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CHAPITRE II

Conditions de travail et de vie des ouvriers agricoles étrangers en France

SOMMAIRE. — Considérations générales.

SI. — Conditions de travail et de vie des ouvriers agricoles ‘belges. — Ce qu’en pensent les agriculteurs qui les emploient. — Salaires. — Durée du travail.— Les contrats. — Comment ils se nourissent et se logent. — Leur vie intellectuelle et morale. — Fixation d’un certain nombre de ces travailleurs en France.

$ II. — Zdem pour les Italiens.

S III. — 7dem pour les Espagnols.

S IV.— Idem pour les Polonais.

$ V. — Idem pour les Suisses et les Hollandais. — Quelques mots sur les Kabyles. ,

Il a été dit dans un chapitre précédent, quelle était en éralité la qualité de la main-d'œuvre dont nos agriculteurs ont besoin. C’est, on l’a vu, une main-d'œuvre inférieure, on demande, somme toute, au travailleurs étrangers defaire des travaux qui exigent surtout de l'endurance et de la bonne volonté.

170 2me PART. — LA SOLUTION

Il ne faut d’ailleurs pas s’exagérer les difficultés du métier d’agriculteur. Si on en excepte les horticulteurs, les jardiniers, les arboriculteurs fruitiers et les bergers, c’est-à-dire des professionnels qui doivent faire preuve à la fois d'intelligence, de connaissances spéciales et d’adresse, les autres professions agricoles, au point de vue manuel, sont à la portée detoutes les bonues volontés sans qu’il soit indispensable d’y{ joindre des qualités d'esprit exceptionnelles. Somme toute, il n'ya pas de quoi s’indigner quand on entend dire que pour faire un paysan on en sait toujours assez, et quand un père dit au sujet de son fils le moins intelligent qu'il lui réserve le travail de la terre. C’est absolument juste. : ce qui «est difficile Hans le métier d’agriculteur, ce n’est pas la partie manuelle, c’est la direction, l’organisation ‘de l’exploitation. Le directeur d’une exploitation agricole qui veut aujourd'hui gagner de l’argent a moins besoin de savoir tenir les manCherons de ka charrue que de connaître la théorie des assolements, les principes de la nutrition des végétaux et des animaux, le génie rural et le commerce des produits agricoles. Un homme robuste et d'esprit borné fait très souvent mieux un labour qu’un homme très intelligent, mais de force moyenne. Pour peu qu’on ait des biceps, on apprend vite à labourer, ce qui est certainement le summum de la science qu'on exige d’un ouvrier agricole. Certains directeurs d'exploitations, ne pouvant obtenir de leurs ouvriers agricoles, de ceux qui s’imagi-

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nent connaître à fond leur métier, qu'ils emploient une machine nouvelle, ou qu'ils fassent un travail dans les conditions qu'ils indiquaient, sont tout simplement allés chercher dans un chantier, des hommes robustes qu'ils embauchaient à la condition qu'ils n’aient jamais travaillé la terre. Bien dirigés, au bout de peu de temps, Ces travailleurs robustes et animés d’un bon esprit, ont fait de très bons ouvriers agrit coles. Par conséquent les ouvriers étrangers qui viennent en France demander du travail aux entrepreneurs de culture, en supposant qu'ils ne soient pas tout à fait habitués à nos méthodes, s'ils sont placés sous une habile direction pourront rapidement, toutes choses étant égales d’ailleurs, faire un travail qui vaudra celui des indigènes.

On ne calomnie pas ces derniers quand on dit ce qu’on sait être la vérité, pour peu qu’on ait vu de près le travail de la terre.

Au point de vue moral, il faudrait avoir une conception bien étroite de l'esprit national pour prétendre que seuls nos nationaux ont reçu la dose voulue de conscience et d'amour du travail.

$S I. — Conditions de travail et de vie des ouvriers agricoles belges

Depuis longtemps les Belges viennent en France au moment des moissons et de la culture des betteraves. Les statistiques que nous avons citées montrent bien que c’est en effet au moment de

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ces grands travaux saisonniers que s'effectue le départ des Belges pour la France. Ils sont actuellement répandus dans 25 départements du Nord el du Centre de la France, notamment dans les régions où on cultive la betterave industrielle.

M. Eylenbosch dit que les Belges venaient en France bien avant 1870 ; mais que leur nombre avait augmenté considérablement et qu'il était devenu au moins dix fois plus grand.

L'enquête sur les salaires agricoles donne sur la valeur de la main-d'œuvre des ouvriers étrangers des renseignements particulièrement intéressants. Dans tous les départements, sauf deux, on est très satisfait de la main-d'œuvre belge.

Aisne. — « La main-d'œuvre nomade, (Camberlots et Belges) produit, à nombre égal d’ouvriers une somme de travail supérieure à la . main-d'œuvre locale. C’est ainsi, par exemple, que dans la distribution des travaux à la tâche, on confiera quatre hectares de betteraves à soigner à un étranger, tandis que trois hectares seulement seront confiés aux gens du pays.

« Néanmoins on préfère généralement les ouvriers du pays dont l'emploi présente plus de souplesse, dont le travail est généralement plus soigné et moins onéreux.

« En ce qui concerne les Belges, il y a lieu d'observer qu’ils sont très sobres et ne dépensent en France qu’une très minime partie des salaires qu'ils reçoivent ».

Calvados. — « Les cultivateurs trouvent dans les ouvriers belges des auxiliaires précieux, spé-

2mMe PART, — LA SOLUTION 173

cialisés dans le travail de la betterave, actifs, généralement sobres et d’un meilleur rendement que les salariés du pays à égalité de salaires ».

Cher. — « Les Belges ont ici la réputation d’étre de bons travailleurs ».

