PREFACE V
a Le vrai patriotisme est d'agir. Il faut avoir foi dans l'avenir. »
Travailleur, doué d'une faculté d'assimilation prodigieuse et d'une grande puissance d'observation, servi par une admirable mémoire, il avait réalisé une culture intellectuelle intense. Ami du raisonnement mathématique, il se plaisait également aux jeux littéraires. Pratiquant à fond plusieurs langues étrangères, il s'exerçait volontiers aux recherches de linguistique. Ayant beaucoup voyagé, en Europe, en Algérie, en Orient, il avait beaucoup vu, beaucoup retenu.
Ne tirant nulle vanité de ces vastes connaissances, Jean Duchesne-Fournet n'était point un intellectuel glacé. Il cherchait toujours à pénétrer la réalité des choses.
L'âme des êtres l'intéressait autant que leurs visages, et pour les connaître et les aimer, il possédait le meilleur dictame, une vive sensibilité, une infinie bonté.
Fait rare à notre époque byzantine, il ignorait l'ironie, arme des impuissants, et son rire, quand la vie lui permettait de rire, était celui d'un enfant.
Il n'était pas exempt d'un juste orgueil tiré delà conscience qu'il avait d'appartenir à une noble
« race et d'avoir une haute valeur personnelle. Mais ce juste orgueil s'alliait en lui à une parfaite modestie, et ce savant, qui était aussi un sensitif, ne dédaignait point la philosophie.'
De Cayenne, le 30 octobre 1900, il écrivait :
« Il y a beaucoup à faire dans ce pays. Aussi faudra-t-il sérier les questions... le gouverneur est d'une activité dévorante, mais la plupart de ses projets ne seront réalisés que par ses successeurs. Je ne vois là rien de décourageant. N'est-ce pas dans l'ordre naturel des choses ? »
Hélas! Ëtait-il dans l'ordre naturel des choses que Jean Duchesne-Fournet dût sitôt disparaître?
La nature et la loi qui la gouverne ont parfois d'affreuses rigueurs. Elles fauchent impitoyablement beauté, jeunesse et bonté. Mais elles se brisent sur le souvenir.
Les morts que nous aimons demeurent immortels.
Charles Régismanset.
Paris, le 15 ayril 1905.
Dans son admirable Voyage aux régions équinoxiales du Nouveau Continent (1799-1804), superbe monument géographique qui a survécu et survivra encore à son époque, Alexandre de Humboldt résumait ses vues sur l'avenir des régions qu'il avait parcourues dans les lignes suivantes :
« Il en sera de ces contrées fertiles mais incultes, que parcourent le Ouallaga, l'Amazone et rOrénoque, comme de l'isthme de Panama, du lac de Nicaragua et du Rio-Hassacuabo, qui offrent une communication entre les deux mers. L'imperfection des institutions politiques a pu, pendant des siècles, convertir en déserts des lieux sur lesquels le commerce du monde devrait se trouver concentré; mais le temps approche où ces entraves cesseront. La civilisation va se porter irrésistiblement dans ces contrées dont la nature ellemême annonce les grandes destinées par la configuration du sol, par l'embranchement des fleuves et par la proximité des deux mers qui les baignent. »
vm LA MAIN-D'OEUVRK DANS LES GUYANES
C'est eQ reproduisant ce passage célèbre et en émettant le même espoir, la même foi dans Tavenir de ces contrées, que Jules Duval terminait une savante et substantielle étude sur la Guyane française parue dans la Revue des Deux Mondes du 15 septembre 1861.
Plus récemment, les explorateurs français, Crevaux et Coudreau, n'ont-ils pas, maintes fois, essayé de secouer l'apathie du public et du gouvernement français à Tégard de nos possessions d'Amérique, se plaignant de voir la terre d'Afrique exercer sur les esprits une sorte d'hypnotisme exclusif et les détourner de toutes autres entreprises. Pour ne citer là que les plus illustres, ceux dont la notoriété s'est imposée hors de la sphère spéciale des « américanistes » , on avouera que les voyants n'ont pas manqué, qui ont prédit les plus brillantes destinées aux colonies européennes des Guy ânes.
La réalité a-t-elle répondu à ces espérances si vastes?
Ne faut-il voir là que des mirages décevants, ou faut-il croire que ces splendides prévisions, fondées sur une étude réfléchie et aussi sur un instinct profond, ne doivent commencer à s'accomplir qu'après de nombreuses années?
INTRODUCTION ix
Dans Tétat actuel des choses, rien de réel, de stable n'est venu confirmer Topinion de ces hardis pionniers du progrès et de la science géographique et économique: tout au plus peut-on concevoir des espérances comme eux. Bien au contraire, un mouvement de recul, très accentué parfois, s'est produit. Ainsi, dans notre colonie de la Guyane française, des régions qu'Humbolt aurait pu voir florissantes autrefois, avec de vastes plantations de canne à sucre, de café, de coton à perte de vue, avec des « habitations » , faziendas ou haciendas^ confortables et riches, ne sont plus que marais fétides ou vaseux d'où émergent seules les racines tordues du monotone palétuvier, prairies basses souvent inondées par les eaux diluviennes des pluies ou des criques (appelées pripris) ou brousse et forêt vierge impénétrables infestées de serpents venimeux et de tigres rouges où, seul, le chasseur de profession ose s'aventurer; ça et là sur le bord de la piste à peine viable pour le piéton ou le cavalier et qu'un usage invétéré fait appeler « route coloniale » , on rencontre une mauvaise paillotte de bois recouverte d'une sorte de chaume en feuilles de palmiers balourous ou en feuilles de ways, autour, un quart d'hectare en manioc, suffisant pour nourrir le noir indolent et placide, et c'est
tout. Hors des villes, pas de .population blanche ou même de sang mêlé. Des anciennes et somptueuses demeures des châtelains d'autrefois, les Préfontiiine, les Turgot, les Thébaut de la Mon-, derie, il ne reste rien que des murs croulants que recouvre une végétation fantastique, que peuple un monde de serpents et de chauves-souris ou de vampires. C'est que, si le temps est un terrible destructeur en tous lieux, nulle part son action n'est plus rapide, plus irrémédiable que sous les tropiques : une grande chaleur alliée à une extrême humidité, une végétation effroyablement vivace sortant des moindres cavités, faisant sien le plus faible appui, acquérant parfois un égal développement dans ses racines et dans ses branches, une variété inouïe de reptiles, oiseaux, rongeurs et insectes des plus destructeurs, dans certaines régions du moins, des cyclones d'une violence qui ne connaît aucun frein ; enfin, partout des pluies torrentielles tombant lentement sans bruit mais aussi sans discontinuer pendant des jours, des semaines même, voilà plus qu'il n'en faut pour expliquer cette puissance dans la destruction. Fautil pour cela désespérer de l'avenir de cette colonie? Non, certes, car, bien conduit et dirigé dans des voies également éloignées de toute utopie et de
INTRODUCTION xi
toute timidité extrême, ce pays peut offrir un avenir des plus satisfaisants. D'abord l'exemple des Guyanes anglaise et hollandaise est là pour nous montrer des résultats parfois superbes, en tous cas très convenables. Ensuite, l'histoire nous apprend qu'au milieu du dix-huitième siècle, la tt Cayenne » (ainsi qu'on l'appelait alors) fut un pays fort riche et plus peuplé de blancs qu'il ne l'est aujourd'hui : je n'en veux d'autres témoins que Préfontaine qui dans sa Maison rustique (1763) nous a laissé un traité complet d'économie rurale à l'usage des habitants de la Guyane, et Malouet dont trois sur ses cinq volumes de a Mémoires » retracent l'œuvre grandiose et malheureusement éphémère qu'il y avait entreprise à la veille de la Révolution. Enfin, il ne serait pas raisonnable qu'un sol, d'où émerge spontanément une si merveilleuse frondaison sauvage, pût se refuser à produire sous la direction intelligente et persévérante de l'homme.
