CHAPITRE XVI
PRÉPARATIFS DE TCTE.
Pendant que les deux amis vont faire leur cour à la jolie chevrière, que M. Férulus place ses rudiments et ses dictionnaires sur les rayons poudreux de la bibliothèque, que mademoiselle Cheval s'exerce à la cuisine et Cunette à la cave, que le jardinier bouleverse le jardin et que les ouvriers restaurent le vieux domaine de la Roche-Noire, Robineau passe son temps en fêtes et en dîners qu'on lui donne à Saint-Amand, où il se rend tous les jours. La petite ville renferme, comme toutes celles de province, des originaux, des musards, des gens à prétentions, et surtout des chefs de famille qui ont des demoiselles à marier. Robineau est riche, il vient d'acquérir un château, et il veut prendre une femme; en voilà plus qu'il n'en faut pour être fêté, choyé et invité partout.
Robineau fait sensation dans chaque maison où il est présenté ; on se dit : C'est M. de la Roche-Noire, c'est le nouveau propriétaire... il est riche, et il veut se marier; il l'a dit à son noiaire, qui l'a dit à ses clients, lesquels l'ont conté au reste de la ville. Toutes les demoiselles regardent Robineau en dessous, et font de petites mines bien gentilles pour plaire à co
monsieirr, qui n'est pas bien séduisant ; mais il est si cruel de rester demoiselle, et si doux au contraire d'avoir un château, delre appelée madame de la Roche-Noire, que ces jeunes filles sont bien excusables de chercher à captiver le nouveau venu. Les mamans lui font aussi force politesses; elles applaudissent à ce qu'il dit, et sourient à ce qu'il fait. Les veuves mêmes lancent au nouveau propriétaire quelques œillades vives ou tendres, accompagnées de soupirs étouffés; car beaucoup de veuves ne sont pas fâchées de convoler à de secondes noces, pour se distraire de leur douleur, si elles ont eu un bon mari; pour se dédommager, si elles en ont eu un mauvais; et enfin pour juger de la différence, si elles en ont eu un passable. Au milieu de toutes ces agaceries , Robineau ne sait plus où il en est; il se croit à la fois un Apollon et un Voltaire; il trouve que les soirées de Saint-Amand sont infiniment préférables aux bals de Paris , et ne s'avoue pas que ce sont ses vingtcinq mille livres de rente qui, près de beaucoup de gens, lui ont donné de la grâce, de l'esprit et du savoir; tandis que, dans le fond, il est toujours aussi lourd, aussi sot qu'autrefois!... Bridoison prétend que ce sont de ces choses que l'on se dit à soi-même; il y a encore beaucoup de gens qui ne se les disent pas.
Robineau, fêté, adulé, cité, et ne sachant de quel côté jeter le mouchoir, veut cependant rendre à la société de la ville les politesses qu'il en reçoit; il presse les ouvriers quand il esta son château, et, quand il le quille, il charge son bibliothécaire de le remplacer et de hâter les travaux. Le bibliothécaire, qui n'a encore pu réunir que vingt-trois volumes dans la bibliothèque, n'est pas fâché de cumuler les emplois, et d'être aussi l'homme d'affaires de monseigneur. Par les soins de M. Férulus, deux jeunes Auvergnats sont adjoints à mademoiselle Cheval pour remplir, sous ses ordres, Tcmploi do marmitons; car c'est d'abord vers la cuisine que le savant porte ses améliorations: il visite ensuite les caves, et s'en fait donner les clefs, au grand déplaisir de M. Cunelte. Mais M. Férulus a lu quelque part que les grands seigneurs avalent des officiers de bouche, et il prétend que les sommeliers ne sont pas autre chose; en conséquence, il se donne encore cette charge : il fait venir deux nouveaux valets, qui doivent être cocher et laquais; il fait acheter à Robineau un petit cheval et un char-à-bancs, dans lequel
celui-ci se rend journellement à la ville ; enfin une grosse fille de vingt ans est donnée pour aide à M. Vincent, qui répète toujours qu'il ne peut pas tout faire; et la nouvelle jnrdinière doit, quand elle en sera requise, bassiner les lits et réchauffer les pieds de M. de la Roche-Noire. Cette clause a été expressément mentionnée par M. Férulus en engageant la paysanne : Car, dit-il, jadis les servantes réchauffaient leurs maîtres, lorsque ceux-ci avaient besoin d'être réchauffés; et nous nous sommes promis, M. de la Roche-Noire et moi, de remettre en vigueur les belles coutumes de l'antiquité.
La grosse fille, qui s'est engagée pour tout faire (comme les demoiselles qui sont sur les Petites-Affiches de Paris), promet de réchauffer tout ce qu'on voudra, et le bibliothécaire-hommed'affaire- officier-de-bouche a installé Jeannette au château.
