CHAPITRE I
Diminution actuelle de la main-d'œuvre agricole française |
SOMMAIRE : Importance ct intérêt de cette étude. — Dislinction entre la population urbaine et la population rurale; diminution de la population rurale. — Insuflisance de la distinction précédente. — Distinction entre la population agricole et la population non agricole; diminution de la population agricole. — Augmentation du nombre des exploitants indépendants et diminution du nombre des salariés; cetie diminution porte surtout sur les salariés exploitants, les journaliers et les servantes de ferme.
Au début du XIXe siècle, le problème de la dépopulation des campagnes ne se pose pas avec autant d’acuité que de nos jours, d'autant plus qu'à la chûte de l’Embpire, le licenciement des armées fit retrouver aux campagnes une partie des énergies que les besoins des guerres Napoléoniennes leur avaient enlevées.
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La question ne peut d’ailleurs être sérieusement étudiée qu’à partir de 1846, époque à laquelle dans les statistiques officielles on commence à faire des distinctions entre la population rurale et la population urbaine.
Certes, cette distinction est insuffisante et nous verrons un peu plus loin qu’il est nécessaire de la compléter, mais elle a permis néanmoins de comparer à différentes époques l'importance des mouvements démographiques qui s’accomplissaient des campagnes vers les villes. Ces mouvements ont pris à l’époque contemporaine une allure accélérée qui mérite de retenir notre attention car les conséquences de cet évènement sont des plus importantes aussi bien au point de vue politique qu'au point de vue économique et social.
Il n’est pas de question qui ait plus que cellelà peut-être, retenu l’attention des moralistes, des économistes et des sociologues. Les études sur l'exode rural sont très nombreuses ; la littérature elle-même s’en est emparée et des romans intéressants ont pu être composés qui ne traitent que de cette question. :
Le rural peut émigrer temporairement ou définitivement. C’est bien entendu de l’émigration définitive que nous allons exclusivement nous occuper pour l'instant, l’émigration temporaire ayant très souvent pour objet de procurer la main d'œuvre agricole à des régions qui en ont besoin.
Les dénombrements officiels qui ont été effec-
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tués depuis 1846 nous fournissent sur la question qui nous intéresse des renseignements de la plus haute importance.
Il nous faut tout d'abord définir les termes. On appelle population urbaine la population agglomérée supérieure à 2.000 habitants et population rurale, la population agglomérée inférieure à 2.000 habitants. Il en résulte qu’une commune peut avoir plus de 2.000 habitants et être cependant commune rurale ; il en est ainsi lorsqu'il n'y a pas d'agglomération de plus de 2.000 habitants. Par exemple Lambezellec (Finistère) dont la population globale était en 1906 de 19.916 habitants, mais dont la population agglomérée était seulement de 1.680 habitants est une commune rurale. En un mot ce qui fait la population urbaine ce n’est pas le chiffre global des habitants d’une commune, mais l’agglomération de 2.000 habitants.
Voyons donc les variations subies depuis 1846 par les populations urbaine et rurale.
DATES Paputation urbaine Population rurale et. | POUAUOD (OUR | ———— ——— — — ts Nombre d'habitants |TAUX O0! Nombre d'habitants Taux O[0 1846 | 35.401.000 8.751.000! 24.4 | 26.650.000! 75.6 1866 | 38.067.000 | 11.595.000! 30.5 | 26.471.000! 69.5 1876 36.905.000 | 11.977.000! 32.4 24.928.000! 67.6 1886 | 38.219.000 | 13.767.000! 35.9 | 24.452.000! 64.1 1896 | 38.516.000 | 15.025.000! 39.1 23.491.000! 60.9 1901 38.961.000 | 15.957.000! .40.9 | 23.004.000! 59.1 1906 | 39.252.000 | 16.537.000! 42.1 22.715.000! 57.9
. Ces chiffres demandent quelques commentai-
res. Comme on peut s’en rendre compte la population urbaine va toujours s’accroissant, tandis que la population rurale au contraire diminue constamment. Comparons entre elles trois périodes bidécennales en ce qui concerne ces vai riations.
Augment. de là population grbaïne Diminut. de la population rurale
1846 1866 2.844.000 habitants 179.000 habitants 1866-1886 2.172.000 habitents 2.019.000 habitants 1886-1906 2.770.000 habitants 1.737.000 habitants
Il faut remarquer que dans la période 1866- 1886, est survenu un évènement qui a diminué la population française d’un million d'habitants en chiffres ronds ; nous voulons parler de la perte de l’Alsace-Lorraine. Si nous admettons que cette perte a été subie par la population rurale seule, la perte par émigration vers les villes reste donc supérieure à un million d'habitants.
