CHAPITRE IV
Organisation actuelle du Recrutement de la main-d'œuvre agricole étrangère
SOMMAIRE.— Nécessité d'organiser l’émigration.
SI — Organisations d'Etat. — En Italie : le Commissariat royal de l’émigration, le Conseil de l’émigration, la Commission parlementaire de vigilance. — En Galieie : Office central de placement.
. I — Organisations dues à l'initiative privée. — En Italie : L'Umanitaria de Milan, l’œuvre Bonomelli, le secrétariat de l’émigration d'Udine.— En Belgique : œuvres diverses à but religieux.
$S I. — Organisations professionnelles. — En Belgique : Fédé-
ration des Frenchmans-Gildes.
$ IV. — Organisation en France de l'immigralion de la main-
d'œuvre étrangère.— Il n’y a rien.— Création de la Société Nationale de la main-d'œuvre agricole,
ne
Pendant longtemps nulle organisation ne s’intéressait aux mouvements de travailleurs qui nous occupent en ce moment. Les hommes en quête de travail partaient seuls ou en compagnie de leurs familles et se portaient n'importe où : le hasard seul les guidait. Ils étaient quelquefois
158 2me PARTIE. -— LA SOLUTION
informés par des compatriotes ,parents ou amis, fixés à l'étranger et pouvaient ainsi approximativement savoir les chances de réussite que lon avait dans tel ou tel pays, mais rien d’officiel ni d’officieux n'existait qui pût leur conseiller telle région plutôt que telle autre.
Cependant une organisation sérieuse de l’émigration présente un avantage considérable pour les travailleurs en quête de travail à l'étranger et pour les nationaux des pays vers lesquels ils se dirigent, car il peut y avoir pléthore de maind'œuvre du fait de l’immigration : des rivalités s’ensuivent qui peuvent avoir des conséquences très douleureuses. Aïlleurs, au contraire, il ya peut-être pénurie.
Comme l'écrit excellemment Pascal Villari :
« L’immense fleuve de l’émigration, endigué et dirigé pourrait féconder la terre et délivrer la population ! » (1). Depuis quelque temps nous assistons à un mouvement d'organisation très intéressant. L'Etat, les organisations professionnelles et des associations de bienfaisance, sans compter les bureaux de placement à but intéressé, s'occupent des courants d'ouvriers désireux d'aller travailler à l'étranger : ils les endiguent et les dirigent suivant le désir de P. Villari. Nous ne sommes qu'au début d’un effort vraiment intéressant : il faut pousser plus loin encore cette organisation si on veut lui faire donner tous les résultats désirables et si on veut à l'anarchie actuelle, grosse de conséquences, substituer un ré-
(1) A. CABRINI. Ouv. cité, p. 268.
2mMe PART. — LA SOLUTION 159
gime rationnel plein d'avantages aussi bien pour les émigrants que pour les nationaux du pays qui les reçoit.
Il est intéressant de jeter un coup d'œil sur les organisations actuellement existantes afin d’en pouvoir conclure ce qu'il y aurait lieu de faire pour obtenir tous les résultats souhaïitables.
$ L — Organisations d'Etat
L'Italie est certainement le pays qui a jusqu’à aujourd’hui le mieux compris l’organisation officielle de l’émigration. Il est nécessaire de la faire connaître parce qu'il serait utile que cette organisation eût son répondant en France. On peut dire de l'Italie qu’elle est le seul pays à avoir une vraie politique de l’émigration. L'organisation officielle de l’émigration comprend en Italie :
19 Un commissariat royal de l’'Emigration.
20 Un Conseil d’'Emigration.
30 Une commission parlementaire de vigilance.
Le Commissariat royal de l'émigration (1) est un office gouvernemental dépendant du ministère des affaires étrangères qui doit centraliser selon l’article 7 de la loi du 31 janvier 1901, tout ce qui a trait au service de lémigration.
