‹ La main-d'œuvre à San Thomé et à l'Ile du PrinceChapitre 2 sur 22 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Brève notice historico-agricole

La province de S. Thomé et Prince, à laquelle ont autrefois appartenu les îles de Fernando Pó et de Anno Bom, remises en 1778 au Gouvernement de S. M. Catholique et découvertes par des navigateurs portugais, se compose actuellement de l'Ile de S. Thomé et des îlots qui l'entourent, de l'Ile du Prince, également environnée de quelques rochers ou îlots inhabitables et du iort de St. Jean Baptiste d'Ajuda, enclavé dans le territoire de l'ancien royaume du Dahomey ; chacune des îles forme un district administratif et le fort d'Ajuda un commandement militaire.

La province a son chef-lieu à S. Thomé et est administrée par un gouverneur de province; l'île du Prince est confiée à un gouverneur de district, immédiatement subordonné au Gouvernement de la province.

Situées dans la même région, dans l'Océan Atlantique, à l'intérieur du Golfe de Guinée, sous la zone torride, presque sous l'équateur, séparées par la distance de 1 35 kilomètres, et vraisemblablement issues du même phénomène cosmique, elles sont sensiblement pareilles dans leur orographie et leur hydrographie, comme dans leur faune, leur flore et leurs conditions climatériques ; et, ayant toujours été soumises à une administration unique, dont le siège fut dans l'île de S. Thomé jusqu'en 1753, ensuite dans l'île du Prince, jusqu'en 1 852, année où il fut retransféré à S. Thomé, elles ont partagé le même sort, tantôt prospère et tantôt contraire, par suite de causes intérieures et extérieures, dont nous ébaucherons le résumé, dérivées les unes des passions des habitants et des mœurs des temps écoulés, les autres de l'ambition d'étrangers et d'accidents matériels désastreux.

Selon d'anciennes chroniques, et en laissant de côté les incertitudes relatives aux époques les plus reculées, l'île de S. Thomé paraît avoir été découverte par João de Santarém et Pedro d'Escobar en l'année 14/71, le 21 décembre, jour où l'on vénère l'Apôtre du même nom.

Les chroniques disent encore que l'île du Prince fut découverte par les mêmes navigateurs, quelques jours avant l'île de S. Thomé.

En raison des nouvelles répandues contre le climat, ou peut-être par suite des laborieuses affaires de la métropole, ce n'est que pas mal d'années plus tard, en 1493, que les îles commencèrent à être colonisées par les portugais, qui s'installèrent tout d'abord à S. Thomé, au lieu de leur débarquement, dénommé Agua-Ambo, à côté de Ponta-Figo, paroisse actuelle des Neves. Ils construisirent là quelques barraques, et y firent également un peu de culture.

Plus tard, ils se transportèrent à la Baie d'Anna de Chaves, où se trouve actuellement la ville de S. Thomé et ils y formèrent une petite agglomération, tout en commençant la culture des terres voisines.

A la suite des informations qui parvinrent à la métropole sur l'excellence du sol de l'île, «il plût au souverain — dit la chronique de Cunha Mattos, d'aider généreusement les habitants; à cet effet il leur envoya de nombreux condamnés, artisans et autres colons, et leur distribua des terres ainsi que des esclaves pour en commencer la culture.

«Secondés par ces puissants concours, les résidants se firent plus nombreux et bientôt l'île fut défrichée, de nombreuses exploitations s'ouvrirent, on fonda des sucreries et on commença l'élevage des bestiaux et la fabrication de bois dont il se fit de bonnes exportations.»

Après la découverte, nos navigateurs ne fréquentèrent plus que rarement nos îles, que la munificence royale de D. João II livra à des Donataires de la couronne, en récompense de services, selon les usages de l'époque, avec les prérogatives et privilèges inhérents aux grâces de cet ordre et elles demeurèrent sous la juridiction de ces personnages jusqu'à ce que, par contrats passés avec les donataires, elles fussent incorporées dans les biens propres de la Couronne, l'île de S. Thomé en 1 558 et celle du Prince en i 753.

En i5i2, un incendie avait réduit en cendres l'unique agglomération établie à S. Thomé ; à sa suite le désordre et la misère dans lesquels se débattaient les habitants, entraînèrent la révolte de la faim, laquelle fut la préface de la guerre qui devait éclater en 1 5 1 7 entre noirs et mulâtres, causant d'incalculables dommages à l'agriculture naissante et, par voie de conséquence, retardant le progrès moral et matériel de la province. Un violent cyclone, en 1 585, détruisit presque complètement sur son passage les édifices de l'île de S. Thomé et, vers le milieu du dixhuitième siècle, un autre incendie rasait la plus grande partie de l'île du Prince, laissant ses habitants réduits à la plus grande misère.

En i55o les «Angolares», tribus à demi sauvages qui s'établirent dans l'île de S. Thomé à la suite du naufrage d'un navire chargé d'esclaves, venus d'Angola avec une destination ignorée, certains de la fragilité de l'organisation sociale naissante des populations de l'île et donnant libre cours à leur naturel turbulent et ambitieux, attaquèrent et massacrèrent de nombreux propriétaires et colons du sexe masculin, enlevèrent les femmes, mirent les propriétés à sac et les dévastèrent, obligeant plusieurs habitants, atterrés par une aussi désastreuse anarchie, à se transporter au Brésil, dont le progrès les attirait, dans l'espoir qu'ils y trouveraient la tranquillité et la sécurité qui leur faisaient défaut à S. Thomé.

La colonie des angolares, augmentant en population, étendit son domaine au sud de l'île, formant divers villages, et aurait pu être un élément appréciable de travail si l'on avait su dominer ses tendances belliqueuses et tirer parti de ses qualités de vigueur et de ses conditions spéciales de résistance au climat ; mais en l'absence d'une force suffisante, régulièrement organisée, qui triomphât de leur naturel provocateur et intrépide, les angolares, en même temps qu'ils croissaient en nombre, ne firent également que croître en audace et en visées ambitieuses.

En l'année 1574 une nouvelle irruption de ces barbares produisait l'incendie de plusieurs fabriques de sucre; la ville de S. Thomé était attaquée et détruite, ses habitants étaient de nouveau spoliés, beaucoup de femmes enlevées ; il fallut que la

Marechal Ray mundo José da Cunha Mattos

Chroniqueur de S. I home et du Prince et gouverneur de la province en 1S1 î

force publique, en 1693, un peu mieux organisée, les attaquât et détruisît leurs villages, les écrasât et leur fît de nombreux prisonniers en châtiment de nouveaux coups de main pour voler des femmes et détruire des propriétés.

Parallèlement les étrangers inquiétèrent, par leurs incursions dans l'île, les habitants qui étaient fréquemment en proie aux désordres intérieurs.

En 1 567 les corsaires français attaquèrent l'île de S. Thomé, la pillèrent et la dévastèrent ; et, bien qu'en définitive ils aient trouvé la mort là où ils se proposaient de rencontrer la fortune, les dommages et la perturbation furent grands, et ne manquèrent pas de produire des effets funestes sur l'ordre encore mal établi et sur la précaire économie sociale de la province.

Les hollandais, en moins de 5o années, firent sentir à deux reprises, et de façon désastreuse, sur le développement moral et matériel de la province, les effets d'assauts barbares, ayant pour objectif, d'ailleurs réalisé, la rapine et la destruction. En 1 600 les marins d'une escadre commandée par Wan-der-Don, mirent la ville à sac et la dévastèrent; ils l'abandonnèrent aussitôt, mais les circonstances intérieures rendirent l'incursion particulièrement ruineuse. On était alors au plus fort de la révolte des indigènes, dirigés par le terrible nègre Amador, qui prêchait la haine de race et prétendait s'emparer de l'île, s'arrogeant le titre pompeux de Roi de S. Thomé. Les propriétaires les moins énergiques, voyant leur activité paralysée, leur vie et leurs biens en péril, au milieu de l'anarchie générale provoquée par les envahisseurs, par les luttes intérieures et par les exactions des autorités, s'enfuirent au Brésil, abandonnant maison et propriétés à l'avidité insatiable des envahisseurs et des indigènes.

La seconde fois ce fut en 1641 ; une escadre comprenant pas mal d'hommes de débarquement envahit de nouveau l'île et prit possession de la forteresse de S. Sébastien, qui défendait la baie de Anna Chaves, et dont les défenseurs, mal organisés, avaient capitulé.

Sous la néfaste influence des envahisseurs l'agriculture et le commerce s'atrophièrent durant quelques années jusqu'à ce que en 1644, en échange d'importantes sommes d'argent, dit-on, ou bien devant la présence dans la baie de forces venues du Portugal et du Brésil, les hollandais abandonnassent l'île, où se rétablit l'exercice de l'autorité portugaise.

Les Français, en 1 706, débarquèrent dans l'île du Prince et ne se retirèrent qu'après l'avoir mise à sac; en 1709 ils obligèrent la forteresse qui défendait la baie de Anna de Chaves à S. Thomé, à capituler, ils pillèrent les caisses de la province et mirent le feu à la ville.

