CHAPITRE II
Conditions actuelles de production
et de travail
Les mesures législatives adoptées par le parlement en 1875 ayant, comme on l'a dit, aboli la condition servile des esclaves et des affranchis, alors éléments principaux du travail agricole dans les îles, du même coup cessa d'exister le fait qui servait de prétexte au gouvernement anglais pour nous interdire l'exportation de bras africains; et ces mesures ayant, bien que d'une façon encore insuffisante, contribué à faciliter l'introduction d'un personnel agricole pour la mise en état des terres, la culture des plantations, la cueillette et le traitement des récoltes, une nouvelle période de prospérité s'ouvrit à l'énergie éprouvée et à la compétence colonisatrice des portugais et dans l'espace de quelques années l'île de S. Thomé devint, en outre de la plus prospère de nos possessions, la colonie modèle par excellence. Dans ses plantations les coloniaux d'autres nations vinrent faire un apprentissage afin d'apporter aux colonies de leur pays le savoir, l'expérience, la ténacité et la prudence, par eux puisés dans l'exemple qu'ils devaient mettre à profit pour y entreprendre le développement et la prospérité dont elles jouissent aujourd'hui.
Les conditions nouvelles du travail à S. Thomé et au Prince peuvent être et ont été constatées et étudiées par les nationaux et par les étrangers lorsqu'ils visitent les diverses plantations des îles. Les contrats de travail sont des actes publics annoncés une semaine à l'avance; peut y assister qui le désire.
L'hospitalité dans les plantations est de tradition, on ne la refuse à personne et chacun peut vivre quelque temps dans l'intimité du planteur; il ne s'y passe rien en secret ou qui ne puisse être vu, et — à l'exception de quelques visiteurs anglais, qui ont trouvé mauvais tout ou presque tout, — il n'y a pas un seul d'entre les français, les allemands, les belges et même certains anglais pour ne pas reconnaître que le travailleur à S. Thomé et au Prince jouit d'un traitement exceptionnellement favorable et qu'on lui assure un bien-être dont beaucoup de travailleurs en Europe seraient jaloux.
La crise de la main-d'œuvre, déterminée par l'évolution de la servitude au régime du travail libre, et le désir naturel des agriculteurs d'élargir leurs exploitations, les ont portés, dans la première période d'expansion, à rechercher le concours de travailleurs de provenances diverses.
C'est pour cela que fut organisée, et maintenue pendant un certain temps,
l'immigration de travailleurs noirs de la côte d'en face. De la Libéria, d'Acra, et du Cameroun vinrent travailler à S. Thomé et au Prince et y demeurèrent pas mal de temps, de nombreux ouvriers. Plus tard, à leur rapatriement, ils emportèrent dans leur bagage, avec l'éducation agricole et des habitudes d'ordre, de travail et de prévoyance, les plantes et les semences des fruits qu'ils avaient cultivés dans nos îles, et avec elles ils constituèrent les noyaux de plantations futures qui devaient enrichir leur pays.
Les plantations Monte Café, S. Nicolau, Saudade, Nova Moka, Santa Margarida, Monte Macaco, Rio d'Ouro, Boa Entrada, Agua-Izé, Porto Real, Sundy, etc., etc., ont été autant d'écoles d'agriculture et de colonisation auxquelles on doit la civilisation des hordes à demi-sauvages que nous avaient envoyées les colonies anglaises et "allemandes d'Acra et du Cameroun.
Au concours des nations européennes qui ont travaillé à la civilisation et au progrès de l'Afrique, le Portugal a droit encore à cette part de gloire. Nous, à S. Thomé et au Prince, ce ne sont pas seulement nos travailleurs que nous avons éduqués; nous avons éduqué aussi les travailleurs étrangers; nous n'avons pas fait seulement cet entrepôt de cacao qui s'appelle S. Thomé, nous avons fait trois entrepôts: le nôtre, l'entrepôt anglais de la Côte de l'Or et l'allemand de la Baie des Biafras.
Le Ier février 1876 arrivaient à S. Thomé, à bord du vapeur anglais Congo les premiers travailleurs d'Acra et le 19 Septembre 1875, à bord du même vapeur, les premiers du Cameroun. A l'époque la culture du cacao était inconnue dans ces pays et la province de S. Thomé en exportait 1.000:000 de kilogrammes. En 1909 l'exportation de ces trois provenances fut la suivante:
S. Thomé et Prince 3o. 2 61. 000 kilogrammes (1)
Acra 18.91 3.649 » (2)
Cameroun 3. 000.000 » (3)
Ce tableau éloquent dispense de toutes autres considérations au sujet de l'influence civilisatrice et économique que la colonie de S. Thomé a exercée sur les populations et les territoires des colonies susvisées.
