CHAPITRE XIV
t'AMOUR NUIT A l'amitié.
Le désir de revoir Tsaure a rendu les jeunes gens mallnals; Robineau est encore profondément endormi lorsque Edouard quitte son appartement et descend légèrement l'escalier qui va dans la cour. Edouard fait le moms de bruit possible; il craint de réveiller Alfred, il craint même de le rencontrer; il ne se doute pas que cette fois le jeune baron l'a gagné de vitesse, et que depuis une demi-heure il a déjà quitté le château.
Arrivé dans la cour, Edouard est arrêté par François, qui n'ose point réveiller son maître et ne sait que répondre aux ouvriers qui lui demandent ses ordres pour différentes réparations. Edouard va un moment examiner les iravdux, donne quelques avis, et parvient à se débarrasser de tout le monde. Mais à peine a-t-il quitté François, que le jardinier s'avance vers lui, et le prie de venir un moment examiner les embellissements qu'il projette dans les jardins. 11 n'y a pas moyen de se défaire de M. Vincent sans lui céder. Edouard va dans les jardins, trouve tout charmant, admirable, délicieux; et, pendant que le jardinier parle encore, le laisse là, se sauve du jardin et regagne la cour. Le concierge l'y attendait; M. Gunette n'est pas gris; mais il a déjà déjeuné, il est fort en train de causer.il veut absolument faire voir à Edouard les souterrains du château, il tient les clefs à sa main, et a déjà allumé sa lanterne.
— Je ne veux pas voir vos souterrains , dit Edouard en re-
poussant M. Cunette ; montrez-les à voire maître tant que vous voudrez... moi, je ne tiens pas à les connaître.
— 3Ionsieur a donc changé d'avis, dit le concierge en remettant ses clefs dans sa poche.
— Commenll changé d'avis?
— Sans doute... Ce matin votre ami... M. de Marcey, nous a dit que vous vouliez absolument voir les souterrains... les jardins... les travaux... Il nous a bien recommandé de vous montrer tout.
— Quoi!... vous avez déjà vu Alfred ?... et où donc est-il?
— Ah! y a longtemps qu'il est loin... s'il court toujours... Avec ça qu'il a pris le gros cheval qui était hier à la carriole... vous savez... Ah! Dieu! comme il l'a fait galoper!
Edouard voit que c'est Alfred qui lui a envoyé tout le monde pour le retenir au château ; il devine son motif, et déjà son cœur bat avec violence... Alfred a voul i se ménager un téte-à-tête avec Isaure , il a craint qu'Edouard ne vînt le trouver. Que pout-il avoir à dire de secret à cette jeune fille? Edouard ne le devine que trop, et il donnerait déjà tout ce qu'il possède pour être en ce moment près de la Maison Blanche.
— N'y a-t-il pas moyen de trouver encore un cheval? dit-il au concierge qui soufile sa lanterne.— Un cheval... pour mettre à la carriole?... — Eh! non, pour le monter... — Ah! je vois ce que c'est, monsieur veut aller rejoindre son ami... Vous aurez de la peine... il a de l'avance, et puis c'est qu'il galopait!... — Je vous demande un cheval... — Ah! il y a Nicolas qui a sa petite jument qui est boiteuse... Mais c'est égal ; elle a encore trois jambes dont elle allonge joliment!... — Allez me la chercher!... Tenez, voici de l'argent; mais je vous en prie qu'on se hâte... — Alors, décidément vous ne voulez pas voir les souterrains aujourd'hui? — Eh ! non. Pour Dieu , amenezmoi un cheval !
Le concierge s'éloigne. Edouard se promène avec agitation dans la cour. Il sent combien il lui sera difficile d'empêcher qu'Alfred n'aille sans lui chez Isaure; il n'a aucun droit, aucun molifpour lui en vouloir; et cependant son cœur se serre, sa tête s'exalte à la pensée qu'un autre est près de la jolie chevrière, et que cet autre lui fait la cour.
Enfin Cunette revient avec la jument de Nicolas; Edouard saute dessus. Au moment où il va sortir du château, M. Férulus
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y entre, tenant sous un bras un petit paquet contenant ses effets, et sous l'autre une vingtaine de volumes liés par des ficelles, avec lesquels il se propose de reformer la bibliothèque du château.
— Déjà à cheval, mon cher confrère!... dit M. Férulus on s'arrêtant devant Edouard. Oh ! oh! nous allons de bonne heure chercher la rime...