Pourquoi cependant cette terre promise n'a-t-elle pu réaliser les destinées prospères qui semblaient lui être dévolues du dessein même de la nature?
Pourquoi aussi des cinq souches européennes qui se la sont partagée, la France est-elle celle qui en a su tirer le plus médiocre parti? Il ne faut pas
se contenter de faire cette triste constatation, mais après cet aveu loyal, il convient de chercher les causes et les remèdes, en laissant de côté les deux anciennes Guyanes espagnole et portugaise, aujourd'hui vénézuélienne et brésilienne, pour n'étudier que les trois colonies encore soumises à la souveraineté de puissances européennes : de la sorte, la comparaison pourra se faire entre éléments politiquement comme physiquement homogènes.
Rien, en effet, ne distingue sérieusement les possessions anglaise, hollandaise et française, ni dans le climat, ni dans la nature ou les richesses du sol ou du sous-sol, ni dans le régime des eaux : les productions ouïes ressources sont donc les mêmes, les difficultés de F acclimatement aussi. Pourquoi alors ces destinées diverses de Cayenne, de Surinam et de Demerara?
Les causes en sont multiples, mais aucune n'a eu une influence aussi prépondérante que celle de la main-d'œuvre, de son recrutement, de son utilisation, de son organisation, des règles auxquelles elle a été successivement soumise, et la prépondérance de cette cause mérite bien qu'on lui consacre une étude approfondie.
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« Seuls, les indigèDes fournissent la main-d'œuvre sous les climats tropicaux : or, la main-d'œuvre est la première source de richesse. Bien traités, les indigènes sont, en outre, une force militaire, source de la sécurité pour la colonie. Mal traités, ils deviennent des révoltés et constituent alors une source de danger » (1).
Ces vérités ont cependant été méconnues pendant des siècles et elles le sont encore souvent. S'il est une race indigène qu'il faille ménager, c'est, à coup sûr, celle dont le statut personnel est le plus rudimentaire, dont les idées sur la famille heurtent le moins les nôtres, et qui n'a pas de religion filo-
(1) Wll^HELM, Cours des Sciences politiijiiies, 1899-1900.
Tissante, dont le fanatisme constitue une barrière infranchissable pour nos efforts : tel était le cas des Indiens Peaux-Rouges derAmérique.
Us n'en ont pas moins été opprimés, proscrits, refoulés et exterminés par les Européens. Du détroit de Magellan à la baie d'Hudson, Espagnols, Portugais, Français, Hollandais, Anglais, Danois, Suédois, unis dans une touchante communion^ ont rivalisé d'ardeur pour la destruction de ces malheureuses peuplades. Dés civilisations raffinées, comme celles des Incas au Mexique, au Yucatan et au Pérou, ont sombré dans cette tourmente, emportant avec elles leurs secrets accumulés par des générations : Fépigraphie aztèque attend encore son ChampoUion.
Mais il reste, perdues au milieu des solitudes, des ruines merveilleuses, traces irrécusables, laissées par les anciens maîtres de rAmérique. Un voyageur retrace ainsi l'impression qu'il éprouva, après un voyage de trente-cinq lieues dans la forêt, en débouchant dans la clairière où s'élève le colossal palais de Palenque :
« Un sentiment de surprise mêlé d'admiration nous retint immobiles ; aucune tradition ne se rattachait à ce monument et n'en expliquait l'origine : il était là, debout, au sein de la solitude.
dans toute la majesté des choses qui ont longtemps vécu. Depuis le seuil où nous étions arrêtés, nos regards plongeaient sur une cour intérieure, peuplée de gigantesques simulacres à demi voilés par la végétation sauvage; le reste de Fédifice disparaissait dans les profondeurs de la forêt et il n'était pas possible d'en saisir ni le développement ni l'ensemble (1). «
Ces Indiens étaient dociles, doux, pacifiques, quoique fort braves et acharnés à la guerre.
Que n'aurait-on pu attendre d'une pareille maind'œuvre, si on avait su ménager ces autochtones et respecter leur statut personnel?
Pour être juste, il faut reconnaître que ce furent les Espagnols les plus coupables et aussi les plus maladroits : eux seuls se trouvèrent en présence d'une barbarie s'essayant en vain à être une quasicivilisation; eux seuls, eurent affaire à un peuple organisé. Les autres nations européennes n'ont rencontré devant elles que des Peaux-Rouges arriérés et sauvages : il y avait la même différence entre ces derniers et les soldats de Montezuma, qu'entre un moujick russe et un fermier de la Beauce.
Au Canada et aux États- Dnis, c'étaient les
(1) A. MoRLET, Voyage dans l'Amérique centrale, 1857.
Apaches et les Comancbes, aux Antilles, les Caraïbes; dans les Guyanes, les Galibis, les Arro- Youaks et les Vellaos : leur degré de culture était chez tous sensiblement le même. Les Caraïbes que la légende s'est obstinée à représenter comme anthropophages peuplaient toutes les Antilles : ils furent bientôt complètement exterminés. Dans les Guyanes, vivaient d'autres Caraïbes, probablement identiques à ceux des Iles, que nos anciens auteurs désignent tantôt sous le nom de Caraïbes, tantôt sous celui de Galibis : chez nos voisins ils sont plus souvent dénommés Arrovouaks, Vellaos et Ouarros. Leur état devait être alors très rudimentaire, le même qu'aujourd'hui sensiblement , car, au rebours des Aztèques ou des noirs, leur position ne semble pas avoir été aggravée par le contact de la civiHsation européenne, lis devaient être, au reste, très clairsemés, car ce pays n'a pas dû être fort peuplé : d'un abord difficile, ses côtes étaient réputées dangereuses et inhospitaUères. S'il faut en croire l'Annuaire de la colonie de Demerara, le mot « Guyane » aurait la signification de « côte sauvage » (1). D'autre part, si nombreux qu'aient été les massacres commis par les Européens en
(1) Wifd Coast [British Guiana) Directory and Almanach for 1900, GeorgetowQ-Demerara, 1900.
Amérique, il semble bien que jamais la densité de la population sur ce nouveau continent n'ait été comparable à celle de l'ancien monde : la région des Andes et les plateaux du Mexique avaient, grâce à leur terroir plus facilement maniable, attiré le plus gros contingent de la race rouge. La Guyane, pays riche et fertile sans doute, mais où l'exubérance de la végétation est souvent autant une cause de danger et de ruine qu'une source de produits et de profits, ne devait avoir été qu'assez mal partagée sous ce rapport : la meilleure preuve en est dans l'absence absolue de tout vestige architectural des anciens temps. Si clairsemée qu'ait été la population autochtone, ce fut une grande faute de ne pas s'appuyer sur elle, et Coudreau qui a étudié le mieux ces peuplades n'a cessé de la déplorer. D'abord la main-cCœuvre indigène^ quand elle existe et qu'elle peut s'appliquer aux travaux qu'on a en vue, est toujours la meilleure et la moins coûteuse. Elle évite les difficultés auxquelles donn^ lieu l'acclimatement, souvent plein de déboires, de nouveaux venus sous un climat rigoureux : c'est là un immense avantage économique et moral. Pas de frais coûteux de recrutement, de transport et de rapatriement. Pas de dépenses causées par les soins à donner aux maladies de l'acclimatement.
