‹ La Main-d’Œuvre Étrangère dans l’Agriculture FrançaiseChapitre 6 sur 49 · E. VANDERVELDE · texte numérisé non relu

E. VANDERVELDE

La dépopulation des campagnes est un phénomène démographique presque aussi vieux que la civilisation. L'histoire enregistre à toutes les époques, peut-on dire, les plaintes de ceux qui s'intéressent aux choses de l’agriculture et des philosophes qui estiment que la vie à la campagne est de beaucoup supérieure au point de vue moral à la vie dans les villes.

Les populations de Babylone, Ninive, Carthage, Tyr, pour ne citer que ces grandes capitales, n'étaient pas nées spontanément sur l’emplace-

jacnt de ces belles cités. Elles se composaient «“uitout de campagnards que la vie des champs «voit fatigués et que l’activité ou les avantages de la ville attiraient.

la littérature est pleine de récits dans lesquels en exalte la vie des champs et dans l’éloge parfois trop dithyrambique qu’on en fait on peut quelquefois percevoir comme une crainte expriinte par les auteurs de voir se continuer vers la ville un mouvement qu'ils voudraient enrayer.

J]l est même très curieux de remarquer que l'Antiquité qui dédaïignait les travaux manuels qu'elle réservait aux esclaves, tenait à très grand honneur l’agriculture et les agriculteurs. Les philosophes socratiques en particulier nous fournissent à ce sujet un exemple remarquable et curieux

Xénophon fait affirmer par Socrate à Critobule que Cyrus; roi des. Perses, était à la fois guerrier et agriculteur, Socrate ajoute : « Pour nioi, je ne conçois pas qu’un homme libre puissu aimer une propriété quelconque plus que sa Cünpagne, ni trouver ailleurs une occupation plus douce et plus utile pour passer la vie (1) » ef plus loin : « Les professions qu’on appelle mé- Gutiiques sont généralement décriées et ce n’est peit-être pas sans raison qu’on les estime peu dans nos républiques (2) ».

stristote déclare : « Après le peuple agriculteur le peuple le plus propre à la démocratie, c’est

(1) et (2) XÉNOPHON. -- Economie domestique el rurale, traduction par V, D., pages 15 et 22.

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le peuple pasteur et vivant de ses troupeaux... Quant aux classes différentes de celles-là et dont se composent presque toutes autres espèces de démocraties elles sont inférieures à ces deux premières ; leur existence est dégradée et la vertu n’a rien à faire avec les occupations habituelles des artisans, des marchands, des mercenaires (1) ».

La religion elle-même célébrait les charmes de la vie des champs, et comme le dit excellemment M. Odysse Richemont dans le Toi rural, la mythologie n'était « que le long et magnifique poème de la vie rustique ; elle était la consécration ,la divinisation de la terre, de ses travaux et de ses enfants ».

Et cependant on désertait les campagnes. Le peuple grec fut surtout un peuple de commercants et de guerriers. À Sparte, la terre était travaillée par ses anciens possesseurs, les Ilotes, qui furent à vrai dire des métayers, et assez généralement ailleurs, elle était travaillée par des esclaves.

Plutarque, dans la Vie de Solon, recherchant les causes de la désertion des champs, les fait résider dans l'insécurité des campagnes et la sécurité plus grande dont jouissait le peuple derrière les murs de la ville.

A Rome, dans les premiers siècles de sa fondation, l’agriculture fut surtout honorée. La terre morcelée était travaillée par ses propriétaires

(1) ARISTOTE. -- La Politique, traduction J.-B. Saint-Hilaire, 3e édition, 1874, Livre VII, chap. I, S 7.

et Cincinnatus put sans déchoir aux yeux de ses contemporains quitter le pouvoir suprême pour reprendre les manfherons de la charrue.

Plus tard ,malgré les sages avis de Caton, de Varron, de Columelle et de Palladius, on quitte les Champs pour aller dans les villes. C’est l’époque où s’effectue une concentration de la propriété terrienne qui pousse les propriétaires à se livrer à la culture extensive et ensuite à l’absentéisme. Les travailleurs des champs ne trouvant plus assez de travail s’engouffrent alors dans les Cités, à Rome notamment. Pline l’ancien jette Le cri d'alarme Latifundia perdidere italiam.

Le docte Varron dépeint ainsi la situation :

« Maintenant donc que les pères de famille abandonnant la faucille et la charrue se sont tapis dans nos murs et aiment mieux faire agir leurs mains au théâtre et au cirque que dans les guérets et les vignobles ,nous payons pour qu’on nous apporte d'Afrique et de Sardaigne le blé nécessaire à notre nourriture, nous faisons la vendange avec des vaisseaux dans l'Ile de Cos et de Chio (1) »

Les robustes Italiens descendants des Grecs furent remplacés aux champs par des esclaves ou des ‘prisonniers de guerre Gaulois ou Syriens, asiatiques ou maures.

Salluste et Appien attribuent à l'abandon des champs une des causes de la décadence romaine et cette question préoccupe jusqu'aux empereurs.

(1) DUREAU DE LA MALL&. -- Economie polilique des Romains, p. 47.

Justinien, en effet, pour l’enrayer édicte contre l'exode rural des mesures restrictives et lui consacre un titre de son code.

- À Rome comme dans la France d'aujourd'hui, . lPexode rural s'aggrave d’un abaissement de la natalité. Auguste crée des colonies agricoles de vétérans et ses successeurs suivent son exemple. Rien n'y fait et Rome devient suivant l’expression de Catilina « une tête sans corps ». Le peu-. ple veut du pain et les jeux du cirque, le travail, ne le tente pas, on fait alors des distributions

gratuites de pain. Jusque vers la fin de l'empire la situation reste la même. Les Barbares établis sur les confins de l’Empire Romain s’y infiltrent d’abord comme ouvriers agricoles en attendant le moment propice pour l'invasion armée.

Avec les Francs en Gaule, s’opére un retour bien marqué à la terre. Les Germains n’aimaient pas d’une manière générale les grandes agglomérations, et les grands propriétaires gallo-romains, imitant leur exemple, vinrent se fixer dans leurs villes.

M. Alfred Rambaud écrit : « Ainsi jusque dans la Gaule franque la vie rurale l’emporte sur la vie urbaine. On vit grassement, plantureusement, mais sans aucun souci de luxe, sans aucun raf- finement d'élégance (1) ».

Mais le régime féodal provoque un nouveau mouvement d’émigration vers les villes. Les campagnes étaient à cette époque des moins sûres.

(1) A. RamMBAUD, Histoire de la Civilisation, t. I., p.102.

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