CHAPITRE IV
Comment se procurer la main-d’œuvre
nécessaire SoMMaIRE. — Tentatives diverses : Société d’Économie sociale et Société des Agriculteurs de France. — Société
Nationale de protection de la main-d’æuvre agricole : son programme. Les migrations internes d'ouvriers agricoles.— Nécessité de faire appel à la main-d'œuvre étrangère. — Conclusion.
Le problème de la main-d'œuvre agricole est certainement l’un des plus urgents à résoudre. Les travaux agricoles sont’de ceux qu'il est nécessaire de faire en’ temps voulu. Il n’est guère possible de différer une façon culturale, il est encore plus difficile de renvoyer les traitements contre les maladies et’ absolument impossible de retarder la récolte. Il est par conséquent nécessaire d’avoir à point et à temps voulu la main-d'œuvre indispensable à l’accomplissement des divers travaux.
Depuis que l'exode rural a enlevé à la culture un grand nombre de‘bras, on a examiné quelques solutions.
Il y a quelques années, la Société d'Economie Sociale et la Société'des Agriculteurs de France se sont émues du malaise dont souffre l’agriculture française. Le syndicat français de la maind'œuvre agricole fut fondé. Dans la circulaire ayant pour titre : « Dépeuplement et main-d’œuvre agricole » (1) on peut lire le passage suivant : « Le syndicat facilite aux agriculteurs la recherche d'ouvriers consciencieux. Le syndicat réclame pour ses ouvriers un logement sain ; il désire voir les cultivateurs s'intéresser au bien-être physique et moral de ceux qu’ils emploient ; il refuserait de fournir des ouvriers à des gens les traitant mal. » Les causes du mal étaient par conséquent quelque peu aperçues : ‘il ne restait qu'à résolument s'engager dans l’action. Mais le Syndicat Français de la main-d'œuvre agricole n'a pu subsister. On a voulu y faire trop de charité et pas assez d’affaires et les fonds ont fini par manquer.
Au mois de décembre 1911, M. Fernand David, rapporteur du budget de l'Agriculture, adressait à un grand nombre d'agriculteurs une lettre circulaire dans laquelle ïl disait : «IL ne seraït peut-être pas très difficile de grouper dans une grande organisation nationale toutes les bonnes ‘volontés latentes qui ne se sont exercées jusqu'à/présent qu'à signaler le mal sans s’efforcer d'y apporter un remède.
« Cette organisation pourrait s'occuper dunifier sensiblement les salaires agricoles. Elle en-
(1) Dossier du Musée Social.
94 {re PART. — LE PROBLÈME
couragerait les améliorations si nécessaires dans les habitations rurales. Elle‘pourrait servir d’entremetteur gratuit et bénévole pour la meilleure répartition des bras utiles à l’agriculture entre les diverses régions de notre pays.
« Un vaste programme d'action pourrait être ainsi élaboré et appliqué : ses résultats bienfaisants ne tarderaient Sans doute pas à se manifester. Supprimer un grave danger national et en même temps accomplir une belle tâche sociale c’est bien là une œuvre digne de tenter les plus hautes ambitions » (1).
Une commission d'organisation fut nommée, qui, secondée par le syndicat mutuel français des agriculteurs et industriels agricoles et par le syndicat français de la main-d'œuvre agricole, fonda le 14 février 1912, la Société Nationale de protection de la main-d'œuvre agricole dont la présidence fut confiée à M. Potié, sénateur du Nord. ne
L'article 2 définit comme il suit le but de la société : « L'association a pour but l’étude de tous les moyens propres à créer, développer et améliorer la main-d'œuvre agricole en France ou suppléer à son insuffisance ».
Le président fit un saisissant historique de la question et dit notamment : « Dans la région du Nord, l’industrie s’est emparée de la main-d’œuvre agricole. Employons à notre tour les moyens qui l’ont si bien servie. Améliorons dans la me-
sure dü possible les salaires. Construisons des a |
(1) Paris-Agricole, n° 130, 25 février 1912.