Pas d'épidémies inattendues décimant les émigranls dès leur débarquement. Pas de démoralisation parmi ceux-ci, ni d'ennuis corrélatifs pour les planteurs. Le travailleur accoutumé au sol sur lequel il est né sait y trouver sa subsistance et ses plaisirs. Puis, on évite ainsi les froissements et les jalousies causées parmi les indigènes par l'introduction d'étrangers, les haines de races ou d'origine, les rivalités politiques, les guerres civiles même qui peuvent en résulter. C'est donc une faute que de détruire ou d'expulser l'indigène du sol colonisé.
Nous l'avons tous commise cette faute, mais pour diminuer nos regrets nous devons reconnaître que la destruction des Galibis, primitifs et clairsemés, a été moins préjudiciable à l'avenir de la Guyane qu'on ne pourrait d'abord le croire. Les Jésuites en avaient cependant tiré fort beau parti dans leurs « Réductions » au dix-huitième siècle : mais leur expulsion de France et des colonies françaises arrêta malheureusement cet essai en plein essor. De nos jours encore, Coudreau a préconisé l'alliance avec les Indiens pour en faire l'instrument d'une œuvre de pénétration vers l'intérieur et de colonisation de la Haute-Guyane, mais il ne faut pas s'arrêter outre mesure à ces idées de rêveur.
car on ne peut raisonnablement y voir aujourd'hui autre chose qu'une source de recrutement pour guides, pagayeurs, chasseurs, pêcheurs ou porteurs; c'est là sans doute une ressource précieuse, mais très limitée.
A côté de cette main-3'œuvre indigène que nous ne citons plus que pour mémoire, nous en rencontrerons une autre qui s'en rapproche beaucoup, encore qu'elle ne soit indigène que par force : celle des nègres dits Boschs ou nègres des bois. Ce sont d'anciens esclaves marrons évadés des plantations européennes au dix-septième et au dix-huitième siècles, le plus souvent à la faveur des guerres entre Français, Anglais, Portugais; ces malheureux partis droit devant eux dans l'impénétrable forêt ont fini par s'agglomérer en tribus à l'image des Indiens avec lesquels ils n'ont (|ue fort peu mélangé leur sang; ils ont vécu à leur manière de chasse et de pêche; et ils ont soutenu des guerres terribles contre les Européens. De tout ce passé néfaste il ne reste chez eux aucune trace : ces demisauvages sont doux, serviables, honnêtes et rendent les pUis grands services. On voit que, pratiquement, on peut les considérer comme des indigènes et les assimiler sous tous rapports aux Indiens.
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La race caraïbe ou galibi détruite, il fallut importer des nègres d'Afrique dans nos colonies : c'est là Forigine de Fesclavage. Pour ce qui concerne les colonies françaises, il y eut deux émancipations successives, la première en 1793, suivie du rétablissement dé Tesclavage en 1802, la deuxième en 1848. On sait quelles terribles révolutions et quelles sanglantes répressions causa la première abolition de l'esclavage : les maîtres n'avaient pas fait grand'cbose pour préparer leurs esclaves à la liberté et souvent on essayait, de façon plus ou moins déguisée, de rétablir l'esclavage; et puis, la disproportion des blancs en face de leurs affranchis noirs était par trop grande : n'y avait-il pas à Saint-Domingue dix-sept mille blancs pour quatre cent mille esclaves? A la deuxième émancipation, personne n'y était encore bien préparé, ni maîtres, ni esclaves, mais l'esclavage ayant été déjà aboli la transition se fit plus facilement : cette fois, il n'y eut plus guère d'émeutes et d'incendies; Tordre matériel fut respecté. Mais le désordre moral et économique fut porté à sou comble. L'esclave noir sans instruction donnait au mot de « liberté » , le sens de « farniente perpétuel » et à celui de République le sens d' « anarchie » . De toutes parts, le travail des sucreries fut déserté et tous les
palliatifs dont le gouvernement put s'aviser ne purent arrêter la débâcle.
Pour être complet dans ces généralités sur les diverses espèces de main-d'œuvre aux colonies, il faut, ici, dire quelques mots d'un système, assez longtemps en faveur, mais condamné d'avance dans son germe même, celui de X Organisation du travail. On en trouve les caractéristiques dans deux décrets: l'un, le décret-loi du 13 février 1852, consacre l'établissement d'une sorte de servage après l'affranchissement; il oblige l'ouvrier noir à contracter un engagement de travail dont les formes sont obligatoirement déterminées et comportent un « livret de travail » ; il édicté des peines correctionnelles contre l'engagé qui manque trois journées de travail, il organise une répression sévère du vagabondage, de façon à obliger tous les noirs à s'engager; l'autre décret, qui est de 1854, autorise la conversion des amendes prononcées contre les anciens esclaves en journées de travail. D'où vient la notion de ces systèmes? Des nécessités économiques du moment. Il fallait à tout prix retenir l'esclave noir affranchi sur la glèbe patronale. Tous les gouvernements coloniaux prirent à Tenvi des arrêtés locaux rendant plus serrées les mailles du filet dans lequel on voulait enserrer l'affranchi
pour le faire rester bon gré mal gré ouvrier agricole. Ce fut peine perdue : d'abord, parce que la race noire ne se prêtait pas de par ses dispositions naturelles à ce système de demi-mesures; ensuite, parce que ces malheureux esclaves appelés, du jour au lendemain, de la plus terrible des sujétions à la liberté, étaient rebelles à toute discipline qui ne fût exclusivement basée sur la contrainte. Ces mesures sont restées longtemps impopulaires dans nos colonies et le souvenir ne s'en effacera pas de longtemps. Aujourd'hui encore, dans les élections, il est de bonne guerre pour un candidat d'accuser son adversaire de vouloir rétablir le « livret » : l'effet produit est invariablement immense ; il est vrai que l'autre candidat a toujours une ressource souvent employée, celle d'accuser son adversaire d'être partisan du rétablissement de l'esclavage! L'abolition de l'esclavage n'amenant pas avec elle la ruine économique des colonies n'était cependant pas un problème tout à fait insoluble. A la Réunion, un gouverneur intelligent, Sarda-Garriga, l'a réaUsée après 1848 fort habilement. Tout récemment, en 189G, Tesclavage a été aboli à Madagascar sans incidents ni troubles. L'esclavage une fois supprimé dans sa forme propre ou dans ses succédanés, la question de la
main-d'œuvre qu'il avait résolue deux siècles auparavant se trouvait à nouveau posée en Guyane. C/est alors que Ton songea à Fimmigration et à la main-d'œuvre qu elle peut fournir. Tous les auteurs qui ont étudié, d'une façon théorique et générale, le problème de l'immigration, ont adopté la même classification, car elle est la seule rationnelle : ils ont distingué Fimmigration indépendante, libre ou sans contrat d'engagement d'une part, — et Fimmigration salariée, réglementée ou avec contrat d'engagement d'autre part. La première est un phénomène spontané, créé par des situations économiques qui l'appellent fatalement : il ne dépend pas d'un gouvernement de la créer ou de l'enrayer à moins de recourir aux pires mesures autocratiques; tout au plus, peut-il en favoriser le développement ou en ralentir le cours par des primes, faveurs, exonérations, etc., ou, au contraire, des taxes, formalités, prohibitions accessoires, etc. La seconde, au contraire, est Fœuvre de la puissance publique, exercée soit par l'Etat, soit par de grandes et puissantes compagnies jouissant, par délégation, de certains droits régaliens : de toutes façons, elle est un service public placé sous le contrôle, plus ou moins direct, du gouvernement métropolitain ou du gouvernement colonial. A ces
iO LA MAIN-D'OEUVRE DÂ
pour le faire rester bon r cole. Ce fut peine per la race noire ne se r ; sitions naturelles à ensuite, parce qn . \ lés, du jour ar ; sujétions à la pline qui p train te. C
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r ^entièrement utile, dans le mécanisme é
,„ique d'un pays, qu'à la condition de niveler ses salaires avec ceux du marché libre, résultat qui s'obtient toutes les fois qu'elle supporte tous les frais qu'elle entraîne et qui doivent entrer dans le prix de revient du travail. Soumise à cette règle, la production coloniale s'efforcerait, plus qu'elle ne fait aujourd'hui, à tirer parti des bras et du bon vouloir de la population indipène et l'immigration asiatique, indienne ou africaine ne serait plus qu'une variété irréprochable de rémigration libre analogue à celle des Européens le type supérieur auquel doivent se ramener toutes les formes de déplacement et d'enrape-
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échange. Les principes économiques ne peuy entrer en jeu que si on les applique à des orpa^ nismes sociaux et économiques déjà avancés, complets dans toutes leurs parties : ils sont comme ces lois qu'on ne peut mettre en mouvement qu à regard des hommes adultes, de crainte de les voir étouffer sous leur poids Tenfant inexpérimenté et faible. Aussi, doit-on, tout en reconnaissant la parfaite justesse des conclusions de Féminent écrivain, n'en considérer l'application comme possible aux Guyanes que pour l'avenir et dans des temps très lointains.