Au bout de quelques jours, le château prend un aspect plus agréable, on peut monter les escaliers sans risquer de tomber ; les murs sont repeints, des papiers frais remplacent les tentures noircies; les fenêtres ont des carreaux, les portes se ferment, et le vent ne s'y fait pas sentir de toutes parts. Robineau pense qu'il peut maintenant donner la fête qu'il a promise à la belle société de la ville. Sa maison est montée, sa cave meublée, les valets ont leur livrée, le jardin est débarrassé en partie des betteraves, et orné de fleurs nouvelles; enfin M. Férulus a fait des couplets pour la fête. Robineau fixe le jour, fait ses invitations, et tout se dispose au château pour cette grande solennité , dans laquelle le nouveau propriétaire veut faire preuve à la fois de goût, d'élégance et de somptuosité.
En revenant de la vallée de Chadrat , Alfred et Edouard ne sont pas peu surpris de voir tout en l'air dans le château; on va, on vient, on court, on place dans la cour des ifs sur lesquels sont des lampions; on attache dans les allées du jardin des cordes, auxquelles sont suspendus des verres de couleur ; et, au milieu de tout cela, M. Férulus, tenant un livre d'une main et un lire-bouchon de l'autre, va de l'un à l'autre, donne des ordres, et s'essuie le front avec le bout d') sa manche, parce que probablement il n'a pas encore obtenu le département des mouchoirs.
— Eh ! mon Dieu !... que va-t-il donc se passer ici ? dit Alfred.
— Est-ce que M. Jules de la Roche-Noire se marie? dit Edouard.
— Messieurs, (lit Férulus, j'ai lu dans cet auteur italien (on disant cela, il montrait le tire-bouchon) : Lontano dagli occhi, lontano dal cuore! Vous, messieurs, vous êtes toute la journée
• loin du cliûteau, par conséquent vous ne pouvez pas savoir ce qui s'y prépare... Mais voici monseigneur de la Roche-Noire qui va vous mettre au fait.
Robineau venait, en effet, au-devant des jeunes gens. — En vérité, messieurs, leur dit-il, vous êtes bien aimables!... je ne vous vois plus... vous partez dès le matin... pouraller... je m'en doute!... Si je n'avais pas eu M. Férulus, ce savant estimable qui a monté ma maison sur un pied superbe , je ne m'en serais jamais tiré... J'espère, au moins, que demain, vous voudrez bien ne pas vous absenter. Je donne une fête... un grand dîner... un bal... des jeux de toute espèce ; les plaisirs commenceront à midi précis... n'est-ce pas, M. Férulus?
— Oui, monseigneur. A midi, le canon... c'est-à-dire trois arquebuses tirées spontanément donneront le signal de la fêle.
— Ah! mon Dieu! c'est comme au Tivoli de Paris, dit Alfred.
- D'abord, reprend Férulus, course à pied dans les jardins, hommage aux dames...
— Qu'est-ce que ce sera que cet hommage aux dames, monsieur Férulus?
— Monseigneur, ce sera un bouquet offert à chacune d'elles, et dans lequel il y aura un petit compliment en vers de ma façon... — Ceci est fort galant ! — Pour qu'il n'y ait point de jalousie, je mettrai le même compliment dans chaque bouquet; ensuite, course à pied dans les appartements du château.
— Ah ! monsieur Férulus, dit Alfred , vous auriez dû faire faire cette course-là à cheval, c'eût été plus piquant,
— Ensuite, rafraîchissements de toute espèce... consistant en eau rougie... distribués à toute la société... puis petit concert d'iiarmonie, exécuté sous les fenêtres du balcon...
— Monsieur Férulus, dit Robineau, je neveux ni des musettes, ni des cornemuses... Les villageois des environs sont bien aimables, mais je me souviens de ma première fête, et je ne veux pas que ces gaillards-là dansent ici. — Soyez tranquille, monseigneur, ils n'y danseront pas : ils viendront seulement dans la cour assister au jeu et voir le mât de cocagne... — Ahl nous aurons un mât de cocagne?... — Oui, monseigneur, nous
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en aurons même deux ; j'ai pensé qu'il serait galant d'en faire un pour les hommes et un pour les dames...
— Ah! parbleu ! dit Alfred, je n'ai pas encore vu de femme? grimper à des mâts de cocagne; mais cela ne peut qu'être fori agréable à voir... Vous leur fournirez probablement des caleçons, monsieur Férulus?
— Je ne suis pas entré dans ces détails-là, monsieur ; mais, pour que les dames aient moins de peine à atteindre au but, j'ai eu, je crois, une idée assez heureuse : tandis que le mât des hommes sera enduit et frotté de savon, je ferai emmieller du haut en bas le mât des dames; de cette manière, elles monteront comme sur une échelle...
— C'est tout à fait nouveau ! dit Robineau ; et quels seront les prix?
— Magnifiques, monseigneur ! une Syntaxe et de Viris iUuS'tribus, pour les hommes; l'Explication des participes et la Cuisinière bourgeoise pour les dames.
