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CHAPITRE II

Les conséquences de l’immigration des ouvriers agricoles

SOMMAIRE.— $ I.— Les conséquences politiques.

A) Les ouvriers étrangers sont-ils dangereux pour la défense nationale. — Ils forment une armée ennemie sur le sol français.— Ce sont des espions.— Paroles de de Moltke.— Dumoyen de rester allemandtout ense faisant naturaliser français. — Les vrais espions ne peuvent pas être atteints par les taxes sur les étrangers.

B) Les ouvriers étrangers sont-ils un danger pour te génie de la race française. — Il n'existe pas une race française. — Les ouvriers étrangers qui viennent en France sont très facilement assimilables. — Ce qu'il faut penser de la prétendue infériorité des ouvriers étrangers.

c) Les ouvriers étrangers sont-ils un danger pour la tranquillité publique. — Ce sont des gréviculteurs, dit-on. — Les travailleurs français prétendent que ce sont des jaunes.— Ce qu’en pensent les employeurs.

La présence dans notre pays d’un grand nombre de travailleurs étrangers a des conséquences nombreuses sur lesquelles jon porte selon le point de vue auquel on se place des appréciations très divergentes.

LE s.

TOR nt)

3e PART. — LA DISCUSSION 283

Très souvent dans la critique on se laisse entrainer par des considérations qui obscurtist sent considérablement les faits tels qu’ils se présentent véritablement. Les préoccupations de parti ne sont pas toujours absentes des discussions et c'est ainsi qu’on en arrive à propose# quelquefois des mesures qui sont en tous points contraires aux véritables intérêts économiques du pays.

On peut grouper en trois catégories les conséquences de l'immigration agricole en France ; on peul envisager ces conséquences en se plaçant aux trois points de vue politique, économique et social.

SI. — Les conséquences politiques

Quand, pour la première fois, un étranger arrive dans un village ou dans une exploitation il est l’objet de la curiosité générale. Son langage, son mode de vie toujours un peu différents du langage et du mode de vie des milieux dans lesquels il vient vivre attirent l’attention sur lui. Ce n’est qu'à la longue qu'il passe inaperçu, soit parce: qu'il s’est assimilé à son nouveau milieu, soit parce qu'on s’est habitué à ses faits et gestes: On se méfie cependant toujours un peu de létranger et l’on estime assez souvent que les étrangers constituent collectivement un danger contre lequel il est nécessaire de prendre des mesures de protection.

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A) Les ouvriers étrangers. sont-ils dangereux pour la défense nationale ? — Dans le rapport de M. Pradon qui demandait une taxe sur les ouvriers étrangers il est montré le danger que présente pour la sécurité de notre pays le séjour d’un grand nombre d'étrangers. Il y avait en 1886 en France 37.103.60 Français et 1.115.214 étrangers, soit 3 p. cent de la population. Or, ces étrangers sont pour la plupart des hommes valides : il y a en effet peu de femmes, peu d’enfants et très peu de vieillards. Un tiers, d’après M. Leroy Beaulieu représente des hommes de 20 à 25 ans : « C’est donc, ajoute-t-il, comme si la France renfermait dans son sein une, armée de 350.000 à 400.000 étrangers auxquels ne manquent que des cadres, des armes, une discipline » (1). M. Leroy-Beaulieu qui combat d’ailleurs la thèse de M. Pradon a bien raison de faire remarquer qu'à ces étrangers il manque des cadres; des armes et une discipline. Il semble bien que ce soit là une considération à retenir car une armée dans ces conditions ne paraît pas dangeureuse surtout si l’on ajoute qu’elle est disséminée un. peu partout au milieu de la population civile qui aurait vite raison d'elle si jamais elle avait des vélléités belliqueuses. Il ne faut pas oublier non plus que les Belges qui sont les plus nombreux sont des gens très pacifiques et que les Allemands dont on semble se préoccuper d’une façon particulière sont en nombre insignifiant.

Mais si l’argument qui précède peut facilement

(1) Clunet. 1888. p. 169.

