‹ La main-d'œuvre dans les GuyanesChapitre 7 sur 19 · TABLEAU DE L'IMMIGRATION DE 1838 A · texte numérisé non relu

TABLEAU DE L'IMMIGRATION DE 1838 A

Uoées.

Iles des

ludes de

rOuest.

(Antilles.)

Madère.

Iodes

de VU.

(Iodes.)

Afrique. Chiie.

lies du Cap Vert

ToUl.

Soit un total général de 40 171

Ces tableaux, dont on peut considérer l'accord comme suffisant gi^osso modo^ appellent quelques réflexions. T^a première période de cette immigration va de 1834 à 1841, c'est-à-dire depuis la première mise en application de l'act de 1834 jusqu'à la a proclamation » du 16 février 1841, instituant des primes à l'immigration : c'est celle des Antillais. Resserrés sur leurs îles étroites, n'y trouvant pas de travail, ils accourent tous vers la Guyane,

OÙ les planteurs sont résolus à faire des sacrifices pour les attirer. Ils accourent surtout des Antilles anglmses, ce qui est naturel, mais des autres aussi. Ils quittent leur île d'origine d'autant plus volontiers que la population est plus dense et que les moyens de subsistance pour chacun y sont plus raréfiés. Aussi, est-ce la Barbade qui va donner le contingent le plus fort : en 1847, cette île a une population de 121,000 habitants pour une superficie de 107,000 acres (rhectare étant une mesure comprise entre 2 acres 1/2 et 2 acres 1/3, cela fait environ 44,000 hectares ou 440 kilomètres carrés), soit une densité de 275 habitants par kilomètre carré! C'est spontanément qu'en 1840 ou en voit 837 émigrer de la Barbade vers la Guyane. Mais lorsque la « proclamation » du 16 février 1841 leur aura promis une prime de douze piastres par tête, ce sera bien autre chose : aussi, en 1841 en arrive-t-il 2,199. On s'effraie de cet afflux qui devient très onéreux pour les finances coloniales, et la « proclamation » du 5 août 1842 supprime toutes les primes pour les provenances des Antilles : aussi la Barbade n'envoie-t-elle plus que 176 émigrants pendant cette même année 1842.

Mais le phénomène étant spontané, il recommencera tout naturellement dès qu'une crise de tra-

LA MAIN-D'OEUVllE DANS LES GUYANES 123

vail sévira aux Antilles ou qu'un appât se présentera en Guyane qui attirera les travailleurs : c'est ce qui se produira lorsque des mines d'or seront découvertes dans le haut bassin de l'Esséquibo; c'est ainsi que surgira sur les bords de ce fleuve une ville nouvelle, Bartica, qui naîtra et se développera à la façon des cités de l'Amérique du Nord. A signaler aussi, parmi ces Antilles, une île qui donna un assez fort contingent (en 1837, 707) : c'est Saint-Barthélémy. Cette petite île, aujourd'hui possession française, appartenait alors à la Suède. Une seconde période commence en 1841 et ira jusqu'en 1859, tout en s'enchevêtrant avec les suivantes : on peut l'appeler celle des Madériens : déjà en 1833 il en était arrivé un premier petit convoi de 429. Mais c'est en 1841 qu'ils viennent en masse, attirés par la prime de trente piastres que leur promet la « proclamation » de 1841 : aussi en vient-il cette année-là 4,297 à 4,312. La « proclamation » de 1842 remet les choses au point : après cela l'immigration madérienne continue, mais faiblement, pour reprendre plus forte que jamais en 1845. Voici ce qui expUque ces fluctuations. L'habitant de Madère est malgré tout im Européen, et comme tel il est atteint par les maladies des pays chauds (fièvres intermittentes.

ulcères, etc.) La fièvre jaune survint dans la colonie, précisément à ce moment (1838-1842) : elle exerça parmi les nouveaux arrivants de grands ravages. Toutes ces circonstances sanitaires, jointes à la suppression de la prime, suffisent pour expliquer cet arrêt dans l'immigration madérienne (1842). De plus, le gouvernement portugais de Madère prit des mesures pour empêcher l'émigration de ses sujets : il y mit des obstacles sous le rapport financier et obligea, en particulier, les émigrés à prendre un passeport, dont le prix était fixé à 7 piastres. Beaucoup de ceux-ci parvinrent cependant à s'échapper en se cachant à bord des navires. Mais il arriva par la suite que ces « Portugais » réussirent merveilleusement et que plus d'un fit rapidement fortune. Ils avaient des aptitudes remarquables à prospérer sous le climat des Guyanes. Est-ce à dire avec Elisée Reclus que « ces insulaires de Madère et des Açores sont les colons de race européenne, mais fort mélangée, qui promettent de devenir les véritables guyanais > ? Cette conclusion est un peu forcée, car il faudra beaucoup d'hommes pour mettre en valeur les Guyanes, et les îles portugaises de TAtlantique en sont des réservoirs forcément très limités. Quoi qu'il en soit, ce succès rapide attira les Madériens et, de

1845 à 1855, ils arrivèrent en masses profondes, ainsi que permet de le voir le tableau suivant, emprunté à l'annuaire de la Guyane anglaise.

TABLEAU DE L'IMMIGRATION DE 1847 A 1864 Provenances des Émigrants.

Années.

Antilles.

ladère.

Indes. Açores.

Afrique.

Chine.

lies da Cap Vfrt.

Total.

