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CHAPITRE XIII

BNCORK LE VAGABOND.

Edouard est de retour au château de la Roche-Noire, et il ne s'est pas aperçu de la longueur du chemin qu'il a fait. Quand on devient amoureux, on est si préoccupé que l'on ne s'ennuie jamais: c'est du moins un petit dédommagement des tourments que parfois l'amour nous cause.

Edouard rencontre Alfred dans la cour du château.

— Tu es sorti de bien grand matin ! dit le jeune de Marcey en regardant fixement son ami ; en me levant je t'ai demandé, on m'a dit que depuis plus d'une heure tu étais parti... Diable!... tu es bien matinal!... J'avoue, moi, que le bal d'hier m'avait un peu fatigué... ces bourrées n'en finissent pas, et les Auvergnates ne sont pas légères. Je gage que je devine d'où tu viens... tu as été du côté de la Maison Blanche... tu as voulu revoir la petite Isaurc?

— Non... je ne suis pas allé par là... je me suis promené dans les environs, qui sont charmants!... Et puis, à quoi bon chercher à revoir cette jeune fille?... il me semble que c'est au moins inutile...

LA MAISON RLANCHE. 165

— Inutile de voir une jeune fille qui est jolie comme les Amours 1... Je trouve, moi, que c'est fort bien employer son temps, au contraire.

— C'est justement parce qu'elle est jolie que cela peut être dangereux... Toi, surtout, Alfred, qui t'enflammes si facilement, lu serais capable de devenir amoureux... c'est-à-dire d'avoir un caprice pour cette villageoise... Je ne pense pas, cependant, que tu aies l'intention de la séduire...

— Tu ne penses pas 1 .. . tu ne penses pas !. .. Ah çà, mon cher Edouard, vas-tu me faire suivre un cours de morale?... Moi, je n'ai aucun projet encore... mais, enfin, cette petite est jolie... je veux la revoir, et si je lui plais... ma foi, il en arrivera ce qu'il pourra!... Où donc serait le grand mal, après tout?

— Cette jeune fille est sage, innocente, et vous voulez troubler sa tranquillité?... Vous voulez lui inspirer un sentiment que vous n'éprouverez pas huit jours... puis l'abandonner ensuite à sa douleur!... ce serait affreux!

— Edouard, tu tombes dans le romanesque... D'abord, cette jeune fille est sage, dis-tu... c'est ce qui ne m'est pas absolument prouvé... Sa situation singulière... ce qu'on dit sur son compte... la différence qui existe entre ses manières et celles des autres montagnardes, doivent donner lieu à mille conjectures. Mais enfin elle est sage, je le veux bien... cependant, au premier moment, quelque paysan, quelque rustre, en deviendra épris et lui plaira ; pourquoi donc ne veux-tu pas que j'essaie d'être aussi heureux qu'un de ces lourdeaux ? D'ailleurs, mon cher ami, si on faisait toujours de semblables reflexions, on n'aurait jamais la plus petite amourette, et on resterait constamment les yeux baissés, de peur d'en rencontrer de charmants, et de concevoir de mauvaises pensées!... Ce serait superbe, j'en conviens ; mais que veux-tu? la perfection n'est pas dans la nature humaine... nos premiers parents ont succombé à la tentation, et je n'aurai jamais la force d'être plus sage qu'eux!

Edouard ne dit plus rien ; il voudrait pouvoir cacher le mécontentement qu'il éprouve ; et il va s'éloigner d'Alfred, lorsque Robineau paraît, suivi de plusieurs ouvriers que François a été ehercher à la ville.

— Mes enfants, dit Robineau, il s'agit de me remettre ce château à neuf... ou du moins à peu près. Décidément les pièces sont trop sombres, les tapisseries trop vieilles, les carreaux trop

petits et les escaliers trop mauvais. Réparez, restaurez, grattez, peignez, collez; et, surtout de la promptitude; je vous payerai... en grand seigneur. François, conduis ces ouvriers... tu connais mes intentions.

— Comment, mon ami ! dit Alfred, tu vas faire réparer tout le château?

— Non pas tout... mais au moins la partie que j'habiterai, et où je recevrai du monde... quant à la tour du Nord, elle peut rester comme elle est... je n'irai jamais!... Ensuite, il faut bien qu'on replante, qu'on bouleverse tout le jardin... Est-ce que je puis recevoir la meilleure société de Saint-Amand, et la faire promener dans des plants de betteraves!... Je donnerais une jolie idée de mon goùti... Je vais dépenser de l'argent, c'est vrai... mais un beau mariage me rendra tout celai...