3me PART.— LA DISCUSSION 285

être réfuté , il n’en est pas de même de celui qu'on donne à propos de l’espionnage fait par les étrangers. On a gardé souvenir des ouvriers et des joueurs d’orgues allemands qui étaient répandus en France peu avant la guerre de 1870 et l’on est tenté de voir dans chaque salarié étranger un espion au service de son pays. Il faut bien reconnaître que du côté de l’Allemagne on a tout fait pour accréditer ce bruit et lui donner des ailes. De Moltke a dit : « Un des moyens d’information propres à rendre les opérations de guerre, plus faciles, plus certaines, c’est de profiter de la paix pour explorer, étudier le territoire des Etats avec lesquels on peut prévoir une guerre » (1). Ce sont là des procédés dont l’AIlemagne n’a pas le monopole, il est vrai, mais qu’elle semble mettre en pratique avec moins de scrupule que les autres Etats.

L'Allemagne a même su trouver le moyen de conserver leur nationalité à ses nationaux qui se font naturaliser Français (2). M. Delbruck en déposant sur le bureau du Reichstag un projet de loi sur la naturalisation à dit: « L’Allemand qui émigre maintenant ne le fait plus avec la pensée de se séparer économiquement et politiquement de sa patrie ; au contraire, une grande partie de ceux qui émigrent partent dans le but de servir leur patrie économiquement et politiquement ». Dans ce but ceux qui se font natura-

(1) Proposition Lalou. Documents parlementaires, 1889, Ch. sess. extr. p. 207.

(2)jLa"réforme économique du 8 Mars 1912. Art. de M. Je Domergue.

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liser à l'étranger «mais en ont préalablement averti les autorités compétentes de leur pays et en ont obtenu l'autorisation ne perdent pas la nationalité allemande ».

Il y a évidemment là un procédé qui donne Île droit de suspecter la loyauté allemande. Mais si on veut se protéger contre l’espionnage on n’a qu’à exiger de ceux qui peuvent détenir quelque secret concernant la défense nationale de n’avoir autour d’eux que des Françaïs d’origine ; ce n’est pas toujours suffisant*-car ce n’est que par des Français militaires ou civils que l'étranger peut se procurer les renseignements vraiment sérieux. Il faudrait prendre à l’égard des espions des mesures plus sévères que celles qu’on a prises quelquefois.

Mais il est excessif de voir des espions dans tous les ouvriers étrangers. La plupart sont de pauvres et braves gens qui viennent demander à un pays riche des moyens d'existence que leur pays ne leur offre pas.

Le prolétaire qui a quitté son village emportant dans un sac les quelques hardes qu’il peut posséder, sa seule propriété, qui traîne après lui sa femme et ses enfants, songe plutôt à défendre le sol sur lequel il vit que celui sur lequel il mourait de misère. D'ailleurs il suffit de voir les ouvriers agricoles étrangers pour se rendre compte qu'ils n'ont pas le temps ni les moyens intellectuels de s'occuper de cette besogne malpropre que constitue l’espionnage.

Et puis enfin en supposant qu'on prenne des

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mesures contre les ouvriers étrangers, qu’on les taxe, qu'on limite par toutes sortes de moyens leur entrée sur notre territoire, il est un fait absolument certain, c’est qu'on n’arrêterait pas ceux mêmes qu'on voudrait arrêter : les espions. Les espions sont protéiformes : ce sont de riches bourgeois, paisibles rentiers, habitant un joli cottage aux abords d’une ville fortifiée, c’est un: excursionniste parcourant dans une superbe automobile les paysages pittoresques des Vosges ou des Ardennes, c’est un voyageur de commerce ou un employé, rarement un ouvrier ; mais ceux-là on ne songe pas à leur interdire l’entrée de notre pays et d’ailleurs ils y entreraient quelle que fût la taxe qu’on pourrait appliquer.

Il faut par conséquent renoncer à des mesures restrictives dont notre agriculture pourrait souffrir et dont la défense nationale ne tirerait aucun profit.