I1 se compose actuellement d’un commissaire général et de trois commissaires nommés par décret royal. Ses principales attributions sont :
1o La correspondance avec tous les Instituts qui en Italie ou à l’étranger s'occupent de la protection des émigrants.
(1) A. CABRINI. Ouv. cité, p. 270.
160 2me PART. — LA SOLUTION
20 L'institution tant en Italie qu’à l’extérieur de patronages ou d’offices qui ont pour but d’améliorer l'instruction, l’éducation, les conditions morales et intellectuelles de lémigration italienne.
4 Publier et diffuser gratuitement au moyen du Bulletin de l’émigration ou de publications spéciales, des notices sur les pays vers lesquels se dirige l’émigration et sur les questions qui peuvent intéresser l’émigrant. :
C’est ainsi que le Commissariat royal de l’émigration a fait paraître depuis 1903 sous le Utre général de « Emigrazione et Colonie » un recueil de rapports des agents diplomatiques eb consulaires. Ces rapports excessivement intéressants forment sept volumes assez importants, puisque le volume premier se rapportant à la France et à la Principauté de Monaco comprend plus de 350 pages. Ces livres très bien informés sont mis en vente à la librairie Bocca à Rome au prix de 2 francs chaque partie.
Il faut citer en outre «le Bulletin de l’émigration » organe officiel du Commissariat royal de l'émigration, qui renferme des études très intéressantes sur lémigration et la condition des émigrants italiens dans les différents pays. Ces fascicules sont également vendus à des prix très modérés.
Le même article 7 de la loi du 31 janvier 1901 prescrit aussi la création du Conseil de RERVETSS tion . #
bi
Le Conseil de l' Emigration (1) comprend :
1° Le Commissaire général de l’émigration.
2° Six délégués parmi lesquels cinq représentants de divers ministères (Intérieur, Trésor, Marine, Instruction publique et Agriculture) et un représentant de la Banque de Naples.
3° Trois membres choisis cultivant la géographie, la statistique et l’économie sociale.
40 Un représentant de la ligue Nationale des sociétés coopératives italiennes.
99 Un représentant de la société de Secours Mutuels de la plus importante ville maritime italienne. ;
Le Conseil se réunit deux fois par an en session ordinaire puis il est convoqué en session extraordinaire quand le ministre des affaires étrangères le croit opportun pour discuter sur les questions les plus graves relatives à l’émigration.
Le comité permanent élu du Conseil et choisi parmi ses membres a la charge d'aider le Commissariat dans ses attributions consultatives quand le requiert le Commissariat ou le Ministre des Affaires étrangères.
La Conimission parlementaire de vigilance [?) est composée de trois députés et de trois sénateurs nommés par leur chambre respective. Cette commission est surtout préposée à la surveillance des fonds de l’émigration.
Ces fonds atteignent un chiffre élevé, mais n’intéressent que l’émigration transocéanique
(1) CaBriNi. Ouv. cité, p. 270 (2) Cabrini. Ouv. cité, p. 274.
162 9me PART. — LA SOLUTION
laquelle est admirablement comprise : elle est certes susceptible de progrès mais il ne semble pas qu'aucune autre organisation puisse lui être comparée.
Le gouvernement autonome de Galicie a créé un office central de placement qui entre en relations avec les organisations étrangères désireuses de se procurer de la main-d'œuvre polonaise. La législation exige en outre de ceux qui veulent recruter en Galicie des ouvriers pour l’étranger sans passer par un intermédiaire public local, qu'ils justifient qu'ils cherchent ces puvriers pour leur propre entreprise ou celle de leurs employeurs. C’est une organisation qui est à peine à l’état embryonnaire, mais qui pourra rendre des services importants le jour où les défauts graves qu’elle présente auront ouvert les yeux du gouvernement.