Et d'abord, pour niveler les salaires donnés aux immigrés avec ceux du marché libre, faut-il que celui-ci fonctionne régulièrement et offre assez de
(1) Jules Ddval, Histoire Je l*émigration Européenne^ Asiatique et Africaine au dix^neuvième siècle^ 1862.
bras. Or, Vensemble des trois Guy ânes ne renferme qu'une population infime au regard d'une surface énorme; le courant d'émigration volontaire et spontanée y est absolument insuffisant : donc, faute de mieux, il y a avantage à recourir à l'immigration salariée.
Puis, pour qu'il y ait influence néfaste de l'immigration étrangère sur les salaires de la maind'œuvre indigène, ainsi que le craint Jules Du val, faut-il que l'une et l'autre soient employées dans les mêmes travaux : autrement il ne peut y avoir répercussion. Or, la main-d'œuvre indigène aux Guyanes s'est réservé les travaux d'art (maçons, mécaniciens, ajusteurs, charpentiers, menuisiers, forgerons, etc.) et les travaux des mines et placers; elle s'est, depuis quelques années, à peu près entièrement refusée aux travaux agricoles et de défrichement qu'elle dédaigne comme trop peu payés ou comme lui rappelant les cruautés de l'esclavage. Ce sera, au contraire, aux travaux agricoles presque exclusivement que sera affectée la main-d'œuvre provenant de l'immigration salariée : elle est et doit rester essentiellement une source de richesse pour la colonie, en permettant de réaliser de grands travaux d'assèchement et de défrichement et de mettre en exploitation de grandes étendues de terres sous le
régime de la grande culture. Le rôle des deux ëlémeots ainsi mis en contact est dés lors bien défini, leur champ d'action est essentiellement différent. Il ne peut donc y avoir entre eux qu'une répercussion favorable de Tune à Fautre, car elle puise sa source dans le surcroit de développement ainsi apporté à la colonie. Les besoins en ouvrages d'art sont accrus, la main-d'œuvre indigène ou européenne s'en trouve ainsi plus recherchée et l'immigration libre acquiert, de ce chef, un stimulant puissant. Car ce n'est pas là le principe de l'émigration spontanée, ce principe que formulait si heureusement Edmund Burke. « It is as natural for people to floch into a busy and vi^ealthy couotry, that by any accident be thin of people, as it is for the dense air to rush into those parts wich arerarefied. » — - « Il est aussi naturel de voir les gens affluer vers les contrées où régnent l'activité et la richesse, lorsque, pour une cause quelconque, la population y est devenue insuffisante, qu'il est naturel de voir l'air comprimé se précipiter dans les couches d'air raréfié. » Cette dernière considération suffit amplenient pour justifier la contribution de la colonie, non seulement à l'organisation, mais encore aux frais de l'immigration des cooUes, ainsi qu'il est pratiqué dans la colonie hollandaise de Surinam.
Mais il y a plus eocore, il y a des raisons de nécessité absolue très particulières aux Guyanes qui militent en faveur des solutions préconisées. Les terres basses, marécageuses, éminemment fertiles qui bordent la mer et pénètrent assez loin dans Tintérieur du continent sont, par contre, naturellement insalubres et dangereuses pour TEuropéen et rhabitant même en général, à Fépoque surtout des sécheresses, très relatives d'ailleurs, de la saison chaude (août-octobre). Les marais sont en partie desséchés; les miasmes s'exhalent des boues mises à découvert, il devient alors très périlleux de séjourner dans rhabitation de culture. Les terres hautes, flancs de collines sur le rivage ou des montagnes dans THinterland ne sont pas exemptes de ces inconvénients, car les brises venant de la mer et les vents alizés leur portent les émanations putrides qu'ils ont puisées dans les étendues stagnantes des terres basses. Aussi, et c'est là le nœud de toutes les questions relatives à la Guyane, ne pourra-t-on fonder dans ces pays un établissement stable et pouvant se développer lui-même àTaidede ses propres forces, qu'à la condition d'y avoir auparavant effectué des travaux d'assainissement et de dessèchement considérables. Or, de pareils travaux, sous un tel climat, nécessitent une main-d'œuvre
nombreuse, infiniment souple, malléable et disciplinée et dont les exigences ne soient pas excessives. Où la trouver ailleurs si on ne choisit pas les races d'hommes douées des qualités voulues et produisant assez de rejetons pour satisfaire à ces besoins quelque peu extraordinaires? Autrefois, l'esclavage répondait à la question; il a fallu trouver autre chose. Il ne s'agit pas, bien entendu, de reconstituer, sous des formes hypocrites, un esclavage déguisé : il s'agit d'instituer tout un système dont les effets, à l'égard du travailleur, en diffèrent totalement, mais qui produisent des résultats analogues pour la réalisation des premières tâches de la colonisation qui, ici plus que partout ailleurs, sont les plus pénibles. Ces considérations suffisent à expliquer comment nos tendances semblent si peu se conformer à celles de Jules Duval dans son magistral ouvrage.