Eure. — Les tâcherons belges et bretons sont de rudes travailleurs, des gens sobres qui rebartent chez eux avec de l'argent et il en est qui au bout de trois mois et demi de séjour emportent 500 ou 550 francs. Avec eux on n’a utee de difficultés ».

Eure-et-Loir. — « Sans leur concours (des Bretons et des Belges) il serait impossible de faire des betteraves ou des pommes de terres sur d'aussi grandes étendues, ainsi que les plantes à graines et les moissons difficiles les années de verse. Les résultats économiques sont excellents, d'autant plus que tous les nomades travaillent en général à la tâche ». |

Loiret. — « Les résultats fournis par la maind'œuvre belge sont excellents. Les Belges travaillent beaucoup et conscicacieusement ; ils sont peu exigents pour le logement. C’est une maind'œuvre très chère mais absolument indispensable ». ;

Meurthe -et-'Moselle. — «Les ouvriers (Flamands, Belges et Luxembourgeois), ainsi employés sont ordinairement consciencieux et habiles et donnent satisfaction ».

Pas-de-Calais. — Les ouvriers belges sont considérés comme actifs et sobres ; ils ne fréquen-

174 {re PART. — LA SOLUTION

tent jamais le cabaret, vivent chichement et remportent chez eux la plus grande partie de leurs salaires. » è

Puy-de-Dôme. — «On rend justice à l’habileté professionnelle des ouvriers belges, à leur endurance et à leur sobriété ».

Dans la plupart des départements que nous n'avons pas cité on estime favorablement Ja main-d'œuvre étrangère en général. Il n’y a guère que dans la Somme où l’on estime « que cette imain-d'œuvre laisse à désirer et nécessite une surveillance constante » et dans les Vosges où Von estime que «la main-d'œuvre nomade ou étrangère donne de mauvais résultats ».

C’est, on le voit, un concert à peu près unaniime : on est satisfait de la main-d'œuvre belge. Il peut, certes, y avoir parfois une note .discordante ; c'est ainsi qu'un de nos correspondants après avoir fait l'éloge des Belges dont « le travail est supérieur à celui des Français » ajoute que ce sont des buveurs d’eau-de-vie. La même constatation est faite par M. Eylensbosch au sujet de quelques ouvriers. M. André Joppé dit que les vachers flamands sont au courant de leur métier, mais qu'ils sont ivrognes et que les Brabançons sont meilleurs. Mais ces renseignements épars ne doivent pas faire perdre de vue que la note générale est que les ouvriers agricoles belges sont endurants et sobres.

Les ouvriers agricoles belges, qu'ils soient appelés ou non par le cultivateur arrivent en France au mois de mars ou d'avril sous [a con-

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duite d’un chef qui se charge des négociations avec l’entrepreneur de culture. Ils sont caractérisés par un sac bleu qu’ils portent sur l’épaule et dans lequel ils ont mis leurs vêtements, leurs outils et les ustensiles de ménage. Ils viennent en France «s’y répandent portant leur qualité d'énergie sobre et de résistance au travail » (1).

Les ouvriers belges travaillent généralement à la tâche : ils touchent alors des sommes qui sont assez variables d'une région à l’autre mais qui sont néanmoins assez élevées et toujours supérieures à celles qu'ils recevraient chez eux.

Dans l'Eure par exembple, le fauchage et le binage des betteraves (3 façons) sont payés de la façon suivante :

Fauchaëée des Foins

Prix à l’hectare

à 19 fr. et la boisson.

Barr de Dreleni 2.7 ML ue 45 fr et nourri.

RSA ONDES nee dure autres dre 80 fr. — Saint-Germain la-Campagne........ 60 fr. —

PORT SA DIET een er es clou» 50 fr. et la boisson, CARACAS Re ee ain neven à 60 fr. —

la soupe et la pomme de terre

(1) Demangeon. Ouv. cité, p. 415.

176 2me PART. — LA SOLUTION

Dans la Seine-Inférieure on paie à la tâche les salaires suivants : (1). : j

Récolte:du: blé ere eee 33 fr. à l'hectare due lin SR RS EI 67 fr. — EAU COÏ ZA TES TES DDOÎL —

Binage et arrachage des betteraves SUCER ed: nie PAT Ue 122 fr. =

— -- des pommes d- terre. 133 fr. —

des carottes. TUE 140 fr. =

Le travail est naturellement pénible, la journée est longue, car beaucoup'de ces travaux s’effectuent au moment des grands jours.

Pendant longtemps les ouvriers belges étaient engagés sans contrat, ils venaient en France au petit bonheur, le hasard les guidait et les faisait tomber dans une exploitation où on leur faisait des conditions plus ou moins favorables. Aujourd’hui les contrats deviennent plus nombreux.

Le contrat peut-être signé sur les lieux par le chef d'équipe et le patron.

La Fédération des Frenschmans-Gilds de la Flandre orientale a adopté un modèle de contrat très complet. Cette organisation présente, à notre avis, le très grand avantage de préciser à lavance les conditions de travail : louvrier et le patron connaissent respectivement leurs droits et leurs devoirs, les difficultées peuvent être facilement évitées et si elles surgissaient, elles peuvent être aplanies avec beaucoup de facilité.

(1) Enquête sur les salaires agricoles.

Il a été déjà dit ce que pensaient des ouvriers agricoles belges les cultivateurs qui les emploient. Les ouvriers, en retour, sont satisfaits de leurs patrons.

Les ouvriers belges sont généralement logés.

On a. vu ce qu'était, d’une manière générale, le logement des ouvriers agricoles : il comprend deux pièces, dont l’une sert de cuisine et de salle à manger et l’autre sert de dortoir.