— Tu penses déjà à te marier?...

— Ma foi? oui... il me semble que le mariage donne de l'aplomb, de la considération... enfin, nous verrons... Mais je vais à Saint-Amand; vous venez avec moi, j'espère?

Alfred hésite, il a un autre projet ; Edouard, qui s'en aperçoit, s'empresse de dire : — Oui, oui; allons à Saint-Amand... On dit la ville fort gentille... il faut bien que nous fassions connaissance avec ses habitants.

Après un moment de réûexion, Alfred accepte. M. Cunette s'avance en saluant jusqu'à terre son maitre, dont il est prêt à baiser les pieds, et annonce que le cabriolet est attelé.

-— Comment! tu as un cabriolet?...

— Oui... c'est-à-dire une espèce de petite carriole... C'est M. Cheval qui me l'a procurée... elle est fort propre, et ça vaut toujours mieux que d'aller en chaise de poste aussi près.

— Et où as-tu trouvé un cheval?

— C'est M. Férulus qui me prête celui du père d'un de sel élèves.

— C'est-à-dire que c'est le père de l'élève qui te le prèle.

— Incessamment je compte acheter des chevaux. Allons, messieurs, déjeunons vivement, et en route pour Saint-Amand. J'ai fait prévenir le notaire de ma visite, je suis sûr que toute la ville nous attend.

On déjeune, puis on monte dans la carriole, où l'on est un peu Becooé; mais le cheval est vigoureux, on ne tarde pas a apercevoir l«s vestiges des fortifications qui sont encore autour de

Saint-Amand ; et bientôt on entre dans la ville sans que leshabitants soient sur leur porte, ce qui surprend beaucoup Robin eau.

Pendant que le nouveau propriétaire se rend chez le notaire, Alfred et Edouard vont parcourir la ville, dont ils ont bientôt fait le tour. Robineau vient les rejoindre sur la grande place ; il a l'air radieux. Le notaire lui a dit qu'on parlait beaucoup de lui dans l'endroit, et l'a engagé à diner pour le lendemain, parce qu'il veut lui faire faire connaissance avec les personnes lesi'lus distinguées de la ville. Enfin, il a les poches pleines de lettres de recommandation, et comme il a déjà dit au notaire que son intention est de se marier, celui-ci lui a promis trois bals et quatre grandes soirées pour la semaine prochaine.

Robineau termine en disant : — Je ne vous ai pas oubliés, mes amis.

— Est-ce que tu veux aussi nous marier? dit Alfred.

^ Ce n'est pas cela!... Quoique, si vous vouliez... Il parait qu'en province on se marie beaucoup; mais j'ai dit que j'avais amené avec moi de Paris deux jeunes gens : l'un très-riche, l'autre qui a beaucoup d'esprit...

— Gela veut dire que celui qui est riche n'est qu'une bète?...

— Non, ce n'est pas ça!... mais on m'a demandé si vous étiez aussi garçons, et, sur ma réponse affirmative, on m'a fort engagé à vous amener dîner avec moi, et...

— Monsieur Jules, vous êtes bien aimable ; mais nous n'avons pas envie de jouer ici quelques scènes de la Petite Ville; voua irez dîner sans nous.

— Gomme vous voudrez, messieurs... Mais rien ne nous retient plus, retournons à mon château ; allons presser mes ouvriers. J'ai déjà prévenu le notaire qu'avant peu je donnerais une grande fête, dîner, bal, feu d'artifice, flammes du Bengale... à l'instar de Tivoli de Paris... Allons faire arracher les betteraves.

On remonte dans la carriole, et on reprend le chemin du château. Robineau est dans l'ivresse, il ne rêve que bals, fêtes, mariages ; il voit toutes les femmes de la ville qui vont se disputer sa conquête, et toutes les demoiselles qui lui feront les doux yeux. Pendant qu'il voit tout cela, il ne s'aperçoit pas que ses deux compagnons ne l'écoutent plus, et que, livrés à leurs réflexions, Alfred et Edouard sont occupés de toute autre-

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chose que des fêles qu'il veut donner, mais où il se promet de ne pas faire danser et boire les villageois des environs.

On est près du château, quand Robineau pousse une exclamation qui tire ses compagnons de leurs réflexions.

