‹ La Main-d’Œuvre Étrangère dans l’Agriculture FrançaiseChapitre 8 sur 49 · LIN NES · texte numérisé non relu

LIN NES

Alfred Rambaud rapporte que Claude Seyssel, un contemporain de Louis XIT, montre «la population des campagnes s’accroissant au point qu'un bon tiers du royaume jusqu'alors tout en bois et en landes se couvre de villages et de cultures ; le commerce fleurissant par terre et par mer ». SE

Mais la situation devient alors moins bonne pour le travailleur des champs. D’Avenel dit en. effet: «Jamais le salaire des paysans n'avait été au Moyen-Age aussi élevé que dans la seconde moitié du XVe siècle. Jamais dans les temps qui vont suivre il n’atteindra des chiffres équivalents, pas même de nos jours. Dès le règne de. Louis XII (1498-1515), les dépenses du prolétaire comparées à ses recettes accusent une situation moins favorable, l'influence de la crue de la population se manifestait (1) ». Et le bien-être matériel dont il avait joui par instants au cours du Moyen-Age, le paysan français ne le retrouvera plus qu’au XIXe siècle.

On constate, à cette époque, un courant de la Campagne à la ville et cette fois ce ne sont pas seulement les paysans qui désertent mais encore les gentilshommes qui, abandonnant châteaux et domaines, vont à la Cour des Rois de France qui s'est érigée en institution régulière et devient pour la royauté un admirable moyen de dompter la noblesse, jusqu'alors souvent rebelle. C’est l’origine de l’absentéisme qui fut si préjudicia-

(1) Ouv. cité, p. 28.

ble à lagriculture française et dont Arthur Young dénonça les méfaits. De plus le paysan devait seul supporter les frais du luxe que les seigneurs déployaient à la Cour et ce ne fut pas une des moindres causes de la désertion. Une lettre très curieuse de Charlés-Quint à François Ier montre bien que le phénomène d’exode rural était général en Europe et la clairvoyance de l'Empereur d'Allemagne : « Mon frère, craignez d'amoindrir les corporations marchandes et industrielles qui aux yeux louches du vulgaire passent innocemment pour exclusives mais qui font dans la réalité du génie les plus solides barrages aux flots écumeux de nos provinces qui, sans elles envahiraient Paris et briseraient votre MOT: N'oubliez pas cette vérité, mon frère :

les capitales où les classes nécessiteuses dominent par le nombre, deviendront immanquablement le tombeau des royautés et des grandes nations (1) ».

. Pendant les guerres de religion, le paysan devait naturellement recevoir les coups des deux partis en présence. C’est beaucoup sur son dos que se battaient catholiques et protestants et la soldatesque qui parcourait le pays, qu'elle fût au service d’une religion ou de l’autre, ne se gênait pas avec Jacques Bonhomme qui alla chercher dans les villes, la sécurité et les moyens de vivre. « En 1596, dit Rambaud, Paris fut encombré de paysans affamés qui refluaient des

(1) Daviza. — Ilistoire d Espagne, t. VI, p. 88. Cité par Turnian, dans « l’Emigration rurale », p. 66.

campagnes. C’est par centaines que les gens imouraient dans l’'Hôtel-Dieu encombré ».

Avec Henry IV et Sully, le paysan allait connaître des jours meilleurs. Eux qui estimaient que «le labourage et pâturage estoient les deux mamelles dont la France estoit alimentée et les vrais mines et trésors du Pérou » allaient s’employer à porter remède à une situation vraiment désespérée.

Henri IV réprima, en 1594, avec douceur la révolte des Croquants. Sully se mit aussitôt à l'ouvrage. Dans le préambule de l’Edit du 16 Mars 1995, il dit au Roi : « Nous voyons nos sujets réduits et proches de tomber en une imminente ruine pour la cessation du labour presque générale en notre royaume... Les vexations auxquelles ont été en butte les laboureurs leur ont fait quitter et abandonner non seulement leur labour et vacation ordinaire, mais aussi leurs maisons ; se trouvant maintenant les fermes censes et quasi tous les villages inhabités et déseris CL):

On sait les encouragements qu’il donna à l’agriculture. Le désir exprimé par le bon Béarnais de voir le paysan mettre chaque dimanche la poule au pot ne se réalisa peut-être pas comme il l’aurait voulu ; mais il est incontestable que sous le règne d'Henri IV, le paysan connut des Jours heureux comme il n’en avait pas connu