« Dans Iles dortoirs on trouve des couches pourvues de paillasses et d’un drap de lit, la toile bleue du paquet sert parfois de couverture. Quelques dortoirs, ce n’est guère étonnant, laissent beaucoup à désirer. Les ouvriers couchent à deux dans un lit À Villeau, commune située près de Voves, nous avons trouvé des travailleurs qui dormaent dans le grenier à blé sous les tuiles. Ils couchaïent paillasse par terre » (1).

Le plus souvent les ouvriers agricoles belges se nourrissent eux-mêmes. Autrefois le propriétaire nourrissait les ouvriers, mais à la suite de contestations, on a renoncé à ce système. Comme l'exploitation est souvent éloignée des centres d’approvisionnement, le cultivateur fournit lui-même les aliments : le pain et le porc généralement. Le matin au petit déjeuner, ils mangent du pain et du lard pour le repas de midi, ils font chauffer la soupe que le propriétaire a fournie ou l’un d’eux se détache pour aller faire la cuisine. Les repas ne varient guère : ils se composent de pain ,de pommes de terre, de lard,

(1) Eylenbosch. Ouv. cité, p. 11.

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et de fromage fquelquefois. Quant à la boisson, elle consiste en du vin, de la petite bière, ou méême de l’eau pure. Quand ils sont aux champs, les ouvriers agricoles belges boivent généralement de l’eau.

Les ouvriers belges qui sont en général des ca- Hholiques fervents observent ponctuellement le repos dominical. Si le travail l'exige, ils consentent cependant à travailler, mais ils font ce qui dépend d’eux pour aller à la messe le dimanche matin.

Plusieurs organisations à caractère nettement religieux comme l'Œuvre des Flamands, la Wallonne de Paris, la société de Saint-François Régis, veillent à ce que l’esprit belge religieux ne souffre pas dans la Campagne française ; des prêtres sillonnent les régions qui occupent des ouwvriers belges, entretiennent leur foi et se font un rigoureux devoir d'assister les malades et les moribonds. « Huit jours avant notre arrivée dans le pays, un Belge avait été enterré dans une commune près de Voves. Le clergé français nous dit qu'il n'avait jamais vu, dans une commune française, un enterrement aussi religieux. Plus de 200 Belges étaient venus pour assister aux funérailles de leur camarade défunt et ils suivirent à pied le cortège funèbre se rendant au cimetière en récitant à haute voix le rosaire » (1).

Quand il rentrent chez eux, les ouvriers belges emportent des économies importantes ; elles sont très variables naturellement, mais elles sont

(1) Eylenbosch. Ouv. cité, p. 12.

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toujours de plusieurs centaines de francs. Dans une lettre adréssée au Musée Social, le président du syndicat des agriculteurs et vignerons de l’arrondissement de Château-Thierry, déclare que les Belges qui regagnent leur pays emportent chacun, après 7 ou 8 mois de travail, 400, 500 et même quelques-uns 600 francs net. Ces chiftres concordent avec ceux qui avaient été donnés à M. Eylenbosch par quelques agriculteurs el avec ceux qui sont donnés par quelques rapports sur les salaires agricoles.

En réponse à une demande de renseignements que nous lui avions adressée, M. l’Agent consulaire de France à Gand, nous signale que depuis quelque temps, il part de la Flandre orientale des cultivateurs qui vont prendre dans le nord-ouest de la France des fermes qui s’y louent 50 pour cent moins cher qu'en Flandre, quoique le terrain soit meilleur.

Le recensement de 1906 apprend qu'il yavait à cette époque, dans la pêche, l'exploitation forestière et l’agriculture 3.158 chefs d’établissement du sexe masculin et 2.326 chefs d’établissement du sexe féminin de nationalité belge ou luxembourgeoise.

La pêche n'absorbant pas vraisemblablement un grand nombre de ces chefs d'établissement, c’est certainement à l’agriculture que se livrent surtout les Belges et les Luxembourgeois dont nous nous occupons en ce moment.

+ Il est vraisemblable que ces chefs d’exploitation qui viennent se fixer en France ne tardent

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pas à se faire naturaliser. Il est à peu près certain que leurs fils nés en France, par le sim ple jeu de la loi de 1889, acquièrent la nationalité française et comblent ainsi en partie non seulement les vides faits par l’exode rural dans la population agricole mais réparent en partie les méfaits qu'une natalité insuffisante et une mortalité trop élevée causent à l’ensemble de la population française.

$ 11. — Conditions de travail et de vie des ouvriers

agricoles italiens

Les Italiens ont toujours été enclins à venir en France pour y chercher du travail. Les Italiens du nord, notamment ceux des régions montagneuses étaient attirés en hiver par la douceur du climat et par les salaires relativement élevés qu’ils pouvaient gagner à une saison où tout travail est impossible chez eux

Les Italiens ne fournissent pas, d’une manière générale un main-d'œuvre délicate. Les hommes sont aptes aux travaux grossiers de défoncement, les femmes et les enfants sont surtout recherchés pour les travaux de cueillette.

La main-d'œuvre italienne est considérée comme étant absolument indispensable dans les départements oléicoles et viticoles et dans ceux où les cultures florales et légumières ont pris un grand développement.

Nous allons examiner dans les principaux dé-° partements le rôle de cette main-d'œuvre et sa

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valeur morale en nous aidant de l’enquête sur les salaires agricoles et des renseignements que nous avons personnellement recueillis.

Alpes-Maritimes. — Dans son rapport le professeur départemental d'agriculture estime que pour 100.000 hectolitres d'olives il faut en hiver de 5.000 à 6.000 ouvriers italiens composés en majeure partie de femmes et d'enfants. Le rapport ajoute « Une partie de ce personnel italien est utilisée plus tard à la cueillette successive de la violette, de la fleur d'oranger, de la rose, du jasmin et même de la cassie. Il ne suffit pas pour la récolte de la fleur d'oranger. Celle-ci qui s'élève à environ 2.500.000 k. et qui s'effectue en trois semaines, exige la présence d’au moins 8.000 ouvrières étrangères ».