Les conséquences des désordres intérieurs ne furent pas moins ruineuses: les insurrections provoquées par les nègres — minas — la révolte, peu après 1 735, des soldats de la police rurale, corporation à l'organisation irrégulière, sous les ordres des anciens capitaines de la montagne coalisés contre le gouverneur et les autorités, et en 1744 le soulèvement du régiment des ordonnances, servirent de prétexte à la pratique de toutes sortes de violences, dont les effets désastreux eurent leur répercussion sur l'agriculture, base de toute la richesse de la province.

En 1753, sur les instances d'un gouverneur, la capitale de la province fut transférée à l'île du Prince, considérée comme plus salubre et en 1 799 les français envahirent de nouveau cette île, où ils entrèrent par la ville de Santo Antonio qui était encore à ce moment le siège du Gouvernement.

Quatre cents hommes de débarquement, de la division navale commandée par l'amiral Lendolph, s'emparèrent de la ville et de la forteresse sans rencontrer de résistance. Dans la forteresse, il n'y avait ni munitions, ni armes, ni garnison pour la défendre, seuls quelques officiers et des soldats inertes y résidaient. Les gouvernants, se voyant abandonnés de l'élément populaire qui s'enfuit dans les bois avec la plus grande partie des soldats, livrèrent la province en capitulant.

Les chroniques disent que cette invasion n'atteignit pas les proportions d'anarchie dévastatrice des précédentes; les envahisseurs se contentèrent d'extorquer à la collectivité des sommes considérables en or, à titre de contribution de guerre; en échange de cette somme et d'un traité de commerce accommodé à leurs convenances, et dont les circonstances imposèrent l'acceptation, ils abandonnèrent l'île et restituèrent la province aux autorités portugaises, en respectant la vie des habitants.

Mais l'événement, bien qu'il n'eût pas dégénéré en actes de destruction, augmenta les complications existantes; le défaut de sécurité pour les personnes et pour les propriétés devint tous les jours plus grand tandis que tous les jours diminuaient les ressources propres à faciliter le développement agricole et commercial de la province. Toutefois, contre tous les obstacles réagit toujours la ténacité inébranlable de nos colonisateurs, dont les efforts, paralysés par tant et tant de revers, redoublaient dès que s'apaisait la plus grande fureur des tourmentes.

Les événements des années suivantes n'entravèrent pas la lamentable décadence dans laquelle la province allait tombant par suite des faits qui précédent. Les travailleurs pour le service de l'agriculture se faisaient de plus en plus rares; les indigènes, descendants d'Africains de provenances diverses, enclins, dans leur majorité et par atavisme, à l'indolence et au vice, préféraient l'oisiveté au travail et le vagabondage régnait sans freins, menaçant les propriétés et ceux qui les cultivaient. L'autorité manquait de force matérielle pour réprimer les abus, de sorte que ce n'était qu'à force de prudence et de sacrifices héroïques que les propriétaires parvenaient à contenir ceux qui dépendaient d'eux et à maintenir et à exploiter, bien qu'à grand'peine, les propriétés qu'ils possédaient.

La civilisation toujours en progrès du Brésil, due à la tranquillité que ceux qui venaient le peupler trouvaient dans diverses provinces, attirait l'attention de tous ceux qui en Portugal pensaient à émigrer.

Le transfert de la Cour de Portugal à Rio de Janeiro, motivé par l'invasion française dans le royaume continental et l'abandon auquel le gouvernement de la métropole vouait les possessions africaines, consacrant son attention presque exclusivement au Brésil, firent converger vers cette colonie les courants d'émigration. Avec la Cour se transportèrent au Brésil les nobles et les riches, en grand nombre, accompagnés de beaucoup d'intellectuels et d'artistes, dans un exode pour ainsi dire volontaire, fait qui fortifia dans l'esprit des couches populaires qui fournissaient à l'émigration son plus fort contingent l'espérance de trouver là-bas le moyen d'employer leur activité avec avantage et prospérité.

La navigation vers S. Thomé avait diminué épouvantablement. Les éléments utiles de colonisation portugaise n'entraient dans les îles qu'en nombre limité, et encore à force d'instances pour les attirer de la part des colonisateurs intrépides qui luttaient et résistaient à tous les fiéaus avec une ténacité et un patriotisme où brûlait leur foi profonde dans la prospérité qu'ils entrevoyaient pour l'avenir.

Cependant les circonstances paraissaient se modifier de façon à permettre d'en-

visager le problême sous un aspect moins défavorable, mais le traité conclu avec l'Angleterre en 1842, dans lequel furent stipulés des droits réciproques, en vertu desquels les navires de cette nation pouvaient contrôler le trafic de l'esclavage fait par les embarcations portugaises, vint aggraver nouvellement les déplorables difficultés du passé.

Jusque là les travailleurs ruraux, conduits de leur plein gré ou contraints à passer dans les îles suivant les coutumes du temps et les lois qui les régissaient, arrivaient encore par contingents appréciables, bien qu'insuffisants pour les travaux de l'agriculture; mais dorénavant sous le prétexte de transgression du traité, l'hostilité des anglais contre l'engagement des travailleurs et leur transport à destination des propriétés des îles, fut si violente que les obstacles apportés à l'immigration étaient insurmontables, entraînant toutes sortes de préjudices pour les colonisateurs; l'agriculture, dont les propriétaires escomptaient la prospérité pleine de promesses, restait stationnaire, si elle ne reculait pas, faute de bras et de ressources indispensables à l'entretien des terres.

Les anglais empêchaient ou contrariaient le transport à S. Thomé des noirs d'Angola, même recrutés ou engagés dans les termes des lois en vigueur, en observant toutes les formalités et garanties et en se conformant rigoureusement au traité: ils réclamaient auprès du gouvernement de la métropole et des autorités coloniales, menaçant de prise les navires sur lesquels s'opérait le transport.

Les réclamations, basées sur des faits relatifs au trafic de l'esclavage, que les fonctionnaires anglais exagéraient au gré de leur fantaisie, étaient continuelles et les entraves à l'introduction de travailleurs dans les îles augmentaient à chaque instant. Les autorités portugaises exécutaient strictement les lois et les traités: on démontrait que l'émigration de noirs d'Angola vers S. Thomé s'effectuait sous le couvert des lois, après accomplissement dûment justifié des formalités et prescriptions établies, et que les transactions pour l'engagement et la conduite des noirs étaient identiques à celles qui s'effectuaient pour les indigènes destinés aux colonies anglaises et même pour les blancs, sur différents points du globe, quand ils se trouvaient dans des conditions analogues à celles des dits noirs; vains efforts, devant lesquels ne s'arrêtaient pas les exigences de nos alliés.

Malheureusement l'empire de la force, exercé par ceux dont la prétention humanitaire couvrait la plus cruelle atteinte à la justice de notre cause et à notre bon droit, étouffait la raison sur laquelle s'appuyait notre faiblesse ; la tyrannie des exigences anglaises en arriva à cette extrémité d'interdire complètement l'entrée à S. Thomé des émigrants d'Angola.

Les paroles d'énergique et amère résistance, que nous allons rapporter, contre les réclamations injustifiables du gouvernement anglais, à propos de l'application du traité de 1842, et par lesquelles l'illustre ministre de la marine et des colonies de 1 863, Mendes Leal terminait les indications fournies par lui à son collègue des Affaires Etrangères au sujet des mesures prises sur la question, définissent avec une éloquente clarté le non-fondement des dites exigences :

«Nous avons payé des plus lourds sacrifices et même d'affronts dont, il y a encore peu de temps, nous fûmes les victimes abandonnées ( 1 ) notre respect et notre

(1) Prise de l'embarcation française Charles & Georges.

attitude loyale vis-á-vis du traité de 1842. Il est nécessaire, il est indispensable que ce traité ne se transforme pas en un instrument de compression intolérable de tout notre développement ; il est nécessaire, il est indispensable de réglementer la colonisation libre de manière qu'il nous soit permis, comme aux autres nations, d'obtenir des bras là où la richesse naturelle les demande. Si ces justes représentations ne reçoivent pas satisfaction, si les vexations continuent, m'exprimant avec la liberté et la franchise qu'inspire l'amour de la patrie et de la justice, j'estime que nous devons résumer la longue histoire de nos griefs et de notre martyre, l'étayer de preuves aussi largement et avec autant d'évidence que nous en avons les moyens, et la soumettre résolument à l'opinion de l'Europe. Elle appréciera et décidera de quel côté se trouve la raison; et l'Angleterre elle-même ainsi que son gouvernement éclairé, en relisant ces pages sombres, s'indignera certainement plus d'une fois des nombreux actes pratiqués par un abus manifeste de son grand et glorieux nom.»

Au nom de la liberté et de l'humanité l'on opprimait et molestait un pays ami et allié et l'on étouffait le développement d'une colonie portugaise dont la prospérité dépendait, principalement, de l'émigration d'une autre colonie de la même nation.

Toutes les autorités d'Angola et celles de S. Thomé et du Prince, et aussi tous les propriétaires de cette dernière province s'appliquaient à respecter les prescriptions et à faire observer les formalités et garanties stipulées dans les lois, poussant jusqu'à l'exagération le respect du traité de 1842.

