pouvoir, de la domination irrésistible de la volonté, de l'âme du mesmériseursur la volonté, sur Tâmedu sujet.
« La nature, la variété, les développements de ces faits psychiques seraient infinis dans leur production si rimagination dans ses combinaisons n'avait pas, elle aussi, ses bornes ; car leur sphère est sans limites.
(( C'est devant la production et la réalité de ces faits que M. du Potet a planté son drapeau magique ; c'est sur ces régions élevées des phénomènes psychiques que, guidé par l'expérience bien plus que par la tradition, il a posé les jalons qui lui serviront à relier la science nouvelle à la science occulte de la mystérieuse antiquité, en un mot le mesmérisme à la magie ; et qui, enfin, le guidant à travers les ruines des temps barbares, lui feront retrouver et reconstruire de toutes pièces ces trésors de savoir cachés, même dans les temps anciens, aux yeux profanes de la foule ignorante. Dans ses mains qu'il tient ouvertes pour tous, la magie, arrachée du milieu des décombres de la science des siècles, dégagée des préjugés qui la flétrissaient aux yeux du sage, dépouillée de tout l'appareil mystérieux qui la déguisait, la magie, disons-nous, reconstituée avec ses éléments et sa puissance puisés tout entiers dans le mode d'organisation physique et morale de l'homme, apparaîtra de nouveau, mais sans voiles, et seulement pour éclairer les humains sur la prodigieuse
étendue de leurs facultés intellectuelles et morales, et, en élevant davantage leurs pensées, au lieu des craintes puériles, ridicules ou passionnées du vulgaire, leur faire bénir la main prodigue qui a répandu tant et de si précieux dons sur leur être.
Dans Texpérience que nous allons décrire et qui établit péremptoirement, d'un côté la puissance active et de l'autre la passivité, poussées toutes deux jusqu'aux dernières limites, il est bien entendu que nous ne parlons pas de cette puissance d'un ordre intérieur qui agit sur la partie matérielle ou organique du corps, et qui produit l'attraction, la répulsion, Tinsensibilité, la catalepsie, la paralysie des organes des sens, et d'autres phénomènes purement physiques. Nous entendons seulement ne nous occuper que des rapports animiques qui existent entre l'expérimentateur et son sujet, c'està-dire ceux qui résultent d'une volonté forte dirigeant l'action de l'agent magnétique sur une autre volonté qu'elle domine et dirige, en lui communiquant les pensées et les sentiments qu'elle veut lui imposer ; bien plus, qu'elle lui rend personnel.
Première expérience.
~ «Dans une séance récente, M. du Potet proposa de montrer le pouvoir qu'il possède d'éveiller, ou plutôt de faire naître, dans le cœur de l'un de ses auditeurs, l'antipathie et la fureur contre une autre personne de la société. Après avoir désigné les deux individus, distants l'un de l'autre d'environ deux mètres, le professeur s'assit au milieu du salon en dirigeant un regard soutenu sur celui qui devait être le principal
sujet de cette expérience, jeune homme d'une vingtaine d'années, d'une constitution assez délicate. Ce regard du maître, regard magnétique, attira et fixa celui du sujet, qu'on vit peu à peu s'animer, s'agrandir et briller d'un éclat très vif. Après quelques minutes, et lorsqu'il eut jugé que ce jeune homme était suffisamment dominé, M. du Potet porta ses yeux, avec une intention préméditée, sur l'autre personne. A ce moment, on vit le sujet de l'épreuve diriger alternativement et vivement son regard sur le professeur et sur l'autre personne, et, à mesure qu'il changeait d'objet, sa physionomie s'animait davantage; son œil devenait menaçant, ses narines se gonflaient; ses lèvres, pincées fortement, exprimaient le mépris et la colère ; sa face et ses yeux étaient comme injectés par un épanchement bilieux ; tout, en un mot, annonçait l'explosion soudaine d'un accès de fureur.