(1) J. CHaïzLrer, Sully, Petite bibliothèque économique de Guillaimin.

depuis longtemps. Sully voulut être tenu au courant, ordonnait à ses intendants de lui faire savoir «si les paysans se rétablissent un peu; comment ils sont habillés, meublés et s’il se réjouissent davantage les jours de fête et dans l’occasion des mariages qu'ils ne faisaient cidevant (1) ». L’Abbé Marolles nous fait connaître que les paysans se livraient de nouveau à lai culture du blé «qu’ils avaient les meubles et les provisions nécessaires et qu'ils couchaient dans leurs lits ».

Mais cette sollicitude pour les travailleurs de la terre ne devait naturellement pas durer. Après Henri IV et Sully et dès le règne de Louis XII, le paysan allait recommencer une période d’an-

goisse qui devait atteindre son maximum sous les règnes de Louis XIV et de Louis XV et précipiter la chute d’un régime, seule cause du mal dont tout le monde avait à se plaindre.

Sous Louis XIV la misère du paysan est indescriptible. Il doit supporter non seulement le poids des guerres incessantes contre l'étranger mais la guerre religieuse déchaînée à nouveau par Louis XIV dans la région des Cévennes et les dépenses énormes que les seigneurs contraints de venir habiter Versailles sont obligés de faire pour tenir un rang convenable à la Cour. L’absentéisme sévit plus que jamais et la punition la plus cruelle qui puisse être infligée à un courtisan est d’être exilé sur ses terres.

(1) LEVASSEUR. — Hisluire des classes ouvrières avant 178% t. 11, p. 206.

Les méfaits de l’absentéisme sont tels que Bussy-Rabutin pouvait dire à sa cousine Mme de Sévigné qui se plaignait du faible rapport de ses biens « Faites-vous exiler belle cousine, vous ÿ gagnerez ».

La terre cependant produit chaque jour davantage, les récoltes sont plus abondantes ; mais le paysan est néanmoins réduit à crier « famine sur un tas de blé » d’après Mme de Sévigné. C’est que les entraves à la circulation des grains et la nécessité de vendre quand même, pour payer les fermages réduisaient les paysans à la misère. La Bruyère, Vauban, Boisguilbert et Fénelon dépeignent la situation misérable du paysan.

La Fontaine sous les traits du Bûcheron nous fait lui aussi la peinture du paysan.

Quel plaisir a-t-il eu depuis qu’il est au monde?

En est-il un plus pauvre en la machine ronde ?

Point de pain quelquefois et jamais de repos.

Sa femme, ses enfants, les soldats, les impôts, Le crénncier et la corvée

Lui font d’un malheureux la peinture achevée.

(Le Bûckheron et la Mort.)

Colbert lui-même s’émeut et ose en vain hélas ! demander au Roi de réduire ses dépenses. Il allège les tailles et les gabelles, interdit de saïsir les bestiaux, crée des communications nouvelles par Lerre et par mer et constitue par l’Ordonnance de 1669 un régime meilleur pour les eaux et forêts (Baudrillart).

Avant la révocation de l’édit de Nantes, Colbert avait songé à donner à lPagriculture et à l’industrie la main-d'œuvre nécessaire.

« Il avait songé à inscrire sur le rôle des tailles tous les garçons à partir de la vingtième année et à exembpter jusqu à l’âge de 23 ans ceux qui se marieraient, à mettre des conditions restrictives à l'entrée des jeunes filles au couvent (1) ».

P'ar l’édit de 1666 il exempte de la taille les pères de famille qui ont 10 enfants vivants ou morts au service militaire. Mais cet édit fut : sans effet. |

C’est un nouveau Colbert que nous découvrons en l'espèce. On le montre à peu près exclusivement soucieux du progrès commercial et industriel, désireux d'attirer la plus grande somme d'or dans notre pays et dédaigneux des choses de l’agriculture. La vérité est un peu différente car en outre des Edits cités plus haut, nous pouvons inscrire à l’actif de Colbert, au point de vue agricole, un certain nombre de mesures qui dénotent qu’il avait un très grand souci de l’agriculture et des agriculteurs. Loin d'attirer les ouvriers agricoles dans les villes il a tout au contraire toujours refoulé vers les campagnes les ouvriers en excès dans les villes.