Si la richesse du sol de nos îles n'a de rivale en aucune autre région du globe, l'effort dépensé pour l'adaptation à un climat si inhospitalier, la compétence des agriculteurs portugais et le traitement humanitaire qu'ils accordent à leurs travailleurs ne sont dépassés dans aucune colonie africaine des autres pays.
Voilà pourquoi, dans l'espace d'un demi-siècle on y a défriché d'énormes bandes de terres propres à l'agriculture, on y a multiplié les plantations des riches cultures tropicales, on y a construit des installations pour les travailleurs, pour les
(1) Calcul fait sur les entrées à Lisbonne et à Funchal du Ier Janvier au 31 Décembre 1909 (504.350 sacs de 60 kilos).
(2) Statistique de l'année agricole du 1 er Octobre 1 908 au 30 Septembre 1 909 (4 1 .206.297 arráteis, ou livres portugaises de 16 onces (Martin Weinstein & C.ta).
(3) Calcul approximatif, la statistique complète n'étant pas encore en notre pouvoir.
Le Conseiller João Antonio de Brissac das Neves Ferreira
Ministre dela Marine et des Colonies qui a ordonné le transport de travailleurs chinois à S. Thomé et au Prince
sur des navires de l'Etat
administrateurs et pour le reste du personnel européen ; on y a ouvert des routes et, dans la majeure partie des exploitations, des chemins de fer Decauville, qui facilitent les transports et atténuent la dureté des travaux d'acheminement des produits; on y a modifié les conditions de salubrité par l'assainissement des zones cultivées et par l'enseignement de l'hygiène aux indigènes, tout en amenant la production à un haut degré de perfection, et en réduisant les conditions du travail à un labeur discipliné, supportable, sans trop de fatigue, pour tous les travailleurs, de sorte que de la rudesse et de l'anarchie des anciens temps il ne reste qu'un désagréable souvenir que tous désirent voir oublier.
Conditions générales de l'existence faite anx travailleurs. — Les considérations
que nous développons se rapportent toutes aux propriétés exploitées par les européens, ou par les indigènes éclairés et par leurs descendants ou successeurs, qui ont maintenu le régime civilisateur implanté par les premiers; les exploitations des «forros» et d'autres petits cultivateurs indigènes, qui s'effectuent d'une façon rudimentaire et sont travaillées au moyen de procédés imparfaits par les propriétaires euxmêmes et par leurs familles, tendent à disparaître, absorbées par les exploitations qui suivent le progrès et constituent déjà des exceptions dont nous croyons n'avoir pas à nous occuper.
Il convient de dire ici que dans l'île de S. Thomé, comme dans celle du Prince, il n'y a ni entreprises ni établissements industriels, ni fabriques, ni manufactures ; on y exerce seulement les petites industries, les arts et métiers et le commerce inhérent aux groupements humains de population restreinte.
L'industrie agricole est le ressort propulseur de toute la vie et de tout le mouvement dans les deux îles. Unies sous une même direction politique et administrative, chacune d'elle constitue une petite colonie, divisée en de nombreuses exploitations particulières. L'une comme l'autre elles offrent aux travailleurs originaires des pays tropicaux, qui sont les plus résistants à l'action déprimante du climat, des conditions de vie supérieures à celles que leur procurent les régions d'où ils arrivent.
Le climat est, sans nul doute, hostile aux européens, mais pour les africains, en raison du confort qui améliore les conditions sanitaires, il est bien meilleur que celui de l'hinterland d'Angola, d'où proviennent la plupart des travailleurs importés à S. Thomé. Ici ils ne sont pas exposés aux cinq grands fléaux qui déciment impitoyablement les populations continentales de l'Afrique équatoriale: le sommeil (i ) la petite vérole (2), les maladies vénériennes, l'alcoolisme et les guerres.
De plus les mesures hygiéniques et l'assistance médicale, les pharmacies bien fournies et les infirmeries confortables que l'on trouve dans tous les centres de travail garantissent au point de vue sanitaire tous les soins indispensables à la conservation de la santé et au traitement des malades.
(1) Dans nos îles la maladie du sommeil n'existe que dans la partie septentrionale de l'île du Prince, on la combat énergiquement et avec grand succès, par la destruction de la tzé-tzé qui ne se trouve que dans cette région mais que l'on rencontre déjà rarement et par l'isolement des sujets atteints; on a l'espoir légitime de la voir bientôt disparaître.