L'examen des chiffres ci-dessus en tenant compte de la correction que nous avons faite montre qu’il y a accélération dans le mouvement de désertion de la campagne vers la ville.
Ce phénomène démographique est d'autant plus intéressant pour nous qu'il n’est pas compensé per le nombre des naissances, ainsi d’ailleurs que l’indiquent les chiffres des deux tableaux ci-dessus. Il n’y a pas seulement diminution relative de la population rurale par rapport à la population totale, il y a aussi diminution absolue. ,
En consultant de plus près le recensement de 1906, on constate que pour la seule période quinquennale 1901-1906, le nombre des émigrants de la campagne vers les villes a été de 521.000 ce qui représente environ 32 pour mille de la population urbaine.
Le rapport au Président de la République lui présentant le dénombrement de 1906 s'exprime ainsi « La principale cause de la décroissance de la population dans de trop nombreux départements est l'attraction qu'exercent les grands centres.
« En effet, alors que le chiffre total de l’augmentation de la population générale n’est que de 290.322 habitants la population des villes comptant plus de 30.000 âmes s’est accrue de 223.072 personnes.
« Certaines villes contribuent encore pour une part considérable à l'accroissement constaté dans le département tout entier. Ainsi sur l’augmentation de population de 40.794 habitants afférente aux Alpes-Maritimes, Nice est comprise à elle seule pour 29.123 ; de même Marseille forme un accroissement de 26.337 habitants sur les 31.571 en plus du département des Bouchesdu-Rhône ; Lyon compte pour 15.015 habitants dans l'augmentation des 15.728 du Rhône. Sur les 178.688 habitants en plus du département de la Seine, Paris entre pour 49.325 habitants.
« Dans certains départements où la population est en décroissance les centres urbains, au con-
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traire, sont en progression. C’est ainsi que dans les départements de :
ANT PRES perdant 1.088 hab. Saint-Quentin en gagne 2.490 DOS. » 426 hab. Besançon » 806 Ile-et-Vilaine . . .. » 1.762 hab. Rennes » 964 Fi PER » 6 378 hab. Crenoble PAU INNba ee odec » 1.661 hab. Orléans » 1.303 Manche ........ » 3.929 hab. Cherbourg » 899 Puy-de-Dôme . ... » 8.775 hab. Clermont-Ferrand » 5.430 Pyrénées-0rientales » 6.149 hab. Perpignan »'. "29741 Saône-et-Loire . .. » 6.983 hab. Le Creusot » DIS DO!
CtG., fc;
« Pour les mêmes raisons dans le département de la Seine tout entier qui a le caractère presque exclusivement urbain, la densité de la population suit une marche ascendante non interrompue.
« Parmi les communes suburbaiïines, treize ont une population supérieure à 30.000 âmes, alors qu’en 1901 dix communes seulement atteignaient à ce chiffre. Les treize communes suburbaines présentent ensemble un accroissement de 50.305 habitants.
« Le nombre des communes dont la population ne dépasse pas 500 habitants est de 18.714. Soit un peu plus de la moitié du nombre total. Il y a 14781 communes dont la population est de 901 à 2.000 habitants. à
« En comparant les résultats du recensement de 1906 à ceux de 1901 on constate encore une fois la diminution de la population rurale au profit de la population urbaine. Ainsi le nombre des très petites communes, celles ayant
LA
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moins de 400 habitants qui est de 15.360 comporte une augmentation de 373 communes, de 1901 à 1906...
« Par contre on constate une diminution également constante pour toutes les catégories du nombre des communes de 401 à 2.500 habitants qui est tombé de 19.230 à 18.878, soit une différence en moins de 352 communes.
« Or, comme le total des communes ne s’est accru que de trente unités entre les deux dénombrements, l’augmentation du nombre des très petites communes, celles de moins de 400 habitants, provient exclusivement de la diminution de leur population. C’est à la même cause qu'il convient d'attribuer la diminution des communes de 401 à 2.500 habitants. que la décroissance de leur population a fait passer dans une catégorie inférieure ».
Certaines granes villes ont vu leur population s’accroître considérablement. Les dénombrements officiels de 1901, 1906 et 1911 nous fournissent encore à ce sujet des indications du plus haut intérêt.
