‹ La maison blancheChapitre 16 sur 45 · OUI PROMET OUELOL'E CHOSE · texte numérisé non relu

OUI PROMET OUELOL'E CHOSE

Plusieurs jours se sont écoulés pendant lesquels Alfred et Edouard n'ont pas manqué d'aller passer chaque matiniV pr»^3 d'isaure. Fidèles à leurs conventions, ils partent ensemble du château et y retournent de compagnie. Ceicndant il est facile de voir que ce traité les contrarie l'un et l'autre, mais aucun d'eux n'a encore osé le rompre ; chacun voudrait bien accompagner son rival quand il se rend dans la montagne, mais désirerait ensuite revenir seul trouver la jeune fiile.

Isaure, habituée à voir chaque malin les deux amis, a repri?, avec eux, sa confiance et sa gaieté. Elle rit et court avec Alfred, dont les folies, les étourderics semblent l'amuser; ensuite elle revient près d'Edouard et lui dit avec candeur : — Pourquoi ne jouez-vous pas avec nous ? Mais Edouard se tait en s'efforçant de sourire ; plus Alfred est gai, moins il se sent disposé à partager ses plaisirs; il souffre en secret ; il lui semble qu'lsauio montre plus de préférence pour Alfred, que c'est lui qu'elle regarde et auquel elle sourit le plus souvent. 11 veut cacher les tourments qu'il éprouve, mais déjà la jalousie déchire son cœur.

Cette situation ne pouvait durer. Alfred se flattait de plaire, mais il voulait en acquérir la certitude; Edouard se désespérait, mais il voulait avouer ses peines à celle qui les faisait naître, et apprendre de sa bouche s'il devait renoncer à l'espoir d'être aimé. Isaure seule tranquille près des deux jeunes gens, qui no lui parlaient plus d'amour, se retrouvait chaque jour avec eux, sans se douter des dangers qui devaient résulter pour elle de leurs fréquentes visites.

Plusieurs fois en sortant de la vallée les jeunes gens avaient aperçu le vagabond, qui, tantôt assis sur une pointe de rocher, tantôt arrêté au milieu des champs , jetait sur eux un regard moqueur, puis détournait la tête pour ne pas entrer en conversation.

— Voilà cet homme singulier avec lequel tu as causé, dit un jour Alfred en sortant de chez Isaure ; que diable fait-il par ici?... Je commence à penser, comme Robineau, que ce drôle-là a de mauvais desseins... Mais la petite doit le connaître; je suis curieux de savoir s'il lui a parlé... Je veux aussi que ce misérable me dise pourquoi il se permet de sourire en nous regardant... il y a dans son regard quelque chose de moqueur dont je lui demanderai l'explication.

Cet homme est malheureux , dit Edouard ; il faut lui passer des bizarreries qui sont peut-être la suite des chagrins qu'il a éprouvés.

— Des chagrins!... il ne paraît pas en avoir, il siffle, il chante, il rit tout seul... — Mais au milieu de tout cela, Alfred, on aperçoit une expression d'amertume qui n'annonce pas que cette gaieté soit bien franche !

Le lendemain, les jeunes gens demandent à Isaure si elle connaît l'homme qui erre dans les montagnes. Au portrait qu'ils

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lui en font, la jeune fille se rappelle l'avoir aperçu quelquefois; mais il ne lui a jamais parlé, et n'est pas entré dans sa demeure.

— S'il s'y présentait, dit Alfred, je vous engage à être sur vos gardes. — Pourquoi donc? dit Isaure, cet homme serait-il méchant? — Je ne sais... mais je ne suis pas prévenu en sa faveur... Au reste, s'il se permettait la moindre insulte... — Et pourquoi donc voudrait-il me faire du mal?... je n'en ai jamais fait à personne !... — Ce n'est pas toujours une raison... mais j'espère que Vaillant vous défendrait. Je me souviens de la manière dont il reçoit ceux qui veulent vous embrasser.

En disant cela Alfred sourit et prend la main de la jeune fille, qui rougit ; Edouard est à quelques pas, il se tait ; mais ses traits annoncent toutes les angoisses de son â.Tie. Isaure jette les yeux sur lui; et aussitôt, retirant sa main de dedans celle d'Alfred, elle court près d'Edouard en lui disant avec un accent qui pénètre jusqu'à son cœur : — Ou'avez-vous donc?... on croirait que vous éprouvez du chagrin... Est-ce moi qui vous ai fait de la peine?

Ces accents si doux, si tendres, la manière dont Isaure le regarde, ramènent l'espoir dans l'âme d'Edouard, tandis que cela fait un effet tout contraire sur Alfred; il fronce les sourcils, fait quelques mouvements d'impatience, puis s'écrie : — Partons, il en est temps ! Et aussitôt, entraînant Edouard, qui serait volontiers demeuré encore, Alfred sort avec lui de la maisonnette, beaucoup moins satisfait que lorsqu'il y est entré. 11 ne faut qu'un mot, qu'Hun regard, qu'un sourire de la beauté pour faire des heureux ou détruire nos espérances.

En quittant la maisonnette, les jeunes gens aperçoivent l'étranger assis à quelques pas. Suivant sa coutume, il les observe, et une expression moqueuse se peint sur son visage. Alfred quitte le bras d'Edouard et se dirige vers le vagabond, qui reste tranquillement à sa place. Arrivé devant cet homme, Alfred lui dit d'un Ion impérieux :

— Vous semblez épier toutes nos actions... et vous nous regardez avec une expression qui me déplaît... Je n'aime ni les insolents, ni les curieux, je vous en avertis.