De 1850 à 1855, il vint de cette petite terre de Madère 7,802 hommes. En outre, ver3 1847 des troubles assez sérieux agitèrent Tîle et leur résultat fut tantôt de faciliter, tantôt d'empêcher la sortie des émigrés. D'où une forte émigration de 1845 à 1847, puis surtout de 1850 à 1855, enfin en 1858- 1859. Depuis cette époque, on constate un fléchis-

sèment considérable qui n'ira qu'en s'accentuant jsqqu'en 1882, date à laquelle le phénomène cesse complètement : c'est que le trop plein de la population madérienne était épuisé, et celle-ci n'avait plus dès lors de raison de s'écouler dehors. On évalue aujourd'hui à 30,216 le montant total de cet apport madérien, contre 37,079 pour les Antillais. Aux Madériens, il faut rattacher les Portugais des îles du Cap Vert et des Açores, ainsi que les Espagnols des Canaries, qui sont de même composition ethnique ou presque, mais qui moins nombreux n'éprouvèrent pas le même besoin de s'expatrier. Malgré les primes que leur promettait la c( proclamation » du 30 novembre 1846, il n'en vint en tout et pour tout que 819 des îles du Cap Vert et 164 des Açores; quant aux Canaries, leur chiffre est absolument insignifiant. Ce qui caractérise cette sorte d'émigration et en fait l'intérêt, c'est son caractère définitif; tous ces « Portugais » sont aujourd'hui établis à demeure dans la colonie. A peu près vers la même époque, mais d'une façon plus régulière et plus continue, s'étend la période des Africains, qui battit son plein de 1841 à 1850. Ce fut, en effet, en 1840, que fut accordée pour la première fois par le gouvernement métropolitain la permission de prendre en Afrique des noirs

désirant du travail et de les amener en Guyaae anglaise. Entre cette date et la fin de 1865, 13,355 noirs d'Afrique y furent amenés : ils y arrivaient indirectement par des provenances très diverses, Sierra-Leone, Sainte-Hélène, Rio-de-Janeiro et La Havane. Les « proclamations » de 1841 et de 1842 attribuèrent à ces immigrants des primes dont le tarif variait suivant les lieux. Ces nègres, surtout lorsqu'ils venaient directement d'Afrique, étaient très prisés des planteurs lors du passage de M. de Gastelnau : leur robuste constitution, leur superbe carrure, leur docilité les rendaient particulièrement propres aux travaux guyanais; on les préférait beaucoup aux noirs des Antilles, parce qu'ils n'avaient pas subi l'abrutissement dû à fesclavage personnel ou atavique. En réalité, l'Angleterre les puisait à trois sources : 1" elle faisait venir des travailleurs noirs de ses possessions d'Afrique, Sierra-Leone, Sainte- Hélène, etc. (1); 2" elle allait acheter dans les pays où l'esclavage était encore en vigueur des esclaves auxquels elle donnait la liberté, et elle les amenait en Guyane comme travailleurs libres : c'est ainsi qu'elle eut des noirs venant des États-

(1) V. supra, d'après de Gastelnau, le régime de ces contrats.

128 LA MAIN-D'OEUVHE DAINS LES OUYANES

Unis, de La Havane, du Venezuela, de Rio-de- Janeiro et du Brésil; 3" elle se servait de sa grande supériorité maritime pour exercer une chasse active contre les bateaux négriers : grâce à sa flotte nombreuse, presque tous tombaient entre ses mains. Elle offrait alors du travail à Demerara à ceux de ces malheureux sauvés de Tesclavage qui en désiraient. C'est là l'origine de beaucoup de a ces noirs de Sainte-Hélène » , car cette île n'aurait pu fournir un pareil contingent (8,017 émigrants de 1842 à 1846); niais elle était le centre des croisières antinégrières de la flotte anglaise. La suppression de la traite des noirs au Brésil en 1852 mit fin au contingent ainsi recueilli d'esclaves capturés. Cependant, les importations de nègres libres de Sierra-Leone et de Sainte-Hélène continuèrent sur une très faible échelle jusqu'en 1867 : à partir de cette époque, il ne fut plus permis d'amener des noirs d'Afrique dans les colonies anglaises d'Amérique, « mesure, déclare l'annuaire de la Guyane anglaise, au sujet de laquelle les divergences d'opinion peuvent être raisonnablement admises » . Il est probable que le gouvernement anglais y vit des inconvénients et qu'il préféra s'en abstenir; du moment qu'il avait d'autre part une excellente main-d'œuvre

TABLEAU DE L'IMMIGRATION DE I8i}5 A 1883

Provenances des Eini^rants.

AiiéM. Aatilles. ladère. Iides. k^m. Afrique. Ckiiie. llu do Total.

Cap Vert.

1872 2.697 367 3.556 6.620 l*"" Semestre

1 oui de 1838-1899 37.079 30.216 197.210 164 13.355 13.534 839 292.^68

Immigranto indiens sous puissance de contrat, résidant dans la

colonie au 31 mars 1899 : 13 . 981 sans contrat, les enfants y compris 50.184. Total : 63.165.

avec les coolies hindous. Ce sont, en effet, ceux-ci qui, comme à Surinam et bien plus encore, ont formé le plus fort appoint : 197,201 sur un total de 292,968 introduits dans la colonie de 1838 à 1899. Rien d'étonnant à ce qu'il en soit venu huit fois plus qu'à Surinam, puisque les Anglais possédant les Indes en ont pu disposer à leur guise; ensuite, cette émigration a commencé sérieusement dès 1845, alors qu'à Surinam elle ne le fit qu'en 1872; enfin la colonie restée plus active, n ayant pas attendu d'être aux trois quarts ruinée pour agir, eut des demandes de bras beaucoup plus impérieuses que sa voisine* Une première tentative fut faite sur une faible échelle en 1838 à titre d'essai : on amena ainsi 406 coolies. Mais ce fut en 1845 que commença l'immigration systématique des coolies hindous dans les colonies anglaises de l'Amérique. A partir de cette époque, on en amena annuellement de 1,000 à 7,000, avec une seule interruption en 1849 et 1850, lorsque les arrangements pris en vue de ce service se trouvèrent rompus par suite de difficultés politiques dans la colonie. De Gastelnau signale aussi, en 1847, la main-d'œuvre pénale : son effectif est bien faible, mais son mode d'utilisation est intéressant.» Les galériens de la colonie, nous dit-il, y

sont employés, mais pas d'autres; ils sont réunis à l'établissement pénal situé à environ trente-cinq lieues de Georges-Town, sur la rivière de Massarooney, l'un des tributaires de l'Esséquibo. Leur nombre est d'environ 150. Cet établissement pénal date de 1842; en le fondant, on eut principalement pour but r « exploitation des carrières » dont les pierres étaient nécessaires pour l'entretien des rues de Georges-Town (Demerara) et de la Nouvelle-Amsterdam (Berbice). » Ceci pour montrer que les Anglais savent parfaitement utiliser la main-d'œuvre pénale pour des travaux pénibles et dont l'intérêt profite à tous : ils ne songent nullement à leur donner des concessions de terres, ni à en faire de petits propriétaires ou métayers. Demerara a été construite sur de la terre à palétuviers, c'est-à-dire de la vase, aussi tout le sol des rues en est-il rapporté : d'où la nécessité de ces travaux auxquels les condamnés sont occupés.