(2) Depuis qu'une disposition réglementaire a rendu la vaccination obligatoire, la petite vérole épidémique a disparu des îles, et lorsqu'il s'en présente un cas, il est généralement sporadique et sans gravité.
Occupant leurs journées à un travail modéré, recevant une alimentation saine et suffisante, ayant de bonnes habitations où s'abriter, et trouvant facilement des distractions, aux jours et aux heures de repos, conformément à leurs coutumes, dans les danses et la vie de case avec leurs compatriotes, n'ayant pas à se préoccuper des charges de famille, qui sont toutes assumées par les propriétaires, les travailleurs trouvent dans cette province les conditions d'une vie tranquille et, pour ainsi dire, heureuse.
Ils acquièrent des éléments de civilisation, peuvent faire des économies, constituer une famille et se préparer un avenir meilleur que s'ils étaient restés dans les régions sauvages de leurs pays d'origine.
Nature (lu travail. — Comme nous l'avons déjà dit, dans les deux îles de S. Thomé et du Prince est déjà défrichée une grande partie du sol propre à l'exploitation agricole, laquelle consiste principalement dans la culture du cacao, bien qu'on cultive aussi le café, la canne à sucre, le caoutchouc et d'autres fruits de consommation locale.
Toutefois l'utilisation des terres vierges est encore loin de toucher à son terme et d'une manière générale les plantations s'agrandissent tous les ans par le défrichage de nouvelles bandes de terrain. Préalablement à la culture, comme acte préparatoire indispensable, il faut abattre le maquis très-haut qui végète spontanément sur les terrains incultes.
D'habitude, ce travail, l'un des plus rudes que l'agriculture exige, n'est pas fait, dans un grand nombre de plantations, par les ouvriers attachés à chaque propriété. Ce sont en général les «angolares», — indigènes descendants des noirs d'Angola auxquels nous avons déjà eu l'occasion de faire allusion, qui se sont installés à S. Thomé quand, en 1 540, fit naufrage sur la côte de l'île un navire chargé d'esclaves,— hommes robustes et réfractaires au travail salarié, qui se chargent d'abattre les forêts à l'entreprise, parce que, jaloux de leurs habitudes nomades, ils préfèrent au régime méthodique et permanent des ouvriers attitrés le travail d'occasion exécuté comme il leur plaît. Lorsqu'on emploie à ce travail les ouvriers engagés, on choisit les plus robustes.
Après cela, on prépare le terrain, on ouvre les trous et l'on procède à la plantation, on trace les chemins qui plus tard donneront accès aux plantations, et, périodiquement, on continue le traitement des plantes en les taillant et en nettoyant le terrain ; ensuite on cueille les fruits, on les transporte sur les terrasses, on les prépare et on les conduit au port d'embarquement.
Le transport à bras est ordinairement banni de la grande majorité des plantations. Des voies Decauville, à traction animale ou à vapeur, des voies aériennes et des véhicules traînés par des boeufs ou des mules, sont préparés pour faciliter l'exécution de ce lourd et important service de l'exploitation tant à l'intérieur des propriétés que de celles-ci aux ports d'embarquement. La voie maritime est également largement utilisée pour les transports; un vapeur de cabotage, de 3oo tonneaux de jauge, fait quatre voyages par mois tout autour de S. Thomé, et plusieurs remorqueurs privés remorquent les nombreux chalands employés aux services de chargement.
Des appontements privés dans les ports de chaque plantation complètent le service maritime en évitant aux travailleurs d'entrer dans l'eau et de porter de lourdes charges.
Le Contre-Amiral Augusto de Castilho
Ministre de la Marine et des Colonies sous l'administration de qui a commencé l'émigration de Mozambique à S. Thomé
Conditions de prospérité actuelle et future de la province. —On peut dire que
les conditions actuelles de la province sont somme toute satisfaisantes, malgré l'insuffisance de main-d'œuvre, résultant de la difficulté constante des engagements de travailleurs et les impôts extrêmement lourds perçus par le gouvernement et par la municipalité.
Mais si la situation, envisagée dans son ensemble, peut être considérée comme satisfaisante, il n'en est pas de même à l'égard d'un grand nombre d'exploitations.
Les propriétaires des anciens domaines où se firent les premières plantations et ceux des domaines qui suivirent, durant la première période du relèvement agricole de la colonie, montèrent tous leurs services à une époque où les charges étaient beaucoup moindres; ils ont déjà remboursé les capitaux qu'on leur avait prêtés et ont une grande partie de leurs plantations en pleine production ; ils pourvoient par conséquent aux frais de leurs exploitations avec une dépense proportionnellement moindre et retirent une somme de revenus sensiblement plus grande. La situation de ces propriétaires est exempte d'embarras.