B) Les ouvriers étrangers sont-ils un danger pour le génie de la race française ? — L'homme est assez tenté de croire que le peuple auquel il appartient occupe un des premiers rangs sinon le premier entre tous les peuples. Au nom de cette croyance on a commis dans le passé des crimes odieux contre le droit des gens et de nos jours encore certaines nations en sont à soutenir des théories qui, pour absurdes qu’elles soient, n’en constituent pas moins un danger sérieux pour les nations Voisines: Le travers est en France moins accentué qu'ailleurs, on constate cependant qu’il existe et on peut lire et enten-

dre dire parfois que la présence des étrangers dans notre pays constitue un danger pour le génie de notre race.

Il serait intéressant d'examiner jusqu'à quel point il est permis de dire que le peuple Frank çais constitue une race. Il est incontestable qu’au sens scientifique du mot race, la thèse n’est pas soutenable : il existe une race blanche et une race nègre par exemple, mais dans la race blanche il n'existe pas d’autres subdivisions revêtant les caractères de race.

Historiquement, il est difficile de soutenir que le peuple français a une unité d’origine qui le différencie nettement des peuples voisins. « Le Français de nos jours est le produit d’un mélange ethnique très disparate et très complexe.

Dans son sang coule à la fois celui de presqut tous les peuples etde toutes les races qui ont eu à jouer ou jouent un rôle quelconque dans la civilisation humaine. Celà n’a pas empêché la France de se placer parmi les premiers peuples de la terre et de devenir une des nations les plus brillantes, les plus admirées, les plus aimées » (1).

On est moins affirmatif aujourd’hui qu’autrefois quand on parle de la supériorité de la race blanche sur les autres races. Le réveil de la race jaune a ébranlé bien des convictions et dans la race noire les exemples pullulent d'hommes qui ne se sont montrés inférieurs en rien aux hommes de couleur blanche. ‘A plus forte raison quand on compare entre eux des groupements

(1) Jean Finot. L’Agonie et la Mort des Races, p. 20.

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de la race blanche, il est difficile de proclamer la supériorité de tel ou tel groupement.

Il peut très bien se faire que dans son évolution historique un peuple ait marché plus rapidement que les autres, mais ce n’est pas nécessairement sous l’influence d’une supériorité intellectuelle et morale que s’est faite cette évolution. D'ailleurs nous sommes à une époque où les différence entre peuples s’estompent. Sous l’influence des moyens de communication plus faciles et plus rapides la civilisation s’uniformise : les mœurs ,les coutumes et les costumes ont une tendance générale à devenir identiques en peu partout. « Dans les vastes laboratoires où se créent les patries et les peuples on voit se dissoudre avec unc vitesse surprenante les différences physiologiques qui séparent les races de même que celles des mentalités issues de tous les coins du globe » (1).

Si l’on en excepte les Polonais, les étrangers qui viennent travailler en France sont nos voisins immédiats dont les mœurs diffèrent à peine des nôtres : ils sont d’une assimilation d'autant plus facile que leur langue est la nôtre ou sœur de la la nôtre et que les relations entre notre pays et le leur sont faciles et fréquentes.

D'ailleurs on a vu en étudiant les conditions de travail et de vie des ouvriers agricoles des diverses nationalités qu’au point de vue moral ils ne nous étaient pas inférieurs. Leur hygiène laisse à désirer d’une manière générale ; mais ils ont

(1) Jean Finot. Ouv. cité, p. 5.

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l'hygiène des classes pauvres et à égalité de conditions nos nationaux n’observent pas davantage que les ouvriers agricoles étrangers les prescriptions d’une hygiène bien comprise. .

Les travailleurs étrangers qui viennent nous apporter le concours de leurs bras sont supérieurs aux travailleurs indigènes sous quelques rapports. Notre pays a le triste privilège d'être celui où l'alcoolisme fait les progrès les plus alarmants. L’odieuse fée verte, l’absinthe, est la boisson favorite des buveurs d’apéritif. C’est là une cause des plus graves de la dégénérescence physique, intellectuelle et morale dont souffre notre pays. Or, il a été dit pour toutes les nationalités d'ouvriers agricole qu’ils sont sous ce rap- Port d’une sobriété qu’on ne trouve malheureusement plus guère dans notre pays.