Â'e PART. — LE PROBLÈME 95
habitations à bon marché ; instaurons des économats ouvriers. Il faudra que bientôt autour de nos grandes fermes isolées disparaissent les laudis, derniers vestiges de servitudes passées qui servent trop souvent de logement aux ouvriers des Champs ».
Il est intéressant de constater que les véritatables causes de la désertion ont été vues par des personnes intéressées et qualifiées pour faire entendre des fortes paroles comme celles que nous venons de citer.
On semble dont décidé à entrer résolument dans la voie des améliorations, tant au point économique qu’au point social, de la situation du travailleur rural. C’est certainement le seul moyen de provoquer quelque peu le retour aux champs et dans tous les cas d'arrêter ou de ralentir au moins le mouvement d’exode.
Mais l’agriculture ne retrouvera certainement pas tous les bras qui lui sont nécessaires par. les seuls moyens que nous venons d'examiner.
Il y a, au moins momentanément quelque chose à faire pour remédier à une situation qui pourrait dans quelques années devenir inquiétante. C’est ce que précise M. Fernand David dans sa lettre du 13 février 1912 à M. Potié, président de la société en formation.
« Tout d’abord, il serait très intéressant que l'a Société nouvelle organisât l'entremise de la maind'œuvre nationale, non pas en établissant une pure statistique des besoins existants et des disponibilités réalisables, mais en s’efforçant de
96 1'e PART. — LE PROBLÈME
créer des courants vivants de main-d'œuvre capables de diriger sûrement, vers les points signalés où ils font défaut, les travailleurs de la terre qui ne trouvent pas dans leurs villages de quoi utiliser leurs bras : en consultant les professeurs d'agriculture dans des conditions que vous aurez à préciser, en centralisant entre les mains du comité les renseignements qu'ils auront recueillis, vous trouverez, je crois, facilement, à indiquer aux cultivateurs adhérents à quels départements et à quelles communes ils pourront s'adresser pour trouver à l’époque des travaux, les catégories d'ouvriers qui leur sont nécessaires.
« Si l'expérience démontre que la main-d’œuvre française est vraiment déficitaire, dans l’ensemble du pays, vous pourrez alors faire appel à la main-d'œuvre étrangère. La société que vous allez constituer, assurée de l'appui des pouvoirs publics, étayée par les patronages éminents qu’elle a su recueillir, donnera aux gouvernements étrangers des sécurités assez importantes pour qu'on lui permette d'organiser l’émigration dans des conditions qui permettent d’échapper aux tentatives d'exploitation individuelle, dont certaines agences particulières ont trop souvent donné le spectacle. »
Le syndicat français de la main-d'œuvre agricole, l’aîné de la société nationale de protection de la main-d'œuvre agricole avait eu les mêmes préoccupations. Dans la circulaire déjà citée il est dit en effet :
« Le syndicat favorise actuellement l’immigragration polonaise et belge, peut-être par la suite ira-t-il chercher des hommes en Finlande, en Irlande ju parmi les sans-travail d'Angleterre.
« En favorisant l'immigration de familles entières, le syndicat a pour but de les fixer en France où il désire vivement les voir se faire naturaliser.
« Cette première source à laquelle il s’adresse pour trouver la main-d'œuvre est celle qui peut parer le plus vite aux besoins actuels, mais les personnalités composant le syndicat veulent faire avant tout œuvre patriotique, aussi cherchentils à trouver sur le sol de France les familles et les hommes que la terre réclame. Elles se sont adressées pour cela aux populations qui n'ont pas encore déserté les campagnes mais que la pauvreté du sol qu’elles exploitent dispose à l'exode vers les villes et qui, n’ayant aucune aptitude spéciale ne peuvent qu'y végéter ou y mourir ».
Deux solutions sont donc bien nettement établies pour combler les vides faits par la désertion des champs :
1° Les migrations internes d'ouvriers français.