« Les travaux de défoncement, les labours à bras sur le littoral pour la préparation et l’entretien du terrain destiné aux cultures florales sont souvent effectués à la tâche par des équipes d’ouvriers italiens qui arrivent en automne et repartent au printemps. Ces ouvriers sont durs à la besogne ».

Cette main-d'œuvre ne fait qu'augmenter car elle est de plus en plus recherchée par suite de la raréfaction de la main-d'œuvre locale et du développement que prennent les cultures florales. « On est satisfait de ses services pour tout ce qui n’exige pas de délicatesse et d'habileté… C'est ‘grâce à elle qu'il n'y a pas de crise de main-

d'œuvre à proprement parler. Les prix qu'elle

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exige sont plus élevés qu'il y a quelques-années, mais ils n’ont encore rien d’excessif ».

Les Italiens qui travaillent dans les Alpes-Maritimes viennent de la Ligurie, du Piémont, de l'Ombrie et de la Toscane. Ils n’ont pas tous les mêmes aptitudes. C’est ainsi que les Italiens de la Riviera peuvent fournir une partie de la maind'œuvre horticole nécessaire au littoral parce que sur la Riviera on fait aussi les cultures florales. Les Piémontais et les Ombriens sont aptes aux travaux grossiers de défoncement et des moulins à huile. Le Piémontais vient surtout de la région de Coni ; il doit être surveillé de près ; il faut lui distribuer le travail car il manque d'initiative. Les Toscans sont laborieux, économes, propres et d’une moralité parfaite. Ils ne veulent pas travailler à la journée oule moins possible. Ils prennent des propriétés à ferme et les travaillent avec intelligence ; oliviers, vignes et cultures florales, rien ne leur est inconnu.

On estime aussi que « les ouvriers italiens très nombreux dans la région de Grasse, sont d’excellents travailleurs et de très braves gens ».

Le Consul général d'Italie à Nice dit qu’en général la main-d'œuvre italienne est recherchée et appréciée, même de ceux qui ne nourrissent pas des sentiments très amicaux envers lItalie. C’est qu’en fait, le travailleur italien est beaucoup moins exigent : il est respectueux, sobre, intelligent, bon travailleur, fidèle à l'intérêt du patron, dévoué et non querelleur, qualités qui toutes ne se rencontrent guère chez les tra-

2mME PART. — LA SOLUTION 183

vailleurs et les paysans français de ce département et dont le nombre estdu reste très restreint.

On peut estimer que cette appréciation est trop flatteuse pour l'Italien et ne l’est guère pour le travailleur français ; mais il est cependant vrai de dire qu'en ce qui concerne les ouvriers ita: lien il ya beaucoup d’exactitude dans ce que dit le consul général d'Italie.

Var. — Sur le littoral, la main-d'œuvre italienne est très nombreuse, notamment au moment de la récolte des olives, des fleurs et des raisins, Elle va toujours en augmentant. En général les résultats sont bons pour la cueillette; mais pour les travaux de jardinage de spécialités, on préfère prendre des français ou des étrangers établis depuis longtemps dans le pays et ayant fait un sérieux apprentissage. Les Italiens nomades donnent de bons résultats pour les gros travaux agricoles ou les cueillettes, mais sont moins habiles pour les soins à donner aux fleurs.

A la condition d’être surveillé, l’ouvrier italien et surtout l’ouvrière fournissent une somme de travail supérieure à celle des ouvriers français. Mais inférieurs au point de vue de l'intelligence on ne peut guère leur confier que des travaux demandant peu ou point d'initiative. Les homimes s'occupent surtout de défoncements ,de vendanges, etc, les femmes du repiquage des salades en septembre, du désherbage, de la cueillette des fleurs, violettes par exemple en hiver, de la récolte des pois, des haricots verts et autres

légumes.

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Dans la région d'Hyères, on estime que les ouvriers italiens ont généralement une bonne moralité. Travailleurs sobres et surtout économes, ils sont presque tous en fin de saison, possesseurs d’un petit pécule qu'ils envoient en Italie ou qu'ils déposent à la Caisse d'épargne.

Sur tout le littoral Varois où l’on cultive surtout des primeurs, des oignons à fleurs, des fleurs coupées, des fruits et des vignes, la main-d'œuvre italienne augmente. Elle est très employée dans les autres régions du Var qui est en outre on le sait un département viticole et forestier. Pour les gros travaux, les Italiens sont indispensables.

Le Vice-consul d'Italie à Toulon estime que ses compatriotes sont très utiles dans le Var et qu’ils sont bien vus de la population française.

Des renseignements recueilli dans diverses régions du Var, il résulte que cette appréciation est en tous points conforme à la réalité.

Bouches-du-Rhône. — Dans les plaines du bas Rhône, la main-d'œuvre italienne, à laquelle on doit ajouter aujour’hui la main-d'œuvre espagnole, joue un rôle important. On évalue à environ 2.000 le nombre de ces ouvriers d’après l'enquête sur les salaires agricoles. Un ancien régisseur membre fondateur de la Bourse du travail évalue leur nombre à 4.000. Ces ouvriers italiens sont surtout employés dans les travaux de terrassement, dessèchement des marais, construction des canaux, aux batteuses, aux vendan-

2me PART. — LA SOLUTION 185

ges et comme ouvriers sédentaires dans les exploitations agricoles. 3

Dans cette région les ouvriers étrangers se heurtent à une certaine hostilité de la part des des ouvriers agricoles français groupés en un puissant syndicat. Nos nationaux leur reprochent d'accepter destravaux à forfait.

S'ils sont employés à la tâche dans des travaux de dessèchement, de faucardage par exemple, tous travaux très pénibles, ils leur sont indifférents, ils ne sont pas leurs concurrents immédiats ,car le travail pénible rebute le Français.