Il n'en est pas de même pour ceux qui ont commencé plus tard. L'acquisition des terrains, qui dans les premiers temps se faisait contre une valeur insignifiante, est devenue extrêmement chère et toutes les dépenses agricoles se sont élevées d'une manière fabuleuse.
Créées presque toutes avec de l'argent fourni par le crédit, sur un terrain qui a coûté un prix très élevé, avec des constructions également fort chères, un développement très lent et la pleine production du cacao qui se fait beaucoup attendre, les propriétés nouvelles, qui sont les plus nombreuses, traversent une situation financière difficile, aggravée par la grande baisse actuelle dans le prix du cacao, baisse qui, si elle se prolonge, contraindra l'Etat à diminuer les impôts, s'il veut éviter la ruine des agriculteurs et les graves conséquences d'un pareil désastre, pour euxmêmes et pour le Trésor.
L'histoire des trente dernières années nous enseigne toutefois que les fluctuations du marché du cacao sont périodiques et qu'aux périodes de baisse en succèdent d'autres de hausse et ainsi de suite.
C'est dans la répétition de ces phénomènes que consiste le principal espoir de l'agriculture nouvelle de S. Thomé et du Prince, pour l'aider à triompher de la période critique de ses débuts ; comme il n'y a pas de raison de croire que les phénomènes dont il s'agit ne se reproduiront pas, comme tout donne à penser qu'un avenir brillant est réservé â nos îles, étant donnée la fertilité sans égale de leur sol et comme, dans son ardeur à avancer les résultats, l'agriculteur ne s'arrête pas, les plantations se multiplient tous les ans, celles des années antérieures croissent et donnent des fruits en abondance, la production augmente d'année en année et la qualité se perfectionne tous les jours.
Les dernières mesures décrétées par le gouvernement de la métropole, tendant à faciliter et à régulariser le recrutement des travailleurs, et dont on attend, avec beaucoup de fondement, l'abondance de bras et par conséquent une amélioration dans les conditions de la main-d'œuvre, doivent contribuer puissamment à atténuer les difficultés de nombreux agriculteurs, et à assurer la prospérité croissante de la colonie.
Il est vrai que, suivant la leçon et l'exemple des colonisateurs portugais de S. Thomé et du Prince, à qui l'on a tant fait la guerre dans ces derniers temps,
peut-être à cause de l'envie qu'excite la prospérité de leur agriculture, d'autres centres de production des mêmes defirées se sont créés dans les colonies d'autres pays, comme nous avons déjà eu l'occasion de le signaler; assurément ces centres jettent sur les marchés une grande quantité de produits, qui font concurrence à ceux de S. Thomé, et ce fait a déjà entraîné et pourra entraîner encore le stationnement ou la baisse des prix. Mais, parallèlement, on observe aussi que la consommation mondiale de son principal produit, le cacao, tend à augmenter dans des proportions extraordinaires, comme le démontre le tableau qui accompagne ce mémoire. Il nous semble donc que si l'on tient compte de l'existence incontestable d'un sol privilégié, des capacités évidentes et exemplaires de nos cultivateurs pour la colonisation et l'exploitation, capacités servies par les procédés de travail les plus perfectionnés, de l'entrée en exécution des nouvelles dispositions qui régissent l'engagement des travailleurs et des sentiments humanitaires qui dominent l'utilisation de l'activité des ouvriers, tous les facteurs de prospérité se trouvent réunis pour que cette province conserve dans l'avenir la place eminente qu'elle a déjà conquise entre les colonies similaires les plus florissantes, pourvu que les ennemis traditionnels de la province de S. Thomé et du Prince, les philanthropes (sic) anglais ne parviennent pas à détruire, d'une façon ou d'une autre, cette prospérité, et qu'ils fassent trêve à la campagne de ruine et de discrédit pour laquelle ils ont récemment prodigué leurs efforts sous le prétexte d'un humanitarisme que ni l'Angleterre ni aucun autre pays ne pratique avec plus de générosité que les cultivateurs de S. Thomé et du Prince.
Conditions économiques (lu travail. — Par suite de la pénurie constante de travailleurs, due au développement ci-dessus relaté des plantations, qui oblige à en importer continuellement, et en raison des dépenses considérables qu'imposent le recrutement des émigrants, leur transport, leur alimentation, leur vestiaire, l'assistance médicale qui leur est assurée, leur logement et leur salaire en argent, tout cela constituant la rémunération des services qu'il sont appelés à rendre, le travail coûte cher.
