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CHAPITRE III

Causes locales de la désertion des champs et nécessité de la main— d’œuvre étrangère dans les di-

verses régions de la France.

SOMMAIRE. — Généralités.

SIL — L’exode rural dans le Nord de la France.— La population rurale dans celte région. — Décadence de la culture

du lin. — Influence des petites industries rurales dans l’'Oise.— Nécessité de la main-d'œuvre saisonnière.

ITS. — L’exode rural en Normandie. — La population rurale en Normandie. — Dimiaution de la culture du lin et du colza.— Extension des prairies et des paturages. — Nécessité de la main-d'œuvre saisonnière.

S IL.— L'exode rural dans l'Est.— Développement de l’industrie dans celte régiou. — La crise viticole et la dépopulation rurale dans la Côte d’Or.--- Nécessité de recruter des domestiques de ferme.

$ 1V. — L’exode rural dans l'Ouest et le Sud-Ouest.— La popu-

lation bretonne. — Dans les Charentes : influence de la crise phylloxérique. — Influence de la coopération agricole. — Dans le Sud-Ouest la crise phylloxérique a causé

la désertion des champs.— Morcellement de la propriété.— Nécessilé de Ja main-d'œuvre étrangère.

S V.— L’exode rural dans te midi.— Désastre occasionné par le phylloxéra.— La dépopulation rurale en Provence.— Développement de la culture des fruits et des primeurs.— Dans les Basses-Alpes : influence du déboisement et du reboisement.

$ VI. — L’exode rural dans le Centre. — L’émigrat'on temporaire.— Dans l’Aveyron.— Les ouvriers étrangers dans le Centre,

L'exode rural est un phénomène absolument

général. Il n’est pas un département français où il ne se fasse sentir avec plus ou moins d’inten-

66 1'e PART. — PROBLÈME sité ; mais il est des régions où il a sévi avec plus de rigueur que dans d’autres.

Nous allons donc étudier l’exode rural dans les différentes régions de notre pays ; nous en tirerons un double profit : nous en connaîtrons à la fois l’importance et les causes et nous pourrons par conséquent nous expliquer pour certaines régions l'intervention de la main-d’œuvre étrangère.

H Cette étude comprendra 6 parties correspon-

dant chacune à une région déterminée de notre pays.

$ L — L’exode rural dans le nord de la France (1)

Cette région est l’une des plus riche aussi bien au point de vue agricole qu'au point de vue industriel. Le département du Nord, constitué en grande partie par l’ancienne Flandre française, est après le département de la Seine, celui dont la densité de la population par kilomètre carré est la plus élevée. Elle est en effet de 339,7 habitants par kilomètre carré. C’est donc un département surpeuplé et la natalité s’y maintient à un chiffre supérieur à la moyenne de notre pays : elle y'est en effet de 23,1 pour 1000 habitants

(1) Consnlter : BLANCHARD, La Flandre française et belge et A. Joppé, Conditions de salaire et de travail dans le departement du Nord ; DEMANGEON, La plaine Picardie et F. Bécu,

Le travail agricole et la condition des ouvriers agricoles dans le Pas-de-Catais ; BAUDRILLART, Les classes agricoles,

1e PART. — LE PROBLÈME 67

au lieu de 17,9 pour la France ; mais la région flamande est plus spécialement remarquable par - le chiffre vraiment élevé de sa natalité: elle vient immédiatement après le Finistère qui a le plus grand coefficient. Dans certaines communes de la Flandre française, la natalité dépasse 40 pour mille habitants.

Cependant la population agricole diminue. En 1846 on comptait 127 habitants par kilomètre carré dans le canton de Cassel et seulement 104 en 1901. Dans le canton de Berck aux mêmes dates, la densité de la population passait de 134 à 121. M. Blanchard ajoute que l’on trouve des villages entier où il n’y a pas de domestique de ferme et où un grand nombre de maisons ouvrières sont tombées en ruine.

La cause locale qui explique l'exode rural dans la région flamande est la décadence de la culture et de l’industrie du lin. La culture du lin demande en effet une abondante main-d'œuvre; quant à l’industrie du lin elle constitue une industrie rurale qui fut des plus florissantes. Les salaires étaient très élevés et le chômage presque inconnu. Dans la Flandre maritime, la population n’a pas diminué parce que les travaux d'assainissement des marais ont fait disparaïitre une cause de mortalité, la fièvre, et ausfi parce que la culture de la betterave y fut plus facile que dans d’autre régions.

|A ces causes purement agricoles, il faut en ajouter une autre qui est vraiment curieuse et que nous ne rencontrerons pas dans les autres

régions. Les Flamands français pour des raisons relatives au coût de la vie, habitent dans la Flandre belge où les vivres sont bien meilleur marché qu’en France, et, grâce à la faiblesse des prix de transport par les trains ouvriers, viennent travailler en .France, arrivant le matin et rentrant le soir chez eux. Ces ouvriers ne sont en définitive pas tous perdus pour l’agriculture.