C’est lorsque l’ouvrier italien est le compétiteur direct de l’ouvrier du pays qu’une sourde rivalité surgit.

Au moment des vendanges c'est par bandes compactes que les italiennes se répandent dans les vignobles Camarguais. Elles arrivent par trains complets et passent dans cette région du bas- Rhône, un mois environ pendant lequel elles gagnent des salaires assez élevés qu’elles économisent presque en totalité.

Dans la Crau les Italiens sont peu nombreux.

On a employé des Toscans dans la région de Fos au moment du dessèchement des mairais pour faire des canaux. Ce sont, au dire de notre correspondant, des ouvriers très capables : ils travaillent dans l’eau et cela à toute heure de la journée.

Dans la région accidentée du département des Bouches-du-Rhône, on emploie la main-d'œuvre italienne au moment de la campagne viticole

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et de la campagne oléicole. Certains fabricants d'huile d'olive font venir pour le travail du moulin des ouvriers italiens qui donnent satisfaction et qu'on est heureux d’avoir parce que la maïnd'œuvre française est presque introuvable actuellement. |

Les entrepreneurs de battage sont heureux d’avoir des Italiens sans lesquels ils auraient beaucoup de difficultés pour faire marcher leurs batteuses.

Dans la vallée de la Durance la main-d'œuvre italienne est très peu répandue. Comme dans le Var et les Alpes-Maritimes, on me songe pas à Pemiployer dans les cultures frutière et maraichère.

Dans le Gard, l'Hérault et le Vaucluse, une . grande partie de la main-d'œuvre nomade est fournie par les Italiens. A Saint-Gilles, dans le Gard, il existe plus de 400 familles italiennes.

Dans les Savoiïes, cette main-d'œuvre semble plutôt en diminution.

Corse. — Le Consul général d'Italie à Bastia évaluait en 1901 à 7.000 environ le nombre des travailleurs italiens qui venaient périodiquement el temporairement travailler en Corse. Ils arrivaient en octobre ou novembre et retournaient chez eux en mai ou juin. Les agriculteurs, les bûcherons et les charbonniers l’emiportaieñnt de beaucoup sur les autres travailleurs. Aujourd’hui ils arrivent moins nombreux qu’autrefois ; ils estiment que sur le continent ils obtiennent de

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meilleures conditions qu'en Corse. Il ne vient que des Sardes en nombre insuffisant d’ailleurs.

Il ya lieu de faire remarquer qu’en Corse comme d’ailleurs dansles départements que nous avons déjà étudiés, un grand nombre d’Italiens ou leurs enfants ont été naturilisés.

« L’immigration italienne dans le district de Marseille a lieu spontanément et librement sans être provoquée ni par l'autorité ni par une agence spéciale » (1). C’est dans la presque totalité des cas, de cette façon que se produit l’immigration des ouvriers agricoles italiens.

Le cultivateur qui a employé des ouvriers italien se maintient en relation avec eux ou avec le chef d'équipe, le capo-maestro, si, bien entendu, il a été content de leurs services et quan le moment est venu de faire appel à leur concours il leur écrit de se rendre chez lui.

Très souvent c’est un contre-maître, un ou vrier que le cultivateur ou le fabricant d’huilé d'olive a gardé auprès de lui, qui se charge de recruter par correspondance ou en se rendant sur les lieux, la main-d'œuvre nécessaire.

Enfin il n’est pas rare qu’une nourrice placée dans une famille fasse appel à ses compatriotes, notamment à son mari s’il est resté au pays, à ses frères, parents et amis, pour venir travailler dans les propriétés de ses patrons ou des personnes qui se sont adressées à elle.

Ces ouvriers travaillent par équipes sous les or-

(1) Rapport du Conseil [général fde Marseille. Ouv. cité, p. 261,

188 9me PART. — LA SOLUTION

dres du caporal ou sont indépendants et travaillent alors aux mêmes conditions que l’ouvrier français. |

Dans le premier cas les cultivateurs traitent avec le caporal « un ouvrier d'élite et à poigne » qui donne l’exemiple du travail et veille à ce que la tâche soit effectuée suivant les instructions données par le cultivateur. Le caporal gagne en Camargue de 10 à 15-p. cent de plus que ses compagnons ; il est docilement obéi par le personnel qu'il a sous ses ordres.

Il n’y a pas de contrat entre l'employeur et les salariés. Les conditions sont verbalement débattues et arrêtées. Les salaires varient avec la nature du travail et la saison. Dans les Alpes-Maritimes par exembple, à la tâche, les femmes et les enfants arrivent à gagner 1fr. 50. Pour les travaux de défoncement et les labours à bras, ils arrivent à gagner 4 à 5 francs par jour.

Dans le Var, les ouvriers italiens, non jardiniers bien entendu, gagnent à la journée de 3 fr. à 3fr. 50 en hiver et 3 fr. 50 à 4fr. en été. À la tâche pour les labours et les défoncements ils reçoivent Ofr. 25 par mètre carré pour le défoncement à Om.75 et Ofr. 15 par mètre carré pour le labour, le fumier étant enterré.

Les femmes à la journée gagnent 1fr.50 en été. Ces prix montent parfois jusqu'à 3fr. pendant de courtes périodes au moment de la cueillette des fruits, des pois, des haricots ou des cerises. cr FL Mer NUE Au moment de la cueillette des violettes on paie

2m PART. — LA SOLUTION 189

chez quelques horticulteurs les femmes à la tâche : on les paie au cent de bouquets. Elles peuvent alors gagner 1 fr. 75.

La durée de la journée de travail est d'environ 8 heures et très souvent on paie les heures supplémentaires.