— Encore cet homme!... toujours cet homme!.-, c'est ma bête noire!... Je ne sais pas pourquoi j'aimerais mieux voir un loup que ce grand escogriffe-là!...*

Les jeunes gens lèvent les yeux et aperçoivent le pauvre voyageur assis à peu de dislance du château, qu'il semble considérer aussi attentivement que la veille.

— Ah ! c'est l'homme au bâton noueux! dit Alfred en souriant.

— C'est ce pauvre diable de Clermont, dit Edouard.

— Oui... c'est ce beau monsieur qui est si vilain... Voyez donc comme il examine mon château!... il y met de l'affectation... on dirait qu'il veut chercher querelle aux ouvriers qu'il aperçoit... Je ferai chasser ce drôle-là de devant mes fossés.'

— Monsieur de la Roche-Noire, je ne crois pas que votre seigneurie ait ce droit-là... M. Férulus te dirait que cet homme est extra muros,que par conséquent la place est libre.

— Mais, enfin, pourquoi regarde-t-il comme cela mon bien? ça me choque, moi.

— Va le lui demander. — Aller parler à ce vagabond! ... me compromettre avec lui!... non, certainement. Cependant, je voudrais bien savoir ce qu'il vient faire dans ce pays.

— Eh bien, dit Edouard, moi qui ne crains pas de me compromettre, je vais lâcher de causer un peu avec cet homme... J'ai dans l'idée que c'est un malheureux qui cherche de l'occupation... Ne pourriez-vous pas lui donner quelque emploi dans votre château, puisque vous montez votre maison?

— Prendre cet homme-là chez moi!... Non, vraiment, j'aurais peur qu'il me volât.

— Eh! monsieur, faut-il donc toujours juger sur l'apparence? et parce que l'habit de ce pauvre diable est plus mauvais que ceux de ces paysans, faut-il pour cela lui refuser les moyens de gagner sa vie?... C'est ainsi que l'on force les malheureux à devenir coupables!...

— Au fait... ce que vous dites-là est assez judicieux. Eh bien!... voyez, demandez-lui ce qu'il sait faire... Je pourrais l'employer à arracher les betteraves , à panser les chevaux que je vais acheter... enfin, nous verrons... Mais auparavant, sachez

ce qu'il est... je tiens à n'avoir à mon service que des gens distingués.

La carriole venait d'entrer dans la cour. M. Férulus, qui était déjà arrivé pour dîner, vient au-devant des voyageurs. Edouard laisse la société entrer dans le château, il en sort et se dirige du côté où ils ont aperçu l'homme de Glermont-Ferrand.

L'inconnu était encore assis à peu de distance de la tour du Nord, pour laquelle ses regards montraient plus de prédilection que pour les autres parties du château; son bâton était placé entre ses jambes, et sa tète était appuyée sur une de ses mains.

Edouard s'approche de l'étranger ; mais celui-ci ne le regarde point et reste dans la même position. Edouard voit qu'il faut que ce soit lui qui entame l'entretien ; et se plaçant presque devant l'inconnu, il lui dit d'un ton indifférent : — Vous semblez examiner cet ancien château avec beaucoup d'intérêt, monsieur?

L'étranger lève les yeux sur Edouard, le regarde un moment avec humeur, puis répond d'un ton brusque : — Ne suis-je pas le maître de regarder où bon me semble?

— Personne ne vous conteste ce droit. Je pensais seulement que la vue de ce château vous rappelait d'anciens souvenirs... que peut-être vous y aviez connu quelqu'un autrefois?

L'inconnu jette un regard perçant sur le jeune homme, un sourire amer vient effleurer ses lèvres, mais il ne répond rien.

Après un moment de silence, Edouard reprend : — Ce pays est charmant!... je suis charmé d'y être venu; il offre un mélange piquant de sites sauvages et de gais paysages... Êtes-vous de ce pays, monsieur?

L'étranger regarde fixement Edouard, puis lui répond : — Si je vous demandais, moi, d'où vous êtes, ce que vous avez fait, et ce que vous venez faire ici, trouveriez-vous cela convenable et me répondriez-vous?

— Peut-être, monsieur; d'ailleurs je puis avoir pour vous questionner des motifs que vous n'auriez pas.