20 L’immigration d'ouvriers étrangers.
Nous allons examiner ce qu’il faut penser de la première solution proposée.
Nous avons déjà vu, en étudiant les causes locales de l’exode rural, que dans presque toutes les régions françaises la main-d'œuvre faisait défaut. Il semble par conséquent difficile de dé-
98 1'e PART. — PROBLÈME
placer dans une région une main-d'œuvre qui est déjà déficitaire. Cependant si l’on tient compte que les mêmes travaux ne se font pas par tout aux mêmes époques et que certaines cultures n’occupent pas les bras dans une région alors que d’autres cultures en sollicitent dans des régions voisines, on peut concevoir que des migragrations temporaires s’accomplissent et permettent ainsi à des travailleurs qui seraient inoccupés chez eux d'aller gagner dans des contrées peu éloignées des sommes qui peuvent parfois être assez importantes. Mais en revenant quelque peu sur les statistiques relatives à la population agricole on remarque que la diminution a porté surtout sur les journaliers, c’est-à-dire sur ceux qui peuvent le plus facilement se déplacer, les domestiques sont attachés à la ferme et les agriculteurs qui vivent exclusivement sur leurs exploitations ne peuvent guère se déplacer. Par conséquent on peut à priori prévoir que le nombre des ouvriers agricoles se déplaçant de région à région ira diminuant comme celui des journaliers. Leo
La France n’a jamais été un pays de grandes migrations comme la Russie, l’Angleterre, l’Allemagne ou l'Italie. Cependant dans quelques régions ces migrations revêtaient une certaine importance et présentaient un très grand intérêt aussi bien pour la région d’où venait la maind'œuvre que pour celle où elle allait. C’est ainsi que pour la Bretagne, le Morvan, les Alpes, le Plateau Central, ces migrations temporaires
1'e PART. — LE PROBLÈME 99
étaient une source de revenus tandis que les régions vers lesquelles se dirigeaient ces courants humains bénéficiaient d’une main-d'œuvre sans laquelle elles eussent sérieusement souffert.
Or, ces migrations vont, ainsi que nous la- - vons déjà dit, toujours en diminuant (1). On des-. cend de moins en moins du Plateau Central, des Alpes et des Pyrénées pour vendanger en Provence et dans le Languedoc. Les moissons, on l’a déjà vu, se font au moyen d’instrument perfectionnés, qui concurrencent par conséquent, les bras disponibles qui seraient tentés de s’offrir. ! a
Le Morvan ne fournit plus guère des salariés intermittents qu'au département de la Côte-d'Or pour le travail de la vigne.
Les migrations temporaires internes n’ont conservé de l'importance que pour les deux régions surpeuplées dont nous avons déjà parlé : le Nord de la France, d’une part, la Bretagne d’autre part.
Les Camberlots qui se répandent dans la région de l’Ile-de-Frante et dans l'Est pour les moissons et la culture des betteraves viennent de la Picardie, de l’Artois, et du Cambrésis. Ce sont des artisans ruraux travaillant à domicile et demandant à l’agriculture, en été, les gros salaires que ne peuvent leur donner leurs industries d’ailleurs en rain de disparaître.
(1) L'enquête sur les salaires agricoles révêle, en effet, que
dans tous les départements, à quelques rares exceptions près, la main-d'œuvre nomade française diminue.
100 1'e PART. — LE PROBLÈME
Les Bretons sont très attachés à leur village : c’est ce qui explique que malgré la surpopulation ils n’émigrent que rarement d’une façon définitive : ils se répandent au moment des grands travaux dans les riches régions agricoles avoisinantes aidés en cela par les chemins de fer qui leur accordent le voyage à demi-tarif. Ce sont de rudes travailleurs, mais leur nombre diminue aussi pour les raisons que nous avons déjà fait connaître et il faut prévoir qu’un moment viendra où il sera difficile de trouver même en Bretagne les travailleurs intermittents dont l’agriculture des régions voisines a le plus grand besoin.