« A ce moment, le professeur engagea la seconde personne à feindre de lever une canne contre lui. Alors le sujet, arrivé au paroxysme de la colère, se lève'avec fureur pour attaquer son adversaire, c'est-à-dire celui qui avait seulement menacé M. du Potet ; et quoique deux hommes placés à ses côtés fissent tous leurs efforts pour le retenir chacun par un bras, il s'élança cependant avec le plus violent emportement, la passion la plus furieuse... On eût dit une bête fauve, un animal féroce qui fond sur sa proie. La colère, la fureur, l'ardeur au combat, le mépris du danger ne peuvent pas avoir un type plus vrai, plus saisissant.
(( Ce ne fut pas sans quelques efforts que le maître parvint à détruire le charme qui dominait ce jeune frénétique, et à le rendre à son état normal.
« Cette expérience réussit admirablement jusque dans ses moindres détails. Quel est le pouvoir mystérieux qui a produit ce sentiment complexe d'attachement passionné pour l'expérimentateur, et de colère furieuse contre celui qui avait seulement feint de lui être hostile ? Est-ce par les procédés physiques du mesmérisme ? Non, puisqu'on n'a fait aucune passe. Est-ce par la magnétisation du regard ? Non, puisque le maître, en regardant la seconde, n'agissait plus sur le sujet, et que néanmoins ce fut pendant ce temps que l'action s'est le plus développée. Est-ce, enfin, par la communication de la pensée ou du sentiment ? Pas davantage ; car Texpérimentateur n'était point à ce moment sohs la domination de pensées ou de sentiments de la nature de ceux qu'il a développés ; au contraire, il était parfaitement calme.
« C'est donc, il faut en convenir, par le pouvoir immatériel de la volonté de l'âme que tous ces ressorts sont mis en jeu ; c'est par ce pouvoir exorbitant que l'homme possède d'entrer violemment, par l'énergie de son vouloir, dans l'âme d'un autre homme, de s'y installer, de toucher toutes les fibres de la sensibilité intellectuelle et morale ; de leur imprimer à son gré, et suivant sa fantaisie^ toutes les passions humaines les plus opposées, les plus bienveillantes comme les plus féroces.
« Et ce n'est pas seulement son âme qu'il a le pouvoir de loger dans le corps d'un sujet, après avoir expulsé celle qui l'animait ; il y introduit encore celle de tout autre individu, vivant ou mort, et transforme ainsi son patient en tel personnage qu'il lui plaît : César, Napoléon, Talma ; même en une jeune fille avec toute sa pudeur.
« Au moment de produire ces phénomènes psychiques, en face de ses sujets, M. du Potet semble dire, comme le statuaire du bon La Fontaine devant son bloc de marbre :
Qa*en fera, dit-il, mon ciseau ?
Sera-t-il dieu, table ou cuvette ?
Il sera dieu ; môme je veux Qu'il ait en sa main un tonnerre.
Tremblez, humains, faites des vœux, Voilà le maître de la terre !
« Quelle puissance prodigieuse accordée par Dieu à sa créature sur son semblable ! Puissance inouïe, dont Dieu lui-même ne semble pas s'être réservé l'usage ! L'esprit s'abîme dans la contemplation de pareils phénomènes, où les plus simples, les mieux établis des états, des facultés, des opérations, des connaissances de Tâme sont renversés, anéantis ; par quoi ?... Par la simple volonté d'un homme ; par cette volonté qui dirige un agent mystérieux que chacun possède, et qui, soumis à celte même volonté, va bouleverser profondément l'organisation physique, intellectuelle et morale d'un autre homme !
Deuxième expérience.
(( Dans la seconde expérience, la scène a un tout autre caractère ; ici tout se passe gaiement : aucune passion n'est mise en jeu. L'action mesméri-magique ne s'adresse qu'aux organes du mouvement ; l'âme et les sens ne laissent voir aucun signe de perception ; la vie semble toute concentrée dans les organes de l'appareil moteur. Cependant il n'en est rien ; l'àme, comme dans l'expé-
rience que nous venons de décrire, est toute entière sous la domination du mesmériseur. Seulement, elle n'est sollicitée que pour de simples actes de locomotion et de mouvement, toutes ses autres facultés sont laissées à Tétat de repos.
