La vente et l'achat des travailleurs
On peut dire avec la même injustice que les coolies indiens envoyés de Ceylan sont également vendus et achetés.
Avec le même raisonnement les philanthropes pourront encore justifier un boycottage du commerce du riz de Rangoon car ce qui se pratique là diffère bien peu du système de S. Thomé.
On donne à un Maistry (agent recruteur et en même temps surveillant) de l'argent d'avance, calculé à raison de i5 à 20 roupies par tête, et il est envoyé de Rangoon à la baie de Bengale pour chercher de la main-d'œuvre dans l'Inde péninsulaire.
La forme des engagements ne regarde que lui seul; elle est de sa compétence exclusive, il engage et amène par milliers des gens, d'un type misérable, en général.
Il y a la formalité de leur faire signer un contrat, signé également par le maistry, suivant la loi indienne, qui n'offre pas toutes les garanties de la loi portugaise.
On continue à avancer de l'argent au Maistry et aux coolies pour empêcher leur fuite.
Pendant la cueillette ils sont envoyés aux rizières et à l'occasion de l'épluchage ils sont appelés de nouveau pour les moulins à vapeur sur les bords des fleuves, leur liberté individuelle étant aussi restreinte que celle de tout autre ouvrier industriel.
De leur logement à Rangoon autour des moulins, du paludisme des rizières, et des épidémies (peste et choiera) qui les déciment de temps à autre, il vaut mieux ne pas parler.
S'ils s'enfuient, ce qu'ils font quelquefois, la loi y pourvoit ; on les capture et on les emprisonne jusqu'à ce qu'ils soient disposés á compléter leur engagement. Dans l'île de Ceylan, la loi ordonne aussi la capture des domestiques fugitifs ; mais en fait cette loi n'est invoquée que par les mauvais maîtres.
Condamner une telle loi comme violant la liberté individuelle, au moins en ce qui concerne le coolie, c'est ignorer la différence radicale entre l'est et l'ouest, le blanc et le noir.
Mais ce que je prétends expliquer en ce moment, c'est que nous, les anglais, nous ne pouvons pas dans ces conditions jeter la pierre aux portugais.
).° Argument contre le rapatriement.
Une courte visite aux îles suffit pour convaincre qui que-ce soit, sans opinion préconçue, de la bonne foi de ce moyen de défense.
Le travailleur marié ne veut pas retourner à la barbarie. Et l'on ne peut pas critiquer le planteur pour l'impossibilité où il se trouve de rapatrier le travailleur actuellement dans les îles, par suite du défaut d'enregistrement de son habitat d'origine.
Le noir d'Angola est, de sa nature, absolument un animal ; il n'a ni foyer ni famille. Ce fait doit être bien souligné, car il est essentiel pour l'intelligence de la question.
Il se trouve dans le même cas que le singe que l'on transporte dans un jardin zoologique, bien entendu avec la différence que ces jardins sont établis sous des climats plus meurtriers pour la vie simiesque, tandis qu'à l'égard de la nouvelle résidence du naturel d'Angola, c'est exactement le contraire.
Les îles, bien que meurtrières pour les blancs, sont ou plutôt seraient le vrai paradis du noir s'il pouvait y réaliser son idéal nègre : paresse absolue, un océan d'eaude-vie et ne pas penser au lendemain.
Il jouit de l'immunité contre le paludisme et, si le taux de la mortalité semble encore élevé, la raison en est qu'une comparaison entre n'importe quel point de l'Afri-
que occidentale et une ville européenne est toujours fausse, et en second lieu, la vérité sur les causes de la mortalité des noirs n'a pas encore été dite en anglais.
M. le Dr. Salgado Motta, un médecin de Lisbonne, que j'ai lieu de croire personnellement connu de Mr. Nevinson et qui a vécu à S. Thomé de 1903 à 1906, enregistre les résultats d'une étude minutieuse de cette question, en déclarant que la mortalité des noirs dans les plantations doit être attribuée — presque exclusivement à deux causes: l'alcoolisme et la géophagie.
Il ajoute, que s'il était possible d'éteindre ces deux vices nègres, la mortalité subirait une réduction d'au moins 90 °/0.