Plus au sud, on trouve encore une région à densité élevée : on est ici dans les anciennes provinces de la Picardie, de l’Artois et dans le Cambrésis.

Mais la densité de la population est très variable : dans les régions de grande culture elle est faible ; elle est élevée dans les régions de petite culture. Dans les régions fertiles de la Somme, la population est supérieure à 100 habitants par kilomètre carré ; dans les régions pauvres, elle n’est guère supérieure à 40. La population a, d’une manière générale diminué, par suite de la disparition de certaines industries locales et dans le Pas-de-Calais notamment, à cause de la décadence, comme dans le Nord, de l’industrie et de la culture du lin.

Dans les arrondissements d'Abbeville, Péronne, Saint-Pol et Doullens, la diminution a été particulièrement sensible ;elle a été de 12 pour mille et quelquefois même de plus de 20 pouf mille. M. Demangeon dit à ce sujet qu’il ne reste plus que les vieux dans les villages et que dans certains hameaux les maisons s’écroulent. Comme on le voit, dans les régions encore peu-

1'e PART. — LE PROBLÈME 69

plées, l'exode rural se fait sentir avec autant et peut-être plus d'intensité qu'ailleurs.

Dans l'Oise il se produit un phénomène que nous croyons intéressant de souligner. On parle très souvent de l’heureuse influence des industries rurales sur la population des campagnes. L'enquête sur les salaires agricoles nous donne à ce sujet de très intéressants renseignements. « La création de ces industries, dit le rapport du professeur d'agriculture, si désiré par quelques économistes qui y voient un moyen de remédier à l’abandon des campagnes est très préjudiciable au recrutement de la main-d'œuvre agricole. Si l’ouvrier pouvait être autrefois à son métier pendant l'hiver et aux champs l'été, semblable association n'existe plus maintenant. Le bouton, la brosse, l'éventail, la chaussure, la ganterie, la bonneterie, la lunetterie, etc. enlèvent de nombreux travailleurs à l’agriculture et ne les lui rendent en aucune saison ».

Par conséquent et c’est pour cette raison que nous avons abordé cette étude région par région, l'insuffisance de la main4d’œuvre est générale dans toute cette région du Nord.

L'agriculture y est cependant très en honneur. On est en effet dans une région où les cultures industrielles occupent une très grande étendue. Dans les quatre départements dont nous venons de parler : Le Nord, le Pas-de-Calais, la Somme et l'Oise la betterave industrielle occupe les su-

perficies suivantes :

DASUCPO nn 137.330 H:

BETTERAVES | Ge distillerie... 30.230 Ha

70 Îre PART. — LE PROBLÈME

Ce sont évidemment des chiffres élevés qui expliquent l’importance de l'immigration temporaire des ouvriers étrangers dont nous aurons à parler longuement.

$ HI. — L'exode rural en Normandie (1)

Cette importante région du Nord-Ouest a, .

plus que bien d’autres peut-être, souffert de l'exode rural. La population dans cette région est peu dense et le coefficient de la natalité y est plutôt faible.

C’est ainsi, malgré quelques villes importantes par leur industrie et leur commerce, que dans les départements qui font partie de l’ancienne province de Normandie, on trouve une population clairsemée. Les densités de la population dans ces départements sont en effet les suivantes

Seine-InIériCUre ER 138,4 EUFCHETR ENTRE PET PCR NT PE OERET* 53,6 EUTe-CÉLOIT ER PNR TER RENE 45,8 CAN AO SE PA RME A CE 69,6 Manche ss EN CU 74,3 Orne pes SU SERRE RE AR 50,0

alors que la moyenne pour la France entière est de 73,8 en 1911.

(1) Consulter J. Sion, Les Paysans de la Normandie Orientale. Baudrillart, Les Classes agricoles de la France. Felice, La Basse Normandie.

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Dans la Normandie orientale qui comprend la basse vallée de la Seine, le pays de la Caux, le Vexin et Le pays de Bray, la densité de la population s'était a ccrue de 1806 à 1851. Elle était passée de

99 à 106,9 par km? dans le pays de Caux

52,2à 52,3 » dans le pays de Bray 23,014 56.3 » dans le Vexin

Mais en 1901, cette densité tombe dans les mémes régions respectivement à 72,5, 43,1, et 44,3 et dans le Vexin elle s’abaisse à 40 habitants par kmq. dans les plaines riches livrées de longue date à la culture industrielle.