« Un jeune homme, fort sensible à l'action magnétique, est placé par l'opérateur debout devant lui ; après l'avoir dominé du regard pendant quelques instants, le sujet, les yeux ouverts, exécute tous les mouvements que fait le professeur : frappant du pied, levant un bras, puis un autre, vivement et correctement, à l'instant même ou celui-ci les exécute. Prenant la pose d'un boxeur, roulant ses avant-bras l'un sur l'autre, les arrêtant, puis recommençant de nouveau, le jeune homme répète instantanément et rigoureusement les mêmes gestes. Quand nous disons instantanément, nous ne nous exprimons pas d'une manière assez précise ni assez saisissable ; car c'était l'instantanéité du courant électrique. Tellement que, lorsque le maître et le sujet gesticulaient, on aurait pu penser que le moteur était aussi bien le jeune homme que M. du Potet, ou même qu'ils obéissaient tous deux à un agent supérieur.
« A un certain moment, Texpérimentateur étend les bras horizontalement, puis trace avec ses pas une marche circulaire ; son sujet l'imite aussitôt. Un autre jeune homme, dominé par l'irradiation de l'agent mesmérique, suivait, en sautant sur son siège, le mouvement rythmique de cette espèce de danse magique ; puis, se levant, prit sa place entre les deux mimes danseurs ; et là, exécuta, toujours en tournant, et d'une manière rigoureusement exacte, tous les mouvements du corps, de la tête, des bras, des jambes de ses partners. Les
gestes de ces trois messieurs étaient toujours i(lentiqi:(es, instantanés : c'était un triangle équilatéral vivant, dont les trois angles exécutaient des gestes semblables. Cette identité et cette instantanéité parfaites étaient vraiment merveilleuses ! On pourrait les comparer, la première, au kaléidoscope, qui, par Teffet de deux miroirs, reproduit plusieurs fois une image simple ; la seconde, à celle du télégraphe électrique.
« Ces phénomènes si surprenants, on en doit la production aux infatigables recherches de M. du Potet. C'est lui qui, après avoir le plus contribué, par ses persévérants travaux, à la propagation de la croyance aix faits et à la doctrine magnétiques, dont il a répandu avec profusion les connaissances rudimentaires ; c'est lui, disons-nous, qui le premier en a franchi les bornes ; et, par Félan de sa pensée, s'élevant dans une sphère où sa puissance toute morale n'agit que sur Fesprit sans le secours des procédés élémentaires, il a donné à la science cette extension qui n'a plus de limites. C'est poussé par le génie des découvertes, aidé par cet instrument si parfait qu'il possède et qui est le signe de son immense puissance, qu'il est parvenu à réaliser des faits que l'imagination, dans ses rêves, n'aurait pas même entrevus.
<( Maintenant, plaçons-nous devant ces faits curieux et si remarquables, et convenons, nous hommes réfléchis, observateurs et initiés quelque peu aux études philosophiques de tous les âges ; convenons qu ici nous sommes forcés de considérer l'âme sous un tout autre aspect que celui sous lequel elle avait été envisagée par la science psychologique.
(( N'est-ce pas un sujet de bien légitime étude, que
celui qui doit nécessairement conduire à une plus ample et plus complète connaissance de l'homme ; à l'examen philosophique de ces états si surprenants où, sans être plongé dans un sommeil naturel ou artificiel, Thomme apparaît à nos yeux jouissant de toutes ses facultés, dans Tordre des faits sensuels et des faits de l'esprit, et où- il est cependant entièrement transformé ; où l'on retrouve ce prodigieux renversement des lois naturelles ; où ce sens intime nommé conscience n'est plus là pour constater les états, les facultés, les opérations, les connaissances de l'âme ?