L'immigration libre ou sans contrat de travail est donc un phénomène essentiellement spontané, presque mécanique, qui amène les chercheurs d'aventures, les victimes des persécutions politiques ou religieuses et les personnes désireuses d'améliorer leur sort matériel à s'expatrier pour venir dans un pays neuf, afin d'y exercer leurs
facultés dans telle ou telle industrie. L'immigration
18 LA MAIN-D'OEUVllE DANS LES GUYANES
salariée ou avec contrat de travail est Fobjet d'un service public ou soumis au contrôle des autorités : elle consiste dans le recrutement de travailleurs pris dans une contrée populeuse, dans leur transport en commun vers les lieux du travail et dans leur répartition entre les planteurs ou les services publics. Le travailleur, au moment de son recrutement, a signé un contrat d'engagement qui le rend non pas esclave, mais en quelque sorte serf, si ce n'est de la terre patronale comme le colon romain, mais du territoire colonial : il n'est, en outre, et là est le point capital, serf que pour un temps très limité, en général cinq ans; de plus, il peut, en général, à des conditions qui varient suivant les temps et les pays, se faire rapatrier assez facilement. De nos jours, l'immigration libre est la seule qui soit pratiquée par les Européens. Mais il n'en fut pas de même au dix-septième et au dix-huitième siècle, où des malheureux paysans et artisans, poussés par la misère et séduits par des prospectus alléchants, consentaient des engagements de travail de plusieurs années pour servir chez les planteurs des Antilles ou des Guyanes. Ces engagés blancs y étaient traités sur le même pied que les esclaves, employés aux mêmes rudes labeurs, nourris et logés de même; ils étaient
même moins ménagés et souvent plus malmenés, car l'esclave pouvait être vendu et était, par suite, une valeur qu'on ne voulait pas gâcher: qu'importait au contraire que le blanc tombât malade ou vînt à mourir, surtout en fin de contrat? Beaucoup de blancs de nos possessions d'Amérique n'ont d'autre origine que cette sorte d'esclavage et n'ont pas oublié que leur grand-père partagea la même case et la même couchette qu'un noir de la côte de Krou attaché à la même chaîne. Il ne reste heureusement plus de ceci que le souvenir et... le regret d'avoir pu perpétrer, sous le couvert de la civilisation, des actes aussi cruels. En un mot, l'immigration réglementée est, à la fin du dixneuvième siècle, une institution qui, sans léser aucun des droits naturels de l'homme, soumet le travailleur à une discipline nécessaire et productive.
Si, pour commencer l'étude de ce phénomène, nous abordons la Guyane hollandaise, c'est que nous obéissons à des considérations d'ordre historique. Jusqu'à la Révolution française, il n'y avait qu'une Guyane hollandaise à la place des deux Guy ânes anglaise et hollandaise actuelles. Les Anglais profitèrent des déchirements qui se produisirent alors en Europe pour metti^e la main sur les colonies des Pays-Bas et ils en gardèrent les meilleures parties. « Les premiers colonisateurs de la Guyane anglaise cultivèrent leurs beaux domaines au profit de leurs rivaux. Ce qu'ils ont gardé de leurs possessions anciennes est bien moindre en valeur que ce qu'ils ont perdu » (1). Aussi, tout ce qui peut être dit sur la Guyane hollandaise se référant à une époque antérieure aux guerres du premier Empire s'appliquera aussi à la Guyane anglaise
(1) Elisée Reclus^ Géographie universelle^ t. XIX, 1894.
qui n'en était qu'une partie intégrante. De plus, ces deux colonies après leur séparation ont eu recours pour se procurer une main-d'œuvre indispensable au même expédient : celui de l'introduction de coolies avec contrat d'engagement, dont le mécanisme dans les deux Guyanes, hollandaise et anglaise, a présenté de très curieuses particularités. Dès le commencement du dix-septième siècle, les Hollandais déjà maitres de Curaçao et des Antilles dites sous le Vent (à la manière espagnole) s'établirent à l'embouchure des grands fleuves qui descendent des monts Tumuc-Humac vers la mer boueuse et jaune sale des Guyanes : les vastes estuaires de ces cours d'eau facilement accessibles à marée haute prédestinaient à la colonisation les bords des fleuves les plus voisins de l'Orénoque ; ceux qui confinent à l'Amazone, au contraire, se déversent dans la mer au moyen de goulets étroits, resserrés entre des roches granitiques, et un phénomène particulier à cette contrée, le prororoca, sorte de mascaret formidable, y met les navires en danger à chaque marée. Aussi, tous les efforts de la colonisation se sont-ils portés sur la côte comprise entre l'Orénoque et l'île de Cayenne. Toute cette longue étendue avait d'ailleurs été l'objet d'une prise de possession générale de la France au
nom du roi Henri IV, vers 1610. Mais l'inertie de la couronne et des Compagnies de colonisation laissa prescrire les droits de la France par les Hollandais au Nord et par les Portugais au Sud. Bientôt, furent fondées trois colonies hollandaises distinctes : Tune, dans les rivières de Demerara et d'Ëssequibo, avec Port Zeelandia et plus tard Stabrock (1774) comme capitale; la seconde dans la rivière de Berbîce avec New-Amsterdam comme centre ; la troisième dans les rivières de Surinam, Saramacca et Gommewyne, avec Paramaribo comme ville principale. Elles ne tardèrent pas à être respectivement dotées d'un gouvernement distinct. Elles n'avaient aucun lien entre elles que le lien commun qui les faisait toutes trois dépendre de la mère patrie. Toutefois, leur exploitation fut commencée à peu près dans les mêmes conditions et avec les mêmes éléments : elle fut perpétuellement bouleversée par les guerres et les expéditions de colonies à colonies ennemies. Si Gayenne fut souvent prise par les Anglais et les Hollandais, elle dirigea aussi de nombreuses tentatives contre ses rivales. Ainsi, en 1689, un de nos plus célèbres marins échoua devant Surinam, mais fut assez heureux pour mettre à contribution Berbice. En 1712, le capitaine de vaisseau Gassard fit capituler
successivement Surinam, Berbice et Essequibo. A La rançon payée par Surinam à cette occasion peut être évaluée à 2,400,000 livres, valeur du temps, c'est-à-dire une année du revenu de la colonie, sans y comprendre, bien entendu, le butin fait en dehors de la capitulation (1). » Ce dernier renseignement est important, car il nous montre que, dès cette époque, Je revenu de la colonie atteignait déjà un chiffre important. Toutes choses relatives d'ailleurs, Surinam ne rapporte plus autant aujourd'hui. Enfin, pendant la guerre de l'Indépendance des États-Unis, les Anglais s'emparèrent de la Guyane hollandaise : presque aus- • sitôt après, l'intrépide Kersaint forçait la rivière de Demerara et les Français occupaient la colonie (1782-1784). Enfin, en 1802, les Anglais occupaient les quatre colonies de Surinam, Berbice, Demerara et Essequibo : pour prix du rétablissement sur son trône de la dynastie d'Orange, les Anglais gardaient trois colonies sur quatre, les trois plus florissantes, et non la moitié seulement comme on le croit généralement. A partir de 1814, les destinées de Surinam et des autres colonies d'origine bâta ve deviennent distinctes. Malgré ces péripéties
(1) De la Nicollière-Teijeiro, Jacques Cassard, 1890.