Aux termes du nouveau règlement général sur l'émigration des travailleurs à S. Thomé et au Prince, du i 7 juillet 1 909, leur salaire mensuel ne sera jamais inférieur à 2í?5oo réis (frs. i2,5o) pour les hommes et à i#8oo réis (frs. 9) pour les femmes, mais il est ordinairement supérieur, certains travailleurs gagnant 4&000 réis (frs. 20) et jusqu'à 95:00o réis (frs. 45). La moitié de ce salaire est payée, mensuellement, aux intéressés, le premier dimanche qui suit le mois auquel il est afférent, ou le lundi suivant, et l'autre moitié est versée, directement par les patrons, à la Caisse de Rapatriement créée par le même décret ; elle y reste en dépôt et constitue une réserve qui sera remise á leur arrivée dans leur pays à chacun des travailleurs rapatriés à laquelle elle appartient; le versement à la Caisse est fait annuellement, après déduction des avances légales, qui ont pu être faites au moment de ces contrats et des pensions légales payées aux familles des travailleurs engagés.
Aux salaires ci-dessus s'ajoutent, pour le patron, les charges du logement dans des édifices construits conformément aux prescriptions établies par les autorités, de la nourriture, du vestiaire, de l'hospitalisation, du traitement convenable des maladies et les dépenses du voyage d'aller et du retour au lieu de provenance. Les propriétaires ont à faire toutes ces dépenses, à s'approvisionner de toutes les choses nécessaires à la vie, denrées, marchandises et produits manufacturés de toutes sortes et à s'assurer médecin et pharmacie et cela dans une colonie où tout ce qui se
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Le Conseiller Antonio Teixeira de Sousa
Ministre de la Marine et des Colonies, auteur du décret réglementaire du 29 Janvier 1903
qui a servi de modele à toute la législation postérieure sur la main d'oeuvre
à S. Tliomé et au Prince
consomme est importé de pays lointains, car on n'y récolte qu'un nombre très limité de produits agricoles et la plupart d'entre eux ne servent qu'à l'exportation, le café, le cacao, le coco, etc. ; on comprend aisément que dans ces conditions les approvisionnements et le personnel nécessaire à l'administration des propriétés ne s'obtiennent qu'à force d'argent.
Conditions d'existence des travailleurs. — L'existence des travailleurs des deux sexes, dans les propriétés, s'écoule sereine entre la monotonie du travail matériel et les temps de repos qu'ils occupent ainsi qu'ont coutume de le faire les individus en état de civilisation imparfaite.
Le climat, qui n'est pas toujours clément aux européens, n'est pas aussi défavorable aux africains et au contraire il présente des avantages sensibles sur celui de certaines régions où les travailleurs sont recrutés; le travail est méthodique et modéré et le régime, comme habitation et comme nourriture, est sans nul doute bien supérieur dans les plantations à ce qu'il est dans la vie désordonnée et sauvage de l'intérieur de l'Afrique.
Au lever du soleil la cloche de la propriété éveille ceux qui y résident et à 6 heures on entame la tâche quotidienne.
A 8 heures le travail est interrompu pour recommencer à 8 heures '/, après le premier repas; on l'interrompt de nouveau à i i heures '/, qui est l'heure du déjeuner. Les travailleurs touchent et mangent leurs aliments, puis au bout de deux heures ils retournent encore au travail jusqu'au coucher du soleil, qui, à S. Thomé et au Prince, a lieu invariablement à 6 heures du soir.
Au coucher du soleil, lorsque le travail a pris fin, tous se présentent en formation réglementaire sur la terrasse de la propriété pour toucher leur nourriture du soir; après le signal de rompre les rangs, ils se retirent dans leurs quartiers, où ils dînent et passent ensuite leur temps à causer et à danser jusqu'au son de la cloche qui, à 9 heures, annonce l'heure du sommeil. Les jours de repos, où il leur est habituellement permis de rentrer plus tard, ils s'amusent fréquemment à organiser de grandes «batuques» (i), leur divertissement favori; ils donnent libre expansion à leurs sentiments d'allégresse au moyen de danses et de gestes désordonnés, de chants et de cris avec accompagnement de tambours, et ils remplissent les airs d'un tintamarre assourdissant.
Aucun souci ne les préoccupe relativement à leur subsistance ou à celle de leur famille, puisque tous se trouvent à la charge des patrons, lesquels, comme il a déjà été dit, en outre du logement, du salaire en argent et du voyage tant d'aller que de retour au pays d'où ils sont venus, leur fournissent trois fois par jour des aliments, soit cuisinés, soit en denrées pour qu'ils les cuisinent eux-mêmes à leur convenance, et en outre les vêtements, une habitation hygiénique, les soins médicaux, la pharmacie et les aliments pour malades.