De 1847 à 1900, trois grands événements économiques vinrent modifier la situation de la colonie : 1" rimmigration chinoise; 2" la crise 5mcrière; 3" la découverte des gisements aurifères : la colonisation placérienne des affluents de l'Esséquibo; la fondation de Bartica.

1* V immigration chinoise ne remonte pas

au delà de 1853 : à cette date deux bateaux ameuèrent 647 sujets du Céleste Empire. Les choses en restèrent là pendant six ans. En 1859, commença Timmigration chinoise faite sous la surveillance du gouvernement et elle dura jusqu'en 1866 : elle fut assez intense durant cette période. En 1866 elle fut suspendue à la suite d'une convention intervenue entre le gouvernement impérial et les représentants à Pékin de la Grande-Bretagne et de la France : cette convention stipulait entre autres choses que chaque immigrant devait, à l'expiration de son temps de service sous contrat, recevoir la somme de son passage de retour en Chine, et cela aux frais de la colonie. C'était la première fois que pareille stipulation était mise en avant, et précisément parce qu'elle avait été insérée uniquement dans l'intérêt des immigrants, elle créa pour la colonie une charge trop lourde. Nous avons déjà vu à propos de Surinam quelles étaient les idées du gouvernement chinois sur l'immigration avec contrat; il est donc bien manifeste qu'il se proposait ainsi d'arrêter l'émigration de ses sujets, et il y parvint de fait. A la vérité, il fut accordé plus tard une modification partielle de cette clause : à savoir, qu'à l'expiration de son temps de service de cinq ans chaque immi-

grant devait recevoir 50 dollars à la place de son passage de retour. Mais Fimmigration chinoise n'en avait pas moins reçu de ce fait un coup mortel. En 1874 un bateau arriva de Canton avec 328 immigrants; un autre en 1878 avec 515 ; mais à part cela il n'en a pas été introduit dans la colonie. u Comme ouvriers agricoles, les Chinois sont plus estimés que les recrues hindoues, et leur valeur comme consommateurs est aussi plus grande ».

(Annuaire cité.)

2" Crise sucrière. Le sucre est et a toujours été le produit de Demerara, Berbice et Esséquibo. C'est presque le seul même et qui avec le régime économique de la colonie, soit encore possible. Ici la transformation des cultures de canne en cultures de cacao et de café n'a même pas été esquissée; rien n'a été fait dans ce sens, tous les efforts, au contraire, se sont portés sur le sucre et sur ses succédanés, le rhum et la mélasse. La culture y a atteint son plus haut degré de perfectionnement, et comme rendement, et comme réduc • tion des frais généraux. La fabrication aussi s'y fait suivant les méthodes les plus nouvelles et les plus avantageuses. Mais on conçoit naturellement qu'une colonie dont la richesse est basée exclusivement sur une seule denrée ait dû fatalement

souffrir d'une crise affligeant le commerce de cette denrée. C'est ce qui arriva lors de la crise sucrière. De 1866 à 1885 la Guyane anglaise exporta annuellement pour une moyenne de 1,700,000 florins; depuis 1895 le chiffre de cette exportation dépasse tout au juste 1,000,000. Voilà une réduction de moyenne de 40 pour 100. Cependant, la Guyane anglaise a pu surmonter la crise pour deux raisons. Tune d'ordre technique, l'autre d'ordre économique : V nulle paît la « cultivation » et l'industrie du sucre de canne n'a atteint le degré de perfection scientifique et d'organisation économique qu'elle a à Demerara. Et il en fut toujours ainsi, car, en^ 1834, M. Soleau, dans son rapport, en fait déjà la remarque. Cette supériorité dans les procédés permet donc aux planteurs une lutte à laquelle ils succomberaient sans cela. Ainsi la canne à semis, obtenue par des sélections savantes et patientes, est d'un usage courant en G«iyane anglaise : il suffit aujourd'hui d'ensemencer comme s'il s'agissait de vulgaire blé au lieu d'être astreint à planter en terre chaque bout à la façon d'un bambou.

Ensuite, le sol bas des champs de canne, souvent au-dessous du niveau des eaux fluviales, permet de les laisser reposer en jachères tous les deux ans et de les inonder pendant tout ce temps, méthode qui'

a donné des résultats excellents; 2" le régime économique de la colonie lui offre un débouché assuré et tout indiqué. Ce qui caractérise ce régime, c'est l'existence d'un lien unique, mais très étroit, très serré, exclusif. A Surinam existaient au contraire deux liens : l'un avec la métropole, l'autre avec les États-Unis. La Hollande fournissait à Surinam ses objets de fabrication, son riz (venant des îles de la Sonde) ... et ses fonctionnaires : elle en recevait l'or de ses placers. Les États-Unis, d'autre part, en ouvrant leur marché à Surinam en recevaient le cacao, le café de Libéria et le sucre. Car la production du sucre aux États-Unis atteint aujourd'hui à peine le dixième de sa consommation (1). Voilà un double lien bien net. A Demerara, au contraire, il n'y § de relations qu'avec la métropole. La preuve en est que le change de toute monnaie étrangère y atteint des prix exorbitants. Toutes les maisons de commerce de la Guyane anglaise, toutes celles s'occiipant de commerce d'exportation s'entend, sont commanditées par des maisons de la Grande-Bretagne, dont elles ne sont que des succursales : aucune n'a d'existence propre. Cette heureuse circonstance a beau-

(1) Cf. Pierre Leroy-Beaulieu, cours à l'École des sciences politiques, 1901.