Le fait est alarmant parce que les générations futures se ressentiront surtout des méfaits de l’alcool. ‘

Il résulte d’une enquête à laquelle nous nous sommes livré que les enfants des étrangers se montrent, à égales conditions économiques et sociales, supérieurs aux enfants des Français. Cette supériorité se constate encore très souvent quand le travailleur français se trouve dans une condition économique supérieure : l'alcoolisme et l’absinthisme ont déjà mis leur marque indélébile sur l'intelligence et la moralité des enfants.

Des instituteurs let institutrices à qui nous nous sommes adressé ont tous dit avec une unanimité remarquable , malgré que l’enquête ait porté sur

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trois villes assez éloignées et ne se trouvant pas dans des conditions semblables que les jeunes Italiens, par exemple, avaient l'intelligence plus vive que les jeunes Français, qu'ils étaient plus attentifs et plus respectueux.

Le directeur de l’école publique d’un chef-lieu de canton important près duquel s’accomplissent de grands travaux d'utilité publique a bien voulu nous donner les renseignements suivants :

« J’ai en ce moment 16 Italiens et 14 Espagnols qui fréquentent l’école. Depuis que les travaux sont en cours d'exécution 30 est à peu près la moyenne des étrangers que nous avons ; mais c'est une élément d’une mobilité extrême ; tous ces enfants, appartiennent, en effets, à la classe ouvrière la plus pauvre ; les parents arrivent un beau matin, travaillent trois ou quatre mois sur les chantiers, disparaissent et sont remplacés par d’autres étrangers.

« Il est bien difficile de porter un jugement définitif sur une population aussi mobile. Cependant, voici les remarques que j'ai faites :

. « Les petits Italiens ont en général l'esprit vif; ils apprennent rapidement à lire ; à leur arrivée en France, ils sont soumis, respectueux avec le maître et se courbent facilement à la discipline; cependant, ils (ne tardent pas à se mettre à l’unisson avec leurs camarades français et alors ils en ont les défauts sans en avoir les qualités ; il est bien rare en effet, que les petits Italiens ne soient pas dissimulées et menteurs ; la franchise est une vertu qu’ils ne connaissent pas. Parmi les Ita-

lien j'ai remarqué quelques cas de tares alcooliques, jamais absinthiques ; l’ouvrier italien, du moins celui qui fréquente nos parages, boit souvent plus que de raison, mais du vin, rarement de l’absinthe. Les parents, en majeure partie, ne se préoccupent nullement de leurs enfants ; peu importe qu'ils travaillent ou ne travaillent pas ; l'essentiel pour eux est d’en être débarrassés (1).

« L'Espagnolest plus lent à saisir queses camarades Français et Italiens ; il a beaucoup plus de difficulté pour apprendre à lire ; mais il est en général appliqué, discipliné, qualités qu'il conserve quel que soit le milieu où il est ; aussi arrive-t-il à des résultats surprenants, surtout si par hasard les parents se fixent pour quelque temps dans la localité. Je pourrais citer l’exemple d’un élève, L..; qui, arrivé en France à huit ans ne sachant ni lire ni écrire, trouva le moyen en trois ans de passer du cours préparatoire au cours moyen 2me année où il figure actuellement en assez bonne place. Evidemment, c’est un cas particulier, mais il n’en est pas moins vrai qu’en général les résultats obtenus avec les Espagnols sont meilleurs qu'avec leurs camarades français et italiens.

« Je n'ai jamais remarqué des tares alcooliques chez les Espagnols ; il est vrai que les parents sont d’une sobriété exemplaire et nombreux sont les ouvriers espagnols qui dinent avec un mor-

(1) L'opinion de notre correspondant diffère, sur ce der-

nier point, de celle qui nous a été exprimée par quelquesuns de ses collègues.