— Les Auvergnats qui gagneront cela seront bien satisfaits! dit Edouard.
— Après? mon cher Férulus; dit Robineau. — - Après, monseigneur! Pour remplacer les tournois, que nous ne pouvons pas donner faute de chevaliers , j'ai pensé que vous ne seriez pas fâché d'avoir une imitation des jeux gymnastiques , tels qu'on les exécutait jadis aux fêtes d'Eleusis, et même devant les empereurs romains... Par conséquent, des Auvergnats, auxquels j'ai donné mes instructions, exécuteront dans la cour les jeux du disque, de la course, de la lutte et du pugilat... — Vous ne les ferez pas boire auparavant surtout I — Non, monseigneur ! Ensuite, des fanfares, exécutées par les trois musiciens que j'ai retenus à la ville, vous annonceront que le repas est servi. Au dessert, je chanterai des couplets en votre honneur... vous aurez la complaisance de me demander bis pour le dernier... ça se fait toujours. — Bien, c'est convenu. — Ensuite, monseigneur, on se rendra dans la salle de bal... elle sera décorée comme jadis les Grecs décoraient les lieux consacrés aux réunions; des fleurs, des guirlandes et des devises partout... — Vous mettrez les devises en français, n'est-ce pas, monsieur Férulus? — Non, monseigneur... en latin et en grec, c'est plus noble... — C'est égal, faites-moi le plaisir de les mettre en français; parce que. autrement, si les dames m'en demandaient
l'explication, cela pourrait nie gêner. — Si vous y tenez absolument, monseigneur... — Oui, j'y tiens... Ensuite? — Ensuite, monseigneur, un pdlard, tiré dans votre cour, annoncera le moment du feu d'artifice , qui couronnera cette belle journée par une pluie de feu... — Une pluie de feu!... Diable! vous aurez soin qu'il ne pleuve pas sur la société. — Je réponds de tout, monseigneur; c'est moi qui dirigerai le feu, je m'y connais comme si j'avais inventé la poudre.
— Eh bien, messieurs, que pensez-vous de cette fête? dit Robineau en se frottant les mains avec satisfaction.
— J'espère que tu feras distribuer des programmes, dit Alfred. Mais qui donc reçois-tu demain? — Tout ce qu'il y a de mieux à Saint-Amand : des nobles, des gens très-riches, des hommes d'un grand mérite... Vous verrez, messieurs, que les gens aimables ne sont pas tous dans votre Paris... Et les femmes donc! .. Ah! Dieu! les femmes., vous en verrez de toutes les couleurs!
— Bah! est-ce que tu auras des Africaines, des mulâtres?... — Ce n'est pas ça! je veux dire que vous verrez des beautés dans tous les genres... et de l'esprit!... et une tenue!... C'est dommage que nous n'ayons pas adopté les usages de la Turquie, au lieu d'une femme, j'en aurais épousé douze... car vériliiblement j'en vois pkis de douze dont j'ai fait la conquête... Cependant... il y a surtout mademoiselle de la Pincerie... Ali! celle-là .. je crois que je lui ai porté le grand coup... et de son côté, elle m'exalte considérablement l'imagination l — Qu'est-ce que c'est que mademoiselle de la Pincerie? — C'est une demoiselle charmante!... grande, bien faite, élancée... et qui danse comme une biche I... enfin, c'est mademoiselle Cornéhe de la Pincerie, fille de M. le marquis de la Pincerie, une des plus anciennes familles du Poitou, qui est venue se fixer en Auvergne , parce qu'ils trouvent que le beurre y est meilleur marché... C'est le père qui m'a dit cela ; c'est un homme profond, un grand économiste... Il y a quarante-trois ans qu'il travaille à un projet philanthropique tendant à prouver que l'on peut mettre le pot-au-feu rien qu'avec du pied de veau, ce qui jetterait une grande économie dans les bouillons!
— Diable ! il est bien fâcheux i)Our les bœufs qu'il n'ait pa encore terminé ce travail-là ! — Il y a aussi une autre fille, mais celle là est veuve... très-bien encore, mais un peu co-
quette, à ce que je crois... Puis il y a un frère du marquis... Oh! c'est la bonliomie personnifiée!... Enfin, messieurs, demain vous verrez toute la famille, que je compte, d'ailleurs, engager à passer quelque temps à mon château.
Les jeunes gens vont quitter la cour, lorsque 31. Férulus, qui s'était éclipsé un moment, revient et court arrêter Robineau en lui disant : — Monseigneur de la Roche-Noire, vous savez que j'ai complété votre maison ; mais vous n'avez pas encore eu le temps de voir tous vos gens; j'ai, d'ailleurs, jugé à propos de leur donner des noms plus convenables à Jeur profession que ceux qu ils portaient jadis. Je viens de faire rassembler votre maison dans la grande galerie, voulez-vous la passer en revue?