Plusieurs propriétaires offraient aux travailleurs des conditions encore plus libres que celles que les lois imposaient ; il est certain que «ne pouvant pas emmener les noirs dans la condition d'esclaves ou d'affranchis, ils engageaient (dans les termes de la loi) et à grands frais des hommes libres, et ils allaient même jusqu'à acheter des esclaves ou à racheter le service d'affranchis et à leur donner à tous la liberté, ils les emmenaient comme hommes libres, condition qui leur restait, et se soumettaient à ce que ces hommes oubliassent à S. Thomé la faveur de la liberté reçue à Angola et fissent des contrats de travail avec qui les rémunérerait le mieux.» (Communication du 5-i 2-1 861 du Gouverneur Général d'Angola Calheiros e Menezes au Ministre de la Marine, rapport page 2 35).

Eh! Bien, malgré tout, tous les efforts employés contre les exigences des anglais demeurèrent pendant des années impuissants.

Un tel état de choses n'aurait que trop justifié le découragement dans des esprits moins persévérants et moins éprouvés dans les luttes du progrès et de la civilisation des régions africaines. Les colonisateurs portugais à S. Thomé ne se laissèrent pas abattre; au contraire, ils surent donner les preuves d'une rare énergie et résistèrent obstinément jusqu'au triomphe final des durs obstacles ainsi opposés à leur activité.

Em 1825 eut lieu la reconnaissance de l'indépendance du Brésil. Ce vaste empire une fois séparé du domaine portugais, le gouvernement de la métropole put consacrer plus d'attention aux colonies africaines. Le régime intérieur de S. Thomé bénéficia de cette circonstance : les luttes intestines prirent fin ; l'action de l'autorité commença à s'exercer d'une façon régulière ; l'ordre et la sécurité des vies et des propriétés furent confiés à des forces de première ligne, régulièrement organisées ; le contrôle de la métropole devint plus effectif et plus efficace, de sorte que la confiance se rétablit. L'établissement d'un service de vapeurs portugais entre Lisbonne et la Côte occidentale d'Afrique, avec escales à S. Thomé et à l'Ile du Prince, corn-

Le Conseiller José Maria da Silva Mendes Lea l

Ministre de la Marine et des Colonies en 1861 et 1S02

biné par le gouvernement avec Ia «Real Companhia Uniáo Mercantil» compléta les mesures par lesquelles au commencement de la seconde moitié du XIXL",e siècle, le Gouvernement Portugais, dans des conditions absolument normales, ouvrait les portes des deux îles du Golfe de Guinée à une plus ample colonisation européenne.

Le patriotique appel ne tarda pas à être entendu et bientôt fut entrepris, dans les conditions les plus favorables, le relèvement de l'agriculture dont le développement a fait la prospérité actuelle de la province de S. Thomé et du Prince.

Le relèvement économique moderne de la colonie peut se diviser en deux périodes: 1 855 à 1875 et 1876 à 1909.

Première période: 1855 à 1875

Dans cette première période il convient d'inscrire, avec une mention spéciale, quatre noms comme ceux des véritables apôtres initiateurs de la croisade du progrés moderne et du développement économique et civilisateur, des îles de S. Thomé et du Prince : ce sont ceux de :

Francisco d'Assis Belard.

Conseiller João Maria de Souza e Almeida, premier Baron d'Agua Izé.

Manuel da Costa Pedreira.

José Maria de Freitas.

Dans ces temps difficiles qu'ont été les premières années de cette période, où ils commencèrent leurs grandes cultures, le premier, associé à Manuel Joaquim Teixeira, lança les fondations des plantations Santa Margarida, Monte-Macaco et Maianço; le second celles de la plantation Agua-Izé, le troisième celles de Monte-Café et le quatrième celles des plantations Bella-Vista, Santarém et Ilhéu das Rôlas.

Mais ce premier grand effort risqua de sombrer devant une nouvelle calamité qui ravagea la colonie au début de l'exploitation. Une violente épidémie de variole, dont le germe avait été importé d'Angola, se répandit sur la province, produisant des ravages épouvantables et éliminant par la mort la plus grande partie de la population laborieuse.

Décontenancés par moments par ce désastre, ces braves travailleurs, trouvant une énergie nouvelle dans leur malheur même, redoublèrent d'efforts, et finirent par réussir à vaincre toutes les difficultés.

Il est juste, à cette place, de rendre hommage à l'homme de grande envergure morale et intellectuelle, au patriote de trempe solide, au portugais de race qui remplit les fonctions de gouverneur général de la Province d'Angola depuis le 7 février 1861 jusqu'au 17 juillet 1862, Sebastião Lopes de Calheiros e Menezes. C'est là un nom qui s'impose au respect et à la vénération du pays et qui devrait, depuis longtemps, être inscrit sur le piédestal d'un monument sur la place principale de la ville de S. Thomé, comme il l'est, en grand relief, sur les pages de notre histoire coloniale, si la reconnaissance des hommes était la règle de l'humanité.

C'est cet esprit éclairé, mis au service d'un tempérament énergique et aimant son pays qui évita aux initiateurs de la résurrection économique de S. Thomé la perte de leurs efforts patriotiques et au pays l'ajournement, pour un temps indé-

fini, du brillant résultat qui devait les couronner. S'attachant à remédier au plus grand mal produit par l'épidémie, le manque de travailleurs, le gouverneur Calheiros facilita, pendant les i 7 mois de son gouvernement le transfert de milliers d'entre eux de la province qu'il gouvernait dans celle de S. Thomé et du Prince.

Pour cela il dut soutenir une lutte héroïque et unique dans notre histoire coloniale moderne contre les prétentions des fonctionnaires anglais accrédités dans la province d'Angola. De la nombreuse correspondance alors échangée entre ces personnages officiels nous détacherons trois documents pour indiquer ce que fut la controverse et les difficultés qui, dans une époque encore relativement récente, s'opposèrent à la mise en valeur des terres de S. Thomé.

Du Gouverneur d'Angola au Ministre de la Marine et des colonies. Lisbonne. (Rapport du Gouverneur Calheiros, page 233):

«Au cours de la visite que j'ai reçue du commandant de la station navale anglaise sur cette côte, Edmondstone, accompagné du commissaire britannique, Edmond Gabriel, la conversation fut amenée par eux sur la question du passage de noirs de ce port à l'île de S. Thomé; et considérant d'importance ce qui s'est dit dans cette circonstance, je juge de mon devoir de le communiquer à Votre Excellence.

Les fonctionnaires britanniques montraient un grand déplaisir du passage de noirs à la province de S. Thomé sur des navires à voile et particulièrement sur les vapeurs de la compagnie União Mercantil, sous le prétexte que l'on pourrait négocier là l'exportation d'esclaves; et ils s'employèrent auprès de moi pour que je le fisse cesser.

«Je leur ai démontré que ces noirs partaient en parfaite conformité avec les lois portugaises et en complète harmonie avec le traité du 3 Juillet 1842; néammoins ils renouvelèrent leurs instances, et comme je leur répondais que je ne le ferais pas parce que je n'en avais pas le droit, le commandant de la station déclara qu'il allait soumettre cette affaire à l'examen du gouvernement de Sa Majesté Britannique. Comme il est donc possible que quelque réclamation soit faite en Angleterre ou à Lisbonne, il est de mon devoir d'exposer clairement ce qui se passe relativement aux noirs qui vont d'ici à S. Thomé.

«Aucun navire partant de Loanda pour S. Thomé ne reçoit plus de dix noirs, esclaves ou affranchis; la ponctualité dans l'accomplissement du traité du 3 juillet, dans lequel les affranchis ne sont ni ne pouvaient être compris, est donc poussée jusqu'à l'exagération. Les uns comme les autres remplissent toutes les conditions déterminées dans les lois spéciales.

«Quant aux noirs libres, vont seulement ceux qui se font délivrer comme tels un passeport en conformité de la loi, et qui satisfont en outre à des conditions imposées par moi et par lesquelles je cherche à m'assurer des garanties au sujet de leur condition. A cet effet, ils présentent une caution solvable laquelle répond qu'ils sont bien les individus indiqués dans les demandes de passeport pour S. Thomé en qualité d'hommes libres et de cette formalité on dresse un acte régulier; de plus la demande de passeport est appuyée d'un document délivré par l'administration de l'arrondissement et qui établit leur condition d'hommes libres. D'autre part j'envoie

General Sebastião Lopes de Calheiros e Meneses

Gouverneur General d'Angola pendant le- années 1861 et 1862

officiellement au Gouverneur de S. Thomé un état nominal des noirs libres et un autre des esclaves et des affranchis transportés sur chaque navire.

«Par conséquent, les noirs qui d'ici passent à S. Thomé y vont de rigoureuse conformité avec la loi; ils remplissent des formalités et donnent des garanties, en présence desquelles ce serait un abus d'autorité et une atteinte à la loi fondamentale de l'état que de ne pas les laisser partir. C'est pourquoi j'ai répondu aux deux fonctionnaires britanniques susvisés que je ne pouvais pas refuser un passeport aux sujets portugais dans de pareilles conditions.

«Je déplore de voir avec quelle insistance les agents anglais sur cette côte travaillent pour que des colons noirs n'aillent pas à S. Thomé, car ceux-ci partant d'accord avec le traité, et du moment qu'il ne peut y avoir aucune crainte de voir changer la condition de ceux qui partent comme libres, du moment qu'il n'en peut y avoir aucune qu'ils servent à la traite des esclaves en prenant une autre destination, soit durant le voyage, soit après leur entrée dans la province, il semble que ce ne soit pas un sentiment d'humanité qui pousse les anglais.

