MAGIQUE IVRESSE
Donnant suite à mes expérimentations, je vais essayer de transcrire quelques nouveaux résultats qui rentrent dans le cadre que je me suis tracé.
Commençons.
Premier exemple.
Je prends un homme plein de santé, dans la force de Tâgc, et, lui mettant à la main une canne qui ne m'ap-
partiqnt poiat, je dis à cet homme éveillé : c Tu seras ivre pendant un instant, et tu vas nous offrir Timage et le dérèglement naissant de Tivresse* € Le sujet sourit, me regarde, doute, non de la sincérité de mes paroles, mais de Tefficacité de mon pouvoir. A peine cependant une minute s'est-elle écoulée, qu'il tressaille, son visage s'altère, ses yeux se voilent, il commence à chanceler; essayant de marcher, il trébuche, car ses jambes ne peuvent plus le porter ; sa figure avinée prend un caractère sarcastique, et des discours sans suite, tantôt légers et badins, tantôt graves, prouvent aux plus incrédules que le moral, subissant laction du charme qui opère, obéit à la force qui voulut soumettre la chair à Tesprit. Bientôt Tivresse augmente, la fureur se montre, et, brandissant sa canne, Têtre tout à l'heure inoffensif s'apprête comme s'il voulait combattre; la métamorphose est complète, nul n'oserait soutenir qu'il y ait simulation, car nul au monde ne serait assez habile pour tromper les yeux à ce point, pour imiter, même en s'éloignant beaucoup, ce saisissant tableau.
L'enchantement cessant, l'ivresse disparait, et la saine raison revient dans ce cerveau que... le vin a troublé.
Deuxième exemple.
Un seul exemple serait suffisant pour établir ce nouveau pouvoir; offrons-en d'autres :
Que ce jeune homme blond, et qui paraît joyeux de la scène qu'il vient de voir, entre aussi dans Tivresse ; qu'il soit pour nous une autre image de cette dégradation de Tâme, de cette souillure que les anciens offraient
à la jeunesse pour la guérir à jamais du penchant à rivresse et à la débauche. Qu'importent les doutes de celui que nous voulons soumettre et rendre insensé ! Bientôt, en effet, nous le voyons plongé dans le délire qu'occasionne le vin : il pleure, il rit, il chante, se promène en vacillant, veut tirer son mouchoir de sa poche et ne peut y parvenir ; il commence une chanson bachique, s'accule et cherche à ramasser son portefeuille qu'il a laissé tomber. A ses discours sans suite, à ses incomplets mouvements, on reconnaît la hideuse ivresse. Il se relève et retombe. Qu'importe pour lui la société nombreuse qui le considère ! 11 en fait peu de cas; ce n'est plus, enfin, le jeune homme qui, tout à l'heure, avait de la contenance, du respect pour tous. N'est-il pas ivre? L'homme ainsi placé n'a nul souci d'autrui. Le vin n'altère pas davantage les traits et ne peut soumettre au feu caché qu'il recèle, d'une manière plus marquée et plus évidente, les organes de la pensée. La différence des deux caractères se montre dans tout son jour. Dans le premier exemple, le sujet est triste et morose ; dans le second, il reste joyeux. Un hoquet de fâcheuse apparence m'avertit qu'il est temps de faire revenir la raison. C'est assez, c'est trop peut-être, pour une assemblée qui n'est nullement préparée à des phénomènes qui révèlent un pouvoir dont l'étendue est sans limites. En effet, comment tout peut-il s'annihiler dans un être, à ce point de rendre, méconnaissable à tous les yeux ce qui tout à l'heure nous était semblable ?Âh! je sens que ma plume est insuffisante, et je cherche en vain les expressions nécessaires à peindre et à décrire ! Scènes incomparables ! vous vous reproduirez pour confondre la raison du plus fort et nous
convier à l'étude. C'est une science dont je jette le fondement; plaise au ciel qu'elle ne tourne point contre rhumanité!