— Ça me semble assez convenable, dit Robineau ; c'est bien le moins que je connaisse tous ceux que je paye. Allons faire la revue de mes gens.
On se rend dans la galerie où tous les domestiques du château sont réunis. M. Férulus, qui aime beaucoup les cérémonies, a fait placer tous les valets sur une file, en leur ordonnant d'avoir chacun à la main quelque attribut de leur profession. Le concierge a ses clefs, le jardinier une bêche, François une badine pour battre les babits, le cocher un fouet, le jockey une casquette, les marmitons les lardoires, mademoiselle Cheval une casserole, et Jeannette, qui n'a pas trouvé de bassinoire dans le château, tient sous son bras une chaufferette.
— C'est bien !... cela a très-bonne mine, dit Robineau en s'arrétant devant ses gens; neuf domestiques... sans compter les chevaux et les chiens... c'est gentil.
— Permettez, monseigneur, que je vous apprenne les nouveaux noms de chacun, dit Férulus; et se mettant devant chaque personnage qu'il indique du doigt avec une baguette, comme s'il montrait des figures de cire, il commence l'explication par le concierge.
— Celui-ci, monseigneur, est votre concierge... Au lieu de Cunelte, nom impropre et qui prête au rébus, nous le nommerons, si vous voulez permettre, Custos, ce qui, comme vous le savez fort bien, signifie en latin gardiei. Vous entendez, vous vous nommez Custos.
— Moi, je m'appelle Gunette, s'écrie le concierge ; et je vous soutiens que c'est un nom plus propre que votre Cudechausse... — Je vous dis Custos, ignorant. — Mais... — Silence !... Ce-
lui-ci, monseigneur, qui est votre jardinier, s'appelle OUtor, véritable nom de sa profession... Olitor, présentez votre bêche...
— Qu'est-ce que vous me chantez ? dit le jardinier avec humeur. Je me nomme Vincent... Qu'est-ce que vous trouvez à redire à ce nom-là ? est-ce qu'à mon âge vous croyez que je vais me fourrer un nouveau nom dans les oreilles? — OHtoi\ mon cher ami, c'est bien facile. — Le plus souvent que je répondrai à cela !... c'est un nom de caniche. — C'est un nom de jardinier... voyez le dictionnaire. — Laissez-moi donc tranquille!... est-ce qu'il pousse des dictionnaires dans mon jardin?...—Je vous disque vous vous appelez Olitor par ordre de monseigneur. — Et moi'je vous dis que not' maître ne peut pas ordonner une bêtise comme ça... — Une bêtise!... le fruit de mes longues recherches...
— Mon cher Férulus , dit Robineau en s'avançant avec majesté, je rends justice à votre érudition... et je sais que pour le savoir vous mangeriez tous ces gaillards-là sans vous gêner; mais, décidément, je ne donnerai pas de nouveaux noms à me^ gens... ça pourrait m'embrouiller : ainsi, je les appellerai tout simplement par leur profession... c'est-à-dire, le concierge... le jardinier... le valet de chambre... j'aime mieux cela.
— Vive monseigneur ! dit Gunette en jetant son chapeau en l'air, tandis que Férulus se retourne en murmurant entre ses dents : Donnez-vous donc de la peine pour former une maison avec goût !... Voilà comme on encourage la science!... ?iumcnis stullorum est i?ifinitus!...
Robineau, après avoir fait connaissance avec tous ses nouveaux domestiques, arrive à Jeannette, qui était la dernière de la file et qui présente la chaufferette à monseigneur.
— Qu'est-ce que c'est que cela, ma chère? dit Robineau en regardant la chaufferette.
— Dame, monseigneur, c'est un attribut, comme dit ce monsieur tout noir qui m'a engagée à vot' service. — Comment, est-ce que vous êtes entrée chez moi pour donner des chaufferettes?... Il me semble que l'été vous pourriez faire autre chose que cela.
- Monseigneur de la Roche-Noire, c'est une figure, dit Fërurus en s'avançant, cette jeune fille est chez vous pour tout faire... et principalement pour bassiner le lit lorsque cela vous
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sera agréable... mais, n'ayant pas trouvé de bassinoire peur l'instant, elle vous offre l'emblème de ses fonctions.
— Oui, monseigneur, je vous réchaulT'jrai, dit Jeannette en faisant la révérence.
— Monseigneur, reprend Férulus, Abraham se faisait réchauffer par Agar, Booz par Ruth, David par Bethsabée; je ne vois pas pourquoi votre seigneurie ne se ferait pas réchauffer par Jeannette.
— Je ne le vois pas non plus, dit Robineau ; et j'approuve fort la création de cet emploi dans mon château. Allons, mes gens, du zèle et de l'activité, et surtout que pour demain on redouble d'ardeur et qu'on ne se grise pas.