«La province de S. Thomé attire aujourd'hui l'attention de tous ; la culture du café offre un avenir plein d'espérances; les entrepreneurs vont là en grand nombre et comme ils y manquent de bras, ils essaient de s'en procurer au prix de grands sacrifices.

«Je ne dirai pas que les agents anglais veuillent s'opposer au développement de la prospérité de cette riche colonie ; il n'est pas juste cependant que, pour souscrire à leurs exigences, on méconnaisse la loi générale et les droits individuels et que l'on sacrifie les intérêts du pays.

«Pour que Votre Excellence se rende compte des sacrifices auxquels le besoin de bras oblige les propriétaires de S. Thomé, il faut dire que, ne pouvant pas emmener des noirs dans la condition d'esclaves ou d'affranchis, ils engagent à grands frais des individus libres et vont jusqu'à acheter des esclaves ou à racheter le service d'affranchis et à leur donner à tous la liberté, puis à les emmener comme hommes libres qu'ils sont, se soumettant à ce que ces hommes oublient à S. Thomé le bienfait de la liberté reçue à Angola et fassent des contrats de travail avec qui les rémunérera le mieux. De tels efforts ne doivent-ils pas être secondés?

«J'ai exposé à Votre Excellence ce que je juge suffisant pour éclairer le Gouvernement de Sa Majesté sur une affaire aussi importante.

«J'ajouterai seulement que je n'entraverais pas, même si j'en avais le pouvoir, le départ de noirs pour S. Thomé dans la condition d'hommes libres, car ce serait contre les intérêts légitimes du pays.

«J'éprouve le plus grand regret de me trouver indirectement empêché de les laisser aller dans l'état d'affranchis, car ces îles ayant besoin de bras, ceux-ci, par leur assujettissement au travail pour quelques années et par le fait que durant cette période ils reçoivent une teinte de civilisation, sont ceux qui conviennent le mieux, de préférence aux noirs libres, qui se livrent rapidement à l'oisiveté et à la débauche, principalement parce qu'ils n'ont pas acquis les habitudes de travail et les besoins qui en résultent.

«Votre Excellence trouvera ci-jointes trois requêtes, semblables à celles que présentent les noirs qui vont à S. Thomé et qui demeurent comme documents au secrétariat du Gouvernement général. Dieu garde Votre Excellence. Loanda le 5 décembre 1861 .»

Dépêche du 15 avril 1862 de Edmond Gabriel et H. W. Huntley, Commissaires britanniques à Loanda, au Gouverneur général d'Angola. (Rapport du Gouverneur pages 273 et 274):

«Loanda, le 1 1 avril 1862. Monsieur, Nous avons eu l'honneur de recevoir la réponse que vous avez fait donner à notre dépêche du 5 courant, relative au transport des nègres de cette province à S. Thomé.

«Nous nous sommes empressés de donner connaissance de la dite réponse au Gouvernement de Sa Majesté; en attendant, qu'il nous soit permis de présenter quelques observations sur certains de ses points.

«Du moment que vous avez nettement reconnu que le traité du 3 Juillet 1842 autorise les officiers de Sa Majesté à examiner les navires portugais, afin de vérifier s'ils transportent des esclaves, nous jugeons superflu de faire des réflexions à cet égard, d'autant plus que l'article premier de l'annexe B du dit traité est suffisamment clair dans ce cas, où il dit que le commandant de tout navire appartenant à la marine royale britannique ou portugaise, lorsqu'il est muni des instructions nécessaires, a le droit de visiter, d'examiner et de retenir, à moins qu'il ne se trouve dans l'exception de l'article 2 du traité, tout navire britannique ou portugais qui actuellement serve ou soit suspect de servir «au transport de nègres ou autres dans le but de les livrer à l'esclavage.» Nous jugeons par conséquent inutile d'insister au sujet du droit qu'ont, en vertu du dit traité, les officiers de Sa Majesté de s'assurer si les nègres qu'ils trouvent sur des navires portugais sont ou non destinés à l'esclavage, et, lorsqu'il en est ainsi, de prendre les mesures nécessaires pour mettre un terme à cet abus et pour assurer aux dits nègres la définitive et complète émancipation à laquelle ils ont droit d'après ce même traité.

«En exprimant l'espoir que les officiers de Sa Majesté ne recourront pas à de semblables mesures, vous ajoutez que ces actes feraient ressortir aux yeux du monde une notable différence dans leur manière de procéder vis-à-vis des navires portugais et vis-à-vis des français, lesquels, dites-vous, ont emmené dernièrement des dizaines de milliers de nègres du Congo, sans la moindre opposition de la part de l'Angleterre, nègres qui, cependant, n'étaient pas comme ceux qui vont d'ici à S. Thomé, des sujets français, se rendant d'une province à une autre de la même nation.

«Sur ce que vous avez avancé relativement à la différence de traitement des officiers britanniques à l'égard des navires portugais et des français, nous devons vous demander la permission de dire que la situation dans laquelle se trouvent les navires des deux nations n'est analogue à aucun degré et que par suite on ne peut établir entre eux aucune espèce de comparaison.

«Il n'y a pas, entre la Grande-Bretagne et la France, de traité où il soit déclaré que le transport des indigènes de l'Afrique par mer, dans le but de les réduire en esclavage est un grand crime dans les possessions et pour les sujets des deux couronnes, ou qui donne le droit mutuel de visite à bord des navires actuellement employés ou suspects d'être employés à transporter des nègres ou autres avec l'intention de les réduire en esclavage.

«Mais il y a un traité de cette nature entre la Grande Bretagne et le Portugal ; et par conséquent il n'y a pas égalité de circonstances relativement aux actes de traite des esclaves ou à la poursuite de ces actes entre les navires portugais et les français.»

■MHm

Francisco d'Assis Bclard

Un des quatre initiateurs de la grande agriculture moderne de S. Thomé

Dépêche du 14 avril 1862 du Secrétaire Général d'Angola aux Commissaires britanniques à Loanda. (Rapport du Gouverneur Calheiros, pages 276 et suivantes):

Messieurs,

«Conformément à ce qui vous a été communiqué par dépêche du 7 courant, M. le Gouverneur Général de la province me prescrit de vous retourner celle que vous lui avez adressée à la date du 1 1 et que vous trouverez ci-incluse.

«Je suis également chargé de vous dire que ce n'est pas sans raison que M. le Gouverneur a établi une comparaison entre le traitement, qui lui a été annoncé, des croiseurs anglais à l'égard des navires qui vont de Loanda à S. Thomé avec des passagers et leur attitude jusqu'à ce jour vis-à-vis des navires français qui sortent du Zaire avec des noirs.

«Le traité qui existe entre le Portugal et la Grande-Bretagne ne peut en aucune façon comprendre la prétention aujourd'hui émise, ainsi qu'il résulte de vos communications, que les croiseurs anglais aillent à bord des navires portugais qui transportent des passagers de Loanda à S. Thomé, rechercher si ces passagers traversent de leur plein gré.

«Ces navires sortent après avoir satisfait à toutes les formalités légales et après avoir subi l'inspection réglementaire des employés commis à cet effet, ils emmènent des passagers libres, tous munis de passeports en règle délivrés par l'autorité supérieure de la province; ce ne sont donc pas des navires qui transportent ou qui puissent être suspects de transporter des noirs à S. Thomé dans le but de les réduire en esclavage; et par conséquent les croiseurs anglais ne pourront aller à leur bord que pour voir si le rôle de l'équipage et le nombre des passeports sont d'accord avec le nombre de personnes qui se trouvent à bord.

«L'enquête dont il est question, si elle venait à être faite, serait une injure aux autorités supérieures d'Angola et de S. Thomé, en plus d'une illégalité.

«La prétention dont il s'agit ne peut donc pas trouver son fondement dans le traité du 3 Juillet 1842, et qui l'émet vis à vis du Portugal, au sujet de portugais de condition libre, se rendant d'une province portugaise à une autre, pourrait, à bien plus forte raison, soutenir vis-à-vis de la France qu'elle ne peut pas acheter des êtres humains aux tribus d'Afrique, et les entraîner contre leur volonté du Zaire vers ses colonies, et qu'à cela le réclamant aurait le droit de s'opposer.

«La France n'admettrait pas une pareille prétention, parce qu'elle est une nation libre et indépendante, et c'est cela même qu'a fait M. le Gouverneur en protestant contre la prétention qui lui est soumise, comme il a protesté et il proteste de la part de la nation portugaise. Et il le fait avec d'autant plus de raison que la Grande- Bretagne n'admettrait pas, — on ne peut en douter — une prétention du même genre que le Portugal, avec beaucoup de fondement, sinon avec une entière raison, pourrait émettre vis-à-vis d'elle en réponse à la sienne.

«Le Portugal peut dire que les noirs enlevés par les croiseurs anglais aux négriers, sur des navires sans nationalité déterminée, emmenés dans les colonies anglaises et là employés au travail par les planteurs, sont contraints à tout cela, et se rendent donc là-bas bien contre leur volonté; et que l'Angleterre ne peut pas invoquer l'ombre d'un droit pour disposer de ces noirs, si ce n'est le droit du plus fort.