Pendant les vendanges les hommes gagnent 4 Ïr. et les femmes 2 fr. Dans les moulins à huïile d'olive les ouvriers gagnent 4 ou 5 fr. suivant les régions. Ils sont logés mais ne sont pas nourris. RE,

En Camargue pour les vendanges les salaires sont les suivants :

Hommes, 4 à 5 fr. plus deux litres de vin Femmes, 2 fr. 25 à 2 fr. 75, plus un litre,

Hommes, 3 fr. ou 3 fr. 50.

Femmes, 1 fr. 75 ou 2 fr.

San DOUPFIUTE . .

Nourris et Ingés . .. |

Ces salaires sont à peu près ceux qu'on donne dans toute la région viticole du midi de la France. Quelquefois on donne Ofr. 75 par 100 k. de raisins cueillis comme dans le Vaucluse.

« Chez les Piémontaises qui viennent à Grasse s'embaucher pour la récolte des fleurs il faut chercher des modèles d'économie plus que d’hygiène. Elles s’entassent douze à vingt dans une chambre ; mais elles font des épargnes et elles rapportent dans leur pays une bonne partie du salaire de 1fr à 1fr. 25 qu’elles ont gagné (1).

L’appréciation de Levasseur sur l'hygiène des ouvrières piémontaises s'applique à presque tous

(1) Levasseur. Questions ouvrières et industrielles en France sous la 3e Republique. p. 898.

190 ; 2me PART. — LA SOLUTION

les ouvriers italiens. IL n’est pas exagéré de dire que sous le rapport de l'hygiène le travailleur italien laisse plus qu’à désirer. Les soins de propreté corporelle sont donnés avec une parcimonie qu’on ne s'explique guère, quant au couchage on peut dire que l’ouvrier italien couche partout.

Un fabricant d'huile d'olive des Alpes-Maritimes nous écrit : « Pour le logement ils ne sont pas exigents : une paillasse dans une chambre commune à proximité de leurs meules et voilà tout le confort qu'ils désirent ».

Au moment des grandes récoltes ils s’entassent parfois pêlemêle sur la paille des cabanons ; ils passent des semaines entières sans se déshabiller. En outre de l'hygiène qui est généralement méconnue, la morale se ressent d’une promiscuité qui est parfois poussée au delà des limites permises. 4

Nous avons déjà dit ce que nous pensons de la sobriété italienne entendue sous le rapport de l'alimentation. Nous estimons que d’une manière générale le travailleur italien se nourrit mal et non sobrement. Quand les circonstances le font tomber dans une exploitation où louvrier est nourri, si l’alimentation est bonne, et elle est toujours bien meilleure que celle qu'il fait habituellement, l’Italien oublie les règles de la sobriété qu’on lui prête et fait tout comme le Français, grand honneur au repas qu’on lui sert.

Quand il est chargé de se nourrir, comme il pousse l'économie jusqu'à l’avarice parfois, il

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ne lui en coûte guère de continuer, à peu de chose près, le régime auquel il est habitué. La polenta, le plat national des Piémontais fait son apparition sur la table.

La polenta est une pâtée! de farine de maïs rituelliquement préparée par le Piémontais qui peut acquérir la réputation d'artiste dans la confection de ce plat. Un bol d’eau par personne dans üne grande marmite, du sel et de la farine de maïs qu'on jette par petites poignées en ayant soin de tourner avec un bâton jusqu’au moment où en tirant le bâton la pâte se détache de la marmite. C’est comme on le voit, un plat bien facile en apparence au moins, à confectionner IL est vrai qu'il y a polenta et polenta. Il y a la polenta des pauvres : c’est celle dont nous venons de parler et la polenta des riches qui est agrémentée de beurre et de diverses sauces plus ou moins raffinées et épicées. Mais les ouvriers agricoles ne connaissent que la première, c’est évident et ils la mangent avec une régularité qui dénote une persévérance gastronomique vraiment admirable. Tomates, concombres, melons, etautres fruits, quand, bien entendu, les prix sont abordables et ils le sont généralement à la campagne, sont le régal de nos ouvriers italiens.

Quand ils vivent en groupes, les travailleurs italiens désignent toujours un d’entre eux pour faire la popote. Lorsqu'ils touchent des salaires un peu plus élevés le menu s'améliore considérablement : ils se compose alors de soupe aw Jard et de macaroni. Mais le régal des ouvriers

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italiens est le pain blanc qu’ils ne consomment pas habituellement chez eux.

La sobriété italienne se laisse surtout prendre en défaut dans la consommation du vin. Les ouvriers italiens en consomment alors jusqu’à l’oublier au fond de la bouteille qui a quelquefois la capacité de trois ou quatre litres. Les Piémontais surtout, et nous parlons de ceuxklà parce que nous les connaissons mieux, boivent des quantités considérables de vin quand ils sont dans le midi viticole. Notre correspondant des Alpes- Maritimes nous indique la quantité de 3 à 4 litres par .tête et par jour. C’est croyons-nous la moyenne qu'il faut admettre dans un grand nombre de cas.

Il faut dire à la louange des Italiens que si le vin sans eau est leur boisson habituelle ils me boivent pas tous les alcool et les spiritueux qui font tant de ravages dans la classe ouvrière française. Il est vrai que l’ouvrier agricole français, surtout dans les régions viticoles, n’est pas atteint au même degré que l’ouvrier de l’industrie par le terrible mal.

Par tradition, l'Italien est catholique ; mais si les femmes poussent la pratique religieuse jusqu'au fanatisme parfois, les hommes se déshabituent assez facilement de la fréquentation des offices religieux. Le dimanche, dans les régions agricoles où les ouvriers italiens sont nombreux, l'Eglise est surtout rembplie d’Italiens: et d’Italiennes. C’est à la fois pour eux un réconfort et une distraction.