En disant cela, Robineau s'éloigne avec ses deux amis. Le3 valets retournent à leur ouvrage, et M. FéruUis va dire touî bas à l'oreille de Jeannette : — Tu bassineras mon lit ce soir... — Comment, monsieur! déjà?... par la chaleur qu'il fait? nous entrons seulement en septembre. — Ça ne prouve rien, il peut faire chaud et humide. — Mais, monsieur, puisque je n'ons pas trouvé de bassinoire... — C'est égal, ma chère amie, à votre âge le centre de gravité doit être assez brûlant pour en tenir lieu... — Qu'est-ce que c'est que le centre de gravité, monsieur? — C'est sur quoi vous vous asseyez, Jeannette. — Comment, monsieur ! vous voulez que je bassine votre lit avec mon.,.? — Positivement, ma chère : c'est toujours ainsi que les lits se bassinaient dans l'antiquité, car dans l'antiquité il n'y avait pas de bassinoire. — Alors ça suffit, monsieur. — Ah !... Jeannette! vous aurez le soin de laisser la bassinoire dans le lit pour que je la trouve en me couchant.
Jeannette ouvre de grands yeux et fait la révérence, tandis que M. Férulus s'éloigne en folâtrant avec son tire-bouchon.
GIIAPITRE XYII
LA JEUNE FILLE ET l'iNCONNO.
Pendant qu'au château de la Roche-Noire tout le monde s'occupait de la grande fêle qui devait avoir lieu le lendemain, le calme le plus profond régnait autour de la demeure d'Isaure.
lOS LA MAISON BLANCHE.
Après le départ des jeunes gens, la petite chevrière était allée conduire ses chèvres sur la montagne. Chemin faisant elle portait souvent ses regards sur la Maison Blanche; elle semblait la contempler, l'interroger; puis elle continuait son chemin, et de temps à autre un léger soupir s'échappait de sa poitrine. Sans s'en apercevoir, I^aure devenait rêveuse depuis qu'elle recevait les \isiles d'Alfred et d'Edouard : elle pensait souvent aux deux jeunes gens. Seule dans la maisonnette ou dans les montagnes, Isaure avait tout le temps de penser; et quand. Taniour fait battre son cœur, la femme la plus occupée trouve bien encore le loisir de songer à celui qu'elle aime, ou plutôt elle y pense toujours : même au milieu du monde et des sujétions auxquelles il nous condamne, l'image de l'objet que l'on chérit nous suit partout. C'est là notre véritable sylphide ou notre ange gardien !
Alfred et Edouard étaient tous deux faits pour être aimés; tous deux cherchaient à plaire à Isaure. Un cœur encore vierge doit se livrer plus facilement et recevoir plus vile les impressions de l'amour. La jeune fille, que les montagnards, que les bergers des environs avaient fuie, éprouve un plaisir nouveau près de ceux qui, au contraire, paraissent si heureux en sa présence; mais ce plaisir ne pouvait être sans danger, et déjà de tendres rêveries annonçaient chez Isaure la naissance d'un nouveau sentiment.
La lecture n'est plus une distraction suffisante pour la petite chevrière. Elie a cependant emporté un livre pour s'occuper sur la montagne, mais elle l'ouvre, le regarde, et ne lit point ; ses yeux distraits vont chercher le chemin par où les deux jeunes gens arrivent dans la vallée. « Je les reverrai demain, se dit-elle; ils n'ont pas peur de moi, eux!... Ils ne s'en vont pas à mon aspect... Us ne me croient pas méchante!... Ah! je commence à trouver que c'est bien triste de vivre seule... de n'avoir pas un ami avec soi. Cependant, il y a quelque temps je ne songeais pas à cela... je me trouvais heureuse... Qu'est-ce nu'il me manque donc maintenant? »
Isaure laisse retomber sa tête sur sa poitrine; le livre est aljanJormé. Une douce rêverie remplit son âme; rêvera tant de charmes, quand une image adorée se mêle à toutes nos pensées! et pourtant, que de gens vivent et meurent sans avoir connu les plus douces sensations de l'amour !
Tout à coup lî jeune fille relève la tête, écarte avec sa main les boucles de cheveux blonds qui retombent sur ses grands yeux, puis, se retournant avec inquiétude, regarde encore la Maison Blanche, penche un peu la tète, semble écouter, attendre, espérer...
Mais rien ne trouble la tranquillité qui règne dans les environs; et celte maison, objet de terreur pour les crédules montagnards, paraît être, comme à l'ordinaire, entièrement abandonnée.
Isaure cesse enfin de regarder de ce côté; mais après avoir porté les yeux autour d'elle, comme pour s'assurer si personne ne peut l'apercevoir, elle tire de son sein -un petit médaillon, puis elle le porte à ses lèvres, le baise avec ardeur, et quelques larmes, qui m.ouillent ses paupières, tombent sur cet objet, auquel elle a prodigué tant de marques d'amour.
Au bout de quelques minutes, elle resserre avec soin le bijou dans son sein, s'essuie les yeux, se lève, rassemble ses chèvres, et regagne lentement sa demeure.