Mais rien n’y fit, et dans le Chapitre XI de la Dîme royale, Vauban pouvait dire que le mal est tellement grand qu'il a « fait périr ou déserter une partie considérable des peuples de ce royaume ». Fe

Après 1709, Fénelon écrit au Roi : « La cultu-

(1) Levasseur. — Histoire des classes ouvrières avant 1789, t. I, p. 200.

re des terres est presque abandonnée ; les villes et les campagnes se dépeuplent ».

La condition du paysan s'améliore un peu au cours du XVIIIe siècle. Sous les règnes de Louis XV et de Louis XVI il connut certes la misère, mais elle s’installe seulement par intermittence à son foyer.

Certains auteurs comme Saint-Simon et Mas- sillon décrivent l’horreur de la situation du pauvre paysan. Arthur Young est surpris de rencontrer tant de misère à la fin même de l’ancien régime, mais Rousseau nous apprend dans ses Confessions que cette misère n'était parfois qu'apparente car il arrivait assez souvent que pour éviter les exactions du fisc l’homme aisé «n’osait manger le pain qu'il avait gagné à la sueur de son front et ne pouvait éviter sa ruine qu'en montrant la même misère qui régnait autour de lui». Pour les petits propriétaires du Poitou et de la Tourraine, d'Argenson raconte des choses analogues. |

L'agriculture, on le sait, fut en honneur à la fin du XVIIIe siècle. « On ne pense plus qu'au bonheur des champs, qu'aux beautés de l’agriculture, qu’à la félicité des laboureurs et des bergers ! Watteau ne peint que des scènes pastorales. Florian chante les amours champêtres ; à l’opéra on chante «le Devin du village» et tout le monde se costume en Sylvie ou en Collin »(1). Tout le monde fait de l’agriculture en cham-

(1) GuÉRY. — Mouv. menis et diminution de la population agricole.

“bre et Marie-Antoinette elle-même et les dames de la Cour jouent aux bergères au Petit-Trianon.

La capitale néanmoins attire ; la première cause de l'abandon des campagnes, dit le marquis de Mirabeau «est le prodigieux gonflement de la capitale : tout l’argent y vient. L'homme suit le métal comme le poisson suit le courant de l’eau et tout vient à Paris »..

La dépopulation des campagnes est en effet un mal endémique au XVIIIe siècle. Les seigneurs plus que jamais s’absentent de leurs domaines pour venir goûter les joies parisiennes ce qui fit dire à Arthur Young indigné « Oh ! si j'étais seulement législateur de France, je ferais bien danser tous ces grands seigneurs ».

La question de la dépopulation préoccupe plus qu’autrefois parce que d’une part l’agriculture

prit un grand essor et que d’autre part les grandes manufactures se développant appelaient une grande quantité de travailleurs auxquels on pouvait donner des salaires relativement élevés.

En outre de ces raisons d'ordre économique, il est nécessaire de signaler que les citadins étaient à l’abri des exactions dont les paysans étaient victimes. Ces derniers seuls supportaient la taille et faisaient les corvées.

La question de la dépopulation préoccupait tellement les esprits à la veille de la Révolution, que beaucoupde Cahiers demandent des mesures contre la dépopulation:

La conclusion à tirer de ce rapide aperçu his-

torique est que la dépopulation des campagnes, ainsi que nous le disions au début, n’est pas un phénomène démographique récent. Mais elle n'a pas toujours eu pour cause l'exode des ouvriers ruraux vers les villes, elle a très souvent été due à la décimation des habitants des campagnes par la misère, les guerres et autres calamités. Quand les ouvriers ruraux fuyaient les champs ce n'était pas le plus souvent pour des raisons d'ordre économique et social comme aujourd’hui mais pour chercher un abri derrière les murs des villes, plus de justice et aussi plus de liberté. Ce n’est que vers la fin de l’ancien régime qu’on assiste à une émigration rurale ayant des causes Vraiment économiques et sociales. C'est Jà, au point de vue historique qu’il faut faire remonter le point de départ de ce mouvement que nous étudions et aux inconvénients duquel il est urgent d'apporter un remède.

Page 1