— C'est-à-dire que parce que je suis mal vêtu, parce que j'ai l'air d'un pauvre diable, vous, qui êtes bien mis, qui avez sans doute de l'or dans votre poche, vous pensez que vous avez une grande supériorité sur moi, et que cela vous donne le droit de me questionner.

— Vous vous trompez, monsieur ; et si votre extérieur a pu

me faire penser que vous étiez peu fortuné, de cette pensée m'est venu le désir de vous obliger, de vous être utile, et c'est là ce qui m'a porté à vous adresser ces questions.

L'étranger regarde quelques instants Edouard, puis secoue la tète en disant : — Vous seriez donc bien ditrérent des autres hommes!...

— Je suis venu dans ce pays avec la personne qui a fait l'acquisition de ce château... et que vous avez pu voir avec nous.

L'inconnu laisse échapper un sourire moqueur en murmurant : — Oui. . oui, je l'ai vu!... et il parait quil veut déjà tout bouleverser dans le château.

— - Ce domaine a besoin de réparations; il veut rendre plus moderne la partie des bâtiments qu'il habitera. Il veut aussi monter sa maison... il n'a pas assez de monde... il y a divers emplois à donner. Gomme vous regardiez ce domaine avec intérêt... j'ai pensé que peut-être... il vous serait agréable...

L'inconnu fronce les sourcils en s'écriant : — Et vous venez m'offrir d'être laquais du nouveau propriétaire!

Étonné de l'expression singulière qui se peint sur la figure de l'étranger, Edouard répond en hésitant : — Laquais... ou toute autre chose... je ne connais point de condition déshonorante pour celui qui la remplit avec probité.

Le voyageur reste quelques instants à réfléchir, puis il s'écrie d'un ton d'ironie : — Vraiment! ce serait fort drôle!... oui... Je sais que Jacob fut le serviteur de Laban, qu'Apollon fut garçon de ferme, que David garda les brebis, que Cincinnatus conduisit la charrue, et que l'enfant prodigue fut réduit à conduire des pourceaux!... Après tout, qu'importe la condition que l'on exerce, pourvu que l'on soit heureux!... Un homme en habit brodé est-il plusestimable qu'un homme en veste et en sabots?... Non; mais celui qui est richement vêtu peut se procurer toutes les jouissances de la vie, peut satisfaire ses désirs, ses passions, voilà l'avantage qu'il a sur l'autre. La forme change, le fond est toujours le même... Pour en juger, donnez de l'or, des^ richesses, à quelque pauvre diable dont on vous vantera la vie simple et les mœurs pures... il ne tardera pas à faire des sottises comme les autres... Je ne connais qu'une classe de gens sages, ce sont ceux qui ne se laissent point attraper!...

Edouard écoutait l'étranger avec autant de surprise que d'iniérôt. lies discours de l'inconnu venaient de lui prouver qu'il

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ne se trompait point en supposant que cet homme ne s'était pas toujours trouvé dans une misérable situation. Sans paraître faire attention à la personne qui est près de lui, l'étranger tire de sa poche une pipe et un briquet, puis, tout en frappant la pierre pour avoir du feu, continue ses réflexions.

— C'est une chose bizarre que la vie!... Quand on est riche, heureux, considéré, on Texpose témérairement... on se fait un jeu des périls!... on se fait un honneur de braver les dangers... 11 est vrai que le plus souvent on ne fait tout cela que par amour-propre... puis vient l'adversité, la misère, la vieillesse, et c'est alors que l'on tremble le plus souvent pour son existence... Nous n'avons pas le sens commun!... Quanta moi, j'ai pris le bon parti : je ne m'afflige de rien!... je me mets au audessus de tout... J'ai encore quelques pièces dans ma poche... quand je n'aurai plus rien, nous verrons... Ce n'est pas la première fois que je me trouve dans des situations embarrassantes... il y a même quelque chose de piquant dans les réflexions que cela vous fait faire... D'ailleurs, les Auvergnats sont de bonnes gens... ils me donneront toujours un morceau de pain, et avec cela je suis libre de me promener depuis le matin jusqu'au soir... C'e.st quelque chose... Ah! si nous étions à Athènes, à Sparte, on pourrait trouver à redire à ma manière de vivre, je le sais. Par les lois de Selon il était permis de dénoncer tout citoyen qui n'avait pas d'occupation... Mais autre temps, autres mœurs!...

L'étranger a allumé sa pipe, il la met dans sa bouche, se tourne vers Edouard en laissant échapper un sourire moqueur; puis il lui envoie une bouffée de fumée.