Vaillant vient caresser, fêter sa maîtresse. — Mon pauvre Vaillant! dit Isaure en passant la main sur le cou de son fidèle compagnon; tu n'es pas content de moi; j'en suis sûre; je ne joue plus aussi souvent avec toi... je te caresse moins... pourtant, je t'aime toujours... tu es ma fidèle compagnie... mais je ne sais pas ce que j'ai. Vaillant, et vraiment il me semble que je suis en colère contre moi de n'être plus aussi gaie qu'autrefois.
Le chien dresse les oreilles, regarde la jeune fille; on croirait qu'il cherche quelque moyen de l'égayer. Quelques instants s'écoulent, et Vaillant, heureux d'être caressé par sa jeune maîtresse, ne bouge pas d'auprès d'elle. Mais tout à coup il baisse la tête, il s'éloigne d'Isaure, il va se placer contre la porte de la maison, puis enfin il laisse entendre un jappement sourd et prolongé.
— Qu'est-ce donc, Vaillant? qu'as-tu donc? dit la jeune fille en rappelant son chien. Mais celui-ci reste près de la porte, il ne veut pas s'en éloigner; il continue à gronder, tandis que ses yeux expriment sa mauvaise humeur et une curiosité inquiète.
— Il y a donc quelqu'un là? reprend Isaure. Reviendraient-ils me voir!... ou bien l'un d'eux seulement?...
Déjà une vive rougeur colore les joues de la petite- Cependant elle court à la porte, l'ouvre vivement; mais, au lieu de
ses jeunes amis, c'est l'homme qui erre dans les montagnes qu'elle aperçoit arrêlé à quelques pas de sa maison.
L'étranger est immobile, appuyé sur son gros bâton ; il semble considérer toutes les parties de la maisonnette, et faire en même temps de profondes réflexions; lorsque la porte s'ouvre et que le chien vient tourner autour de lui, il ne bouge pas; seulement ses yeux noirs et perçants se portent sur la jeune fille, qui est restée sur le seuil de sa demeure.
L'aspect de l'inconnu, l'expression de son visage, a dans ce moment quelque chose de triste qui, joint à la pauvreté de ses vêtements, inspire une sorte de défiance. Jamais Isaure ne s'était trouvée si près de cet homme, elle ne l'avait aperçu que de fort loin passer dans la campagne; mais en ce moment il n'est qu'à quelques pas d'elle, et ses regards, franchissant encore cette distance, semblent par le feu sombre qui les anime vouloir pénétrer jusqu'au fond de l'âme de la jeune flUe.
La vive rougeur qui colorait le visage de la petite chevrière hit place à une pâleur soudaine ; Isaure sent son cœur se serrer, i:n léger tremblement l'agite... Jamais encore elle n'a éprouvé » ette oppression qui vient de la saisir à l'aspect de l'étranger, lependant, honteuse d'avoir cédé à un sentiment de frayeur, file lâche de se remettre, et lui dit d'une voix qu'elle cherche à rendre assurée :
— Monsieur... est-ce que vous désirez quelque chose?... Le vagabond la regarde longtemps, puis répond enfin :
— Ma foi, non... je ne voulais rien... Cependant, puisque me voilà devant chez vous... je mangerais bien un morceau... si c'était possible.
— Oh! oui, monsieur... c'est très-facile... Entrez.
Dès ce moment Isaure ne voit plus dans l'inconnu qu'un malheureux, et le plaisir qu'elle éprouve à faire du bien dissipe bientôt sa frayeur. Cependant, tandis que l'étranger entre et s'assied dans la salle basse, Isaure, tout en allant et venant pour chercher ce qu'elle veut lui ofl'rir, se fait continuellement accompagner par Vaillant; et sa voix, adressant de temps à autre quelques mots d'amitié à son fidèle gardien, semble lui recommander de veiller sur elle avec plus de soin que jamais.
L'étranger s'est jeté sur une chaise, il a mis de côté son chapeau et son bâton, puis il examine avec curiosité l'intérieur de la maisonnette. Lorsque la petite revient dans la salle, il la
La maison BLANCllK. iOl
regarde encore, et plus il la considère, plus on voit ses yeux exprimer l'élonnement.
Isaure ayant placé des provisions sur une table qu'elle approche de son hôte, lui dit avec grâce :
— Tenez, monsieur, voilà tout ce que je puis vous offrir, mais c'est de bon cœur.
— Il y a là beaucoup plus qu'il ne me faut... et voilà un repas délectable auprès de tous ceux que j'ai faits depuis quelque temps, dit l'inconnu en se mettant à table. Mais je vous préviens, ma petite, que je ne pourrai pas vous payer tout ce que je prendrai chez vous.
«— Me payer, monsieur!... Oh! je n'ai pas l'habitude de faire payer les légers services que je puis rendre... N'esl-on pas trop heureux de pouvoir quelquefois être utile à ses semblables ?