Le recrutement des ouvriers polonais a, en effet, beaucoup laissé à désirer ces dernières années. Les agences officieuses qui gravitent autour de l'office central de placement sont entrées en relations d’affaires avec des agents français véreux, qui n'ont eu d’autres préoccupations que d'exploiter la main-d'œuvre polonaise comme une vulgaire marchandise. Des trafics honteux ont été faits du côté polonais comme du côté français et un certain nombre de ceux qui espéraient beaucoup des ouvriers polonais ont été déçus. À l'engouement de la première heure a succédé une hostilité qui ne durera pas si on purge Comme il convient les organisations gali-
9me PART. — LA SOLUTION 163
ciennes des agents malhonnêtes et si du côté français, comme on semble vouloir le faire, on considére l’immigration polonaise non pas comme une affaire Commerciale mais exclusivement comme une affaire agricole et sociale.
SI. — Organisations dues à l'initiative privée
Ces organisations sont inspirées par des sentiments philantropiques, politiques ou religieux. L'Italie semble avoir sous ce rapport encore une grande avance sur les autres pays : les œuvres en faveur des émigrants sont nombreuses et d’une manière générale très bien organisées. Elles sont d’ailleurs en relation étroite avec le Commissariat royal de l'Emigration.
L'Umanitaria a son siège social à Milan, mais elle a des secrétariats dans divers centres en Italie, à Mantoue, Plaisance, Padoue, Trévise, sur le lac majeur, dans la province de Bergame et dans la Valteline.
A l'étranger, avec le concours des associations professionnelles des travailleurs, elle a créé des services d'assistance et diffusé des notices sur les salaires dans les divers centres où afflue la main-d'œuvre italienne.
Elle favorise le développement de linstruction des émigrants et s'efforce de faire donner à leurs fils une culture italienne.
Elle favorise l'exportation en pays d’émigration des produits alimentaires italiens et s’inté-
164 2me PART, — LA SOLUTION
resse d’une manière générale à tout ce qui touche les conditions économiques et sociales des émigrants italiens. |
Elle a construit en 1907, d'accord avec la commune de Milan un pavillon pour y recevoir les émigrants. Le succès a dépassé les prévisions : en 1908 on a relevé 72.000 journées de présence. On songe à l'agrandir de façon à pouvoir faire face à un mouvement de 120.000 personnes par an. On donne à manger à très bon marché, les émigrants sont instruits sur les heures des trains les formalités à accomplir et reçoivent en outre les brochures et les publications du Commissariat.
L'Œuvre Bonomielli a été fondée par l’évéque Bonomelli. Elle a pour but l'assistance aux travailleurs italiens pe en Europe et dans le Levant. Elle a créé des secrétariats permanents et temporaires.
L'œuvre Bonomelli a également créé des caisses d'épargne, des écoles et des garderies comme à Briey en Frante.
Le secrétariat de l'Emügration d’ Udine constitue d’après A. Cabrini un vrai modèle du genre. C’est une institution purement laïque et solidariste. |
Le secrétariat de l'Emigration d’'Udine ne se préoccupe pas seulement de faire quelque chose pour les ouvriers quand ils sont sur le lieu du travail, il S’inquiète de ne les envoyer que là où il n’y a pas surabondance de main-d'œuvre et où il n’y a pas de conflit entre travailleurs. Il
2mME PART, — LA SOLUTION 165
leur conseille d'aller dans les pays où on manque de bras et où les conditions de travail sont les plus avantageuses. |
Il engage les ouvriers à se faire inscrire dans les groupements professionnels, il résoud par l'intermédiaire d’arbitres les contestations sur le contrat de travail (salaires, horaires, durée du travail) entre les travailleurs et les entrepreneurs, enfin il s'efforce de guider, de diriger et d'instruire le travailleur qui émigre.