«On ne peut pas prouver le contraire de ce qui précède, attendu que c'est une chose manifeste, et l'on ne peut même pas alléguer que ces noirs seront plus heureux dans les colonies anglaises, car le Portugal a, sans sortir de chez lui, un exemple qui l'édifie sur le sort des travailleurs transportés là-bas; c'est celui des colons engagés il y a quelques années à St. Antoine du Cap Vert.

«Les dits noirs furent traités de telle façon à la Guyane que leurs cris d'angoisse traversèrent l'Atlantique de Demerara jusqu'à Lisbonne; et le gouvernement portugais dut envoyer là-bas un navire pour les racheter du martyre qu'ils subissaient.

«Et pourra-t-on soutenir qu'aux nègres sauvages expédiés de l'intérieur de l'Afrique, et qui restent aux colonies anglaises, sans personne à qui demander la moindre protection, soit réservé un meilleur sort?

«Si donc l'on admettait que les croiseurs anglais puissent aller à bord des navires portugais enquêter sur la bonne ou la mauvaise volonté des portugais libres qui se rendent d'ici à S. Thomé, avec leurs passeports parfaitement en règle, et qu'ils puissent retenir les bateaux lorsque par hasard il plairait à certains passagers de dire qu'ils ne traversent pas spontanément, quel droit n'auraient pas les croiseurs portugais de retenir les bateaux anglais qui emportent les noirs susvisés, lesquels ne sont pas anglais et dont on sait d'une façon positive qu'ils ont été arrachés à leur patrie par la violence et qu'ils vont contraints et forcés dans un pays étranger?

«C'est pourquoi M. le Gouverneur me charge de vous dire, Messieurs, que la comparaison qu'il a faite est parfaitement exacte, que le traité conclu dernièrement entre l'Angleterre et la France ne modifie en rien la question et que de même que vous soutenez que vous n'aviez pas le droit de vous opposer au départ des noirs emmenés du Zaire par les français, de même que vous ne consentiriez pas à ce que les portugais arrêtent les navires anglais dans les conditions ci-dessus rapportées, de même vous pouvez encore moins procéder ainsi que vous en émettez la prétention vis-à-vis des navires employés à transporter légalement des portugais libres d'ici à S. Thomé.

«M. le Gouverneur me charge en outre de vous dire que, de la même façon que vous déclarez vouloir continuer à vous adresser à lui et lui communiquer toutes les informations que vous recevrez, ayant trait au but que les gouvernements de Portugal et d'Angleterre se sont proposé, selon le traité du 3 Juillet 1842, il déclare, lui, qu'il continuera à vous retourner les dépêches que vous lui adresserez; ce n'est pas qu'il veuille arrêter la correspondance sur cette affaire, mais ce n'est pas avec vous qu'il doit l'entretenir.

«M. le Gouverneur recevra toutes les informations, il désire qu'elles lui soient données afin de le mettre en mesure de faire tout ce que son devoir lui commandera de faire; mais il y a ici le Consul de Sa Majesté Britannique, qui est seul compétent pour les lui donner officiellement et avec qui vous pouvez vous entendre à cet effet.

«Enfin M. le Gouverneur me charge de vous déclarer que la responsabilité des mauvais résultats que pourrait entraîner la non-réception de semblables communications incombera tout entière aux fonctionnaires britanniques qui se refuseraient à agir en conformité des règles générales établies entre les nations et des dispositions spéciales sur lesquelles sont tombés d'accord les gouvernements de Portugal et d'Angleterre.»

Le Conseiller João Maria de Sousa e Almeida, premier Baron d'Àgua Içè

Un des quatre initiateurs de la grande agriculture moderne de S. Thomé

Les extraits de ces trois documents officiels et de la dépêche du Ministre Mendes Leal déjà reproduite dans ce mémoire donnent une idée de la lutte tenace et énergique qu'il a fallu soutenir contre les prétentions anglaises.

La défense des droits de la nation portugaise ne pouvait être ni plus brillante, ni plus conforme aux intérêts et à l'amour-propre du pays, mais notre bon droit, invoqué avec une si noble fierté, ne nous servit de rien; l'Angleterre finit par nous imposer sa volonté, le général Calheiros fut remplacé au gouvernement d'Angola après i 7 mois d'une administration exemplaire, à plus d'un titre glorieuse pour son nom et utile à la nation; l'émigration fut réduite d'abord à dix émigrants par navire et finalement complètement supprimée.

Le très précieux appui donné par le Gouverneur d'Angola vint toutefois ranimer d'une ardeur nouvelle les agriculteurs de S. Thomé et c'est ainsi que la seconde partie de cette première période se signala par de nouvelles et importantes initiatives, nées et développées à l'aide de ressources propres, ou sous la protection de certains des quatre grands précurseurs, de capitalistes de Lisbonne et de la Banque Nationale Coloniale (Banco Nacional Ultramarino), institution de crédit fondée en 1867 avec le concours du gouvernement et par contrat avec lui.

En 1870 un violent incendie détruisit entièrement l'édifice où fonctionnaient la Chambre Municipale et le Tribunal, réduisant en cendres, en grande partie, les archives des greffiers, et le coffre du Tribunal Orphanologique, avec toutes les valeurs et les livres de comptabilité qui y étaient conservés.

Pour finir, la période de 1 855 à 1875 fut clôturée par l'événement le plus notable de l'époque, qui, dans le moment causa aux agriculteurs de sérieuses appréhensions et mit une fois de plus leur constance à l'épreuve, mais qui fut l'heureuse préface du grand avenir qui leur était réservé.

La loi du 29 avril 1875 avait décidé qu'à la même date en 1876 prendrait fin, dans toutes les possessions de la couronne portugaise, la condition servile de la race nègre; un excès d'altruisme poussa les autorités de S. Thomé à devancer cette date, ce qui détermina sur l'heure l'exode vers la ville des travailleurs des plantations, libres et affranchis.

Ce fut là un moment plein d'angoisses pour la colonie, car la maigre force publique dont disposait le gouvernement, composée en majeure partie de noirs d'Angola, malgré la rigoureuse discipline où la maintint son inoubliable commandant le major Antonio Joaquim da Fonseca, plus tard Vicomte de Santa Margarida, était numériquement insuffisante ( 1 ) pour contenir une si grande masse d'hommes et de

(1) Le 2eme bataillon de chasseurs, une compagnie de soixante hommes de police et la canonnière «Rio Minho» étaient les uniques forces dont disposât la province. Le dit bataillon comprenait normalement quatre compagnies de cent hommes chacune, l'une composée de blancs et les trois autres de noirs, mais il était obligé de détacher à Ajuda et au Prince les forces nécessaires pour former la garnison de ces districts. Au moment de la crise il y avait à S. Thomé environ deux cents soldats noirs et naturels d'Angola et une cinquantaine de blancs. Avec cette maigre force, admirablement disciplinée, et affranchie du service de garnison de la forteresse et de la garde du palais du gouvernement, qui fut confié à des marins débarqués du «Rio Minho», le commandant Fonseca fit face à tous les besoins, qui étaient nombreux, dans ces jours pénibles, et parvint à maintenir l'ordre et le respect de l'autorité sans la moindre effusion de sang.

femmes et d'autre part les règlements spéciaux de travail, en étude dans la métropole, n'étant pas encore parvenus à la province, le gouvernement se trouvait dépourvu de dispositions légales sur lesquelles appuyer son action pour conjurer l'anarchie.

Le résultat de cette imprévoyance fut la perte pour l'agriculture de milliers de bras qui furent grossir l'armée des vagabonds; quelques uns de ces individus survivent encore et sont connus sous le nom de «forros gregorianos.»

La résignation avec laquelle les agriculteurs subirent cette nouvelle épreuve, leur prudence, le renoncement avec lequel ils acceptèrent la situation sans réagir, et aussi, il faut le dire, la bonté avec laquelle en général ils avaient traité leurs travailleurs, libres ou affranchis, évitèrent les actes de violence.

La transition, en dépit des circonstances anormales dans lesquelles elle eut lieu, s'opéra sans faire couler une goutte de sang, sans un seul incendie et sans aucun acte de destruction.

La première période du relèvement économique se termine ici.

Seconde période: 1876 à nos jours

Les premières années de cette période ont été signalées par de grands efforts de la part des agriculteurs pour obtenir des capitaux qui leur permissent de développer leurs exploitations et d'importer des travailleurs pour remplacer ceux qui avaient abandonné les plantations em 1875.

L'abandon des plantations, à la veille de la récolte du café qui était en ce temps-là la culture la plus importante de l'île, détermina la perte de la production de l'année 1876 et nuisit considérablement à celle de 1877 parce que les plantations ne purent fleurir du fait que les fruits de l'année précédente étaient restés pendants aux arbres.

La perte de ces deux récoltes, au moment où les agriculteurs avaient besoin de capitaux considérables pour refaire la dotation de la main-d'oeuvre de leurs plantations, aggrava fortement les difficultés financières contre lesquelles ils luttaient et l'incertitude de ce que serait dans l'avenir le régime qui venait d'être inauguré contrariait le jeu du crédit, encore embryonnaire à cette époque.

Telles furent les difficultés, sans compter l'épidémie mortifère de variole de l'année 1877, que les pionniers de la première période eurent à combattre dans les premières années ; ils en vinrent à bout grâce à une constance admirable et donnèrent en même temps, alors qu'ils étaient aux prises avec de si graves embarras financiers, une preuve de grand désintéressement en renonçant tous à l'indemnité que la loi d'émancipation avait obligé l'Etat à payer aux propriétaires.

