SCENE PREMIÈRE
GHANAL, puis FRANGINE.
Au lever du rideau, Ghanal debout à l'angle du piano (côté clavier) et du canapé, achève d'apprêter le phonographe ; il y a introduit un cylindre, applique à la place voulue le diaphragme enregistreur ' ; après quoi il remonte 1 appareil, prend un papier sur la table, tousse comme quelqu un qui s'apprête à parler, puis après avoir mis la machine en mouvement, déclamant dans l'orifice du pavillon avec de 1 émotion dans la voix.
CHANAL.
Ma chère sœur!... (ii tousse.) Hum !... Ainsi, c'est un fait accompli! De ce jour, te voilcà ma-
* Nota : Cette indication n'est mise que pour se conformer à la réalité ; mais de fait, à la scène, comme il pourrait arriver que le dit diaphragme enregistreur ne puisse graver d'une façon suffisamment distincte les paroles prononcées, il est préférable d avoir des cylindres gravés d avance ; dès lors, c'est le diaphragme répétiteur que l'on adapte dès le lever du rideau, en s arrangeant de manière à ne pas le laisser porter sur le cj'lindre en mouvement, dans les moments où le phonographe est censé enregistrer et au contraire en établissant le contact lorsqu il s agira de faire parler l'instrument; c'est à 1 artiste seulement à donner aux moments voulus l'illusion qu'il opère le changement de diaphragme alors qu'en réalité c est toujours le même qui sert. Il est très important de répéter le plus longtemps possible avec le phonographe qui servira à la représentation afin quo le comédien qui a à jouer avec, en possède 1 usage absolu, de façon à pouvoir obvier à toute surprise et à tout dérangement.
riée! Ce malin t'a faite femme devant la loi; ce soir te fera femme devant la nature, (pariô.) Pas mal, ça! (Reprenant.) Combien cette pensée me trouble, moi, qui sais do quoi il retourne!
FRANGINE, costume tailleur, son chapeau sur la tête, un boa de fourrure au cou, entrant en coup de vent.
Me voilà, moi!
Soubresaut de Chanal, qui se retourne vivement en fronçant les sourcils, lui fait de la main un geste impératif pour lui imposer silence, puis reprenant son aspect placide, se remet a discourir dans le pavillon du phonographe. — Francine devant ce jeu de scène, reste coi. CHANAL, poursuivant son discours.
... Et je ne suis pas près de toi. lors d'une pareille éprouve ! Hélas ! un océan nous sépare ; je veux du moins que ma voix traverse les n:ers, ])0ur t'en donner les conseils... de mère...
FRANGINE, qui pendant ce qui prôcôde, tout en considérant son mari avec un otonnement amusé, est redescendue peu à pou de façon à se trouver au-dessus de l'épaule gaucho de Chanal ; pouffant do rire.
Ah! ah!
Nouveau soubresaut de Chanal, mémo air furiotix, mAmo geste impératif.
CHANAL, reprenant l)rusquomont sa physionomie calme et continuant.
Tu vas connaître le grand mystère à quoi rôvent les jeunes filles...
FRANCTNK, riouse, lui ])arlnnt par-dossus l'opaulo, juste on regard du pavillon.
M.iis (|u'ost-co que tu fabriques?...
LA MAIX PASSE!
GHANAL, brusque.
Mais tais-toi donc!
FRANGINE, railleuse, tout en retirant son chapeau, puis piquant l'épingle à chapeau dedans.
Oh ! oh I Monsieur est à la grinche!
CHAXAL, bourru.
Mais vas-tu te taire, nom d'un chien? comment veux-tu que je parle au phonographe?
FRANC INE, retirant son boa et le passant à son bras.
Eh! je m'en moque de ton phonographe!... A-t-on idée de cette invention idiote...
GHANALj exaspéré.
Oh!...
Il arrête le mouvement du phonographe d un geste brusque, le C3'lindre s'arrête.
FRANGINE, qui est redescendue, passant devant le canapé.
... de choisir le salon pour parler dans le phonographe ?
GHANAL.
C'est extraordinaire, cette manie de parler! Tune peux pas te taire?... Yoilà un cylindre gâché !