coup fait pour la colonie : lors des moments de crise le crédit est tout naturellement accordé sans qu'on ait même besoin de le demander ; les maisons mères de Londres ont ainsi soutenu de tout leur pouvoir leurs « filiales » de Demerara. En outre, beaucoup de plantations et d'usines ont été mises en actions, et ce sont encore les maisons de Londres qui détiennent les actions par Tintermédiaire de celles de la Guyane anglaise, qui, toutes, ont dans leur portefeuille de gros paquets de ces titres. Cet enchevêtrement de rapports a pour effet de créer un consortium d'intérêts, grâce auquel les secousses et les débâcles qui jettent le trouble sur le marché peuvent être évitées : les passages difficiles, c'est-à-dire les échéances pénibles, sont ainsi aisément franchis. Le sucre ne paie pas de droits à son entrée en Grande-Bretagne, mais il y trouve une concurrence redoutable dans les sucres d'origine française ou allemande. La culture de la betterave à sucre est identiquement nulle dans le Royaume-Uni, qui ne produit qu'une très faible quantité de betteraves fourragères pour la nourriture des bestiaux. Cette circonstance favorise beaucoup le sucre des colonies. La consommation du sucre s'est étrangement développée en Angleterre : d'abord en même temps que celle du thé

qu'il accompagne, conformément aux mœurs anglaises; ensuite, pour les besoins industriels de la confiserie et de la pâtisserie (Huntley Palmers, etc.) Aussi, le sucre des colonies anglaises a-t-il encore pu accéder au marché de Londres, bien que dans des conditions autrement dures que jadis. La crise n'en a pas moins été réelle et les affaires en ont beaucoup souffert. M. Pierre liCroy-Beaulieu estime que le grand courant politique appelé « l'impérialisme » pourrait bien amener une modification profonde à cet état de choses. Depuis longtemps les colonies anglaises réclament pour leur sucre de canne un régime de faveur par rapport aux sucres de betterave étrangers. Peutêtre l'Angleterre leur accordera-t-elle cette faveur dans le but de resserrer le lien d'intérêt et d'affection qui les unit à la mère patrie.

Cependant^ dans son exposé de l'état des finances de l'Angleterre du 18 avril 1901 le chancelier de l'Échiquier, sir Michael Hicks Beach, amené, par suite des embarras financiers causés par la guerre du Transvaal, à proposer une taxe sur les sucres, s'exprimait ainsi : « Ce n'est pas du tout un impôt protectionniste. Il est de l'intérêt de la paix et de l'économie que les travailleurs sachent qu'ils supportent le fardeau des frais de la guerre. . .

Le sucre des Antilles sera imposé. » Le chancelier de r Échiquier ne parait pas faire de différence entre les sucres coloniaux et les sucres étrangers. C'est du reste là une vieille tradition anglaise que celle de faire sentir à tous les poids des charges communes pour bien marquer la solidarité nationale. « Des théoriciens et des hommes d'État ont pensé que l'impôt seul devait, en ces circonstances (de guerre), approvisionner le Trésor, non seulement dans Tintérét des finances du pays, mais aussi dans un intérêt moral supérieur. M. Gladstone a prononcé, à cet égard, de magnifiques paroles (1) « . Si ces idées continuent à prévaloir, la Guyane et les Antilles anglaises ne sont pas près d'obtenir satisfaction. Pour juger de la gravité du mal, disons simplement qu'en 1878 86,075 boucauts exportés ont produit 1,778,150 florins; alors qu'en 1898-1899 (du V avril 1898 au 31 mars 1889) 96,648 unités de même mesure ont produit 1,040,972 florins.

3* La découverte des gisements aurifères remonte à une vingtaine d'années à peine. C'est en 1880 que furent faites les premières prospections. Bientôt de nombreuses compagnies se formèrent.

(1) René Stourm, le Budget, édition de 1896.

Un « rush » formidable se produisit. C'est à ce rush qu'il faut attribuer Taffluence d'Antillais de 1882 à 1885 que nous révèlent nos tableaux. Ici, comme à Surinam, il est expressément interdit d'employer à ces travaux des coolies. Les noirs de la colonie et des Antilies fournissent une maind'œuvre suffisante. Dans cette industrie spéciale, comme ailleurs, les Anglais ont encore su se montrer très avisés : les bords de l'Esséquibo sont couverts de bourgs. Une grande ville même s'y est fondée, que M. Verschuur décrit dans le Tour du Monde (1). L'esprit d'initiative des Anglais a su imiter de loin sous les tropiques les prodiges en général réservés aux prairies du Far West. La première exportation d'or eut lieu en 1884 : elle se monta pour toute Tannée à 1,019 florins. Aujourd'hui, elle dépasse annuellement 400,000 florins (10,000,000 de francs.*) Son maximum a été atteint pendant la campagne de 1893-1894 avec 511,362 florins. Grâce à cette abondante réserve d'hommes due à l'immigration précédente, les travaux agricoles n'eurent pas à souffrir de ce même rush, qui acheva l'anéantissement des dernières plantations de Cayenne et la ruine de notre Guyane.

(1) 1893, 2* sem., Voyage aux trois Guyancs.

L'immigration des coolies hindous à Demerara est sensiblement la même qu'à Surinam. Ceci n'a au reste rien d'étonnant, puisque les Anglais ont imposé aux Hollandais de la Guyane le même régime général appliqué à leurs propres colonies. Il suffira de relever des différences de détail. Il vaut d'ailleurs peut-être mieux avoir étudié cette institution sous l'aspect que lui ont imprimé les Hollandais, car on a trouvé là des textes très nets, très clairs, coordonnés et formant dans leur ensemble un vrai code méthodiquement rédigé. Il n'en va pas de même pour les institutions anglaises. « La loi n'est pas seulement morcelée et éparpillée en une infinité de petits statuts : elle est encore très imparfaitement rédigée, et par ce mot j'entends que non seulement elle est en contradiction avec d'autres lois en vigueur, mais que souvent, elle contredit elle-même dans sa fin ce qu'elle a dit dans son commencement (1). On a souvent signalé l'absence ou le peu de crédit des idées théoriques dans la plupart des discussions du parlement Anglais. » Ce que M. Boutmy dit des lois et des discussions parlementaires métropolitaines est bien autrement vrai lorsqu'il s'agit des

(1) Etiule Boutmy, lissai d'une psychologie politique du peuple anglais au dix-neuvième siècle y 1901.

monuments législatifs qui régissent les colonies. Il y a là tout un monde de « régulations, proclamations, ordonnances », etc., et il faut une longue habitude pour se reconnaître au milieu de ce fatras.