Les travailleurs jouissent encore des avantages suivants:
Ils ont le droit de sortir, sans permission, des plantations, pour porter plainte aux autorités contre les infractions à leur contrat ou contre de mauvais traitements; dans les procédures auxquelles ces plaintes donnent lieu, procédures sommaires et de
(i) Danses accompagnées de chants.
solution rapide, ils ne paient pas de frais et ont un avocat gratuitement, de même que dans les procédures criminelles où ils sont eux-mêmes poursuivis, ils sont assistés du curateur général; ils ne sont pas soumis au service militaire et ne paient pas d'impôts; ils reçoivent des planteurs des gratifications pour bonne conduite, l'enseignement de la vie agricole et de divers arts et métiers, l'hospitalisation dans la vieillesse ou quand ils deviennent physiquement hors d'état de travailler, et aussi l'entretien, les vêtements, l'habitation et les soins médicaux pour leurs enfants; dans les conseils et dans l'exemple des patrons, ils trouvent un stimulant pour l'abandon de la religion de leur tribu; on prépare au baptême les travailleurs et leurs familles; les patrons leur servent de parrains dans ces actes solennels du christianisme; on poursuit chez eux la suppression de la polygamie et la constitution de la famille, et on leur inculque des habitudes de tempérance jusqu'à leur faire perdre complètement le vice de l'alcoolisme. Et les lois et règlements en vigueur, qui sont exécutés, ne permettent à personne, pas même aux autorités, les châtiments corporels ou par suppression de nourriture.
Grâce à tous ces avantages et privilèges, à l'intérêt et à l'appui paternel qu'ils trouvent dans tous les autres actes de leur vie, tant chez les patrons que chez le curateur, les travailleurs jouissent d'une existence relativement enviable et c'est pourquoi, lorsqu'ils terminent leurs contrats, les indigènes d'Angola, profitant d'un bienêtre qu'ils étaient loin de goûter dans leur terre natale, aiment mieux fixer leur résidence dans les îles que de retourner à Angola ; quant à ceux du Cap Vert, de Cabinda et de Mozambique, pays dont l'organisation sociale est plus avancée, certains d'entre eux restent, les autres vont voir leurs familles mais beaucoup d'entre eux reviennent au bout d'un certain temps en ramenant leurs femmes ( i ).
Institutions de protection, d'assistance et de prévoyance. —Dans les dispositions
régissant l'émigration et l'engagement d'ouvriers agricoles pour S. Thomé et le Prince et adoptées par les gouvernements du Portugal à toutes les époques, l'esprit prévoyant et protecteur du caractère portugais se manifeste, sous diverses formes, au profit de ceux que la destinée a placés sous sa dépendance.
Auprès du Secrétariat du Gouvernement de chacune des provinces d'Angola, Mozambique et S. Thomé et Prince, il y a des «curateurs généraux», créés par une loi du 29 Avril 1875, magistrats de carrière, protecteurs nés des travailleurs et des colons, ainsi qualifiés par le règlement du 21 Novembre 1878, où leur sont conférées de larges attributions et en même temps imposées des obligations, destinées à rendre effective la protection qu'ils ont mission d'exercer.
En accomplissement des obligations de sa charge, le Curateur Général intervient dans la conclusion des contrats entre patrons et ouvriers, de la manière prescrite dans les règlements sur la matière; il veille, sous sa responsabilité, à ce que dans ces contrats soient observées les dispositions que les lois et les règlements ont établies ; il s'oppose à ce que ces contrats soient passés, lorsqu'il trouve des raisons pour lesquelles il entend ne pas devoir les autoriser; il contrôle par lui-même et par
(1) A la plantation Agua-Izé sont déjà revenus pas mal de travailleurs de Quelimane (Mozambique) récemment rapatriés, ramenant leurs femmes avec eux. L'émigration de Mozambique à S. Thomé a commencé il y a un an et demi environ.
Laboratoire de l'hôpital de la Plantation Porto Real (Est) à l'Ile du Prince
les autorités qui lui sont subordonnées, si les accords sont fidèlement exécutés et il procède ou fait procéder par ses délégués aux inspections qu'il juge nécessaires ; il reçoit directement ou par l'intermédiare de l'autorité compétente les réclamations et les plaintes qui lui sont adressées contre la manière dont les lois et règlements sont appliqués ; il pratique enfin tous les actes nécessaires pour faire exécuter et respecter toutes les dispositions protectrices des individus engagés, et contraint d'ailleurs également ces derniers à remplir les obligations qu'ils ont contractées.