La diminution de la population s’est surtout accentuée de 1876 à 1901. Elle a varié de 10 pour mille dans les cantons les plus favorisés à 29 pour mille dans certains autres cantons, ce qui est vraiment énorme. Là encore, on consttate dans les villages que beaucoup de maisons sont en ruines ou absolument inhabitables. La natalité dans la Normandie est des plus faibles. Elle est à peine supérieure à la moyenne générale de la France dans la Normandie orientale. en 1906 et elle lui est inférieure dans la Basse- Normandie puisqu'elle tombe à 17 pour mille habitants à Avranches. La mortalité est par contre très élevée en Normandie : l'humidité du climat, l’alcoolisme et dans les villes, l’insalubrité des logements sont cause que la tuberculose fait des ravages alarmants. Dans les campagnes, il y aurait à peu près équilibre entre les naïissances et les décès, mais la cause essentielle de

72 {re PART. — LE PROBLÈME

la diminution constatée dans la population est l’exode rural.

Les causes locales de l’émigration des agriculteurs vers les villes sont la diminution des industries rurales, la crise de la culture du colza et enfin l'extension des prairies et des pâturages.

La Normandie, est, on le sait, une contrée où l'industrie textile prit de très bonne heure un grand développement. Dès les XIVe, XVe et XVIe siècles cette province avait une réputation générale pour ses tissus. Cantonnée dans les villes au début par suite des difficultés de communication, cette industrie se répandit au XVIIe siècle dans les campagnes dans lesquelles on tissait aussibien le lin que la laine et le coton. L'industrie du tissage prit un tel développement dans les campagnes que le Parlementde Rouenen 1722 contraignitl es habitants à consacrer une partie de leur temps au travail des champs. L'industrie du tissage ne faisait que gagner du terrain de sorte qu'en 1782, dans la région de Rouen, on comptait près de 200.000 personnes occupées à cette industrie.

Mais à la veille de la Révolution, à la suite d'un traité, la France ouvrant ses barrières douanières aux produits anglais, la filature du lin tomba en décadence surtout après les progrès du machinisme,

En 1812, dans la Seine-Inférieure, on comptait cependant plus de 10.000 métiers de tisserands, la plupart répandus dans les villages : c’est que le tissage de la laine et du coton avait gagné du

1'e PART. — LE PROBLÈME 73

terrain au commencement du XIXe siècle. Les progrès furent constants jusqu’en 1835, époque à laquelle le machinisme fit de nouvelles conquêtes ; mais. quand après la perte de l’Alsace- Lorraine, la Normandie n’eut plus à redouter sa concurrence, la grande industrie prit alors un grand développement amenant progressivement la disparition des métiers dans la Campagne.

Cependant quelques industries féminines subsistent en Normandie : la bonnetterie dans la région de Falaise occupent encore un grand nombre de femmes, ainsi que l’industrie dentelière dans la région d'Alençon.

La culture du colza était des plus florissantes ‘en Normandie. Dans le Calvados on récoltait en 1857, 2.250.000 hectolitres de graines qu’on vendait 30 fr. l’hectolitre. En 1910, le colza était cultivé sur 1300 hectares, produisant 20.310 hectolitres qu'on à vendus en moyenne 17 f. 92 l’hectolitre. Le colza n’est plus guère cultivé aujourd’hui dans la Seine-Inférieure, dans le Calvados

es

et dans l'Eure. L’ importance de la culture est la

suivante :

Superficie Production totale Valeur cie Seine-Inférieure. . 8.790 Ha 232.980 H DOTE DTA ETES ne 2.860 » 93.840 » 151fr 3007) Calvados ... 1.300 » 20.310 » 12 fr, 92.5

Cette culture n’est un peu conservée que pour des raisons culturales : c’est une plante sarclée . qu'on introduit dans l’assolement, quand, ainsi que c’est le cas dans le pays de Caux, essentiel-

74 1re PART. — LE PROBLÈME

lement calcaire, le terrain ne se prête guère à la culture de la betterave.

Ce qui a tué la culture du colza c’est le progrès réalisé dans les moyens d'éclairage, la découverte de la bougie stéarique et de l'électricité pay exemple, mais aussi la concurrence des colzas étrangers et d’une manière générale, des graines oléagineuses exotiques.

La culture du colza demandaït beaucoup de main-d'œuvre et laissait de très beaux bénéfices à l'exploitant. La Perte de cette culture a provoqué l’exode rural, d'autant plus qu’un grand nombre de terrains consacrés au colza l’ont été aux prairies et aux pâturages.