0 vous donc qui, bnilant d'une ardeur périlleuse, Courez du bel esprit la carrière épineuse. N'allez pas...
— Gare, monsieur Férulus 1 gare! je vous en prie! je suis très-pressé...
— J'aurais seulement voulu vous montrer un livre bien précieux que j'ai là sous le bras... Je l'ai trouvé sous des bouquins... c'est une perle pour un savant!... Mais il faut savoir : Auruni ex stercore Ennii.
Edouard n'écoute plus M. Férulus; il a poussé sa monture, et il laisse le savant défaire son paquet de livres au milieu de la cour. Stimulée vigoureusement par son cavalier, la jument de Nicolas avance assez vite; plus elle est échauffée, moins elle boite, et Edouard ne la laisse pas se ralentir. Cependant le chemin devient difficile pour un cheval, mais on approche de la vallée; bientôt on apercevra la demeure d'Isaure; cette pensée calme un peu l'agitation d'Edouard. Il voudrait «avoir comment la jeune fille a reçu Alfi*ed, et si elle lui témoigne plus d'amitié qu'à lui. Mais comment apprendre ce qu'ils se seront dit? Un bruit subit se fait entendre; c'est le gros cheval de la carriole qui est attaché près de là. Edouard quitte aussi son coursier, l'attache près du cheval d'Alfred, puis se dirige vers le vallon, le cœur oppressé, et songeant avec amertume combien a peu duré le bonheur que, la veille encore, il avait goûté en ces lieux.
Le jeune homme est descendu dans le vallon; ses yeux inquiets errent autour de lui. Il n'a pas encore vu ceux qu'il désire et qu'il craint d'apercevoir. Il va sur la montagne où la veille il s'est assis près d'Isaure; il retrouve la place où ils étaient ensemble; mais la montagne est déserte, la bergère n'y a pas conduit son troupeau. Ils sont donc dans sa maisonnette. Edouard plus ému se hâte de marcher vers la demeure où la
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veille il n'a pas osé entrer, parce que, pour la première fois qu'il se trouvait seul avec Isaure, il lui semblait plus convenable de ne point aller chez elle. Mais Alfred n'a pas eu la même délicatesse... Il est chez la petite, et depuis longtemps peut-être!
Edouard est bientôt devant la maisonnette; il court à la porle, elle cède, il entre brusquement. Isaure est assise et travaille; Vaillant est à ses pieds... A peu de distance, Alfred est prè.^ d'une table devant des fruits auxquels il n'a pas touché, et ses yeux sont amoureusement fixés sur la jeune fille, qui tient les siens baissés.
Au bruit que fait Edouard en entrant, la petite lève la tète, et un sourire aimable vient embellir sa physionomie; Vaillant va tourner autour du jeune homme sans gronder; mais les traits d'Alfred se contractent, et une expression de dépit brille dans ses yeux.
— Pardon ! dit Edouard en s'arrêtant contre la porte; j'entre bien brusquement... mais je venais... je cherchais...
— Et pourquoi donc tous ces détours? dit Alfred; vous veniez ici, vous cherchiez la maîtresse de ces lieux, et vous vous hâtiez d'accourir, parce que vous vous doutiez que j'étais près d'elle.
Edouard ne répond rien, mais Isaure s'est levée; elle lui présente un siège en lui disant avec une grâce charmante : — Vous allez déjeuner aussi, n'est-ce pas?
— Volontiers, dit Edouard, vous offrez si bien, qu'on ne peut vous refuser.
En disant cela, il va se placer en face d'Alfred, qui se décide alors à manger. Isaure, après leur avoir apporté ce qu'elle a de meilleur dans son jardin, va se remettre à son ouvrage. Elle semble moins gaie, moins à son aise que d'ordinaire. Edouard s'en aperçoit, mais il n'ose la questionner. Alfred les regarde tous deux, et quelques minutes s'écoulent dans cette contrainte réciproque, les deux ieunes gens paraissent également s'observer.
Enfin Alfred dit à Edouard : — Pourquoi donc hier ne m'avezvous pas avoué la vérité, lorsque je vous ai demandé d'où vous veniez?... n'étioz-vous pas le maître de vous rendre ici?... Pourquoi m'en avoir fait mystère?... Est-ce que vous aviez promis le secret à mademoiselle?... en tout cas elle a été moins discrète que vous.