Pour écarter rapidement toutes difficultés et exercer en toute indépendance ses attributions de protection, le curateur général correspond directement avec le Ministère de la Marine et des Colonies, avec toutes les autorités de' la province, et de province à province, avec les gouverneurs et curateurs généraux. Il ne peut être entravé dans l'exercice de ses fonctions par aucune autorité, quelle qu'elle soit; toutes doivent lui donner leur aide et leur concours pour l'accomplissement de sa mission et les autorités administratives d'arrondissement, aussi bien que les agents du Ministère Public, doivent également donner au curateur général tout leur concours et exécuter les mandats qui, dans leur ressort judiciaire ou dans leur arrondissement, leur sont donnés par lui.
Il est interdit d'employer les travailleurs à des ouvrages, quels qu'ils soient, les obligeant à traverser les rivières ou à marcher dans la mer avec de l'eau au dessus du genou, et pour protéger les femmes, dans la période critique de la maternité, et aussi les mineurs et les petits enfants, et pour garantir l'assistance à tous les travailleurs et à leurs familles, les règlements ont établi encore des mesures appropriées.
Tout patron de plus de cinquante travailleurs est tenu d'entretenir pour les deux sexes des infirmeries séparées, servies par des infirmiers diplômés et pourvues de l'ambulance nécessaire, et où les travailleurs sont traités gratuitement lorsqu'ils sont malades, si, à moins de cinq kilomètres de leur résidence ou du lieu de leurs occupations actuelles, il n'y a pas d'hôpital où les malades puissent être reçus et soignés. Si les travailleurs entrent à l'hôpital, le traitement leur est donné aux frais des patrons.
L'île de S. Thomé est divisée en quatorze circonscriptions sanitaires et celle du Prince en deux; chaque circonscription possède un médecin diplômé par l'une des écoles de médecine de Lisbonne, Porto, ou Coimbra, payé par les propriétaires des plantations appartenant à la circonscription, sa rémunération étant fixée par la Commission Locale du travail et de l'émigration à S. Thomé.
Les médecins sont astreints à résider dans la circonscription où ils doivent donner leurs secours cliniques ou à proximité; ils visitent chaque jour les propriétés qui comprennent mille travailleurs ou plus, deux fois par semaine celles qui en ont six cents ou davantage et une fois par semaine, au moins, toutes les autres, en outre des visites extraordinaires auxquelles ils sont tenus lorsqu'on les appelle dans les cas graves et urgents. Ils sont les contrôleurs sanitaires des propriétés et en cette qualité ils peuvent passer en revue tout le personnel, prescrire toutes restrictions et même la dispense complète du travail; leurs prescriptions ont force obligatoire et sont, comme toutes les autres circonstances du service médical, consignées, par le médecin lui-même, sur un livre fourni par le patron, qui contient des procès-verbaux d'ouverture et de fermeture et dont les feuilles sont cotées et parafées par le curateur ou par son délégué.
Les femmes sont dispensées de tout travail dans les trente derniers jours probables de la période de gestation et dans les trente jours qui suivent l'accouchement, sans perdre pour cela leurs salaires, et durant les premiers six mois de l'allaitement de leurs enfants elles ne peuvent être employées qu'à des travaux modérés dans l'intérieur des maisons ou sur les terrasses.
Le travail d'abatage des arbres et de décortiquage du café ne peut être exécuté que par des hommes de plus de seize ans; les mineurs de onze à quatorze ans ne sont employés qu'à la cueillette des fruits, à la garde des pépinières et du bétail et aux travaux domestiques qui conviennement le mieux à leur âge.
Dans chaque propriété ou établissement où il y a des enfants, fils de travailleurs, ou de colons et âgés de moins de sept ans, quel que soit leur nombre, existe une crèche où ils sont gardés et soignés pendant que les mères sont au travail.
Les règles générales auxquelles doivent obéir les infirmeries ou hôpitaux, les crèches et les maisons ou logements en commun pour l'habitation des travailleurs, de même que leurs conditions hygiéniques, leur système de nettoyage et tout ce qui importe encore au bien-être des travailleurs, tout cela est déterminé par le Gouverneur de la province, en conseil, après avis de la Commission Locale du travail et de l'émigration.