L'émigration libre des travailleurs d'Angola étant enfin régularisée, les difficultés officielles, jusqu'alors opposées par l'Angleterre à l'entrée du personnel africain dans les îles, ayant cessé parce que cette opposition ne pouvait plus s'appuyer sur le traité de 1.842, depuis que dans les îles de S. Thomé et du Prince comme dans les autres colonies portugaises il n'y avait plus que des hommes libres ; le dépôt pénal de S. Thomé une fois supprimé, en 1881, par décision du gouvernement

Manoel da Costa Pedreira

Un des quatre initiateurs de la grande agriculture moderne de S. Thomé

central sur les instances du distingué gouverneur Pindella, la colonie commença à acquérir la réputation et le crédit d'une terre bonne pour la colonisation ; ses coutumes se moralisèrent et elle entra ainsi pleinement dans la période de son grand développement économique et social.

Néanmoins, l'hostilité anglaise ne cessa pas de se manifester, bien que sous d'autres aspects, toutes les fois que l'occasion s'en présenta. La main-d'oeuvre pour le travail des terres étant toujours le principal problème agricole de S. Thomé, aussitôt que l'abolition du travail forcé ouvrit la porte à toutes les émigrations, les agriculteurs cherchèrent à obtenir ces auxiliaires indispensables sur divers points de l'Afrique et entre autres dans la République de Libéria et à Acra où ils engagèrent au cours des années 1875 et 1876 environ 2:5oo travailleurs qui furent transportés à S. Thomé sur des vapeurs de la compagnie anglaise faisant le service de la côte occidentale d'Afrique ; mais à peine le courant d'émigration commençait-il à s'affirmer, grâce aux bonnes nouvelles que les premiers «kroomanos» rentrés dans leur patrie avaient apportées au sujet du traitement reçu à S. Thomé et au Prince, que la compagnie anglaise de navigation refusait de recevoir et de transporter de nouveaux émigrants ; on apprit que cette résolution était prise sous la pression des chargeurs anglais qui avaient menacé, disait-on alors, de ne plus embarquer leurs marchandises sur ces vapeurs si ceux-ci ne cessaient pas le transport des travailleurs dans notre colonie.

Pour obvier à ce nouvel embarras et comme nous ne possédions nous-mêmes aucun service de navigation pour la côte de Kroo, les agriculteurs de S. Thomé résolurent d'établir, au moyen d'un navire à voile des communications avec la même côte, et dans ce but, ils frétèrent le brick «Ovarense», propriété des armateurs de Lisbonne bien connus, Fernando d'Oliveira Bello et Manuel Rodrigues Formigai.

Le contrat d'affrètement signé, une fois le navire préparé pour recevoir des passagers et inspecté par les autorités sanitaires et maritimes et la caution dûment fournie, le tout dans les conditions réglementaires, le commandant obtint un arrêté du gouverneur de la Province l'autorisant à aller à Libéria et à Serra Leôa recevoir jusqu'à 400 travailleurs et à les conduire à S. Thomé (1).

A bord embarquèrent l'agent contractant, Francisco Ferreira de Moraes (2) et un infirmier de l'hôpital militaire de S. Thomé (3).

Toutes les formalités de la loi se trouvant donc accomplies et avec le supplément de garanties dû à la présence des personnages officiels qui devaient accompagner le bateau à l'aller et les travailleurs au retour, l'«Ovarense» sortit de S. Thomé le 26 Septembre 1876 (4) à destination de Libéria; il toucha au Cap Cost et au Cap Palmas pour débarquer des passagers et l'engageur Moraes qui restait là pour préparer les contrats avec les émigrants, tandis que le commandant se dirigeait avec le navire vers le port de Serra Leôa, capitale de la colonie anglaise de la Sénégambie, où, sous les yeux des autorités anglaises, il comptait faire de l'eau et préparer le navire pour recevoir les émigrants, et aussi faire part aux

(1) Bulletin Officiai de S. Thomé n.° 40 de 1876.

(2) Bulletin Officiai de S. Thème n.° 39 de 1876.

(3) Bulletin Officiai de S. Thomé n.° 40 de 1876.

(4) Bulletin Officiai de S. Thomé n ° 43 de 1876.

dites autorités de la mission qu'il allait accomplir et leur présenter les autorisations conformes aux lois et délivrées par les fonctionnaires portugais, dont il était muni.

La réponse des autorités anglaises dont il s'agit à l'acte de loyauté déférente et de bonne foi du commandant fut la rétention du navire dans la baie même de Serra Leôa, comme suspect de trafic d'esclaves.

Les documents que le navire exhiba ne servirent de rien ; il demeura prisonnier, on lui intenta un procès, qui fut jugé devant le tribunal de première instance un an après la prise (i), mais qui ne se termina que le 9 Août 1880 par l'arrêt du Tribunal de Londres qui régla les indemnités, et s'il est vrai que les tribunaux anglais acquittèrent le navire et condamnèrent les autorités qui l'avaient arrêté et, pour elles, la colonie où l'acte de violence arbitraire avait été commis, à payer aux armateurs Bello et Formigai £ 8.000 et aux propriétaires de la charge une indemnité de £ 1.000 plus les frais du procès qui se montèrent également à environ £ 1.000, il n'en est pas moins certain que le coup porté à l'émigration des kroomanos à S. Thomé fut décisif et c'est à cela que l'on visait.

La capture de l'«Ovarense» mit fin au courant d'émigration de la Libéria à S. Thomé ; postérieurement à cet acte, il y a bien eu exceptionnellement et de loin en loin quelques arrivages de ces excellents travailleurs, mais voilà déjà des années qu'ils ont complètement cessé.

Dans ces derniers temps l'hostilité anglaise s'est manifestée par des campagnes de presse et dans des réunions publiques ; le triste honneur de nous diffamer revient, devant le public, aux anglais Nevinson, Pienaar et Burtt et aux sociétés anglaises qui se disent protectrices des aborigènes d'Afrique; et en dernier lieu, depuis que, il y a un peu plus d'un an, nous avons commencé l'émigration de travailleurs de notre province de Mozambique, il n'y a pas de calomnies par lesquelles ceux qui ont intérêt à ce que cette émigration se porte vers le Transwaal ne se soient efforcés de tourner la tête aux noirs de Mozambique pour les empêcher d'aller à S. Thomé ; ils leurs racontent toutes sortes d'horreurs, depuis l'éternel refrain de l'esclavage et l'épouvantail des mers orageuses et déchaînées à traverser, où les navires sont engloutis corps et biens, jusqu'aux mutilations qui priveraient du nez, des oreilles, d'une jambe ou d'un bras les naïfs qui se risqueraient à se rendre dans notre île.

Il y a plus d'un demi-siècle que dure la campagne des anglais contre S. Thomé.

D'abord elle eut pour prétexte que le travail forcé se rencontrant encore dans les possessions portugaises d'Afrique, l'immigration de portugais indigènes d'Angola, qu'elle fût représentée par des affranchis ou par des hommes libres transportant leur résidence de la dernière de ces provinces dans l'autre, constituait un trafic d'esclaves.

Ensuite, une fois le travail forcé aboli par la loi du 29 avril 1875, les agriculteurs ayant recherché le concours de travailleurs libres qui abondaient alors dans la Libéria et leur initiative ayant été favorablement accueillie de la part de ces populations, sans la moindre opposition de la part des Etats-Unis d'Amérique sous le

(1) 9 novembre 1877. — The Indépendant n.os 108 à 110 de Freetowns de 1877 et le «Jornal do Commercio» n.° 7.732 de Lisbonne, du 20 avril 1878 (voir le document annexe).

Le Major Antonio Joaquim da Fonseca

Commandant du 2ime bataillon de chasseurs en garnison à S Thomé, en l'année i8y5

protectorat de qui est placée depuis sa fondation la République indépendante de Libéria, l'inimitié anglaise vint sous une autre forme nous empêcher d'obtenir des bras, par la prise arbitraire de l'«Ovarense» et le discrédit que ce fait répandit sur l'émigration vers S. Thomé, parmi toutes les peuplades des côtes de Kroo et de l'Or.

Plus tard c'est la campagne des Nevinson & C.ie contre la forme moderne du travail. Les noirs d'Angola qui travaillent à S. Thomé sont des esclaves parce qu'en grande majorité ils aiment mieux y rester que de retourner au pays d'où ils viennent.

Et, pour finir, lorsque nous allons engager à Mozambique, dans des conditions beaucoup plus libérales et humanitaires que ne le fait le Transvaal, les chevaliers servants des intérêts de cette colonie anglaise nous font une guerre furieuse d'intrigues et de calomnies en jetant dans l'esprit des travailleurs la crainte de courir les risques les plus graves et de subir les plus cruels supplices s'ils vont à S. Thomé.

Du jour où S. Thomé a commencé sérieusement ses travaux agricoles modernes jusqu'au moment présent, ce furent et ce sont toujours les anglais et uniquement les anglais qui, recourant aux différentes formes de pression appropriées à chaque époque, ont entravé la marche en avant de la colonie; ils ont toujours été vaincus par la persévérance des colons portugais, mais néanmoins, en gens tenaces qu'ils sont, ils n'en démordent pas et ne veulent pas renoncer eux, puissants et riches, à l'espoir d'annihiler notre effort qui, pauvre et faible comme il l'est, ne s'appuie que sur le bon droit et sur la justice.