— Depuis quand faut-il que je vous rende compte de toutes mes actions? dit Edouard avec humeur; que vous faisait que je fusse ou non venu... dans cette vallée? Un ami peut recevoir nos confidences, mais il ne doit pas chercher à pénétrer ce que nous voulons lui cacher...
— Un ami, dit Alfred avec ironie; ce nom est aussi commun qu'il est rare qu'il soit mérité!...
— En etfet !... .on n'est plus notre ami quand on veut nous éclairer sur les suites de nos passions... ou nous empêcher do faire quelque nouvelle folie !...
— 11 est fort plaisant de donner des conseils aux autres quand on en aurait besoin pour soi-même !...'
Les jeunes gens gardent de nouveau le silence. Isaure les regarde tour à tour avec un étonnement mêlé d'inquiétude, mais elle n'ose leur parler.
Au bout de quelque temps, Alfred part d'un éclat de rire en regardant Edouard, puis s'écrie : — Vraiment, mon cher Edouard, nous sommes de grands enfants!... Nous brouiller, nous garder rancune... et tout cela pour une jolie figure... deux beaux yeux ! enfin pour cette aimable enfant , qui peut-être ne nous écoutera ni l'un ni l'autre.
— Alfred, s'écrie Edouard, est-il convenable de parler ainsi devant elle?...
— Eh I pourquoi pas ? Oh ! moi, je ne cache pas ee que je pense 1... Demande à Isaure, je lui ai dit que je l'adore, que j'en suis fou, que je veux faire son bonheur... que sa jolie petite mine ne me sort pas de la tête... N'est-ce pas, Isaure, que je vous ai dit tout cela ?
La petite rougit, et sans lever les yeux répond à demi-voix : — Je ne me souvenais plus de ce que vous m'aviez dit, monsieur.
— Diable!... il paraîtrait alors que ma déclaration n'a pas fait une grande impression sur votre cœur !...
— Alfred, pouvez-vous parler si légèrement à cette jeune fille? vous croyez toujours avoir affaire à vos coquettes, à vos dames de Paris... Mais la solitude dans laquelle vit Isaure doit nous faire un devoir de la respecter davantage... Songez que nous sommes sous son toit; qu'elle nous reçoit avec confiance, et qu'il serait affreux d'en abuser.
— Oh ! tu fais de la morale, toi, et tu viens pousser des soupirs, lancer des regards langoureux !... Mon cher Edouard, cha-
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cun a sa manière de faire la cour; et, près d'une fille innocente, la tienne est, je crois, la plus dangereuse; moi, je ne prends pas de détours, je dis sur-le champ ce que j'éprouve... Quel mal y a-t-il donc à trouver Isaure charmante... à l'aimer?... n'cst-elle pas sa maîtresse, n'est-elle pas libre de disposer de son cœur ?... Pourquoi ne tenterais-je pas de m'en rendre riaître ? Au reste, Isaure est plus en sûreté que tu ne le crois... J'ai voulu l'embrasser... un petit baiser, ce n'est pas demander beaucoup! mais diable!... cette tentative a failli me coûter cher... mademoiselle se défendait... et son chien qui a vu cela !... j'ai vu le moment où il allait me dévorer!... Parbleu ! si jamais je me marie il faut que je mette un chien comme celui-là près de ma femme !...
Isaure a baissé la tète sur son ouvrage, elle ne dit rien. Edouard se lève avec humeur, il se promène quelques instants dans la chambre ; mais en regardant la jeune fille , il voit que deux grosses larmes coulent le long de ses joues, quoiqu'elle baisse les yeux pour les cacher.
— Tenez, Alfred, voilà votre ouvrage ! s'écrie Edouard; à peine si vous la connaissez, et déjà vous faites couler ses larmes 1...
— Que dis-tu... elle pleure !... il se pourrait! et j'en serais la cause! Isaure... chère Isaure, dites-moi que vous me pardonnez !...
En disant cela, Alfred court se jeter aux genoux de la petite; il s'empare d'une de ses mains, quoique Vaillant lève déjà la tète en laissant échapper un murmure de mauvais présage.
— Combien je suis désolé de vous avoir fait du chagrin! reprend Alfred; je vous jure d'être plus sage à l'avenir!... Edouard a raison, je suis un étourdi... je ne sais ce que je fais... Mais aussi vous êtes si jolie !... vous me tournez la tète... ce n'est vraiment pas ma faute...