— Monsieur, dit Edouard, il est facile de s'apercevoir à vos discours que vous avez reçu de l'éducation, que vous n'êtes pas né. dans une classe obscure de la société. Des malheurs, que je ne demande pas à connaître, vous auront fait tomber dans l'adversité... vous semblez peu estimer les hommes, parce que, sans doute, vous avez à vous en plaindre; mais l'infortune nous aigrit et nous rend quelquefois injustes... quant à moi, je désire sincèrement vous être utile et vous tirer d'une situation qui, je le vois, ne devait pas être la vôtre.

— Ne devait pas être la mienne!... vous voyez bien que si, puisque m'y voilà!... Au reste, vous ai-je demandé quelque chose ?Qui vous dit que je ne me trouve pas bien comme je suis ?

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— Gn peut s'étourdir sur ses malheurs... sur... sa misère... mais quelque force d'âme que l'on ail, il est impossible d'effacer entièrement de sa pensée le souvenir de temps plus heureux.

L'inconnu s'étend nonchalamment sur le gazon, et regarde Edouard en disant : — Ah ! vous croyez cela!... Et qui vous dit que je n'ai pas mérité les malheurs dont vous me supposez la victime ; que ce n'est pas mon inconduile, mes passions, qui m'ont mis où j'en suis?

— Quand cela serait, je n'y verrais qu'un motif de plus pour chercher à vous obliger... On doit être bien plus malheureux quand on l'est devenu par sa faute.

— Est-ce que vous croyez que je suis le culte de Zoroastre, que je me nourris de la lecture du Sadder, qui veut que l'on fasse un examen rigide de sa conscience à la fin de chaque journée? Non, vraiment... 11 y a longtemps que ma conscience et moi nous sommes les meilleurs amis du monde, et cela par une bonne raison, c'est que nous ne nous parlons jamais... Avez-vous du tabac à priser sur vous?

— Non, je n'en fais pas usage.

— C'est dommage... c'est le diable pour en trouver par icil Allons, je m'en passerai... on s'habitue à tout!... Autrefois, je n'aurais jamais cru que l'on pût dormir aussi bien en plein champ que dans un lit; maintenant, je m'y trouve à merveille!... J'avoue cependant que le pain des montagnards est un peu lourd!,., cela ne vaut pas une dinde truffée!... un faisan rôti!... mais il faut être sobre quand on ne peut pas faire autrement.

— Et lorsque je vous offre les moyens d'être plus heureux, pourquoi me refusez-vous?... Une place de domestique vous humilierait; mais sans être positivement cela, on pourrait vous trouver quelque emploi, quelque occupation qui n'aurait rien de pénible...

— Non, non, ce n'est pas le nom de valet qui m'offense ; je vous le répète, je vois tous les hommes du même œil I... mais servir dans ce château... cela ne se peut pas!...

— Pour quelle raison?...

^ Cela ne se peut pas, vous dis-je! En prononçant ces mots, î'étranger se lève brusquement ; puis reprend en souriant :

— (Convenez que le nouveau propriétaire à l'air d'un fameux imbécile!...

Edouard sourit aussi, tout en répondant : — C'est au fond un fort bon garçon.

— Oui!... bon garçon 1... J'en ai diablement connu qui paraissaient tels!... ils m'empruntaient mon argent, et ne me le rendaient pas ; au reste, depuis, j'ai fait de même... c'est naturel; mais il est bien plus difficile de vivre avec les bêtes qu'avec les gens d'esprit!... La richesse rend les premiers encore plus ridicules, parce qu'elle leur donne un aplomb, une suffisance dont ils font parade et dont ils yous assomment!... Ah! je sens à mon estomac que l'heure du dîner est venue. . un estomac sert de montre, voyez-vous!... Bonsoir, monsieur.

— Ne pourrais-je au moins savoir votre nom?... S'il se présentait quelque occasion de vous obliger qui vous fût plus agréable que celle d'entrer au château, je désirerais pouvoir vous retrouver.

— Me retrouver ! ce n'est pas très-facile ; je suis pour l'instant, comme les anciens francs-juges, partout et nulle part!... Cependant, je crois que j'ai élu pour quelque temps domicile dans ces montagnes. Quant à mon nom, je n'ai nulle envie de vous faire connaître celui qui m'appartient ; mais je vais vous dire comment m'appellent les Auvergnats qui me rencontrent et commencent à me connaître : ils me nomment le grand vagabond. Ça n'est pas si sonore que M. de la Roche-Noire!... mais, après tout, c'est un nom comme un autre. Bonsoir.