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Qu'ils soient dans une ville ou dans un village, les Italiens recherchent surtout la fréquentation de leurs compatriotes. Ce n’est pas qu’un esprit particulariste les guide et qu’ils soient inassimi- Jables : le contraire seul est exact, mais comme ils viennent généralement en bandes de la même province, du même canton et parfois de la méême commune il existe entre eux une sympathie et une affinité naturelles quiles pousse à se maintenir en contact. Les hommes et quelquefois les femmes rassemblés autour d’une table d’auberge ou de cabaret tenus par des compatriotes boivent du vin, parlent du pays, écoutent les sons harmonieux d'un accordéon, l'instrument national, et de temps à autre entonnent un chant qui leur rappelle Île pays et qui se déroule lent et grave dans le calme des champs ou de la nuit. Les Piémontais surtout qui semblent avoir pour le chant une aptitude spéciale et qui ont, de l’avis des connaisseurs, l’oreille et la voix justes excellent à chanter des espèces de mélopées qui, à la condition qu'on n’en abuse pas ,ne manquent pas de charme et produisent une impression triste et douce à la fois.

S’il pousse la consommation jusqu'à l'excès, le travailleur italien, qui peut cependant en supporter des doses élevées, connaît les lourdeurs de l'ivresse ; mais c’est l'ivresse du buveur de vin, c’est-à-dire telle qui $e dissipe après un bon somme, ne laisse pas l’amer regret, la courbature et la lourdeur d'esprit que laisse l’absinthe ou tout autre poison. Le lendemain l’ouvrier, retrouve

sa vigueur et sa bonne volonté. Il vaudrait certes mieux que l’ouvrier italien büût moins de vin, mais il est peut-être préférable qu'il absorbe trois litres de vin qu'un verre d’absinthe.

Au point de vue moral l’ouvrier agricole italien est d’une grande honnêteté. Nous avons fait connaître l'appréciation portée sur eux par des personnes qui les emploient. Ceux qui ont eu à faire avec eux n’ont qu'à se louer de leur probité et de leur dévouement. Ils sont assez craintifs, ce qui les porte parfois au mensonge : mais c’est le cas peut-être de ceux qui s’expatrient et qui ne se sont pas encore mis en équilibre moral avec leur nouveau milieu. Au bout de peu de temps, ils acquièrent toute la droiture et toute la franchise qu'on est en droit d'exiger d'eux.

En outre des salaires dont nous venons de parler, il y a en France un certain nombre de chefs d'exploitations agricoles. Le recensement de 1906 indique 4891 hommes et 4353 femmes. Il y a lieu de faire remarquer que les pêcheurs sont très nombreux dans cette catégorie; à Marseille et à Martigues les Napolitains surtout sont nombreux dans la classe des pêcheurs ; mais l’agriculture proprement dite en sollicite un certain nombre.

L’ambition d’un grand nombre d'ouvriers agricoles italiens est de réunir un petit pécule grâce auquel ils pourront s'établir comme métayers, comme fermiers et même comme propriétaires.

Le professeur départemental d'agriculture des Alpes-Maritimes dit à ce sujet dans l’enquête sur

2me PAR, — LA SOLUTION 195 les salaires agricoles: « C’est parmi ces ouvriers nomades, (les Italiens) que se recrutent les jourhaliers agricoles qui se fixent dans le pays et dont beaucoup à force de travail et de privations parviennent à acquérir un petit coin de terre. C’est encore parmi eux que se recrutent la maieure partie des métayers ».

Dans les Maures, l’Estérel et la vallée de l’Argens où la terre n’est pas très cherre, les Italiens achètent des parcelles de terre etse fixent dansle pays. Le professeur départemental d'agriculture du Var dit à ce sujet ce qui suit : « Dans les Maures et l’Estérel les ouvriers italiens une fois qu’il ont un petit lopin de terre cherchent à augmenter leur propriété, les terres étant assez bon marché et le pays agréable ». Dans la vallée de l’Argens « Ceux qui achètent et arrondissent leur propriété dans ce pays sont surtout les Piémontais qui sont venus s’yétablir, qui sont économes, travailleurs, achètent un petit morceau de terre et s’agrandissent petit à petit aux dépens de la moyenne propriété morcelée et vendue par suite de partages entre héritiers. Les grandes propriétés sont rarement morcelées ».

Dans le département des Bouches-du-Rhône, on constate le même phénomène : il existe des imétayers, des fermiers et des propriétaires d’origine italienne. Un certain nombre d’entre eux viennent directement d'Italie. Nous disons intentionnellement d’origine italienne, car un grand nombre d’entre eux se font naturaliser peu de temps après leur arrivée et dans tous les cas

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leurs enfants optent presque toujours pour la nationalité française à leur majorité.

Il en est ainsi dans le Gard, à Saint-Gilles par exemple et en Corse où les mariages entre Italiens et Français sont fréquents.

Le plus généralement ces chefs d'exploitation sont plein d’ardeur au travail ; mis ils n’obtiennent pas les résultats de nos nationaux parce qu'ils ne sont pas encore au courant des méthodes culturales perfectionnées qui peu à peu pénètrent dans les milieux paysans. C’est ici affaire de temps plus que d'intelligence.

En définitive la main-d'œuvre italienne dans la région méditerranéenne permet non seulement de faire et d’intensifier les cultures de luxe et celle de la vigne, mais elle met en outre en valeur des-petites parcelles ide terre abandonnées par les déserteurs des champs et insuffisantes pour satisfaire aux besoins d’une famille française.

Les Italiens concourrent donc pour une grande part à la prospérité agricole de la France méridionale.

S IH. — Conditions de travail et de vie des ouvriers agricoles espagnols

Les Espagnols viennent depuis longtemps déjà dans la région du Sud-Ouest et du Midi où les appellent certaines affinités de langue et de mœurs. Cependant il n’y a guère qu'une vingtaine d’années qu’on peut en quelque sorte sérieusement compter sur eux en Languedoc.