les établissements hollandais se développèrent d'une façon assez continue. Un élément d'immigration libre, qu'il faut signaler ici et qui, pour Surinam, a une importance capitale, vint leur donner un surcroît de vitalité : de nombreux Israélites chassés du Brésil (1) par les persécutions vinrent chercher asile sur cette terre libre. A ces juifs Portugais qui formaient le principal appoint vinrent bientôt s'en ajouter d'autres. Des coreligionnaires Espagnols, Français, Anglais, Hollandais, Italiens, Levantins, etc., y accoururent de toutes parts. Leurs descendants, dont les uns sont restés Israélites, et les autres se sont convertis au protestantisme, ont encore dans leurs mains une notable partie du commerce et des cultures à Surinam. Les Européens se comportèrent durement à l'égard des malheureux .Caraïbes des Guyanes : à en juger par la façon dont ils traitèrent les esclaves noirs, les Hollandais ne durent pas être moins durs à leur égard. Ensuite, se posa la nécessité de trouver des bras pour remplacer ceux qu'on avait si imprudemment détruits: on
(1) En 1644, notamment. Il y eut à cette époque de nombreuses familles de juifs Portugais et Livournais qui furent chassées de Pernambouco et vinrent fonder une ville sur la rivière de Surinam au lieu encore nommé De Joeden Savanna. (La Savane des juifs). (Cf. E. Reclus).
recourut à la traite, et cela à une époque très reculée, car ce fut un Hollandais qui introduisit à Cayenne les premiers esclaves noirs en 1660 ; ce Hollandais nommé Sprenger put, avec quelques centaines de juifs chassés du Brésil, se maintenir huit ans à Cayenne, de 1655 à 1663; il dut ensuite retourner à Surinam, lorsque la France se décida enfin à envoyer une expédition! A côté de l'esclave noir, on trouvait l'engagé blanc comme dans tous les établissements européens d'alors. Les rigueurs terribles de leurs maîtres contre les noirs des possessions hollandaises eurent pour résultat de rendre de plus en plus fréquentes les évasions des noirs, évasions facilitées par les alertes comme celles de 1689, 1712 et 1782 : ces nègres marrons^ comme on les appelait, sont l'origine des nègres Bosh. Le capitaine Stedman, capitaine anglais dans l'armée néerlandaise, auteur d'un fort intéressant voyage dans ces contrées à la fin du dixhuitième siècle, nous a laissé un récit poignant de toutes les cruautés que faisaient subir à ces malheureux les planteurs de Surinam. Il nous décrit notamment le supplice du spanso-bocko.
u Le châtiment, ainsi nommé, est des plus cruels ; on l'inflige de la manière suivante : on lie les mains au condamné, et on lui fait passer les
genoux entre les bras; on le couche ensuite de côté, et on le tient ainsi retroussé comme un poulet, au moyen d'un pieu auquel on Tattàche, et qu'on enfonce en terre. Dans cette situation, il ne peut pas plus remuer que s'il était mort : alors, un nègre, armé d'une poignée de branches noueuses de tamarin, le frappe jusqu'à ce qu'il lui ait enlevé la peau: il le retourne ensuite de l'autre côté, le frappe de même, et le sang trempe la terre à la place de l'exécution. Lorsqu'elle est achevée, pour empêcher la mortification des chairs, on lave le malheureux avec du jus de citron, dans lequel on a fait fondre de la poudre à canon. Cette opération une fois terminée, on le renvoie dans sa case se guérir... s'il le peut. Est-il étonnant, ajoute le narrateur, que les esclaves se révoltent contre des maîtres qui les traitent avec tant de cruauté? » (1) Dans l'atlas de planches qui accompagne cet ouvrage, le capitaine Stedman montre divers dessins de ces spectacles qu'il a pu plusieurs fois contempler : ainsi (planche IV) une jeune négresse esclave, chargée sur la tête d'un énorme poids métallique attaché par une chaîne à sa cheville; et (planche IX) le spectacle horrible
(1) Capitaine J. Stedman, Voyage a Surinam et dans l'intérieur de la Guyane^ traduit par Henry, an VII. Cf. t. III, page 123.
d'un nègre suspendu vivant par les côtes à une potence au moyen d'un croc pointu et d'une chaîne : tout autour, disséminés à terre ou piqués sur des bâtons fichés en terre, des têtes, des tibias, des ossements complets de noirs déjà suppliciés. Aussi, les révoltes de ces malheureux étaientelles terribles et sans mesure aussi. Des émeutes terribles éclatèrent; le gouvernement hollandais dut soutenir des guerres terribles contre les nègres Boshs, guerres souvent aussi défensives qu'offensives. Stedman donne le récit de l'un de ces épisodes : a Après s'être tenus cachés, toute la nuit, dans les buissons voisins, ils en sortent au point du jour, et tombent inopinément sur les Européens, qu'ils massacrent tous. Ils pillent ensuite l'habitation du maître et la livrent aux flammes. En se retirant, ils emmènent toutes les négresses ; ils les chargent de leur butin, et les traitent avec la dernière insolence, si elles osent leur faire la moindre résistance (Cf. supra ). » Tel était le programme ordinaire de leurs incursions. Aussi, ces nègres marrons ne tardèrent-ils pas à devenir « l'un des fléaux les plus terribles de cette colonie » et l'une des causes de sa décadence, s'il faut en croire Philif>pe Fermin, docteur en médecine, échevin et conseiller juré de la ville de Maestricht, etc. Cet auteur
a laissé un ouvrage publié à Maestricbt eu 1778 et qu'il intitule dès cette époque (!!) Tableau historique et politique de lËtat ancien et actuel de la colonie de Surinam et des causes de sa décadence. Il y décrit " les défauts et les abus qui se manifestent dans toutes les parties de F administration publique » et qu'un long séjour dans la colonie lui a permis de reconnaître. La situation misérable des esclaves fut un peu, au moins moralement, adoucie, par l'intervention bienfaisante d'une secte religieuse protestante, celle des Frères Moraves, qui vinrent s'installer à Paramaribo au milieu du dix-septième siècle. C'est une sorte de congrégation civile d'origine allemande qui pratique le communisme. L'influence janséniste a pris une large part dans leur formation : ils ont aussi des établissements à Jérusalem et au Transvaal. Implantés dans toute la colonie de Surinam depuis plusieurs siècles, ils ont fondé partout des chapelles et ce sont eux exclusivement qui assurent encore aujourd'hui le culte protestant dans les campagnes de Surinam. A Paramaribo, ils occupent tout un quartier, vaste quadrilatère où ils font commerce de toutes espèces de denrées el d'objets; à leur tête est un évêque, homme éminent et distingué. Leur œuvre très belle et très grande ne fut pas comme celle des jésuites en
Guyane française une œuvre à la fois d'ordre confessionnel et religieux et d'ordre temporel : elle n'a aucun intérêt matériel dans la colonisation; ils ne firent pas de grandes plantations, des canaux, des digues, etc.; mais ils ont cherché à adoucir par leur intervention et leurs bons offices le sort des esclaves : ils ont ainsi évangélisé et civilisé tout un peuple de nègres et de métis sauvages, d'où est sortie la population de couleur qui habite actuellement Surinam. C'est au reste à cette large pratique de la tolérance religieuse que ces colonies hollandaises durent de s'accroître. De nombreux cathohques persécutés y accoururent et fondèrent un peu partout une chapelle en regard de celle des Frères Moraves. De même, après la révocation de rÉdit de Nantes, de nombreux protestants français y vinrent chercher asile ; il y eut aussi une secte protestante hérésiarque, celle des labadistes, surtout composée de Français, qui émigra en masse à Surinam ; de là sont venues et restées dans le pays de nombreuses dénominations françaises : la Rencontrée, l'Alliance, Tout-lui-faut, Rainville, Sans Souci, Peu et Content, Mon Trésor, Ma Retraite, etc. Les mêmes principes libéraux avaient pénétré dans le régime économique de Surinam et de ses voisines. On sait par quel puissant outil les
Hollandais avaient mis en exploitation leurs colonies : la Compagnie des Indes néerlandaises orientales jouissait de tous les privilèges, de tous les monopoles, et elle en usait largement. Pour Surinam, elle se montra bien plus facile qu'ailleurs. « Pour faciliter les transactions, la Compagnie avait permis à tout navire hollandais de commercer avec Surinam moyennant une taxe modique, deux et demi pour cent de la valeur de la cargaison » (1). C'était sans doute beaucoup, mais tout est relatif. Telle était donc la situation morale et économique des colonies de la Guyane hollandaise à la veille de la Révolution française : liberté et tolérance religieuse pour les blancs de toute provenance, monopole de la Compagnie des Indes orientales mitigé par des licences, beau développement de grandes plantations; mais à côté, abus de toutes sortes dans l'administration, esclavage terriblement rigoureux et féroce, mortalité énorme parmi les noirs esclaves, guerres continuelles avec les nègres marrons (Bdshs) et les Indiens, manque de bras et de sécurité qui en résulte. En 1872, survint l'occupation française, sur laquelle Daniel Lescallier, qui s'intitule lui-même « ancien ordonnateur
(1) Charles Calvoi, Étude sur VÉmigration et la Colonisation, 1875.