C'est ici le lieu de mentionner un événement, survenu également dans les premières années de cette période et dont l'influence a été énorme sur l'avenir de l'île de S. Thomé, ce fut l'occupation effective de la région peuplée par les Angolares. C'est à un africaniste en renom, le Dr. Matheus Augusto Ribeiro de Sampaio, que la province et le pays doivent ce grand service.

Depuis plus de trois siècles que ces peuplades avaient conservé une vie sauvage et indépendante, se moquant toujours des pouvoirs souverains du pays, fortifiées dans les bois mystérieux et impénétrables qui couvraient la zone escarpée du sud de l'île, l'entreprise de conquérir cette région au concert de la civilisation avait toujours échoué, et personne ne pensait déjà plus à la possibilité de la renouveler avec les ressources dont disposait le gouvernement local. Mais Matheus Sampaio n'était pas homme à penser comme tout le monde là-bas pensait alors, ni à renoncer sans lutte à la possession effective d'une grande étendue de terrains qu'il avait achetés et qui étaient occupés par les Angolais; aussi, sans autre élément que sa confiance dans le résultat de la tentative, jointe à sa ferme volonté de vaincre, avec les maigres ressources dont peut disposer un particulier pour de semblables expéditions, ne possédant qu'un capital restreint, il s'entoura de quelques compagnons comme lui intrépides et débarqua dans la baie de S. João où il prit possession immédiate d'une partie des terrains qu'il avait achetés; il s'y installa avec ses compagnons, y éleva des constructions, défricha des terres, fit des plantations, ouvrit des chemins et affirma par l'occupation effective la souveraineté de notre pays sur cette partie de l'île où elle n'avait jamais été reconnue auparavant et, avec le cours des années et le contact civilisateur que Sampaio avait provoqué, ces peuplades sauvages et indomptables devinrent les dociles et précieux auxiliaires dont profitent aujourd'hui les agriculteurs du sud de l'île de S. Thomé.

L'acte courageux et patriotique de Matheus Sampaio et le brillant succès dont il fut couronné mirent fin à la légende séculaire d'invulnérabilité dont bénéficiaient les Angolares; le sud de l'île cessa d'être le pays mystérieux où aucune personne faisant quelque cas de la vie ne devait s'aventurer; en peu de temps les bois solitaires et agrestes se couvraient de fermes et ces fameux territoires ignorés se transformèrent en un champ, aussi vaste que peuplé, de labeur pacifique où l'activité fébrile de l'agriculteur allait enlever une fraction très importante de la production du cacao que S. Thomé exporte annuellement sur les marchés de consommation, et cela sans que l'Etat dépensât un «real« ni fît le moindre sacrifice.

Nous ne terminerons pas ce résumé historique sans signaler un autre événement, dont on parla beaucoup à l'époque, et qui témoigne de la prévoyance et du patriotisme du distingué magistrat qui gouvernait S. Thomé pendant les années i 885 et 1886.

Le 5 août 1 885 était signé au palais Auguanzum, district de Gebé, dans le royaume du Dahomey, un traité mixte de souveraineté et de protectorat, entre le Dr. Bernardo Meyrelles Leite, envoyé du gouverneur de S. Thomé, représentant la nation portugaise, et le prince Conhondú (plus tard le roi Behanzin), représentant la nation dahoméenne, et d'après lequel le quartier de Zomai, qui forme le prolongement du port d'Adra jusqu'à la forteresse de S. João Baptista, et le port d'Adra lui-môme étaient incorporés à la souveraineté portugaise, notre protectorat demeurant établi sur tout le reste de la côte maritime du royaume de Dahomey.

Le 2 septembre de la même année embarquait à bord de la canonnière Sado commandée par le capitaine de corvette Schultz, le gouverneur de la province, Custodio Miguel de Borja, avec sa femme et le personnel indispensable pour l'occupation.

Peu de jours après, la Sado arrivait au port d'Adra et le 8 septembre le gouverneur Borja prenait possession, au nom du Portugal, des territoires et du port soumis à notre souveraineté par le traité susvisé; aussitôt après il proclamait le protectorat de la côte maritime, en occupait les points principaux et y installait des garnisons; puis, ayant tout terminé en cinq jours, il retourna á S- Thomé, où il débarqua le 1 9 et fit immédiatement aux puissances étrangères, par l'intermédiaire des autorités consulaires, les communications officielles exigées par l'article 3 4 chapitre VI de l'acte final de la Conférence de Berlin, du 26 février 1 885.

Cette mesure avisée du prévoyant gouverneur Borja créa immédiatement une nouvelle source d'émigration vers S. Thomé et durant les 27 mois que notre domination et notre protectorat se maintinrent au Dahomey, S. Thomé reçut, de cette provenance, 716 travailleurs.

Mais l'acte de courageuse initiative du Gouverneur Borja, auquel Pinheiro Chagas et le gouvernement dont cet éminent homme d'état faisait partie donnèrent leur pleine approbation (décret du 29 décembre 1 885), ne devait pas avoir des effets d'une durée prolongée.

Le ministère d'alors fut remplacé par un autre où le portefeuille de la Marine et des Colonies échut à Henrique de Macedo, et par décret du 19 décembre 1887, rendu sur le rapport de ce ministre, le traité de Auguanzum était mis de côté et avec lui tous les avantages que cet acte diplomatique conférait au Portugal et à la province de S. Thomé. Peu de temps après, la France, libre de toute entrave, faisait la conquête du Dahomey et incorporait à son domaine colonial ce que nous avions

Le Dr. Malhais Augusto Ribeiro de Sampaio

Qui a effectué l'occupation pacifique de la région des Angolares

abandonné; notre forteresse de S. João Baptista d'Ajuda restait enclavée en territoire français!

La justice commande de dire que tandis que nos agriculteurs, ces dévoués ouvriers, travaillaient à cette œuvre monumentale du génie colonisateur portugais, certains gouvernements de la métropole, avec une sollicitude remarquable, secondaient et protégeaient, bien que lentement et par intermittences, les efforts des colons et des travailleurs, à l'aide de mesures législatives et pratiques appropriées et destinées à garantir les droits des uns et des autres et à faciliter le progrès de la communauté.

Nous avons déjà indiqué l'établissement, en i 858, de communications avec la métropole au moyen d'un service mensuel de vapeurs, la création en 1867 du Banco Nacional Ultramarino, destiné à exercer une grosse influence sur le développement matériel de la province et la suppression de la colonie pénale qui était le plus puissant élément de démoralisation des indigènes et de discrédit pour la province.

D'autres mesures, tendant aux mêmes buts, furent successivement adoptées.

Les règlements généraux du travail du 20 novembre 1875, d'Andrade Corvo, celui du 21 Novembre 1878, de Thomaz Ribeiro, celui du 29 janvier 1903, de Teixeira de Souza, qui est le moule sur lequel ont été faites les réformes postérieures, celui du 2 3 avril 1908, d'Augusto de Castilho, celui du 3i décembre de la même année d'Antonio Cabrai, et celui du 17 juillet 1909, de Terra Vianna; les règlements provinciaux du 29 Avril 1876, du gouverneur Gregório José Ribeiro, et du 1 7 Août 1880, du Vicomte de S. Januário, et beaucoup d'autres décisions disséminées dans les collections de la législation coloniale et qui, suivant l'évolution des temps, cherchèrent et réussirent à résoudre les problèmes du travail, en assurant et garantissant les droits du travailleur et ceux du propriétaire et en maintenant la plus complète harmonie entre les deux grands facteurs de la vie et du progrès agricoles.

L'organisation des travaux publics des Colonies, de Andrade Corvo, qui confia les attributions importantes de cette branche des services publics, à S. Thomé, à un bureau technique, convenablement doté d'éléments professionnels et matériels; les différentes modifications apportées aux conventions de navigation jusqu'à l'établissement de trois services par mois; la réduction considérable des tarifs; le perfectionnement du matériel employé par les entreprises, l'amélioration dans la vitesse des vapeurs et, en dernier lieu, la liaison établie entre la Côte Orientale et la Côte Occidentale d'Afrique; la communication télégraphique des deux îles avec le réseau général sous-marin, traitée par le ministre Pinheiro Chagas et les réformes postérieures du contrat primitif, tendant toutes à rendre le service moins cher; le transport gratuit, sur des navires de l'Etat, de travailleurs africains destinés aux plantations de S. Thomé, effectué sous l'administration du même ministre, et celui de travailleurs chinois, également sur des navires de l'Etat, de Macau à S. Thomé et au Prince, sur l'ordre des ministres Neves Ferreira et Ferreira de Almeida; l'établissement des réseaux téléphoniques de S. Thomé, sous l'Administration directe du Gouvernement; la navigation côtière autour de l'île de S. Thomé, l'éclairage des ports au moyen de phares, la construction de ponts et de quais, le chemin de fer de Trindade-Magdalena actuellement en construction; l'organisation du crédit foncier colonial qui rend de si grands services à cette colonie et l'ouverture de toutes les colonies du pays à l'émigration de travailleurs ruraux vers les plantations de S. Thomé

et du Prince; toutes ces mesures et d'autres de moindre importance qui se succèdent tous les jours et en dernier lieu la visite de l'infortuné Prince Royal D. Louis Philippe et du Ministre de la Marine, Ayres de Ornellas, avec leurs suites, aux plantations de S. Thomé, au moment où les anglais mettaient le plus d'ardeur à leur campagne de diffamation contre le régime agraire de la province (juillet 1907), visite marquant une date célèbre, que l'histoire et la tradition perpétueront dans la mémoire des générations agricoles de S. Thomé, tout cela démontre la sollicitude et l'intérêt avec lesquels les pouvoirs élevés de la nation, à commencer par la Famille Royale, ont aidé, aident, favorisent et stimulent les efforts de l'initiative particulière.