Dans les départements frontières les Espagnols s’extravasent naturellement et se répandent chaque jour davantage en remontant vers le Nord. C’est finsi par exemple, qu'il commencent à être employés aux travaux agricoles en Camargue où pendant longtemps on n’a connu que les Italiens. Ils sont appelés par leurs compatriotes employés aux grands travaux de construction (ligne de l’'Estaque à Miramas et Canal de Marseille au Rhône). Les Espagnols fixés en France sont d’ailleurs très nombreux.

La main-d'œuvre espagnole apparaît aujourd'hui comme absolument indispensable aux viticulteurs languedociens qui ne pourraient pas faire leurs vendanges sans le secours des Espagnols. Voyons à cet effet ce qu'on pense de cette main-d'œuvre dans les principaux départements où on l’emploie.

Pyrénées Orientales. — Ce sont des Catalans qui viennent dans le Roussillon. Sur 45.000 habitants à Perpignan on en trouve plus de 5.000. Ce sont des travailleurs disciplinés. Pour eux le maître « l’Amou » en Catalan a encore un certain prestige. Ils ne sont pas habiles en arrivant mais ils se font assez rapidement. Ils sont très sobres, ne vont pas au café et ont peu de besoins. Ils sont économes : ils envoient leurs économies au pays ou bien ils achètent une maison et un bout de terre qu'ils plantent en vignes.

Les propriétaires sont enchantés de la maind'œuvre espagnole : sans elle il ne serait pas pos-

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sible de faire les vendanges dans des conditions convenables.

Ces renseignements sont confirmés par ceux que donne le professeur départemental dans l'Enquête sur les salaires agricoles : « Les Espagnols sont actifs, consciencieux, travaillent à la tâche ou à la journée, dépensent peu dans le pays car ils sont économes et sobres » (1).

Ariège. — « La main-d'œuvre nomade est peu nombreuse ; elle vient d'Espagne : n’est bonne que pour les travaux pénibles et diminue tous les ans » (2).

Haute-Garonne. — Les Espagnols ont déserté la plaine de ce département pour se porter de préférence dans les régions viticoles. Les machines perfectionnées : faucheuses, moissonneuses ont contribué beaucoup à les faire partir.

Dans la région montagneuse on les emploie aux travaux d'amélioration foncière, aux défrichements et au büûcheronnage ; les Espagnols sont plus nombreux dans la mauvaise saison que dans la bonne.

« Les étrangers vivent assez misérablement et quelques-uns vont jusqu'à mendier pendant le chômage » (3). ÿ

Hautes-Pyrénées. — Les Espagnols sont surtout employés aux travaux grossiers de la mauvaise saison : arrachage des souches, défriche-

(1) Page 338.

(2) Enquête sur les salaires agricoles, p. 45. (3) Enquête sur les salaires agricoles, p. 173.

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ment des terrains en pente, creusement des cament des canaux, curage des fossés.

Le nombre des Espagnols qui se livrent aux travaux agricoles est très réduit: 200 sur les 2.500 Espagnols qu'on trouve dans le département. Le phénomène d’exode porte sur les étrangers aussi bien que sur les Français. « Mais tout tout comme les Français, les Espagnols en sont venus à préférer le séjour des villes à celui des Campagnes où d’ailleurs s'ils étaient bien payés, ils étaient toujours assez mal nourris et mal logés » (1).

Basses-Pyrénées. — La main-d'œuvre agricole espagnole est plutôt en diminution dans ce département. L’espagnol lui aussi a tendance à rechercher les salaires élevés que l’agriculture ne peut pas lui offrir. C’est lui qui fait surtout ies travaux grossiers de la mauvaise saison. Cette main-d'œuvre nomade est assez recherchée car grâce à elle on arrive à faire des travaux qu'on ne pourrait pas faire.

Aude. — Presque tous les ouvriers nomades de ce département sont des Espagnols. Sur près de 20.000 ouvriers non propriétaires il y a environ 4.500 Espagnols. Lei ils sont occupés surtout aux travaux viticoles ; mais comme ils acceptent les travaux à la tâche les ouvriers français acculés au chômage, ont, dans les mouvements grévistes protesté contre le mode de travail accepté par les Espagnols. Ils n’ont d’ailleurs pas eu gain

(1) Enquête sur les salaires agricoles, p. 351.

de cause car le travail à la tâche continue à être appliqué.

Hérault. — Dans ce département les Espagnols se trouvent en. concurrence avec les Italiens et. les Montagnards de l'Ardèche, de l'Aveyron et du Tarn. Les Français sont préférés aux étrangers | que l’on n’occupe que lorsqu'on ne peut pas faire autrement. « Une exception est faite pour ceux qui viennent dans le pays avec l'intention d'y rester, les Espagnols surtout » (1).

C’est en définitive dans les régions viticoles que se rendent les Espagnols parce qu'ils y trouvent plus de travail et des salaires plus élevés : faute de main-d'œuvre française ou étrangère dans le Sud-Ouest on a été par endroit obligé d’arracher les vignes et de renoncer à certaines cultures.

La population espagnole dans les trois déparments dépendant de la circonscription consulaire de Perpignan est donnée par la statistique suivante : (2).

Pyrénées Orientales Aude Arièèe 1909 1910 1910 1910 Hommes... 7 7.359 9.122 4,258 392 Femmes........ pe DANS 2.663 2.282 198 Enfants des 2 sexes Mineurs de 17 ans...| 4.162 3.989 2.813 311 14.030 15.774 9.353 901

(1) Enquête sur les salaires agricoles, p. 186.

(2) Mémorias diplomaticas y consulares e informaciones, p. 17 et suiv.

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