— Voilà de bien belles pensées, ma petite! dit l'étranger d'un air moqueur ; mais je doute que vos semblables vous le rendent, si l'occasion s'en présentait!.. Vous été? jeune encore, apprenez de bonne heure à ne jamais compter sur la reconnaissance de ceux que vous aurez obligés.
— Je n'ai pas besoin de leur reconnaissance pour trouver du plaisir à faire du bien... ma récompense est dans mon cœur.
En disant ces mots Isaure levait ses yeux bleus avec une touchante candeur, et toute sa personne semblait encore plus jolie. L'étranger, tout en mangeant, la regardait sans cesse.
— Jeune fille, lui dit-il, ce n'est pas avec vos chèvres et vos lourds montagnards que vous avez appris à vous exprimer ainsi.
Isaure rougit et balbutie :
— Quoi ! monsieur, est-ce que vous pensez que les habitants de nos montagnes ne sont pas aussi hospitaliers que moi ?
— Hospitaliers!... si fait!... mais il y a tant de manières de l'être... et je vois bien à votre ton... à votre parler... Oui, oui, je m'y connais, moi ; et désormais je crois qu'il serait difTicile de me tromper... Allons, asseyez-vous là... Tenez-moi compagnie... Je ne vous fais pas peur, j'esjière?
— Non, monsieur... répond timidement la petite ens'asseyant à quelques pas de la table et en ayant soin de faire mettre Vaillant à ses côtés.
Après avoir mangé et bu pendant quelque temps, l'inconnu appuie ses coudes sur la table, place sa tète dans ses mains,
iOÎ LA MAISJX BLANCliR.
regarde fixement Isaure et lui dit : — On parle beaucou 3 de vous dans les environs.
— De moi, monsieur?
— Oui, de vous... Les montagnards prétendent que vous êtes une sorcière... — Une sorcière !... — Oui... Cela vous fait sourire, et vous avez raison ; ces imbëciles-là ne méritent que de la pitié; cependant autrefois une telle réputation aurait pu vous être funeste! Dans le temps où l'on ne se donnait pas la peino de raisonner, on brûlait les gens accusés de sorcellerie : c'était plus tôt fait. Les bonnes femmes ne doutaient point que l'on ne pût aller au sabbat sur un manche à balai ; et il y avait des gens intéressés à ce que les trois quarts du genre humain devinssent aussi bêtes que les bonnes femmes. Nous n'en sommes plus là!... on ne vous brûlera pas. Mais je commence à trouver qu'en effet ces paysans ont pu facilement s'étonner de la ditférence qu'il y a de vous à eux, quoique je ne suppose à cela qu'une cause fort naturelle... Vous me direz que ce ne sont pas mes affaires, n'est-ce pas? et que si vous vous exprimez mieux que les montagnards, c'est qu'apparemment on a soigné votre éducation... C'est fort bien; mais vous conviendrez, ma petite, qu'il était assez inutile de faire de vous mieux qu'une chevrière, pour vous laisser ensuite dans ces montagnes en exercer le métier.
Isaure nn répond rien : elle baisse les yeux; elle se sent intimidée par le ton de l'étranger, dont les regards, constamment fixés sur elle, lui causent un embarras qu'elle ne peut surmonter.
— Ma petite, reprend le vagabond, vous êtes jolie!... trèsjolie, ma foi!... et beaucoup plus que je ne le pensais avant de vous avoir si bien vue... Mais celte beauté-là vous attirera des aventures... Les hommes adorent les jolies femmes, ou du moins, s'ils ne les adorent pas véritablement, ils leur rendent un culte assidu!... Je ne vois rien là que de fort juste ; il est plus naturel d'encenser une belle femme que d'adorer dos bœufs, des boucs, des crocodiles, des singes, des chats et jusqu'à des ognons, comme le faisaient jadis les Égyptiens, le plus ancien des peuples, et qui, comme vous voyez, n'en était pas pour cela le plus sensé. On vous adorera donc... Maisquedis-je! c'est déjà fait sans doute... Vous rougissez!... Eh! que diable I il n'y a pourtant dans tout cela rien que de fort ordinaire!.,,
— Monsieur... je ne sais pas ce que vous voulez dire, reprend
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Isaure avec une candeur qui aurait persuadé loul autre que l'homme qui était en face d'elle.
— Vous ne savez pas! murmure l'étranger en haussant
les épaules. Voilà bien leur langage!... Elles ne savent jamais!... elles sont toujours innocentes et pures !... Et quand nous avons des preuves de leur perfidie, quand nous les mettons sous leurs yeux, elles nous répondent encore avec un air de bonne foi qu'elles ne savent pas comment cela s'est fait!...