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ceau de pain, deux ou trois figues, un morceau; de fromage et un verre d’eau. Les parents espagnols s'intéressent beaucoup plus à leur progéniture que les Italiens et même que les Français ; ils ont de plus une grande qualité : ils respectent le maître et ne se permettraient pas la moindre réflexion désobligeante sur celui-ci devant leurs enfants ce qui n’a pas toujours lieu chez les Français ou chez les Italiens : c’est peut-être ce qui explique la facilité de discipline que l’on a avec les élèves espagnols ».

Si de ces témoignages non suspects on rapproche tous ceux qui ont déjà été cités on se demande en quoi les ouvriers étrangers peuvent constituer un danger pour le génie de notre raïce, On peut estimer au contraire qu'ils contribuent très souvent à l’assainir et le seul vœu qu’on soit en droit de former est qu'ils conservent lonigf temps les qualités qu'ils ont apportée de leurs pays.

Au point de vue intellectuel d’ailleurs, tous ces peuples qui nous environnent ne peuvent être considérés comme retardataires. L’instruction, la Belgique excepté, peut n’y être pas aussi bien organisée qu'en France ; mais si la semence n’a pas été jetée, le champ fertile peut exister quand même et c’est bien ce qui se produit pour les Italiens et les Espagnols. Les gloires italiennes continuent de faire l'admiration du monde entier et si l'Espagne ne brille plus depuis longtemps d’un vif éclat la faute en est non pas aux aptitudes na-

turelles du peuple mais au régime politique au-

se

quel ce pays est resté soumis pendant plusieurs siècles. |

C) Les ouvriers étrangers sont-ils un danger pour la tranquilité publique ? — Les travailleurs étrangers ne sont pas seulement dangereux pour les deux raisons qui viennent d’être examinées, dit-on, mais encore par leur esprit révolutionnaire qui les pousse à commettre de temps à autre des actes de violence. Ce sont des homfnes d’une énergie rare, ajoute-t-on, qui se sont déracinés pour venir en pays étrangers. Cette énergie ils l’apporteront dans leurs revendications : ils feront de la surenchère et pousseront auk grèves dans le but de favoriser leur pays d’origine (1).

Les principaux intéressés, les ouvriers français en l'espèce, bien placés pour en juger accusent plutôt les ouvriers agricoles étrangeïs. d’être des jaunes, d'accepter des salaires et des conditions de travail qu'ils jugent eux Fran: çais, inacceptables ; on reproche aussi aux patrons de briser les grèves en recrutant des ouvriers étrangers. Ceux qui sont bien placés pour étudier Ia question affirment que ce sont des travailleurs dociles, respectueux, obéissants; ils déclarent que le patron a sur eux une grande influence. Il n’y a pas à ce sujet une note discordante ; on ne voit pas en quoi dès lors les ouvriers étrangers pourraient présenter un danger pour la tranquilité publique.

(1) Frézouls. Les ouvriers étrangers en France devant les lois du travail, p. 31.

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Il peut cependant se produire que parfois, par esprit de solidarité, ils se laissent entraîner dans une grève : on ne voit pas trop en quoi on pourrait les blâmer ; ils exerçent un droit et il serait difficile de soutenir en outre que les yrè'es n'ont pas souvent [eur raison d'être et Jeur! utilité .

SIT. — Les conséquences économiques

SOMMAIRE. — Généralités.

A) Les ouvriers étrangers emportent-ils chez euv une partie de la richesse de notre pays ?.— Ce qu’on dit.— Les ouvriers étrangers dépensent une parlie de leurs salaires en France. — Ils restent les créanciers de notre pays.— Les ouvriers étrangers paient les mèmes impôts que leurs camarades français. — L’ouvrier étranger n’a rien coûté à produire.

B) Les ouvriers étrangers sont une source de profit pour l'agriculture française. — Qu’arriverait-il si nous n’avions pas des ouvriers étrangers ?