« Or la conscience, qui est la vue de tout ce qui se passe en nous, quiestl'âme prenant connaissance d^ellemême, n'existant plus, c'est-à-dire ne se manifestant plus par sa propre activité, étant inerte et, pour ainsi dire, anéantie, que devient l'âme alors? Quelle est son essence? Quels sont ses liens et ses rapports avec les organes sensuels et corporels ?
« Dans son état naturel (nous n'osons pas dire normal, car cette qualification n'appartient peut-être qu'à Tâme pure dégagée de son enveloppe matérielle), l'âme connaît toutes les phases de la sensibilité, toutes les formes de l'intelligence, tous les modes de la volonté. Le témoignage qu'en porte la conscience est irrécusable, et c'est le fond même de notre existence intérieure qui se compose dépensées, de sentiments et de volontés. Mais, dans les états que nous avons décrits, tous ces principes, dus à l'induction, sont ébranlés, et les faits nouveaux deviennent au moins les éléments nécessaires d'une nouvelle analyse et d'une nouvelle synthèse.
« Quel beau sujet d'étude pour nos philosophes !... Que font-ils cependant ? Rien, si ce n'est de récrire et
de ressasser ce qui a été écrit et ressassé dans tous les siècles ; de le retourner, de le pressurer pour tâcher d'en exprimer, non une idée, mais une forme nouvelle ; travail éternel qui, à force de tortures, n'aboutit qu'à exhumer des doctrines méprisées et oubliées déjà plusieurs fois ; véritable supplice de Sisyphe auquel se condajnnent les savants, qui, malgré leurs efforts pour faire marcher la science de Thomme, ne l'ont pas fait avancer d'un pas depuis Socrate, Aristote et Platon.
(( Venez donc, philosophes, approchez ? Nous vous tendrons une main amie pour vous introduire dans le sanctuaire de la science nouvelle ; heureux de vous montrer, de vous expliquer au moins la puissance et les fonctions de cette force naturelle que toute organisation humaine recèle et que vous possédez à votre insu ; de vous apprendre à la faire fonctionner, à la diriger de manière à produire des effets à la réalité desquels vous n'ajoutez pas foi, mais auxquels vous croirez comme nous y avons cru nous-mêmes, après avoir douté comme vous ; de vous y faire porter les investigations de votre intelligence exercée et de votre riche savoir. Quels progrès alors pour la science ! Quelle source de bien pour l'humanité ! Et quand Socrate, le plus sage et le plus instruit des hommes, avait pris pour maxime : La seule chose que je sais, c'est que je ne sais rien (ce qu'il pouvait bien s'appliquer, lui qui n'avait point pris ses grades à l'Université), il avait également choisi pour devise ces deux mots gravés sur le temple de Delphes : rXûBI SEAYTON {connais-toi toi-même).
(( Remettons-nous donc à Tétude avec le secours de la science nouvelle, et commençons par celle de l'homme, ce merveilleux assemblage de toutes les puis-
sances de la nature, cet univers en petit, ce résumé de tous les prodiges de la création ; le plus beau spectacle que Dieu ait donné à Thomme.
« No'js vous appelons encore, comme nous vous avons toujours appelés. Mais comment avez-vous répondu, le plus souvent, à nos sollicitations fraternelles, faites au nom du progrès et de la charité?... Hélas ! par le dédain et le sarcasme, quelquefois par la colère et la persécution. Eh quoi! Messieurs, vous refusez même d'examiner ce qu'on signale à vos recherches avec tant de bonne foi ! vous dédaignez de chercher dans des expériences, faciles pour vous, la conviction qui nous anime ! Cela vous dérangerait, troublerait votre quiète existence, ferait faire un pli aux roses sybarites de vos trônes scientifiques ! Et, quoique philosophes, vous aimez mieux vous fâcher, nous menacer ! Oh ! alors, nous vous dirons avec Tépigrammatiste ancien :
« Les passions sont toujours suspectes ; tu prends tes « foudres, ô Jupiter, tu as donc tort. »