L'étranger se dandide en arrière et se contente de répondre: — Je suis comme vous... Je n'ai jamais aimé ni les insolents, ni les curieux. J'ai toujours fui les derniers et su punir les autres.

— Est-ce un défi que vous m'adressez? dit Alfred en jetant un regard de mépris sur l'inconnu.

— Un défi! oh! ma foi non!... je ne m'amuse plus à cela!... Autre temps, autres soins... Quant à vos actions... il n'y a pas besoin de les observer longtemps pour les connaître, ainsi que \os projets...

— Que voulez-vous dire?

— Parbleu !. quand des jetmes gens vont chez une jeune fuie, on sait bien ce qui doit en résulter... et il ne faut pas être bien fin pour le deviner. Après tout, je vous assure que cela m'est fort égal!... je ne vois dans tout cela rien que de très-ordinaire.

— Je vous trouve bien hardi d'oser vous permettre de telles réflexions. Si vous n'étiez pas sans cesse sur nos pas, comment sauriez-vous où nous allons?... Mais si vous vous permettez encore de dire un mot sur cette jeune fille... je saurai châtier celte insolence!...

Pour toute réponse, le vagabond s'étend sur le gazon en ricanant, puis sort de sa poche une tabatière; et, après y avoir mis ses doigts, la présente à Alfred en lui disant fort tranquillement : — En usez-vous?.., il est tout frais, je l'ai acheté ce matin à Saint-Amand...

Le calme de l'étranger bouleverse toutes les idées d'Alfred ; sa colère en redouble; il est sur le point de se porter à quelque acte de violence; mais Edouard le retient et se met entre lui et l'inconnu en s'écriant : — Mon cher de Marcey! à quoi pensestu?... et pourquoi cette colère contre ce malheureux?..

Alfred s'arrête comme rougissant lui-même de n'avoir pas été le maître de ses transports. Mais au nom de Marcey, qu'Edouard vient de prononcer, l'étranger a paru frappé comme par la foudre; un changement subit se fait dans toute sa personne. Ce n'est plus ni l'insouciance ni l'ironie qui se peignent dans ses yeux, c'est un sentiment de surprise, d'intérêt et d'inquiétude- Il s'est levé subitement et s'est approché d'Alfred, qu'il regarde avec anxiété; puis il lui dit : — Pardon, monsieur; mais votre nom, s'il vous plaît?

La voix de l'inconnu n'est plus la même; ce ne sont plus les accents rauques et durs qui lui semblaient familiers, elle a une expression nouvelle; et le ton avec lequel l'étranger vient de

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parler est devenu tout à coup celui d'un homme qui a l'usage de la bonne compagnie.

Alfred et Edouard sont frappés du changement qui vient do s'opérer dans la personne du pauvre diable. Cependant il a répété sa question, et Alfred lui répond : — Mon nom... vous venez de l'enlendre... Alfred de Marcey. — Èles-vous le fils du baron de Marcey, qui fut colonel de chasseurs? — Oui... c'est mon père... Comment savez-vous?... l'auriez-vous connu?... — Oui... c'est-à-dire, j'en ai souvent entendu parler... Mais quel est donc voire âge?

— Mon âge!... dit Alfred avec surprise, vingt-quatre ans. L'inconnu semble réfléchir et chercher à rassembler ses souvenirs ; puis il murmure à voix basse :

— Vingt-quatre ans!... ah! oui... je me rappelle... il avait un fils de sa première épouse.., on me l'avait dit. Et avez-vous dos frères, des sœurs?

— Non, je n'en ai point, répond Alfred, dont la curiosité est fortement excitée. Mais pourrais-je savoir, monsieur, ce qu'il peut y avoir d'intéressant pour vous à connaître ma famille?

L'étranger parait vouloir chercher à reprendre son air d'insouciance habituelle et répond : — Oh ! je vous ai demandé cela... pour causer, voilà tout. Et votre père existe toujours? — Sans doute. — Il n'est pas dans ce pays? — Non, il est à Paris... Auriez-vous autrefois servi dans son régiment? — Non, pas dans son régiment précisément... cependant j'ai servi autrefois.

— Vous avez défendu votre patrie, et vous êtes maintenant errant et malheureux! s'écrie Alfred. Ah! pardon, monsieur! je vous ai tout à l'heure parlé un peu lé'gèrement... je suis un étourdi !... je fais souvent des fautes et je m'en repens après; mais Edouard vous dira que mon cœur n'est pas méchant... Tenez, prouvez-moi que vous ne m'en voulez pas en acceptant cette bourse... et que j'aie le plaisir d'être utile à un ancien soldat.

En disant cela , Alfred présentait à l'étranger une bourse pleine d'or; celui-ci y porte des yeux avides; mais cependant sa main repousse celle qui est tendue vers lui ; et il répond avec une sorte d'aigreur : — Non, je ne veux pas de votre or... jo n'ai besoin de rien...

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— Vous me refusoz, dit Alfred ; je le vois, vous m'en voulez encore de ma vivacité de tout à Iheure. Eh bien! puisque vous avez connu mon père... c'est en son nom que je vous offre co léger secours.

— En son nom! s'écrie l'inconnu; et une sombre fureur brille dans ses yeux. Mais bientôt, paraissant plus maître de lui, il reprend : — Je vous le répète... je n'ai besoin de rien maintenant... plus tardf il est possible que votre or me soit utile... Adieu, jeune homme, nous nous reverrons.

Le vagabond s'éloigne alors après avoir encore jeté sur Alfred un regard dont l'expression est singulière. Les jeunes gens vont reprendre leurs chevaux et retournent au château en s'entretenant de cette rencontre, qui pour un moment leur fait oublier Isaure et leur rivalité.

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