Les conséquences économiques de l’immigration des ouvriers agricoles sont très discutées non seulement dans les milieux ouvriers mais encore dans les milieux d’économistes. Egarés par l'intérêt personnel ou le parti-pris d'école un grand nombre de ceux qui discutent la question en arrivant à soutenir des théories qui sont diamétralement contraires à la vérité. II semble cependant que dans l’examen des conséquences économiques on devrait moins s'égarer que

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dans toute autre discussion, car ici les résultats peuvent être trouvés presque mathématiquement.

A) Les ouvriers étrangers emportent-ils chez eux une partie de la richesse de notre pays ? —- Dans les milieux populaires on dit et on écrit couramment : «Les ouvriers étrangers mangent notre pain et embportent notre argent ». Dans les milieux cultivés on précise : on évalue ce que peut gagner un ouvrier étranger, ce qu'il peut dépenser sur place, on a par différence ce qu'il emporte chez lui et en multipliant par! le nombre de travaïlleurs étrangers auxquels: ces Chiffres s'appliquent on obtient la somme globale qui est ainsi soustraite à la fortune nationale.

« Chaque année au moment de la moisson c'est un total de 500.000 ouvriers étrangers qui viennent s'offrir en France pour combler le déficit de nos travailleurs agricoles. Or, on a calculé que ces ouvriers emportent environ 70 millions payés par la production agricole à laquelle ils ne restituent qu'une bien faible proportion en raison de leurs habitudes de sobriété, louables d’ailleurs, mais qui n’enrichissent pas la collectivité française » (1).

Il vaut certainement mieux que les travailleurs étrangers emportent chez eux l’argent qu'ils ont gagné que s’ils le laissaient dansles cabarets :

(1) J. Domergue. La Réforme économique, n° du 7 Juin 1912.

L'auteur reconnaît d’ailleurs dans le même article la néces= sité de la main d'œuvre agricole étrangère.

ès

mais il est exagéré de prétendre que la collectivité française ne se trouve pas enrichie par l’ouvrier étranger qui épargne une grande partie de son salaire. Quelle que soit sa sobriété, le travailleur ‘étranger consomme sur place une partie de son salaire pour sa nourriture et son entretien ;il laisse de ce chef un bénéfice plus où moins important aux commerçants de la localité où il se trouve ; c’est un supplément qu’ils: n'auraient pas eu si les ouvriers étrangers n’étaient pas venus travailler en France, car il faut bien remarquer qu’en venant ils n’ont pas fait partir les ouvriers français : ils sont seulement venus S'y ajouter, c’est par conséquent par une augmentation du nombre de consommateurs que se traduit l'immigration des ouvriers agricoles.

Mais l'erreur réside surtout dans la croyance où l’on semble être que les travailleurs étrangers étrangers, au moment des moissons, ont raflé en France 70 millions absolument comme s'ils les avaient pris dans les caisses des producteurs français. En réalité, ces 70 millions, les étrangers les ont créés et ils'en ont même créé davantage : ceux qu’ils n’emportent pas restent en bénéfice à la production nationale.

On admet assez généralement qu'il faut en moyenne 30 journées d'homme pour cultiver un hectare de blé. On peut donc admettre que l’étranger qui fait en France trente journées de travail a produit la valeur d’un hectare de blé. La production moyenne du blé à l’hectare a été pendant la période décennale 1901-1910 en Fran-

298 3me PART. — LA DISCUSSION

ce de 13 quintaux 56 de blé. Si on retranche de cette production la quantité de semence nécessaire, qui en réalité n'est pas produite, mais simplement reproduite, il reste net environ 12 quintaux de blé. En admettant qu'il y ait 150 kilos de paille pour 100 kilos de grains, c’est une production moyenne de 2034 kilos de paille à l’hectare. Le cours moyen du quintal de blé a été de 22fr. 29 pendant la méme période décennale et celui de la paille on peut l’évaluer à 3fr. 50 le quintal. Les recettes ont donc été :

BIS IFRS ERA TRS 922,.99.x 42: — 9267 fr. 25 PAIE AR 3 50 X 20.34— 71 fr. 19 Totale 338 fr. 44

Si l’on admet que l’ouvrier gagne en moyenne 3 fr. 50 par jour, c’est pour la culture d’un hectare 105 francs de salaire qu’il reçoit. Il a donc rpoduit 338 fr. 44 de blé et de paille quand il touche 105fr. de salaire soit 233 fr. 44 de bénéfice pour la collectivité française.