de la Guyane hollandaise (colonies de Demerary, Berbice et Essequibo) », donne des renseig^ments précieux. « Nous y avons fait, écrit-il, quelques institutions, que les Hollandais ont trouvées dignes d'être suivies et imitées, quoique ce peuple soit un de ceux qui savent le mieux faire prospérer ses colonies et son commerce. Du nombre de ces institutions ont été celles d'une règle pour la reprise des nègres marrons, une caisse pour ceux suppliciés, une loi qui protégeait les esclaves, et cette dernière n'a pas été la moins approuvée d'une nation pensante et amie de l'ordre, et qui n'avait besoin que d'être mise sur la voie, pour suivre avec empressement les leçons impérieuses de l'humanité. Ces dispositions, utiles sous tous les rapports, étaient plus nécessaires là qu'ailleurs. Un continent presque illimité offre des retraites assurées aux esclaves maltraités par leurs maîtres. La loi de la nécessité aurait dû prescrire dans cette région une modération que l'humanité seule devrait inspirer partout » (1). De terribles avertissements s'étaient cependant déjà produits : en 1764, la colonie de Berbice fut mise à feu et à sang par la totalité de ses esclaves révoltés et cette insurrection fut suivie
(1) Daniel I^escallirr, Exposé des moyens de mettre en valeur et d'administrer la Guyane, an VI.
d'une Cl boucherie, horrible à raconter, que la justice fit des esclaves soulevés » . C'est à la France qu'appartint l'insigne honneur de mettre fin à des agissements si déplorables, par des mesures sages qu'elle prit durant sa courte et féconde domination. Elle ramena la paix et l'ordre. T^es colonies hollandaises devaient largement en profiter et... à nos dépens. Bientôt survint la Révolution française : pendant que la Guyane et les Antilles françaises se débattaient dans le cataclysme de la première émancipation des noirs, les colonies hollandaises restèrent calmes. En 1802 survint l'occupation anglaise qui se prolongea jusqu'en 1814 : à cette époque Surinam seule fit retour à la Hollande. Dès ce moment son histoire devient distincte de celle de Berbice, Demerara et Essequibo : dès ce moment aussi commence une décadence que les efforts intelligents du gouvernement et des planteurs n'ont pu qu'à grand'peine empêcher de devenir irrémédiable. Bien des causes sont intervenues qui ont rendu fatal le déclin des colonies européennes des Guyanes ; car les mêmes identiquement ont agi sur les possessions anglaise et française. Ne sont-ce pas les mêmes pays? « Les diverses Guyanes ont une grande ressemblance, une physionomie générale commune par la nature et l'éta-
gement des roches, rorientatîon et le régime des cours d eau, les apports et érosions du littoral, la direction des courants maritimes, les phénomènes du climat, la répartition des espèces végétales et animales, le groupement des tribus indiennes. C'est à l'intervention de l'homme que sont dus les principaux contrastes des divers États coloniaux soumis par l'action des gouvernements d'outre-mer à des conditions économiques et sociales différentes (1) . » Ce sont des crises communes qui ont agi sur ces trois colonies qui, à certains instants de l'histoire, ont joui d'une égale prospérité. A quoi tient alors cette diversité de destinée actuelle? C'est qu'en présence des mêmes situations, les Anglais ont su apporter un remède assez énergique, les Hollandais ont réussi à demi et les Fraacais, sans rester inactifs, ont totalement manqué d'esprit de suite.
(i) Elisée Hkcixs. Cf. supra.
Au premier rang de ces crises coloniales, et la première dans Tordre chronologique, se trouve la crise cotonnière. Au dix-huitième siècle Tindustrie du coton avait pris à Surinam un rapide essor. L'almanach américain, curieux recueil paru en 1784, donne le tableau suivant :
État du nombre de livres de coton produites par la colonie de Surinam depuis le 1" janvier i 750 jusqu'au dernier décembre 1774.
Livrej. Litres.
Report. 18.894 Report. 449.100
1753.. 7.765 livres. 1762.. 3.460 1771.. 203.945
1757.. 2.002 — 1766.. 132.109 Total. 1.600.650 1758.. 785 — 1767.. 207.205
A reporter 18 . 894 A reporter 449 . 1 00
La livre de coton valait alors 8 sols : d'où pour ces vingt-cinq ans (dont trois résultats manquent comme inconnus sans doute) un produit de 8,640,260 florins. C'était peu de chose en regard du produit des autres denrées pendant ces vingtcinq ans, produit évalué par le même recueil à 127,407,290 florins, 25 sols, 8 deniers? Mais c'était un commencement, qui ne fit que se développer jusqu'aux années 1835 à 1845. A cette époque, les États-Unis se mirent à inonder les marchés européens de leur coton dit courte-soie, qu'ils vendent à un prix défiant toute concurrence : de ce jour c'en fut fait du coton aux Guyanes. On se rabattit sur le coton longue-soie, mais les grandes pluies de janvier et février font périr cette espèce. On essaya ensuite d'espèces rustiques pUis résistantes, mais leur produit fut de qualité trop inférieure. Une autre crise bien autrement terrible allait résulter de l'abolition de l'esclavage, éventualité redoutable pour les planteurs, mais que le grand mouvement humanitaire rendait inéluctable. Déjà, un premier pas avait été fait dans cette voie par l'abolition de la traite des noirs. Le traité de Paris du 30 mai 1814 s'en occupa dans un article additionnel et au Congrès de Vienne, l'année suivante, les représentants des puissances
prirent rengagement de combattre la traite par tous les moyens à leur disposition. Malgré toutes ces belles paroles, la traite des noirs n'en fut pas moins publiquement pratiquée à Surinam jusqu'en 1827. Une ordonnance du roi, du 1*' janvier 1826, n" 92, publiée dans la colonie le 9 avril suivant, prescrivit en effet l'enregistrement des esclaves et arrêta ainsi en grande partie la traite qui, en fait, ne put continuer que furtivement une année de plus. En vertu de cette ordonnance, les naissances et les décès devaient être déclarés dans les trois jours sous peine d'amende, et les propriétaires étaient tenus de donner la liste de leurs esclaves, tant de ceux employés aux travaux des champs que de ceux qu'ils gardaient pour le service de leurs familles : ainsi était institué un réseau de formalités dans les mailles desquelles il n'y avait plus place pour la traite faite en fraude des lois. Un second progrès consista dans les facilités accordées aux affranchissements. Avant 1832, les frais en étaient excessifs; il y avait des dépenses d'annonces et requêtes; il fallait donner une caution de 1,000 francs, etc. La loi du 23 mars 1832 et une ordonnance publiée dans la colonie en août 1844 levèrent les ambiguïtés multiples auxquelles donnait lieu la question et
remplacèrent l'obligation de fournir caution par le versement d'une certaine somme dans la caisse du gouvernement. Enfin, lorsqu'un esclave se croyait en droit de revendiquer sa liberté, il pouvait porter plainte au secrétaire-général du gouvernement, commissaire et protecteur des esclaves, de droit : celui-ci, après examen préalable du titre du réclamant, procédait à la nomination d*un curateur ad hoc. Si Tesclave gagnait son procès, le ministère public était tenu de poursuivre le maître et de requérir sa condamnation à une amende de 1,000 francs (1).