C'est que le gouvernement anglais se considère comme une sorte de conseil de gérance et il prend les mesures au jour le jour au mieux des intérêts qu'il a à surveiller; il ne se préoccupe jamais des principes : il a peut-être raison, mais ce n'est pas chose faite pour faciliter l'œuvre de l'historien ou du jurisconsulte qui veut retrouver les faits sous les textes arides. Les coolies sont des Hindous, il n'y a pas de Malais. En 1894, Elisée Reclus écrivait dans sa Géographie universelle : « La Guyane britannique, à laquelle le gouvernement anglais avait ouvert ses bureaux de recrutement dans les Indes, a pu, depuis 1845, louer plus de 170,000 coolies asiatiques, et les survivants de cette immigration payée représentent actuellement le tiers de la population dans le territoire anglais ; les plus appréciés, dits les hill-coolies, viennent des collines qui s'élèvent au sud de la grande courbe du Gange. » Cette proportion n'a guère changé depuis : pour une population de 278,328 âmes on compte 60,165 Hindous. Et il a été introduit

i4î LA MAIN-D'OEUVRE DANS LES GUYANES

197,201 coolies depuis 1845. Donc, unité de source.

Un point sur lequel les deux institutions de Surinam et de Demerara diffèrent totalement, c'est sur les suites à donner au premier contrat à son expiration. Ici les contrats d'engagement de cinq ans ne sont en aucun cas renouvelables ^ mais le coolie alors libre n'a pas droit à son rapatriement gratuit. Il doit rester dans la colonie un temps égal à son contrat de travail^ soit cinq ans, et ce n'est qu'après qu'il sera rapatrié... s'il y songe encore. C'est ce qu'on appelle le temps de résidence industrielle. Par ce moyen on espère l'obliger à s'y établir définitivement, car il se crée des intérêts, des liens et finit par rester. Ce procédé plus simple, plus ^nidimentaire arrive, à moins de frais, aux mêmes résultats que celui usité à Surinam; car ici aussi on parvient à retenir ainsi 25 pour 100 des coolies immigrants.

Dans les plantations où se trouvent des boutiques il est très sévèrement interdit aux propriétaires de les tenir eux-mêmes par l'intermédiaire d'employés ou d'hommes de paille : ils doivent toujours les louer. C'est une conséquence de la législation ouvrière anglaise qui, redoutant les abus du u truc-system » a, proscrit partout les

économats (1). L'organisation du fonds de l'immigration n'est plus ici la même. Avant la mise en application de l'ordonnance 7 de 1873, les dépenses relatives à l'immigration étaient réparties dans la proportion d'un tiers (1/3) pour la colonie et des deux tiers (2/3) pour les planteurs. Mais cette ordonnance introduisit un changement dans la législation eji disposant que toutes les dépenses relatives à l'introduction des immigrants, y compris l'agence de l'immigration aux Indes et les passages de retour, devaient être payés par les planteurs; les frais du service de l'immigration dans la colonie, y compris le service médical, et une allocation de 10 dollars par tête étaient mis au compte de la colonie. Les effets de ce changement ne furent pas heureux, car les planteurs furent accablés de charges trop lourdes, lorsqu'au cours d'une campagne d'immigration (« season ») on introduisait trop de sujets. Aussi, avec le consentement du secrétaire d'Etat pour les colonies, une ordonnance fut rendue en 1878 par la Court of Policy (sorte de conseil privé du gouverneur) rapportant l'ordonnance de 1873. Elle fit revivre l'ancien système des deux tiers de la dépense à la

(1) cf. Cheysson, cours à l'École des sciences politiques, 1899-

charge des planteurs et d'un tiers à celle de la colonie. Ainsi pendant Tannée financière 1897-1898 la dépense totale de Timmigration s'est élevée à 301 376,76 dollars : sur cette somme les revenus de la colonie en ont payé le tiers, soit 100458,92 dollars.

Le prix de revient de chaque immigrant est ici essentieUement variable : ce n'est que lorsqu'il est déterminé que le propriétaire-importateur peut savoir ce qu'il doit. Et pour cela il faut attendre la fin de l'année financière.

Pour les femmes, la durée de contrat est moins longue que pour les hommes : elle n'est que de trois ans. Le temps de résidence industrielle est alors réduit à deux ans : dans ce court intervalle, on compte qu'elles auront trouvé un « établissement » dans le pays.

Le dépôt où les immigrants sont amenés dès leur débarquement à Demerara est mieux aménagé qu'à Surinam : c'est un grand bâtiment de bois comme toute la ville et à deux étages. Le premier étage est réservé aux ménages; le rez-dechaussée divisé en deux compartiments, l'un pour les hommes, l'autre pour les femmes : on évite ainsi une promiscuité sexuelle regrettable. Des appareils à douches y sont partout disposés, ainsi

que des bassins pour les ablutions : le tout est très bien compris pour satisfaire aux lois de Fhygiène, Cela est d'ailleurs nécessaire à un autre point de vue, car beaucoup de coolies sont musulmans et comme adeptes du Coran se doivent de recourir fréquemment à Feau qui purifie.

Pour terminer, un trait de mœurs bien anglais : A Demerara, Tagent général de l'immigration, l'honorable M. Alexander, est un fonctionnaire distingué, touchant un traitement important, mais, à rencontre de son collègue de Surinam, nullement grand propriétaire. C'est même une chose qui lui est formellement défendue, au cas où il aurait la faculté et le désir de le devenir. Aussi les Anglais trouvent-ils le cas de M. Barnet-Lyon tout à fait étrange : « C'est que, ajoutent-ils, quand nous avons un homme, nous voulons l'avoir tout à nous avec notre argent » . Il serait fastidieux de continuer ce parallèle, car la comparaison ne porterait plus que sur des points de détail sans intérêt. En somme, les traits généraux de ces deux institutions sont les mêmes. Ce qui les distingue essentiellement, c'est le mode employé pour fixer dans la colonie les coolies libérés de leurs obligations contractuelles. Aussi bien chacun de ces systèmes est celui qui convient à la colonie où il est en

vigueur. Carie système anglais appliqué à Suriaam ne donnerait que des déboires : le coolie obligé de chercher du travail libre dans cette colonie à activité très limitée aurait bien de la peine à y trouver sa subsistance et ne tarderait pas à y devenir un être nuisible au lieu d'une force.