Ce secrétariat est dirigé par une commission exécutive de sept membres dont le travail se divise en cinq sections :
1° Section d'organisation 20 Section de placement 30 Section des accidents 4 Section de législation 5° Section administrative
Le Secrétariat vit au moyen de subventions publiques ou privées et des cotisations de 1 fr. 50 par an payées par les adhérents. Il existe un certain nombre d’autres secrétariats et de Comités. Il n’a été cité que les plus importants, ceux qui présentent le plus grand intérêt pour la France importatrice de main-d'œuvre italienne.
Il existe en Belgique quelques associations qui s'occupent des émigrants. Les associations ont généralement un but religieux. Nous citerons en première ligne l'Œuvre des Flamands qui a un but reau à Paris, rue de Charonne, 181, et qui s’occupe plus spécialement des familles belges établies
en France et l'Œuvre des Emigrands qui se trou-
166 2me PART. — LA SOLUTION
ve au siège social de la Ligue démocratique Belge. Toutes ces œuvres sont bien loin d'avoir la
. . Q Dre 2A€ portée des œuvres italiennes dont il vient d’être parlé.
$ HI. — Organisations professionnelles
Les organisations strictement professionnelles s’occupant de l’émigration sont l’infime exception. On n’en signale aucune en Italie. En Belgique la Fédération des Freunchmans-Gildes de la Flandre Orientale a des modèles de contrat de travail. Les secrétaires de la Fédération se proposent comme médiateurs en cas de conflit ou comme interprêtes.
Il ne sera pas parlé des divers bureaux de placement qui peuvent exister un peu partout. Les tenanciers de ces étabilssements poursuivent un but lucratif qui n’a rien de commun avecle but social que poursuivent les œuvres et les institutions dont il a été parlé. Ils n’ont même très souvent que de très lointains rapports avec la morale et la légalité. Ils trouvent pour les entraver dans leurs opérations néfastes, les organisations privées ou professionnelles : la justice intervient souvent et si l’on en croit des gens bien informés, elle aurait fort à faire si elle intervenait toute les fois que le besoin s’en fait sentir.
2Me PART, — LA SOLUTION 167
S IV. — Organisation Française du recrutement de la main-d'œuvre étrangère
En face d’une organisation plus ou moins bien comprise à l'étranger, que trouve-t-on en France pour l’organisation de l'immigration ? Rien ou à peu près jusqu'à aujourd'hui : La France qui est un centre d'attraction pour les prolétaires étrangers, reste livrée au hasard en ce qui concerne l'immigration. Il ne saurait être question d’une organisation officielle bien entendu, dans un pays où on a proposé à différentes reprises d'interdire l'accès du territoire aux travailleurs étrangers, mais il semble que les intéressés auraient dû s'organiser depuis longtemps, pour faire venir en temps et en nombre voulus les ouvriers nécessaires à notre industrie et surtout à notre agriculture.
Il y a quelques années cependant, la Société Centrale d'Agriculture de Meurthe -et- Moselle s’'intéressa à la question des ouvriers polonais. Elle s’entendit avec la Société d'Agriculture de Verdun ; mais devant l’affluence des demandes, la Fédération des sociétés agricoles du Nord-Est de la France fut chargée de les centraliser toutes.
Le Syndicat Central (des Agriculteurs de France entra en pourparlers avec l'office Central de placement du gouvernement de Galicie. Le mouvement était lancé: c’est alors que surgirent les agences de placement dont les méfaits furent tels que l'ambassade d’Autriche-Hongrie, au début fa-
168 9me PART. — LA SOLUTION
vorable au mouvement ,s’est émue au point d'y devenir hostile et que l'opinion publique en Galicie dont la sympathie était cependant acquise à la France, se retourne elle aussi contre un mouvement qu'elle encourageait au début.
On a vu que le Syndicat national de protection de la main-d'œuvre agricole se propose entre autres choses de s'occuper de la question. Il y a lieu d'espérer qu’en attendant une organisation sérieuse de l’immigration des ouvriers agricoles, l’action du syndicat sera suffisante pour faire cesser les scandaleux abus auxquels a donné lieu la traite des Polonais.