Une troisième étape dans cette voie fut l'affranchissement définitif qui survint en 1863 et fut suivi d'une période de transition qui dura dix ans. Pendant ce laps de temps (1863-1873) qui vint immédiatement après raffranchissement général, fonctionna un régime dont on attendait beaucoup de bien pour atténuer les heurts d'un changement si profond. Les résultats en furent cependant assez médiocres. Ce régime était celui de la surveillance du gouvernement : il y avait là quelque chose, moins l'infamie, comme la surveillance delà haute
(i) Cette jurisprudence était fondée sur les ordonnances du 3 mars 1829, du 10 juillet 1829, du 20 avril 1830 et du 23 mars
police qui figurait dans notre Code pénal avant la loi du 27 mai 1885. Un régime de coercition semblable a fonctionné dans la Guyane française. C'est donc vers 1870 que l'esclavage s'est trouvé définitivement aboli à Surinam, c'est à cette même date que l'on rencontre les premiers monuments législatifs relatifs à l'immigration des coolies à Surinam. Telle fut la seconde crise, la crise ouvrière : ce fut la liquidation d'une sorte de question sociale depuis trop longtemps pendante. Il existe pour cette période un document fort intéressant sur les conditions du travail aux Guyanes : c'est un rapport du comte de Castelnau au ministre de la marine sur l'esclavage à Surinam, etc. (août 1847). L'auteur constate que lors de sa visite la situation est assez bonne, le maronnage {sic) diminue de jour en jour et est même devenu fort rare. Le gouvernement métropolitain trompé par ces apparences calmes d'eau qui dort ne se préoccupait naturellement de rien. Mais le gouverneur « M. le baron Van Raders, homme d'un esprit supérieur, prévoyait la nécessité devant laquelle devait se trouver la colonie de suivre l'impulsion donnée par les grandes puissances de l'Europe ». L'Angleterre n'avait-elle pas déjà aboli l'esclavage dans toutes ses colo-
nies? Aussi ce gouverneur prenait-il toute une série de mesures pour rendre le choc inévitable moins dur. f^a première, fut Tinterdiction detransporter les esclaves d'une habitation sur une autre habitation. Une coutume faisant force de loi prescrivait à tout planteur de ne déplacer les nègres qu'après autorisation du gouverneur : celui-ci adopta comme règle de toujours la refuser. L'effet de cette poUtique était double : 1" ne pas laisser diminuer le nombre des plantations et inciter ainsi les propriétaires à faire de nouveaux efforts pour perfectionner leur mode de culture et tirer parti d'un sol fatigué; 2" changer l'esclavage en une sorte de servage en attachant le travailleur au sol. Le nègre est presque toujours très attaché au lieu de sa naissance. En ne le déplaçant pas, on s'assurait ainsi qu'au jour • de l'émancipation il ne s'empresserait pas de quitter la plantation. Il y avait une autre difficulté bien autrement sérieuse et qu'avait parfaitement comprise M. Van Raders. Déjà, comme gouverneur de Curaçao, il s'était efforcé, durant les années 1837-1845, de la résoudre et il avait obtenu dans cette île des résultats encourageants. Il s'agissait, écrit-il dans une lettre adressée à M. de Castelnau, de combattre « le préjugé regrettable qu'un homme libre ne devait
point s'abaisser à faire aucun travail agricole; la bêche était considérée comme l'instrument le plus vil et il ne convenait qu'aux seuls esclaves de s'en servir. » Ce préjugé régnait à Surinam plus que partout ailleurs. Ce qu'il fallait faire, c'était amener rhomme de couleur libre à se livrer de bon cœur à la culture. De la sorte, le nègre, grand enfant et très sensible aux exemples qu'il voit autour de lui, aurait songé, tout naturellement, à faire ce qu'il voyait pratiquer à ses aînés en liberté, au lieu de vivre dans Tincurie et la paresse. Ce point était d'autant plus important qu'il s'agissait là non seulement des travaux de la canne à sucre et de ceux de culture en général, mais encore de tous ceux où il est nécessaire de remuer la terre, construction de canaux, digues, routes, chemins, dessèchement, etc. Dans un pays comme Surinam, qui ne vit que par une merveille d'hydraulique toujours renouvelée, on juge de quelle importance pouvait un jour peser la question. Aussi, le gouverneur Van Raders, pour détruire ces funestes répugnances, résolut-il de faire exécuter un grand ouvrage d'art par une main-d'œuvre exclusivement composée de gens de couleur libres : il faut lire avec quelle patience il procéda lentement pour amener un effectif de 300 travailleurs dont
60 femmes, 22 garçons et 6 filles à manier cette bêche si décriée sur les chantiers du canal de Riwalta qu'il avait entrepris; un jour, des esclaves passèrent et voyant des gens libres à pareille besogne, ils les insultèrent en ricanant : ces lazzis faillirent tout compromettre. Cette politique habile du gouverneur ne fut pas approuvée en haut lieu : d'ordre urgent, les travaux du canal, qui avaient commencé d'une façon active le 1®"^ septembre 1846, durent être interrompus le 31 décembre 1846. Aussi, lorsqu'arriva l'affranchissement général, l'effet prévu se réalisa : les noirs quittèrent en masse les plantations et vinrent vivre dans la ville de Paramaribo où ils forment un bas-peuple bruyant et indolent.
Une troisième crise fut la crise sucrière. On désigne ainsi l'ensemble de phénomènes qui ont eu pour résultat de rendre très difficiles et souvent même impossibles la culture autrefois si rémunératrice de la canne à sucre et l'extraction du sucre contenu dans le jus de cette plante. Longtemps, le sucre fut la principale ressource des colonies des Antilles et desGuyanes. L'almanach américain de 1784 donne pour Surinam les chiffres suivants :
JÙat du nombre de barriques de
Surinam depuis le 1" janvier
Barriques.
sucre produites par la colonie de 1750 jusqu'au dernier décembre
A reporter
Report.
Barriques.
Report.
Total
Barriques.