FRANGINE} remontant derrière le piano dans la direction de sa chambre afin d'y porter les effets quelle vient de retirer.
Oh! hien, un de perdu...!
GHANAL, remontant légèrement et parallèlement à Francine, de fanon à se trouver à l'autre bout du clavier.
Non!... non!... pas « dix de retrouvés!... » Les proA'erhes, ça ne dit que des bêtises I... et loi aussi !
PRANCIME, qui avait déjà entr'ouvert la porte pour sortir, piquée par cette appréciation, laissant retomber le battant de la porte et faisant un pas vers son mari.
Quoi?
CHANAL.
Tu vois que je suis en train de parler dans mon instrument....
FRANGINE, haussant les épaules.
Oh! pfutt... Qu'est-ce que tu lui disais, à ton instrument?
CHANAL, maussade et maronnant.
Je lui disais... je lui disais... rienl... Seulement, tu arrives, là... je prononçais le discours que j'ai préparé pour Caroline à l'occasion de son mariage avec son Yankee... tu te mets à jacasser, naturellement le phonographe, ce pauvre appareil, il ne sait pas! il ne distingue pas; il enregistre ce qu'il entend...
Il est redescendu devant son phonographe dont il retire le diaphragme enregistreur pour le remplacer par le diaphragme répétiteur.
FRANGINE, avec un rire joyeux.
Elle est bien bonne!... Alors, tout ce que nous avons dit, ça y est?...
En ce disant, elle a déposé son chapeau et son boa sur le piano dont elle faille tour pour redescendre n^* (2) près de Chanal .
GHANAL, qui a achevé son changement do diaphragme.
Mais dame!... Tiens, si tu en doutes!,..
Il fait manœuvrer l'appareil.
LE PHONOGRAPHE, répétant, voix deChanal.
Ma chère sœur,,. (Bruit de toux,) Hum!.., Ainsi, c'est un fait accompli!,.. De ce jour te voilà mariée! Ce matin t'a faite femme devant la loi, celte nuit te fera femme devant la nature... Pas mal; ça!...
GHANAL, étonné de cette interruption.
Quoi?
FRANGINE, moqueuse.
C'est toi qui le dis!
Toutes ces répliques et les suivantes sont dites, cela va de soi, sur la voix du phonographe ; celui-ci continuant à parler sans interruption.
LE PHONOGRAPHE, qui a continué sur les paroles précédentes.
Combien cette pensée me trouble, moi qui sais de quoi il retourne!... (voix de Francine.) Me voilà, moi...
GHANAL, à Francine, railleur à son tour.
Là ! Te voilà, toi !
LE PHONOGRAPHE, voix de Ghanal.
Et je ne suis pas près de toi lors d'une pareille épreuve ! hélas ! Un océan nous sépare ! Je veux du moins que ma voix traverse les mers, pour t'en donner les conseils... de mère... (Rire.) Ah! ah!... (voix dochanai.) ïu vas Connaître le grand mystère à quoi rêvent les jeunes filles... (voix de Francine) Mais qu'cst-ce que tu fabriques? (Voix de Ghanai.) Mais tais-toi donc!... (voix de Francine.) Ohl oh I monsicur cst à la grin-
che... (Voix dechanai.) Mais vas-tu te taire, nom d'un chi^n ! comment veux-tu que je parle au phonographe ! . . . (voix de Francine.) Eh ! je m'en moque (Je ton plionographe I... A-t-on idée de cette invention idiote... (voix dechanai.) Ohl...
en AN AL, arrêtant le mouvement du phonographe.
A'oilii! Voilà ton œuvre!
FRANCINE, allant s'asseoir à gauche de la table avec le plus grand sang-froid.
J'ai jamais dit un mot de tout ça.
CHANAL^ abasourdi.
Oh!
FRANGINE
Non!
CHANAL, indiquant le phonographe.
Non, mais dis tout do suite qu'il ment.
PKANCIXK, tôtue.
Je n'ai jamais dit du phonographe : « At-on idée de cette invention idiote! » ce qui serait idiot! j'ai dit : « a-t-on idée de cette invention idiote... (Appuyant.) de choisir le salon pour parler dans le phonographe! » Il ne faudrait pas mo faire dire ce que je n'ai pas dit!