En tout cas, que pourrait gagner l'indigène d'Angola à revenir à son état primitif de sauvagerie, même s'il était possible d'obtenir l'adresse postale de la tribu à laquelle il a autrefois appartenu?
Les prémices d'un rapatriement à établir seraient, selon toutes probabilités, l'expulsion de tous les angolais malades, pour éviter les dépenses de leur traitement dans les hôpitaux des propriétés.
Les philanthropes ont-ils bien considéré cet état de choses?
Sinon, le considèreront-ils maintenant >
Il n'est pas encore trop tard.
J'ai l'honneur, etc.
Signé: J. A. Wyllic. — E. R. C. S.
Lieutenant-colonel de l'armée des Indes (en retraite).
A Monsieur le Rédacteur du Birmingham Daily Despatch ( i ).
L'esclavage dans les plantations de cacao
Une lettre, qui, sous ce titre, a été publiée dans votre journal du 2 3 courant, contient des faits qui demandent à être discutés. Je puis assurer à vos lecteurs et à votre correspondant que ce dernier a été tout-à-fait induit en erreur en ce qui concerne les conditions du travail dans les îles productrices de cacao: S. Thomé et le Prince ; lui-même déplorera certainement d'autant plus ce fait que la cause qu'il a à cœur de défendre, et qui ne m'est pas moins sympathique qu'à lui, est par elle-même si indiscutable qu'elle n'a pas besoin de s'appuyer sur des faits complètements dénaturés.
Pour commencer: la prétendue note du gouvernement anglais au Portugal n'a jamais existé. Il ne pouvait en être autrement, si l'on considère la façon dont sir Edward Grey répondit à ce propos dans la séance du Parlement du i 3 Juillet dernier. Mais votre correspondant n'est pas responsable de cette erreur et je veux espérer qu'il ne l'est pas davantage pour les faits complètement dépourvus de vérité qu'il accepte et répète comme s'ils étaient vrais et que j'énumère:
i° — Que les travailleurs nègres (pourquoi employer le mot «esclaves?») sont fouettés, sans compassion ni pitié, par leurs maîtres;
2° — Qu'ils sont enfermés dans des enceintes parfaitement closes, constamment gardés par de grands chiens de garde;
3° — Que lorsque six travailleurs fuient, la loi permet aux maîtres et même les autorise à une chasse à l'homme.
4° — Que les planteurs sont devenus archi-millionnaires aux dépens de la misère des noirs.
Io — Quant aux châtiments corporels, c'est un horrible mensonge, qui date déjà du temps de la publication d'une série d'histoires fantaisistes, insérées dans une revue américaine et plus tard réunies en un volume sous le titre de A Modem Slavery (Esclavage Moderne). Aux îles de S. Thomé et du Prince, où la langue anglaise est très peu connue, personne n'eut connaissance de l'existence de ces publications jusqu'au moment où Mr. Joseph Burtt renouvela l'accusation, à l'occasion de la conférence qui eut lieu à Lisbonne le 28 Novembre 1907.
(1) Journal de Lisbonne «O Dia» n° 2907 du 18 novembre 1909.
Là ce Monsieur fut sommé et pressé de préciser les faits ou de se rétracter. L'accusation est réellement grave, car aucune nation européenne n'entretient de meilleures relations avec l'indigène africain ou avec n'importe quelle autre race de couleur que le Portugal.
Suivant le compte-rendu imprimé de cette conférence, que j'ai sous les yeux, Mr. Burtt s'est refusé à citer des faits ou des témoins de ces faits, ou à se rétracter, ayant toutefois admis qu'il n'avait pas la connaissance directe d'un seul cas de châtiments corporels dans ces îles, et qu'il avait obtenu ces informations seulement par ouï-dire.
Est-ce raisonnable?