En disant ces mots, l'étranger s'éloigne en sifflant, et Edouard reprend le chemin du château en pensant au singulier personnage avec lequel il vient de causer.

On attendait Edouard pour se mettre à table; M. Férulus se désolait, parce que le potage allait être froid; mais Robineau était fort curieux de savoir ce que c'était que l'homme au bâton noueux ; et du plus loin qu'il aperçoit Edouard, il crie :

— Eh bien ! avez-vous causé avec lui?

— Oui , nous avons eu ensemble une assez longue conversation. — Vous allez nous conter cela.

— Est-ce que monsieur ne pourrait pas nous dire cela en dînant? dit M. Férulus.

On se met à table, et Edouard fait part du résultat de sa conversation avec l'étranger.

— Ainsi, il ne veut pas entrer à mon service? dit Robineau. — Non, il refuse. — Je n'en suis nullement fâché.

— Il faut que ce gaillard-là soit un peu timbré, dit M. Férulus, pour préférer le pain des montagnards à la cuisine de M. de la Roche-Noire.

— Je ne partage pas votre idée, dit Edouard. Cet homme a reçu de l'éducation, a tenu un rang dans la société ; il ne peut se résoudre à servir les autres , cela me semble assez concevable.

— Sur quoi supposez-vous que ce vagabond a été reçu dans le grand monde? dit Robineau. Je n'ai rien trouvé de distingué dans sa pwsonne.

— Si vous l'aviez entendu parler, vous seriez certain qu'il n'a pas toujours porté un si misérable costume.

— Mon cher Edouard, dit Alfred, tu es un peu romanesque, tout ce qui offre quelque chose de singulier, d'extraordinaire, te plaît, tu as été bien aise de faire de ce vagabond un de ces personnages mystérieux comme on en trouve dans les romans.

— Messieurs, dit M. Férulus en versant à boire à tout le monde, M. Edouard est homme de lettres; il a pu... je dirai même plus, il a dû être flatté d'entendre quelques mots 5îcolastiques sortir de la bouche d'un personnage grossier... Mais qu'est-ce que cela prouve? qu'il a reçu de l'éduc.ition?... Je ne suis pas de cet avis. Ne voyons-nous pas dans l'antiquité que des bêtes ont parlé?...

— Gela se voit encore de notre temps, dit Alfred.

— Ah! oui, les perroquets... Ceux-là ont reçu de Téducation; mais Tite-Live rapporte qu'un bœuf s'écria en plein marché : Rome, prends garde à toi I Pline a dit qu'un chien parla lorsque Tarquin fut chassé du tiône; si l'on en croit Suétone, une corneille s'écria dans le Capilole : C'e.si fort bien fait, lorsqu'on allait assassiner Domilien ; un des chevaux d'Achille, nommé Xantke , prédit à son maître qui! mourrait devant Troie; enfin, le bélier de Phryxus a parlé aussi bien que les vaches du mont Olympe; et cependant, messieurs, toutes ces bêtes-là n'avaient pas reçu d'éducation. Un homme peut bien en faire autant... J'en conclus que ce vagabond a été au service de quelque savant, et qu'il lui en est resté quelque chose dans la mémoire ; car, nous autres , maîtres es arts, nous sommes

comme le soleil, dont les rayons pénètrent dans les palais et dans la mansarde... Le salmis de mademoiselle Cheval est excellent!... J'ai l'honneur de boire à la santé de monsieur de la Roche-Noire.

Alfred et Edouard ne prennent plus part à la conversation, tous deux sont livrés à leurs pensées; mais M. Férulus, qui paraît s'être promis de boire, de manger et de parler pour tout le monde, ne laisse pas tomber Tenlretien, dans lequel il a soin de jeter à chaque instant quelques louans:es, quelques compliments au nez de Robineau, qui reçoit cela avec délices, et trouve M. Férulus beaucoup plus aimable que ses deux amis. Le maître d'école a déjà son but; le séjour du château lui est beaucoup plus agréable que celui de son pensionnat, et vers la fin du dîner il s'écrie avec effusion de cœur:

— Monsieur de la Roche-Noire, je me sens porté pour vous d'une bien forte dose d'attachement...