Si les propriétaires n'exécutent pas les décisions du Gouverneur, ils sont frappés de lourdes amendes, qui vont de 5o#ooo réis (frs. 2 5o) à 1:200^000 réis (frs. 6.000) et qui sont recouvrées au profit de la Caisse du Travail et de l'émigration.
Toujours dans le but de bien appliquer la protection, les règlements en vigueur établissent des mesures de prévoyance, tendant à pourvoir aux nécessités présentes et futures des travailleurs et de leurs familles.
En observation des règles établies, il existe à S. Thomé une Caisse de Travail et de Rapatriement, instituée au profit exclusif des travailleurs ( 1 ). Dans cette caisse est déposée annuellement par les patrons la moitié des salaires en argent des travailleurs somme qui est mise en réserve pour la masse de rapatriement et portée dans les écritures au compte de chacun des intéressés, à qui elle est remise, à la fin du contrat, lorsqu'ils sont rapatriés, à l'arrivée au port de destination, par les commissaires du gouvernement qui accompagnent les rapatriés à bord des navires. Cette remise est faite devant le curateur et avec l'assistance de l'agent local de l'émigration. Si les travailleurs renouvellent leur contrat, ils reçoivent intégralement leur salaire pendant la période du renouvellement, et la somme qui leur a été retenue pour la masse de rapatriement reste en dépôt pour leur être versée, lorsque celui-ci a lieu.
Avant l'embarquement à S. Thomé et au Prince, la Commission Locale du travail et de l'émigration fournit à chaque travailleur une note, dûment authentiquée, de la somme qu'il a à recevoir, de manière à garantir l'exactitude du versement au port de destination.
Les travailleurs ont la faculté, au moment de leur engagement, de demander une avance n'excédant pas deux mois de salaire, et le service à leurs familles de pensions se montant au cinquième des mêmes salaires.
(1) Au 28 Janvier 191 o il y avait en dépôt à la Caisse de Travail et de Rapatriement 445:762$! 57 réis (plus de 2.200.000 frs.).
Le Conseiller Alfredo A. Freire d' Andrade
Gouverneur General de Mozambique, sous l'administration de qui a commence l'émigration de travailleurs de cette province à S. 1 home
Ces pensions sont envoyées directement par les patrons aux agents d'émigration et ceux-ci adressent à la Curatorie de S. Thomé un reçu en double exemplaire, visé par le curateur de la localité où le paiement a été effectué.
Le montant des avances et des pensions est déduit de la portion des salaires que les patrons déposent annuellement à la Caisse du Travail et du Rapatriement.
En cas de mort des travailleurs, la somme déposée et appartenant à des étrangers ou à des individus venus de la province d'Angola est immédiatement versée à la Recette provinciale des finances, pour y être retirée par les ayant-droits et les sommes appartenant aux travailleurs des autres provinces portugaises d'outre-mer sont remises à leur famille, par l'intermédiaire des agents locaux de l'émigration, avec l'assistance du curateur compétent; les versements sont constatés par des actes authentiqués par deux témoins capables et dressés en trois exemplaires, dont l'un est envoyé à la Commission locale de S. Thomé, un autre au Secrétariat Général et le troisième reste classé à l'agence qui a effectué le versement.
Toutes les règles qui précèdent se trouvent établies dans les textes officiels en vigueur et sont en pleine exécution; des amendes élevées sont en même temps édictées contre tous ceux qui sont responsables de la non exécution de ces prescriptions.
Enfin une Commission Locale du travail et de l'émigration fonctionne dans l'Ile de S. Thomé sous la présidence du curateur général, assisté du chef de service de santé, d'un ingénieur des travaux publics, d'un gérant de la Banque Coloniale et de trois propriétaires ou administrateurs agricoles; une autre fonctionne à l'île du Prince, sous la présidence du gouverneur du district, et a pour membres le délégué du curateur et un agriculteur.
Le rôle de ces Commissions consiste à surveiller supérieurement, sous réserve des attributions du curateur général et de son délégué, tout ce qui touche au régime du travail dans la province de S. Thomé et du Prince, à formuler des projets et des instructions, à donner des avis au gouvernement local et à celui de la métropole, et en outre, plus spécialement, à contrôler, sans préjudice des attributions de l'Inspecteur des Finances, les fonds de la Caisse de Travail et de Rapatriement, à veiller à l'accomplissement des clauses des engagements, et particulièrement à tout ce qui concerne les logements, l'assistance, le traitement des malades, le rapatriement, le renouvellement des contrats, etc., etc.
Le Conseiller Francisco de Paula Cid
Gouverneur du Cap Vert
lorsqu'à commencé l'émigration de travailleurs de cette province
à S. Thomé et au Prince