Le perfectionnement des races d'élevage a amené les agriculteurs Normands à donner de l’extension aux cultures herbagères et les progrès des voies de communication en ne rendant plus indispensable la culture du blé, ont permis aux prairies et pâturages d'occuper des terres autrefois consacrées à la culture des grains.

La Normandie est une terre de prédilection pour l'élevage : les belles races de bovidés et d’ovidés peuvent supporter la comparaison avec les plus belles de l'Angleterre à laquelle dailleurs la Normandie ressemble tant par son climat et son agrologie.

Les conquêtes de l’herbage ont commencé de très bonne heure au XIXe: siècle et se continuent aujourd’hui dans la Basse-Normandie, les céréales ne subsistent plus que sur les terrains en pente des côteaux où l'irrigation n’est pas possi-

1'e PART. — LE PROBLÈME 75

ble. On n’y cultive quelquefois le grain qu’en. vue de la paille nécessaire comme litière, mais c'est un pis-aller auquel on renonce quand on peut. L’herbage gagne du terrain un peu partout: dès qu’un agriculteur a les moyens de le faire, il ne manque pas de transformer ses terres à céréales en prairies. Or les prairies de fauche, grâce aux machines ne demandent que très peu de main-d'œuvre ; quant aux pâturages il n’en demandent qu’une quantité insignifiante et dont il vaut autant ne pas tenir compte. Aussi la maind'œuvre salariée y devient-elle de plus en plus rare. Dans l'Eure, l'enquête sur les salaires agricole signale un chiffre moyen de salariés représenant environ 14 pour cent de la population totale du département mais variant de 21 pour cent à Gamaches dans le Vexin, à 3 pour cent dans la vallée de la Seine. Dans le Calvados, la Seïne-Inférieure, l’Eure-et-Loir, la main-d'œuvre a aussi diminué d’une façon alarmante pour les propriétaires. Dans la Manche, où les domestiques et servantes de fermes dominent et de beaucoup sur les autres salariés la proportion des ouvriers agricoles est insignifiante. Les salariés ont presque en totalité disparu : il y en a environ 5 pour cent de la population dans le Cotentin où ils sont le plus nombreux et 1 pour cent dans le Mortainais et l’Avranchin.

Malgré ce qui a été dit sur les transformations des cultures, les besoins en main-d'œuvre se font cependant Sentir. La culture de la betterave sucrière a, jusqu’à un certain point, remplacé cel-

le du colza, et par moment, ainsi que nous l’avons dit, il est nécessaire de faire appel à la main-d'œuvre salarié, celle du pays étant insuffisante ; c’est encore à la main-d'œuvre étrangère qu'il sera fait appel en partie.

$ II. — L’exode rural dans l’Est

La région de l'Est comme toutes les autres est sérieusement éprouvée par la diminution des salariés agricoles. Le développement considérable de l’industrie dans les départements frontières de Meurthe-et-Moselle et des Vosges a fortement contribué à enlever à la campagne la main-d’œuvre salariée qui lui était nécessaire. Le mal s’étend en tâche d'huile gagnant progressivement les communes difficilement accessibles par insuffisance de voies de communication. :

Les industries rurales non agricoles comme la bonneterie qui autrefois n’occupaient que temporairement les travailleurs de la terre, se sont intensifiées aujourd’hui et les occupent d’un bout de l’année à l’autre.

Les salaires plus rénumérateurs et plus assurés sont un attrait contre lequel l’agriculture ne peut pas essayer de lutter.

L'industrie de la broderie dans les Vosges notamment, absorbe complètement un grand nombre de femmes et de ‘jeunes filles. Cette industrie plus en harmonie avec ses aptitudes et ses goûts

1e PART. — LE PROBLÈME 7

que les pénibles et parfois rebutants travaux de la ferme, attire peu à peu l'élément féminin.

Les départements viticoles ont eu particulièrement à souffrir dans la deuxième moitié du XIXe siècle et au début du XXe. Le vignoble, en effet, a subi en premier lieu la crise phylloxérique et dernièrement [la crise de la mévente, terminée en 1910 par une absence totale de récolte. On comprend que les récoltants dont la vigne est la seule ressource ne soient pas tentés de rester fixés au sol dans des conditions pareilles et que kes salariés devant l'insécurité qui en résulte pour eux, demandent à des occupations plus stables et plus permanentes le salaire indispensable à l’entretien d’une famille.

Le Congrès de la dépopulation rurale en Côted'Or, tenu en février 1911, nous donnera sur cette question des aperçus intéressants.

En trente ans, de 1876 à 1906, la population rurale a diminué de 45.000 habitants, soit approximativement un dixième de son effectif, et 1500 par an. La diminution varie suivant les régions ainsi que nous l'indique la variation de la densité de la population dans les divers arrondissements.

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