La Guyane française a eu à subir les mêmes vicissitudes que ses deux voisines. Mais pour des causes très multiples et assez difficiles à démêler, tous les efforts faits pour y résister se sont brisés contre une malechance inexorable. Ce serait une histoire assez triste, mais fort instructive, que celle des nombreux essais qui y furent faits : tous ou à peu près eurent des destinées lamentables. Et cependant la démonstration en a été faite par plusieurs auteurs. A chacun de ces échecs, il y a une cause extérieure à la Guyane elle-même. Pour qui voudrait étudier la Guyane française comme nous l'avons fait pour la Guyane hollandaise et la Guyane anglaise, il y aurait à retracer les mille folies de ce que Coudreau a appelé la « Colonisation féodale », r œuvre patiente des jésuites basée surtout sur les Indiens Peaux-Rouges, leur expulsion, les deux abolitions de Tesclavage, les essais de colonisation blanche ou noire delà Mana sous l'impulsion d'une

femme héroïque, Mme Javouhey, Timmigratioa des Hindous, des Sénégalais, des Annamites et des Arabes, enfin les tâtonnements sans nombre de Tadministration pénitentiaire s'obstinant à chercher une voie de plus en plus introuvable.

Il faut pourtant parler ici, tout au moins brièvement, de la main-d'œuvre pénale. A l'envisager d'une façon générale, cette main-d'œuvre nous offre quelque chose d'unique et de bien étrange, quoique parfaitement admissible, un type d'esclavage, — l'esclavage blanc.

« De quelque manière, dit M. le docteur Orgeas, que l'on envisage la légitimité du droit de punir que s'arroge la société, quelque soit le philosophe Hobbes, Platon, Beccaria ou fientham, dont on accepte la théorie en cette matière, soit que l'on pense avec Romagnési, que « si, après le premier délit il y avait certitude qu'il n'en surviendra aucun autre, la société n'aurait aucun droit de punir w ; soit, au contraire, que l'on soit d'avis avec Kant que « si la société civile était sur le point de se dissoudre, le dernier meurtrier détenu dans une prison devrait être mis à mort au moment de cette dissolution, afin que tout coupable portât la peine de son crime et que l'homicide ne retombât point sur le peuple qui aurait négligé de le punir » ,

quelle que soit^ dis-je, « Topiaion philosophique que Ton puisse avoir sur le droit de punir, on ne peut s'empêcher de reconnaître qu'en principe l'idée de la transportation des condamnés est une idée juste, sage et pratique (1). » La légitimité et l'utilité de cet esclavage ne peut être sérieusement contestée : on arrive ainsi, du même coup, à débarrasser la métropole de malfaiteurs dangereux, criminels ou récidivistes, à leur infliger une peine grave, l'expatriation définitive, et à les effrayer par l'exemplarité du châtiment, enfin à fournir des bras à la colonisation. En dépit de tendances contraires souvent manifestées, on ne saurait négliger ce dernier point de vue qui, même quand il n'a pas été la préoccupation primordiale du législateur, n'a cependant pas été perdu de vue. Ainsi Du Mirai, rapporteur de la loi de 1854, s'exprimait ainsi : « La nouvelle peine n'est pas non plus dépourvue de tout avantage au point de vue colonisateur. Ce n'est là, suivant nous, que son rôle accessoire : il ne doit jamais faire fléchir la sévérité de la discipline* ni diminuer l'exemplarité de la peine, mais il mérite pourtant d'être pris en considération. » On le voit,

(1) D' J . Orgeas, La colonisation de la Guya^ par la transport talion^ 1883.

dès les débuts de la transportation apparaît le germe de cette fâcheuse tendance qui consiste à assigner un rôle accessoire b ce qui devrait être le point capital : elle ne fera que se développer plus tard. On préférait alors les idées de relèvement moral et de reclassement des condamnés qui ne sont que des utopies .

Tel apparaît donc le quadruple but des peines d'expatriation et de travaux sur le sol colonial : l** élimination de malfaiteurs dangereux pour la société ; — 2" répression sévère et exemplarité; — 3" reclassement et relèvement moral du condamné ; — 4** colonisation. Il n'était pas difficile d'obtenir, autant que possible, les trois premiers buts tout en se conformant aux nécessités du quatrième. Tous les efforts devaient se concentrer sur celui-ci. Gomment utiliser la main-d'œuvre pénale pour arriver à en faire Tauxiliaire de la colonisation? Bien des solutions ont été proposées et, disons-le tout de suite, rares ont été les réussites, même partielles. Le malheur est tantôt qu'on a voulu créer une « colonisation pénale » suivant des systèmes a priori sans tenir compte du climat et de la nature ou des aptitudes de l'homme, tantôt qu'on a trop admiré l'exemple des Anglais créant l'Australie avec leurs ^c convicts » , et qu'on a voulu

LA MAIN-D'OEUVRE DANS LES GUYANES i5i

le suivre sans éprouver au préalable si la modification des lieux, des temps, des caractères et des races n'en avait pas altéré les bases essentielles. On peut ramener à trois grands types les multiples systèmes préconisés ou mis partiellement à l'essai depuis 1854 en France.

l** Système delà concession. — C'est manifestement celui vers lequel inclinait le législateur de 1854, mais il ne l'a pas rendu obligatoire, laissant la porte ouverte aux initiatives futures et se contentant de poser le principe : « les condamnés seraient employés aux travaux les plus })énibles de la colonisation ainsi qu'aux travaux d'utilité publique. » La loi cherche ensuite à utiliser la maind'œuvre pénale pour des travaux concernant la colonie en édictant que : 1" des concessions définitives ou provisoires peuvent être accordées aux libérés; — 2" possibilité leur est donnée de fonder une famille; — 3" les tiers, le conjoint et les enfants du libéré se voient reconnaître des droits sur ces concessions. On voit combien large a été l'influence des institutions anglaises dans cette conception;