CHANAL.
Oui, oh! ça, c'est un détail, (indiquant lo phonographe.) C'est pas de sa faute à lui, j'avais coupé.
FRANGINE, bougonne.
Kh hien, quand on no sait pas, on se taitl... C'est comme ça qu'on lait les potins.
GHA.NAL, jovialement.
Je te fais ses excuses, là!
FRANGINE
Quant à ton cylindre, oh! bien, tu le recommenceras! d'autant que ce ne sera pas un mal, si ça te permet de supprimer ta phrase sur les mers.
CHANAL.
Sur les mers?
FRANGINE
Oui : « Je veux que ma voix traverse les mers pour t'en donner les conseils... de mère. » Tu trouves ça spirituel?
GHANAL, avec satisfaction de soi-même.
Quoi? C'est drôle! C'est une saillie.
FRANGINE
Justement! On n'envoie pas une saillie pour le mariage de sa sœur! C'est pas le frère que ça regarde!
Elle se lève.
CHANAL.
Oh! charmant!
FRANGINE, allant à lui.
C'est comme ce qui suit :
GHANAL.
Quoi?
FRANGINE
« Ce matin t'a faite femme devant la loi, cette nuit te fera femme devant la nature. » Tu
trouves ça convenable à dire à une jeune fille ?
CHANAL.
Je lui dis ce qui doit lui arriver.
FRANGINE
Eh bien I elle s'en apercevra bien! elle n'a pas besoin de toi pour ça ! Vraiment, faire un discours à une jeune mariée pour lui dire des cochonneries...
CHANAL) se rebiffant.
Cochonneries I
FRANGINE
Ah ! non, mais si tu crois que ça fera plaisir au mari ton initiation I ïu es bien comme ces spectateurs qui. au théâtre, ont la manie de vous raconter la pièce au fur et à mesure qu'on la joue : « Vous allez voir, il va faire ceci, elle dira celai C'est extraordinaire! » Alors, on s'attend à des choses..! Et rien du tout! Naturellement, quand les scènes arrivent, rien no porte ! On a une déception... parce que l'imagination dépasse toujours la réalité... Alors on dit : « Quoi v'ià tout 1 » et l'eiïet est fichu ! Eh bien ! qu'est-ce qui te dit que ce n'est pas cette déception que tu ménages à ta sœur? et qu'elle aussi ne dira pas : « Quoi, v'ià tout! » ? Voilà un service à rendre au mari!... Laisse-les donc se débrouiller, ces enfants! Caroline aura peut-être un moment d'eslomaquementi Elle dira peutôtre : « Eh benl... Eh beu! quoi donc? » Mais
elle aura du moins l'attrait de la surprise et l'effet n'aura pas été raté.
Elle remonte. GHANAL, gouailleur avec une pointe de dépit.
Ah! là, de quoi je me mêle? Tu es étonnante, tu tranches là..! D'abord, qu'est-ce qui te dit qu'il ratera?
FRANGINE, se retournant.
Qui ça?
GHANAL.
L'effet!
FRANGINE, qui n'y était pas.
Ah! le... l'effet! oui, oui... Mais... la loi des probabilités!
Elle redescend vers la droite.
GHANAL, haussant les épaules.
Ah! laisse-moi donc tranquille, tu n'entends rien à l'art des préparations! (En ce disant, u est aiié
à son phonographe ; pendant ce qui suit, il en retire le cylindre abîmé qu'il remet dans sa boîte, et le remplace par l'autre qu il retire également de sa boîte.) TicnS ! Va doUC plutùt te
mettre à table! Sonne qu'on te serve! (EUe va à la cheminée et sonne.) J'ai fini de déjcuner depuis un bon moment et tu n'as pas commencé! Il n'y a pas de maison possible, si monsieur déjeune à une heure et madame à une autre.
FRANGINE, redescendant un peu vers lui en passant au-dessus de la table.
Tu n'avais qu'à m'attendre ! Je n'ai pas pu rentrer plus tut.
C'est ça! C'est moi qui suis dans mon tort.
Etienne paraît.