MAGIQUE VIEILLESSE
Essayons, dans un sujet viril, de faire naître la décrépitude.
Premier exemple.
Que la vieillesse saisisse ce vif et pétulant jeune homme, qu'elle se présente avec son caractère indélébile, afin que Ton ne puisse s'y méprendre. Il faut que les années marquent de leur sceau celui que la nature a placé au quart du chemin delà vie ; que sans transition il devienne centenaire.
Le voici. A ma voix son échine se courbe, ses membres flageolent, sa parole est faible, elle a perdu son timbre argentin; les traits se rident, l'œil perd sa vivacité. Il s'appuie sur la canne que je lui ai donnée. Ce n'est plus un jeune homme robuste. Les années ont opéré leurs ravages. Il n'a plus rien de la fleur des ans, son langage est celui du vieillard guilleret. Sa bouche est béante. A son nez est suspendue une larme tenace. Il C7^achote une matière glaireuse. Il sourit malicieusement, prend sa prise et se promène à pîas mesurés. C'est la nature vieillie, l'homme près du tombeau. Mais que dis-je ? Il se croit jeune; il jette un regard assassin sur déjeunes demoiselles, ses yeux semblent dire : Je suis encore capable ! Vain et fanfaron vieillard, je ne puis te laisser ainsi dans ton innocente démence. Reviens, reviens
vite à ton printemps ; ce qui divertit l'assemblée m'attriste trop le cœur. Vivante image du déclin de la vie, tu donnes trop à penser, et les moments que je te ravis, jeune homme, me pèseraient comme un crime !
Artistes qui croyez imiter la nature en empruntant à la couleur vos rides factices, en changeant votre voix, que vous êtes loin de la réalité! Nulle comparaison ne peut être établie entre votre jeu et ce changement soudain que la magie produit.
Qu'est-ce que ce phénomène nouveau? Ai-je donc en ma puissance une baguette de fée? Dois-je montrer à tous les yeux les tableaux imaginaires des poètes d*un autre âge? Puis-je réaliser les merveilleux sortilèges attribués à Circé et à tous les enchanteurs? Pourquoi pas, si je sais habilement me servir de la vie, l'employer à propos ? La nature fait lentement les choses : Tart peut les réaliser subitement.
Ai-je vu seul ce que je décris ? Non ; car plus de trois cents personnes pourraient en attester la réalité, et dire que je suis resté bien au-dessous de ce qui a frappé leurs yeux; mais c'est assez pour moi de dire: J'ai fait ceci devant tous ceux qui suivent mes démonstrations; qu'ils me démentent, j'accepte leur jugement; car si je dis vrai, j'annonce une révolution dans l'humanité. Si c'est un rêve, il est encore instructif, et je tiens à le consigner comme un témoignage de ce que la nature peut produire de bizarre sur un être éveillé.
Deuxième exemple.
Voyons si de cet enfant qui ignore l'art de feindre nous pourrions changer les traits. Il a douze ans à
peine : qu'il subisse Faction et se métamorphose. Mis au milieu du salon, comme son aine, il se courbe : c'est le nain de Stanislas ayant passé la trentaine, il est vieux en un instant. Il va succomber sous le poids du temps... Faible entant, reviens à la vie, Theure n*est point venue ! mais tu as senti pourtant les atteintes d'un long âge. Fasse le ciel que tu y arrives exempt des vices qui détruisent la santé, et que tu cesses un jour de vivre à l'instant fixé seulement par la nature. Va, s'il en est ainsi, tu auras laissé sur ton chemin bien des malheureux victimes de la fausse science, bien des bourreaux d'eux-mêmes !
Il serait inhumain de prolonger cette factice vieillesse ; il serait odieux de faire cesser l'âge mur. Ce que Dieu a fait est bien ; mais l'homme a la puissance d'en altérer l'ouvrage. N'a-t-il pas en lui quelque chose de créateur et de divin? N'a-t-il point le pouvoir de faire que cet églantier sauvage offre à la vue des fleurs parfumées ; que ces arbres aux fruits acerbes et amers en produisent de délicieux au goût? Il fait disparaître des races en mariant le noir et le blanc. Que fera-t-il un jour avec ce magnétisme humain qui lui est révélé? N'est-il point le principe même de la création des êtres? Ma raison s'effraye, car je ne vois point de. digues à opposer au torrent. L'homme qui s'élève dans les airs est bientôt saisi de vertige ; en serait-il de même en avançant dans les sciences? On pourrait le craindre et le redouter.
La vie ne serait-elle que de l'électricité avec un mélange d'une force incréée, que les anciens appelaient, je crois, esprit astral? Ne serait-elle qu'une lumière pure, qu'un feu ayant puissance d'agir sur la matière et de lui donner la forme? Peu versé dans les connaissances
nécessaires à celui qui veut décrire des mystères, je me courbe aujourd'hui sous mocn igooranee, laissant à d'autres Tespace et le temps. Je n'ai point de pinceau, et mon langage n'aura qu'un mérite, celui — bien utile pourtant — de peindre la vérité comme je la sens, comme elle s'est présentée à mon esprit, comme, elle s'est exprimée par des faits que d'autres hommes ont saisis.