2" Système de l'administration pénitentiaire propriétaire rural, j'allais presque dire gentleman farmer. Cette conception amusante est à peu près celle à laquelle nous sommes arrivés actuel-

lement. L'administration pénitentiaire, grand propriétaire rural, maîtresse même de territoires à elle -réservés et d'accès interdit à tout humain qui n'a obtenu son agrément préalable, a ses cultures de canne à sucre, café, cacao, coton, haricots, riz et ses usines pour préparer ces produits; elle prétend ainsi s'abstenir d'avoir à passer des marchés de fournitures, c'est-à-dire à faire des achats mobiliers qui grèvent le budget de l'État; elle veut se suffire à elle-même et aspire au résultat idéal de voir chaque condamné faire récupérer à l'Etat par son travail ce qu'il lui coûte^ et plus même si c'est possible. Ij'intention est louable, mais de la coupe aux lèvres il y a loin. Puis, que devient la colonisation dans tout cela? il n'en est plus question. C'est violer l'esprit de toutes les lois sur la matière et de la loi de 1854 en particulier. Ce qu'il faut s'efforcer de réaliser, ce n'est pas une équivalence mathématique entre les recettes et les dépenses occasionnées par les condamnés, c'est une compensation entre des dépenses inévitables que la société doit s'imposer pour être débarrassée de ses éléments gangrenés et des avantages matériels, définitifs et durables dont l'intérêt public, qui, en l'espèce, est l'intérêt de la colonisation, bénéficie en échange;

LA MAIiN-D'OEUVHE DANS LES GUÏAISES 153

S*" Système de l'administration pénitentiaire mise au service de la colonisation. Ici, Tadministration pénitentiaire n'est plus qu'un marchand d'hommes, un entrepreneur de main-d'œuvre, qui met au service des intérêts coloniaux lato sensu des corvées de forçats pour un travail déterminé ou pour une série de services ou de travaux. Ce rôle peut encore être compris de hien des manières. Tantôt c'est un condamné pris isolément, bien noté et d'aptitudes jugées convenables que l'administration pénitentiaire met au service d'un particulier, d'une compagnie ou d'une autre administration : c'est l'assignation individuelle. Tantôt c'est tout un lot de condamnés qu'elle concède pour les affecter à telle ou telle entreprise ou exploitation : c'est la concession de corvées. Dans le premier cas, l'homme est placé en quelque sorte chez autrui et l'administration pénitentiaire n'a plus guère à s'en occuper; dans le second cas, la corvée est soumise à la surveillance de l'administration pénitentiaire, le travail est effectué dans les mêmes conditions de discipline et de règlement que si le travail était fait pour elle-même. On peut ensuite concevoir cette main-d'œuvre mise au service de bien des personnes distinctes ou pour des travaux de nature

et de but bien différents : les condamnés peuvent être mis au service de la guerre, de la marine, des travaux de la colonie (service local), des communes, des concessionnaires de chemins de fer, de constructions de ports, etc., d* entrepreneurs de routes, de ponts, etc., de grands planteurs, d'industriels. Toutes ces variétés ont été essayées dans une longue suite de contrats passés en Nouvelle-Calédonie ; Tun des plus connus et aussi des plus critiqués fut celui consenti en faveur de la société anonyme « le Nickel », qui exploitait des mines de nickel près de Nouméa. On se plaignit amèrement de voir céder des condamnés pour des travaux uniquement miniers et ne touchant en rien à l'intérêt général : la main-d'œuvre pénale ne devrait pas, en effet, être mise au service d'intérêts manifestement privés.

C'est cependant ce dernier système qui doit présenter, une fois amendé et précisé, le plus d'avantages. La transportation est une nécessité de nos sociétés modernes, nécessité très coûteuse qui puise son principe dans l'intérêt général métropolitain. Ceci étant, comment l'utiliser au mieux des intérêts coloniaux?D'abord s'impose le choix d'une colonie. Il faudrait de suite éliminer les colonies où la transportation est trop douce, parce que le

climat y est trop sain et trop agréable : ceci dit pour la Nouvelle-Calédonie. Car on détruit ainsi la fameuse exemplarité de la peine. On dut, en 1885, modifier la loi de 1854, en décidant que les criminels commettant des crimes dans les maisons centrales subiraient leur peine des travaux forcés dans ces maisons et non à la Nouvelle-Calédonie; car la Nouvelle-Calédonie était apparue aux malfaiteurs comme un Eldorado vers lequel tous tendaient. Ensuite, on ne peut choisir comme théâtre de la transportation une vieille colonie comme la Martinique, la Guadeloupe et la Réunion, car ces terres sont déjà très peuplées et le contact d'une population nombreuse avec des gens flétris et sans mœurs présente mille inconvénients. Si donc une colonie se trouvait à population clairsemée et dispersée sur une grande étendue, nécessitant de grands travaux d'utilité pubUque, préparatoires à toute entreprise sérieuse y provoquant un afflux réel d'hommes honnêtes et libres, si ces travaux effectués sous un climat rigoureux pouvaient exercer sur le criminel une épouvante salutaire, sans cependant causer une mortalité les rendant inhumains, elle semblerait tout indiquée pour recevoir les exclus de notre société. La Guyane semble réunir toutes ces conditions. Dans

une thèse récente, M. Maurice Pain a soutenu à peu près les mêmes idées, mais en préconisant une utilisation plus générale de la main-d'œuvre pénale au moyen de ce qu il appelle les équipes volantes ou encore les compagnies mobiles. Cette solution, dit-il, encore purement théorique (puisqu'elle rencontre à sa réalisation des objections juridiques qu'il faudrait d'abord lever) a séduit beaucoup de coloniaux et d'hommes politiques, MM. Leveillé, Dislère, Ghautemps, de Lanessan, Paul Mimande (de La Loyère), etc. « Enrôlés par groupes plus ou moins nombreux, selon les nécessités du moment, les transportés seraient envoyés dans les colonies où serait nécessaire l'exécution des travaux publics : construction des wharfs, des ports, percement des routes; creusement des canaux; ils subiraient ainsi, conformément à l'esprit du législateur de 1854, la peine de travaux forcés, en se rendant utiles à la cause de rexpansion(l). » Les auteurs de ces projets se font peut-être illusion sur la force productive et créatrice de la transportation : à vouloir trop éparpiller ses efforts on risque de les rendre stériles. La Guyane nous en fournit la preuve. Du Maroni à TOyapoc, delà Gomté aux

(1) Maurice FAl^', Colonisation pénale , 1898.