On peut faire remarquer que cette somme ne représente pas le bénéfice de l’agriculteur : c’est exact ; le bénéfice net de l’agriculteur en: tant qu'entrepreneur de culture est certainement inférieur au salaire de l’ouvrier ; mais la somme globale de 233 fr. 44 reste bien en bénéfice à la collectivité nationale : elle représente la Valeur des engrais [des journées de travail des bêtes, des journées de battage, des impôts, etc. En supposant même qu'il ne dépense qu’une très

\Lre ni

3Me PART. — LA DISCUSSION 299

faible partie de son salaire en France, l’ouvrier agricole étranger reste donc le créancier de la collectivité française.

Mais il est nécessaire de faire remarquer que dans la démonstration qui vient d’être faite les chiffres ont tous été exagérés dans un sens défavorable à la thèse que cette démonstration voulait servir. En réalité, la main-d'œuvre étrangère est employée dans des régions où la production du blé est de beaucoup supérieure à la moyenne décennale. L'exemple aurait été plus frappant encore si on avait pris celui de la culture de la betterave ,de la vigne, des primeurs ou des fleurs.

Pour montrer avec plus de force encoreles inconvénients de la main-d'œuvre étrangère on affirme quelquefois que les étrangers ne paient pas d'impôt (1).

Le prolétaire étranger fixé en France ne paie pas, il est vrai, les impôts que peut payer le citoyen français qui vit à l’aise, mais il paie tous les impôts que paie le prolétaire français qui n’est pas plus riche que lui. Ils peuvent ne pas payer d'impôt direct, ni l’un ni l’autre; mais ils paient les impôts indirects qui pèsent sur les objets de consommation. Or, en France, les impôts indirects sont trois ou quatre fois plus importants que les impôts directs et on a démontré que ce sont des impôts inversement proportionnels sur le revenu. Par le seul fait qu’il man-

(1) Turrel. Rapport déposé {sur le bureau de la Chambre le 2 Avril 1892.

300 Sme PARTIE. — LA DISCUSSION

ge boit et fume, l’ouvrier agricole étranger paie donc des impôts. On devrait se réjouir qu’il ne consomme pas davantage d’alcool car alors en outre des méfaits qu’il pourrait commettre il tomberait à la charge de la cpollectivité qui devrait l’enfermer et le soigner.

Les ouvriers agricoles étrangers qui arrivent en France à l’âge adulte représente pour notre pays un bénéfice des plus appréciable car ils n’ont rien coûté à produire. L'enfant est un? charge non seulement pour la famille mais encore pour la collectivité : il coûte cher non seulement pour se développer physiquement mais pour se former intellectuellement et professionnellement. Il est difficile de donner des chiffres mais on peut évalueur à plusieurs milliers de francs la somme globale que la famille et la société ont été obligées de dépenser pour l’amener à l’âge où il est capable de produire (1).

Ceux qui se plaignent de l’arrivée de la maind'œuvre étrangère au nom des intérêts généraux du pays sont dans la situation d’un chef d’explotation qui se plaindrait parce qu’on lui donnerait gratuitement un animal de trait prêt à être attelé à la charrue. Notre comparaison n’a rien. de désobligeant pour les travailleurs étrangers : c'est d’ailleurs au point de vue économique une

assimilation que les conditions actuelles du travail permettent de faire (1).

(1) Henry Georges estime qu’un immigrant aux Etats-Unis représente un capital de 2.000 tr. D’autres auteurs l’estiment plus élevé.

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