Les agriculteurs de S. Thomé se plaignent de ce que les Gouvernements n'ont presque rien fait de ce qu'ils auraient pu et du faire en faveur de la voirie ordinaire; et les habitants de la ville se plaignent de leur côté de ce que l'assainissement, l'hygiène publique et les services du port aient été trop négligés.

Les uns et les autres ont raison, mais entre dire cela et avancer, ce que l'on affirme parfois, que les gouvernements n'ont rien fait, il y a l'énorme distance qui résulte clairement de l'exposé que nous venons de faire.

Et pour clore ce chapitre, nous reproduirons la notification du «boycottage» du cacao, que Cadbury nous a adressée et la réponse que nous lui avons faite:

«Bournville, Birmingham, le i5 Mars 1909.

«Mr. Francisco Mantero — Lisbonne.

«Cher Monsieur, (Traduction).

«Je suis de retour d'Afrique et j'ai l'intention de publier une relation complète de mon voyage relatif à la main-d'œuvre du cacao, dans les plantations de S. Thomé et du Prince. Durant mon séjour à Angola ont été rapatriés les premiers 1 5 hommes venant de ces îles, et un seul d'entre eux apportait quelque argent du Fonds de Rapatriement à son arrivée à Angola.

«Le Gouverneur Général d'Angola m'a dit qu'aucune modification n'avait été apportée au système de recrutement. J'ai eu le plaisir de m'entretenir avec le Commandant Paula Cid, qui m'a dit être dans l'intention de soumettre à son gouvernement le projet de quelques réformes, ce que j'ai été très-heureux d'apprendre.

«Ma maison, et avec elle les autres qui ont marché d'accord avec nous dans cette affaire, sont au regret de se voir forcées de cesser, pour le moment, leurs achats de cacao de S. Thomé. La circulaire ci-jointe vous prouvera que nous serons enchantés, à quelque moment que ce soit, d'acquérir la certitude qne les réformes nécessaires sont devenues un fait accompli.

«Je suis cordialement votre. . .

Signé: William A. Cadbury.»

(Traduction de la circulaire)

«Mr. William A. Cadbury est revenu, la semaine dernière, en Angleterre d'un voyage de plus de cinq mois aux îles portugaises de S. Thomé et du Prince, en compagnie de Mr. Joseph Burtt.

Le Conseiller Manoel Pinheiro Chagas

Ministre de la Marine et dos Colonies en 1 8S5. A rapporté le décret approuvant le traité de protectoiat

et de souveraineté sur le Dahomey

et a ordonné le transport gratuit de travailleurs de Ajuda à S. I home sur des navires de l'Etat

«Le but de sa visite a été de s'assurer jusqu'à quel point avaient été réalisées les promesses de réformes qui lui avaient été faites à Lisbonne en Décembre 1907 par le gouvernement portugais. Ces promesses avaient été la conséquence de la remise au Gouvernement et aux propriétaires de plantations du rapport de Mr. Joseph Burtt et du Dr. Claude Horton. Ces Messieurs, on le sait, furent chargés, en 1905, par les trois principales maisons anglaises de fabrication de cacao et par une imporportante maison allemande, de s'informer des conditions de vie des travailleurs à S. Thomé et au Prince et de la façon dont ces travailleurs étaient recrutés à Angola. L'enquête a duré près de deux ans.

«Mr. Cadbury a acquis la conviction que jusqu'à ce jour, aucune mesure adéquate n'a été prise pour remédier aux maux qu'il a observés et il a l'intention de publier à très bref délai un compte rendu complet de ses investigations.

«Sa communication a été soigneusement étudiée par les trois maisons qui l'avaient chargé du voyage, MMrs. Cadbury Bros L.Ki, de Bournville, J. J. Fry & C.° L.,d, de York, et Rowntree & C.°, de Bristol. Ces trois maisons ont reconnu d'un commun accord que le moment est aujourd'hui venu pour elles de manifester par une action énergique leur déplaisir de ce que le gouvernement portugais n'ait pas tenu sa promesse de réformes, en considération de laquelle il avait été entendu qu'elles continueraient pendant un certain temps leurs transactions commerciales avec les dites îles.

«Elles ont par conséquent décidé de ne plus acheter de cacao produit dans les îles de S. Thomé et du Prince.

«Elles attendront avec intérêt et sympathie tous les efforts qui seront faits, soit de la part du gouvernement portugais, soit de la part des planteurs, pour remédier aux maux provenant du système existant. Elles seront prêtes à retirer leur décision de ne pas acheter, dès qu'elles auront acquis la conviction que les réformes nécessaires ont été exécutées, non pas seulement sur le papier, mais de manière à assurer aux travailleurs engagés à Angola, la liberté de contracter leurs engagements et la faculté absolue de rapatriement une fois leur contrat terminé.»

«Lisbonne, ce 22 Mars 1909.

«Monsieur William A. Cadbury — Birmingham.

«Cher Monsieur,

«J'ai sous les yeux votre lettre du i5 courant me faisant connaître: votre retour en Angleterre du voyage que vous avez fait à nos provinces africaines de la côte occidentale; votre intention de publier une relation de votre voyage; la constatation que vous avez faite à Angola de l'arrivée de 1 5 travailleurs rapatriés, dont un seul avec de l'argent du fonds de rapatriement; l'affirmation reçue par vous du Gouverneur d'Angola que l'on n'avait pas fait de réformes et l'annonce de celles que le Commandant Cid allait proposer; l'obligation dans laquelle votre maison, et aussi les autres qui marchent d'accord avec elle, regrettent de se trouver de ne plus acheter, pour le moment, notre cacao, mais le grand plaisir qu'elles éprouveront à savoir que des réformes ont été faites, etc.

«Je vous remercie des termes aimables de votre communication et je vous félicite pour votre retour dans votre patrie et dans votre famille.

«La loi du 29 Janvier 1903, qui a institué la caisse et le bon de rapatriement n'a pas d'effet rétroactif, pas plus qu'aucune autre loi de notre pays.

«Ses dispositions sont applicables à l'immigration qui s'est opérée ou qui viendra à s'opérer depuis que la loi est entrée en vigueur. L'immigration antérieure à cette date est régie par la législation alors existante.

«Il en résulte que les travailleurs à qui l'on conserve une partie de leur salaire dans la caisse de rapatriement sont seulement ceux qui ont été amenés sous l'empire de la loi du 29 Janvier 1903; ceux qui sont arrivés antérieurement n'ont rien à voir avec le fonds en question, vu qu'ils n'y contribuent pas, puisqu'ils touchent l'intégralité de leur salaire. Or, des 1 5 travailleurs rapatriés auxquels vous vous référez, 1 4 appartenaient à la seconde catégorie et un seul à la première, ce qui explique pourquoi ce dernier seulement a rapporté de l'argent du Fonds de Rapatriement.

«Je ne suis pas en mesure de dire quels sont les opinions et les projets du Conseiller Cid, ni ce que notre Gouvernement fera. L'un et l'autre s'inspireront certainement des intérêts du pays.

«Une partie du public anglais n'aime pas la façon dont notre pays se gouverne et trouve très long le temps que le gouvernement emploie à s'entourer des études nécessaires, pour savoir s'il a des réformes à faire et quelles doivent être ces réformes; par suite, les industriels du chocolat sont forcés de suspendre la consommation du cacao portugais jusqu'à ce que nos procédés d'administration se modifient d'accord avec le goût de la dite fraction du public anglais.

«Si la mentalité et les manières d'agir portugaises étaient les mêmes, comme dans ce pays il y a un certain public qui voit sans sympathie certains procédés de gouvernement usités en Angleterre, ce public forcerait les importateurs portugais de manufactures anglaises à suspendre leurs importations, les chargeurs et les passagers à ne pas se servir des navires anglais, les émigrants de Mozambique à ne pas passer au Transvaal, etc., etc., tant que l'Angleterre ne se résoudrait pas à gouverner sa maison d'après les indications et la manière de voir de cette fraction du public portugais.

«Mais notre mentalité est très différente.

«Quant à nous, nous entendons que chacun doit gouverner chez lui comme il le juge le plus convenable.

«Ceci toutefois est la simple constatation de points de vue différents entre deux peuples, car, pour ce qui touche au cacao, les producteurs portugais ne prétendent imposer leur article à personne.

«L'achète qui en a besoin et qui veut.

«Je vous souhaite mille prospérités et suis, avec la plus grande considération, votre . . .

«Signé: Francisco Mantero.»

Le Conseiller Custodio Miguel de Borjct

Gouverneur de la Province de S. Thomé et du Prince qui ;i envoyé négocier le protectoral du Dahomej'

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