— Alfred, tu vas recommencer, dit Edouard, que celte scène n'amuse nullement.
— Non, non, laisse-moi donc; il faut que je m'excuse, il faut bien que je tâche d'obtenir mon pardon.
— Levez-vous, monsieur, dit Isaure d'un ton triste et doux ; je ne vous en veux pas... ce n'est pas vous qui me faisiez pleurer... mais je pensais ù ma situation. . Je pensais... qui^jen'ai
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point de parents, que j'ai perdu ma mère adoptive... Quand elle était avec moi... on ne cherchait pas à m'embrasser !...
— Vous voyez donc bien que c'est moi qui vous ai fait faire ces tristes réflexions ! dit Alfred en soy levant. Allons, je sens que j'ai eu tort... mais je ne vous ferai plus de peine... Tenez, pour être plus certain d'être sage... ce qui ne m'est pas toujours facile... eh bien ! je ne viendrai plus seul vous voir. Edouard sera toujours avec moi... J'espère que voilà une résolution louable...
— Oh ! c'est très-bien, dit Edouard.
— Ah ! oui, c'est très-bien... mais c'est à une petite condition; c'est que toi, mon cher ami, tu ne viendras pas non plus sans moi voir cette aimable enfant.
Edouard n'est plus si charmé du projet d'Alfred; mais Isaurc le regarde , elle semble craindre qu'il ne refuse , et il répond à son ami en soupirant :
— Eh bien ! oui... j'y consens... nous ne viendrons qu'ensemble.
— Allons, dit Alfred, voilà une résolution digne de nos anciens preux. Mais je crois que, pour aujourd'hui, il est temps de dire adieu à la dame de nos pensées... Viens, Edouard, retournons au château... Au revoir, aimable enfant !... nous vous reverrons demain... mais j'espère que ces beaux yeux ne verseront plus de larmes.
Isaure adresse un doux sourire aux deux jeunes gens qui sortent de sa demeure et vont retrouver leurs chevaux.
^ — Ah ! ah 1 dit Alfred, tu as fait comme moi, Edouard, tu as pris un cheval... Ma foi, nous sommes aussi bien montés l'un que l'autre... Décidément tout devient commun entre nous... jusqu'à ce que la petite ait fixé son choix, et cela ne peut larder... Ce serait bien le diable, aimables et tournés comme nous le sommes, après avoir fait tant de conquêtes à Paris, si l'un de nous ne parvenait pas à plaire à une villageoise !...
Edouard ne partage pas la gaieté d'Alfred, il ne traite pas aussi légèrement que celui-ci le sentiment qu'il éprouve pour Isaure.
— Mon ami, lui dit-il, je suis vraiment fâché que tu penses à celte jeune fille...
— Eh ! pourquoi cela ? tu y penses bien, toi.
— J'y pense peut-être tout différemment que toi.
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— Oh ! mon cher Edouard, lu ne me feras pas accroire que lu aies formé le projet d'épouser cette petite chevrière ! Tu voudrais peut-être me le laisser supposer, pour qu'alors, respectant un amour si pur, je n'allasse plus conter fleurette à la jeune fille !... Cela ne serait pas maladroit !...
— Alfred, tu juges bien mal ton ami I...
— Je sais qu'il n'y a plus d'amis dès que l'amour vient se mettre entre eux... Enfin, parce que tu prétends aimer sérieusement cette petite, pourquoi donc ne crois-tu pas que je puisse l'aimer aussi ?...
— Écoute, Alfred, une dame de beaucoup d'esprit me disait dernièrement à Paris : Il y a une grande différence entre désirer et aimer; toi, tu désires posséder Isaure... mais tu ne l'aimes pas véritablement.
— Mon cher Edouard, ta dame ne t'a rien dit là de nouveau; il y a longtemps que je sais que désirer et aimer ne sont point synonymes; mais, parce qu'on aime, ce n'est pas une raison pour ne point désirer ; et parce qu'on désire, cela ne prouve pas que l'on n'aime point. Tu diras cela de ma part à cette dame, quand tu la verras. Au reste , qui te dit qu'Isaure ne me préférera pas à toi?...
— Oh I rien... rien, sans doute l... répond Edouard en comprimant un soupir. Puis il garde le silence tout le long de la route, Alfred en fait autant, et les jeunes gens reviennent pensifs au château.