Iles du Salut, péniteociers et chantiers ont partout surgi : qu'est-il resté de tout cela? Rien ou à peu près. Il est vrai que, souvent, ces tentatives ont été dirigées sous l'empire d'une fausse conception ou avec l'absence absolue de toute conception. N'importe, concentrée sur un nombre plus restreint de points bien choisis, cette force ne se serait pas consumée en pure perte et il serait sorti de là des résultats durables. Que sera-ce si on prend avec la même imprévoyance tout notre empire colonial comme champ d'action? Il y a là du reste une idée dont la réalisation est forcée, si au lieu de la prendre comme programme d'action pratique on ne l'envisage que comme une formule décrivant l'évolution des choses vues de haut. Le rôle de la main-d'œuvre pénale et de l'administration pénitentiaire n'est pas de faire la colonisation, mais de la préparer : après quoi elle se retire et s'en va porter son action vivifiante sur un autre champ d action, le Gabon, le Loango, etc. Donc, vue à travers les années, son œuvre est bien celle de ces « brigades volantes « dont il était question. Mais cette « préparation de la colonisation » présente deux caractères essentiels : Elle est d'abord une œuvre de longue haleine et de persévérance; puis, on ne doit y avoir recours que comme à un

ultimum subsidium^ une ressource extrême dans les colonies où toute autre main-d'œuvre fait défaut . C'est ici que la question de la transportation se lie à celle de l'immigration réglementée : aucun pays ne semble avoir plus de besoin ni être plus propice à cette politique coloniale que la Guyane. Par son immense étendue, elle permet de reléguer hors des centres les établissements pénitentiaires fixes où sont cantonnées les réserves de forçats, pendant que les autres seraient répartis dans. des camps ou chantiers mobiles et y effectueraient les travaux votés parle Conseil général de la colonie. La nécessité en Guyane d'une main-d'œuvre docile, souple, malléable, disciplinée, quasi servile est indiscutable. A défaut de l'immigration réglementée, en est-il une qui réponde mieux à ces conditions que l'esclavage blanc? Sans doute beaucoup de préventions existent dans la colonie même ou ailleurs contre cette main-d'œuvre, et à voir les maigres résultats qu'on en a jusqu'ici tirés, cela se conçoit aisément. Sans doute, l'ouvrier européen ne peut sous ce climat de feu et dans ce bain de vapeur perpétuel fournir la somme de travail qu'il donne dans nos pays tempérés. Sans doute, le condamné souvent malingre, chétif, anémié par la triste existence qu'il a menée en France, est moins qualifié

que tout autre pour faire de bonne besogne. Sans doute aussi sa bonne volonté dans ce travail contraint sera souvent douteuse et chancelante même. Mais aussi dispose-t-on d'effectifs énormes et la quantité rachète alors ce que la qualité peut avoir de défectueux. Mettons que le travail du condamné en Guyane aura une productivité du tiers de celle du travail du terrassier français en France, et tout sera dit : pour les ouvrages à entreprendre on calculera les effectifs en conséquence. En résumé, le transporté, tout en restant sous la coupe des surveillants militaires et sous l'autorité disciplinaire de r administration pénitentiaire, seule juge des faveurs à lui accorder, devrait être un numéro à répartir entre des équipes employées à des travaux faits au compte et au profit de la colonie (service local). Des corvées pourrraient aussi, dans les mêmes conditions, être accordées aux communes, au service administratif ou colonial (commissaires des colonies, dépenses incombant à la métropole) et même (mais alors avec beaucoup de prudence et à bon escient seulement) aux sociétés ou aux particuliers entrepreneurs ou concessionnaires de grands travaux d'utilité réellement publique : wharfs, ports et rades, routes, ponts, chemins de fer, aménagement des rapides ou sauts,

dessèchements de grandes élendues de marais, etc. Les travaux miniers, qui d'aucune façon ne peuvent être considérés comme d'intérêt public en seraient toujours exceptés, ceci pour éviter les critiques auxquelles donna lieu le contrat dit du « Nickel » . Et ces principes peuvent s'appliquer d'ailleurs exactement à la relégatiod qui dans son régime n'est, selon le mot de M. Jules Leveillé, qu'un synonyme de la transportation.

Il existe enfin une autre main-d'œuvre, celle-là libre, bien que d'origine pénale : celle des libérés. Elle est à vrai dire bien plus dangereuse qu'utile : le libéré, qui est déjà un criminel avéré en France avant sa condamnation, ne s'est pas amendé au bagne, ou du moins est-ce bien rare : le plus souvent il y a contracté des habitudes d'hypocrisie et d'obséquiosité qui ne le rendent que plus redoutable; presque toujours, il y a appris des moeurs infâmes qui achèvent de l'avilir et de lui enlever tout reste de dignité humaine. « Le forçat libéré, écrit M. Leveillé, ne peut plus, s'il a faim, recourir aux bons offices de l'administration, qui ne lui doit plus rien; mais d'autre part il échappe à l'action disciplinaire de l'autorité; il est devenu son maître; il a tellement souffert autrefois de la servitude qu'il abuse

nw»^— TfT-F»

presque fatalement des premiers moi$ de son émancipation; il contracte vite des habitudes de fainéantise, de vagabondage, d'insubordination; et la masse flottante et déguenillée des libérés présente au bout de quelques années un danger public pour les colonies pénitentiaires (1). » Quoi qu'il en soit, et, quelle que soit la modalité adoptée, la main-d'œuvre pénale peut aider la Guyane française à trouver enfin la voie de la prospérité. Si elle sait concevoir son rôle d'une façon plus modeste mais plus efficace, l'administration pénitentiaire peut rendre les plus grands sei'vices à la colonie. Qu'elle se résigne à n'être qu'un « entrepreneur de main-d'œuvre » (2), et que cette main-d'œuvre soit dirigée par un gouverneur intelligent! Qu'elle joue le rôle de la maind'œuvre coolie à Surinam et à Demerara! Une force pareille non gaspillée jointe aii développement de l'industrie aurifère peut relever cette colonie et la rendre à jamais florissante.

Paris, le 30 avril 1901.

(1) Jules Léveillé, La Guyane et la question pénitentiaire colonialcy 1886.

(2) Il convient de noter que, postérieurement à la rédaction de cet ouvrage, les décrets du 29 mars 1901 (art. 6) et du 29 mars 1903 ont tendu à faciliter l'utilisation, par les services locaux, de la maind'œuvre pénale.

Page 1