La main-d'œuvre temporaire française devenant chaque jour plus rare, c’est d’un autre côté qu'il faut tourner les regards ; les pays étrangers voisins, dont quelques-uns sont, pour quelques temps encore, de grands réservoirs dans lesquels nous pouvons puiser, nous fournissent depuis longtemps un grand nombre de bras au moment des grands travaux ; devant les besoins chaque jour croissants de l’agriculture française, il est nécessaires de savoir les bras disponi: bles que nos voisins peuvent nous offrir et à quelles conditions ils peuvent nous les offrir.
En résumé,l’étude des causes de l’exode rural a démontré que les conditions dans lesquelles vivaient nos ouvriers agricoles et dans lesquelles on les fait vivre encore trop souvent sont des conditions absolument inférieures. Malgré tout ce qu'on a écrit et dit à ce sujet, sans rien faire
1'e PART. — LE PROBLÈME 101
d’ailleurs pour l’enrayer, on peut affirmer que l'exode rural a eu pour résultat le relèvement sous tous les rapports d’une partie très nombreuse du prolétariat agricole français. Jusqu'à aujourd’hui on a gémi sur le sort de l’agriculture française, non parce qu'elle périclitait, le contraire seul est vrai, mais parce qu’elle n'avait plus à sa disposition la main-d'œuvre nécessaire et faiblement rémunérée.
Il a été montré dans un exposé sommaire que les causes de l’exode ne sont pas celles que l’on se plaisait à donner quelquefois, amour des plaisirs et des fêtes, mais que c'était bien des causes sérieuses, qu'avec raison un homme honnête et de sens rassis peut donner sans se diminuer. Avec Edmond About, il est permis de dire que la civilisation n’a rien perdu mais qu’elle a au contraire considérablement gagné à ce mouvement d’exode.
Si nos ouvriers agricoles étaient restés aussi nombreux à la campagne, on peut affirmer sans témérité qu'ils eussent continué à vivre dans les conditions inférieures dans lesquelles on les faisait vivre très souvent. En relevant la tête pour aller vers d’autres sources de richesses demander une vie généralement plus confortable et presque toujours supérieure au point de vue intellectuel et moral, ils ont du même coup amélioré la situation de ceux qui restaient.
Si d’ailleurs l’agriculture eût conservé ses bras, si avec le développement du machinisme agricole les travailleurs fussent restés, il y aurait eu
102 1re PART. — LE PROBLÈME
pléthore aux champs, mais pénurie à l'usine, à la mine ou sur la voie ferrée. On eût alors entendu des plaintes du même genre et toujours sur le même ton : c’est par les étrangers qu'il aurait fallu faire exploiter nos usines, nos chemins de fer et nos services publics.
On peut dire en définitive que notre pays a pris un développement économique tellement important que notre population ne suffit plus à elle seule pour faire face à tous les besoins. La France riche permet à.ses enfants d'occuper les emplois rémunérés et de laisser aux étrangers «des serviteurs » comme dit excellemment M.
Leroy Beaulieu, les emplois inférieurs et moins sûrs. On traiterait de fou un directeur d’usine qui se lamenterait parce que ses fils, grâce au développement de son industrie auraient dû laisser à des salariés des emplois de manœuvres pour prendre ceux d'ingénieurs ou de contre-maîtres. La comparaison ne nous paraît ni déraisonnable, ni hardie. Elle résume la question. Tant que la preuve n’est pas faite que notre pays a perdu à l’exode rural et qu'on a pas démontré que l’agriculture périclite, que ses revenus vont diminuant, qu'il n’est pas possible de trouver les moyens de remédier à une situation qui n’a rien d’exceptionnel, mais qui résulte inéluctablement des progrès accomplis par la science, tant qu’il ne sera pas établi qu’il y à un danger politique, moral, économique ou social à ce que les Français aient des étrangers pour serviteurs, on m’aura pas de raison sérieuse de se lamenter et de gémir.