— Monsieur Férulus, dit Robineau en s'inclinant, je vous prie de croire que, de mon côté...

— Monsieur de la Roche-Noire, cela m'est venu tout de suite en vous voyant ariiver sur votre âne. Il existe entre les grands hommes une secrète sympathie... et si vous êtes grand par la naissance et par les richesses, je me flatte de l'être par les sciences... Je suis un véritable puits en fait de sciences 1... Vous devez avoir une bibliothèque dans votre château.

— J'en ai trouvé une dans la tour du Midi.

— Alors, il vous faut absolument un bibliothécaire...

— Mais c'est qu'il n'y a pas de livres dans la bibliothèque.

— C'est égal... on en mettra... J'y mettrai les miens... tous livres classiques; vous sentez, monsieur de la Roche-Noire, qu'un château oii il n'y a pas de bibliothécaire, c'est un dîner sans potage, c'est un bel homme qui n'a qu'un œil, c'est une jolie femme qui boite... Eh bien! monsieur de la Roche-Noire, savez-vous ce que je suis capable de faire pour vous?... J'ai l'honneur de boire à votre santé.

Robineau cherche quelque temps dans sa tète> puis répond : — Ma foi, non, je ne devine pas.

— Si vous ne devinez pas, je dois vous l'expliquer... c'est toujours ainsi que les sibylles répondaient à ceux qui les consultaient; et, quand elles avaient expliqué leur oracle, ordinal

rement en ne le comprenait pas davantage. Mais revenons. Il vous faut absolument un bibliothécaire...

— Mais je croyais qu'ayant...

— Non, il vous en faut un d'abord; pour être le dépositaire des sciences que doit renfermer le château de la Roche-Noire, il faut un homme profond, érudit, savant et modeste. Or, j'ai beau chercher à dix lieues à la ronde, je ne vois absolument que moi qui réunisse toutes ces qualités, consequentia consequentium, je serai votre bibliothécaire...

— Quoi! monsieur Férulus?...

— Jai l'honneur de porter la santé de monsieur de la Roche- Noire. Oui, je quitte tout... j'abandonne mes élèves à mon sous-maître... J'en avais pourtant cinq dans ce moment-ci. C'est égal!... l'argent n'est rien pour moi. D'ailleurs, je me suis mis dans la tète de vous faire aller à l'immortalité... et rous irez... Je ferai en votre honneur des vers grecs, latins, français et hébreux ; vous serez un Mécène, un Auguste ; je serai votre Horace, votre Virgile... et pour vous faire aller à l'immortalité, je ne vous demande que quatre cents francs d'appointements avec la table et le logement.

Robineau trouve que ce n'est pas cher de devenir immortel pour quatre cents francs par année; il frappe dans la main de M. Férulus : l'affaire est conclue. Le lendemain même, le nouveau bibliothécaire promet de venir s'installer au chàleau. On boit de nouvelles rasades au plaisir que l'on aura dans la société l'un de l'autre; et ces messieurs, à force de raisonner sur les avantages de la science et de boire à la santé des grands hommes de l'antiquité , finissent par ne plus savoir ce qu'ils disent. Depuis longtemps Alfred et Edouard se sont retirés, Robineau songe à en faire autant; mais en se levant de table il s'aperçoit avec étonnement qu'il est étourdi, et que ses jambes fléchissent. 11 sonne François pour qu'il le conduise dans son apparlcment, en disant : — C'est singulier! on croirait que je suis un peu gris.

— Monsieur de la Roche-Noire, dit Férulus en tachant de trouver son chapeau, il n'y a point de mal à se donner une petite pointe ; Alexandre le Grand se grisait quelquefois; jadis nos ancêtres buvaient secl... En Allemagne, on ne croirait pas avoir traité son hôle en ami, si on ne le renvoyait pas ivre; enCu en Russie, les Moscovites aimaient le vin avec tant de

fureur que quand ils ne pouvaient plus en avaler, ils s'en faisaient donner des lavements. Quand je serai votre commensal, j'espère que nous remettrons en vigueur quelques-unes des anciennes coutumes de l'antiquité... A demain, monsieur de la Roche-Noire!...

M. Férulus quitte le château à peu près dans l'état où Gunelte et Vincent avaient quitté le bal ; et Robineau se jette sur son lit tout étourdi, mais enchanté d'avoir quelque point de ressemblance avec Alexandre le Grand.

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