En plus En plus
1901 1906 sur 1901 1911 sur 1906
Paris.... 2.714.068 2.763.393 49.325 2.888.110 124.717 Marseille 491.161 517.498 26.337 550.619 33.121
Lyon.... 459.099 472.114 13.015 523.796 51.682 Nice..... 105.109 134:232 ” 29.123 142.940 8.718 Total des augmentations.. 117.800 .218.238
Nous aurions pu compléter en ajoutant cer- * taines autres grandes villes comme par exemple
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Bordeaux dont la population s’est accrue de 10.000 habitants et Nantes dont la population s’est accrue de 37.000 habitants dans la dernière période quinquennale alors qu'elle était restée stationnaire dans la période 1901-1906.
Il faudrait faire remarquer en outre pour être plus complet, que les accroissements de la population de ces véritables gouffres sont masqués par ce fait que grâce aux facilités des transports, bien des employés et des ouvriers habitent les banlieues, soit parce que les logements et la vie y sont meilleur marché, soit pour des raisons d'hygiène.
Dans la seule période 1901-1906, la population des communes de la Seine dont le nombre des habitants est supérieur à 15.000 s’est accrue de 65.399 habitants et pour la période 1906-1911 l’accroissement est encore plus considérable, car malgré que les résultats pour 1911 ne figurent pas dans l’annuaire statistique de 1911 pour 7 de ces communes, nous trouvons une augmentation de population de 67.224 habitants.
Il faudrait ajouter à ces communes du département de la Seine formant la banlieue parisienne, certaines communes de Seine-et-Oise comme Sèvres et Saint-Cloud par exemple qu'habitent beaucoup de familles dont les chefs ont.leurs occupations à Paris.
Mais, ainsi que nous l’avons fait incidemment remarquer au début de cette étude statistique, la distinction qui y est faite en population rurale et population urbaine est absolument insuffi-
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sante : parmi les habitants des centres dits urbains figurent parfois beaucoup de travailleurs des champs et parmi les habitants des centres dits ruraux il y a toujours un certain nombre de personnes dont les occupations n’ont qu’un rapport lointain avec le travail du sol.
Pour ne citer que quelques exembples, si nous prenons l'annuaire statistique de 1911, nous trouvons un certain nombre de communes de plus de 15000 habitants, dont la population éparse par rapport à la population agglomérée est très importante. Marseille en 1906 pour une population agglomérée de 421.116 habitants a une population éparse de 84180 habitants, soit 20 p. cent, et dans cette population éparse il faut compter un grand nombre de travailleurs des champs. Nice pour une population agglomérée de 99.556 habitants, avait en 1906, une population éparse de 28.781 habitants. Arles pour 15.191 habitants agglomérés avait en 1906 11.780 habitants formant la population éparse. Enfin pour ne pas allonger cette liste que nous pourrions faire très longue nous citerons en dernier lieu Montceau les Mines qui avait en 1906 une population agglomérée de 9.701 habitants et une population éparse de 14.090 habitants.
Inversement dans la population rurale on fait nécessairement figurer un certain nombre de personnes qui ne s'occupent pas d'agriculture. Nous avons en première ligne les fonctionnaires de tous ordres, les rentiers, les artisans, les commerçants, les hommes d’affaires, enfin toute une
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catégorie de personnes comprises dans la population rurale et qui, en bonne règle ne devraient pas y figurer.
Il est par conséquent nécessaire de distinguer
la population agricole de la population non agricole. Si nous essayons de nous rendre compte sur quelle partie de la population rurale a porté la diminution constatée précédemment, nous voyons, par le simple raisonnement que ce n’est certainement pas sur la population non agricole.
Le nombre des fonctionnaire a été, en effet, toujours s’accroissant : Instituteurs, facteurs, cantonniers, pour ne citer que ceux-là, sont plus nombreux aujourd’hui qu'autrefois. Les commerçants n’ont pas diminué, bien au contraire, les bouchers et les boulangers par exembple dont on se passait au temps où le paysan pétrissait son pain et mangeait peu de viande ou ne consommait que celle qu'il abattait et conservait lui-même, sont très nombreux aujourd’'hui. Le nombre des épiciers et des débitants de boissons s’est considérablement accru. Le nombre des artisans, (menuisiers, serruriers, charrons, etc.) n’a pas diminué parce que le perfectionnement du matériel agricole rend leur présence plus indispensable qu’'autrefois. Les rentiers qui vivent dans les villages ou dans leurs propriétés sont plus nombreux que jadis car avec les facilités de transports il leur est commode de vivre économiquement à la .campagne et de s'offrir de temps à autre des distrac-
tions à la ville voisine. En conclusion, et mal-.