2° — L'histoire des grands chiens peut être attribuée à la même origine. J'ai visité une douzaine de plantations et leurs nombreuses dépendances ou sections, et je défie qui que ce soit de présenter une douzaine de chiens, dans toute l'île, qui soient plus grands qu'un terrier. Quant au fait de fermer le soir le portail de l'enceinte où dorment les travailleurs (et dont la clef est entre les mains du portier qui y dort aussi), ce n'est qu'une ancienne habitude, encore suivie à Lisbonne, car dans les maisons de plusieurs locataires où il y a un portier, la clef de la porte, à partir d'une certaine heure, est au pouvoir d'un garde, qui l'ouvre et la ferme quand il le faut, jusqu'au matin. Si cela s'appelle un emprisonnement, c'en est un aussi pour les européens ; mais pour ce qui touche aux propriétés, ce n'est croyez-le, qu'une formalité.
3° — Que la loi permette et qu'elle autorise une chasse à l'homme pour attraper les travailleurs qui s'enfuient, c'est une fable qu'il ne faut même pas discuter. Il suffit de lire le règlement général de l'émigration, art. ii3i. J'ai devant moi non seulement les lois portugaises, mais aussi celles des colonies anglaises et je puis assurer à vos lecteurs que les systèmes appliqués sont absolument identiques. Tous ceux qui connaissent le travailleur noir par expérience savent que des règlements sont indispensables ; ceux qui ne le connaissent pas feraient bien de chercher à le connaître de visu, avant de vouloir appliquer des théories de liberté qu'ils ne pourraient pas adapter aux faits.
Tout ce débat pénible est véritablement dû à la confusion de faits parfaitement distincts: — l'esclavage dans l'Afrique Centrale et les conditions de travail dans les îles de S. Thomé et du Prince. Le premier fait est un abus international et le Portugal est aussi disposé à coopérer à sa suppression que toute autre nation; mais n'oublions pas que les plus grands efforts de la plus énergique de toutes n'ont encore rien obtenu. Le second fait n'est en aucune façon un abus, mais au contraire une entreprise bienfaisante et bien orientée pour dédommager le travailleur du mal qu'a pu lui causer le premier fait.
4° — Les planteurs, millionnaires ou non (en tout cas je dois dire que parmi eux il y en a peut-être deux ou trois qui le sont, et j'ajouterai qu'il y a aussi des nègres et des métis parfaitement inoffensifs, qui cultivent eux-mêmes leurs petites propriétés de cacao et qui seront les premiers lésés par cette campagne si mal fondée), loin de profiter de cette misère du travailleur noir, ont fait tout ce qu'ils ont pu pour leur procurer du confort et du bien-être.
Ce que je dis là, je puis l'affirmer pour avoir observé attentivement les conditions de vie du noir sur les lieux-mêmes; et si quelqu'un doute de mon impartialité ou de la rigoureuse vérité des mes affirmations, je lui dirai seulement d'aller personnellement voir et observer sur place pour se faire une opinion personnelle.
Encore deux mots avant de terminer.
Le trafic de l'esclavage dans l'Afrique Centrale n'existe pas, comme on pourrait le présumer d'après toute cette campagne, pour fournir des travailleurs à l'agriculture des îles de S. Thomé et du Prince ; il existe au bénéfice de la Turquie (via Tripoli), au bénéfice du Maroc, de la Perse et de l'Arabie, par les ports de la Mer Rouge (et, suivant Mr. Burtt, du Congo français, qui suivrait l'exemple funeste de sa voisine belge). Tous les crimes qui résultent de ce trafic sont commis non par des portugais, mais bien par des africains contre des africains de leur propre race et quelquefois même des parents, circonstance qui ne les arrête pas.
Incriminer les planteurs qui exécutent rigoureusement les lois de leur pays, et qui se trouvent à des milliers de milles de distance des endroits où se commettent ces actes d'esclavage, pratiqués même par des cannibales, est aussi raisonnable que de considérer les colons de Terre-Neuve responsables pour les agriculteurs de Tiperay. Il faut faire justice aux planteurs ; tous leurs efforts ont tendu à obtenir une maind'œuvre qui n'ait rien de forcé, et il faut avouer qu'ils ont déjà beaucoup obtenu. Mais tant que l'on tolérera les atrocités du Congo belge, le trafic des nègres continuera dans l'Afrique Centrale. C'est là que se trouve le quartier général de l'ennemi pour autant qu'on puisse considérer une nation européenne comme responsable.
Je suis, etc.
Signé: J. A. Wyllie — F. R. G. S.
Lieutenant-colonel de l'armée des Indes (en retraite).