Un sourire amer errait sur les lèvres de l'inconnu; ses sourcils s'étaient rapprochés, il semblait dominé par des souvenirs pénibles. Isaure, tremblante, a reculé sa chaise; ses yeux expriment la frayeur qui vient de s'emparer d'elle; bientôt le vagabond la regarde, il devine ce qu'elle éprouve ; il reprend son air d'insouciance habituel et lui dit : — Pourquoi donc vous éloignez-vous de moi comme cela?
— Monsieur... c'est que... il m'a semblé que vous étiez en colùre...
— En colère? Pas du tout!... Après qui diable voulez-vous que je me fâche?... Revenons à vous, petite ; allons, rapprochezvous et ne tremblez pas.
Isaure cède, comme malgré elle, aux désirs de son hùle; le ton familier avec lequel il lui parle la blesserait s'il ne paraissait pas être dans la misère; mais elle le croit malheureux, et elle attribue à la compassion la soumission qu'elle lui montre.
— Je vous ai dit que vous étiez jolie... Ce n'est pas cela qui a pu vous faire reculer votre chaise... D'autres ont déjà dû vous le dire... et entre autres les deux jeunes gens dont depuis quelque temps vous recevez tous les matins la visite.
Isaure rougit beaucoup en balbutiant : — Les deux jeunes gens!... Ah!... vous savez... Est-ce que vous les connaissez, monsieur?
— Oui, je les connais fort bien maintenant. Et vous, les connaissez-vous? savez-vous ce qu'ils sont? — Je sais qu'ils se nomment Edouard et Alfred... qu'ils logent au château de la Roche-Noire... qu'ils sont aimables, bien polis avec moi. — Voilà tout ce que vous savez? — Oui, monsieur. — Vous mentez, jeune fille ; vous savez fort bien encore que tous les deux sont amoureux de vous.
Isaure veut lever les yeux, mais les regards de l'étranger les lui font baisser aussitôt, et elle répond d'une voie ('mue ; —Ces
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nsTs^ieurs ont pu me dire cela en riant... je n'ai pas dû le croire.
— Eh! morbleu! en riant ou aulrement. est-ce qu'il n'y a pas mille moyens de se faire comprendre?... La femme la plus niaise s'aperçoit quand elle plaît; à plus forte raison celle qui, comme vous, n'est ni sotte ni empruntée... Oh! ma chère! figurez-vous que je connais les femmes mieux que vous ne connaissez vos chèvres et vos poules!... J'ai eu mon temps... il a été court, c'est vrai; mais aussi je l'ai bien employé!... On m'a trouvé aussi aimable, aussi séduisant que vous pouvez trouver Alfred et Edouard... mais moi, je menais les intrigues plus vite que ces jeunes gens ne le font!... Que de beautés séduites- et abandonnées pour en séduire de nouvelles!... Comme je savais prendre tous les tons, saisir toutes les nuances du sentiment pour enlacer mes victimes! Je feignais l'amour, la douleur, le désespoir... je répandais des larmes moi-même; mais dans le fond mon cœur était sec, et je riais en moi-même des soupirs qui attendrissaient ces dames... Oh! oui, je puis dire que j'ai eu un moment très-brillant... c'est dommage que cela ait mal fini.
Isaure écoutait l'étranger avec étonnement et sans oser l'interrompre; celui-ci reste quelques minutes comme plongé dans les souvenirs qui viennent de se réveiller dans son âme ; puis il laisse tomber sa tête sur sa poitrine et reprend : — Oui!.,, tout cela a fui!... L'amour! l'amitié!. ..l'opulence!... je ne connaîtrai plus rien de cela... je suis seul... dans la misère... et je n'ai pas un ami!...
Les accents de l'inconnu devenaient lents et tristes en prononçant ces mots. Isaure se sent émue, attendrie ; elle se lève, s'approche de cet homme qui ne lui fait plus peur, et lui dit avec un touchant intérêt ; — Vous avez donc été bien malheureux?...
L'étranger lève la tête, la regarde fixement, puis s'écrie : — C'est extraordinaire!... je ne l'avais pas encore remarquée aussi bien qu'à présent.
— Quoi donc, monsieur? dit Isaure. — Rien... oh! rien... C'est sans doute l'effet de mes souvenirs... Pourquoi diable aussi vais-je penser à tout cela!... Non, il n'y a plus qu'un seul sentiment qui maintenant puisse ranimer mon cœur... mais je sens qu'il peut encore me procurer de douces jouissances.
Les yeux de l'étranger venaient d'étinceler de nouveau; uno
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joie barbare s'y peignait. Isauro s'éloigne de lui, se hâte de se remettre à sa place, et sa main s'appuie sur le cou de Vaillant.
— Petite, répond le vagabond après avoir bu un verre de vin, je vous disais donc que les deux jeunes gens qui viennent vous voir si souvent sont amoureux de vous! Il n'y a aucun mal à cela... vous pensez bien que ce n'est pas pour voir toujours cette vallée, ou pour les beaux yeux de vos chèvres, que ces deux jeunes gens de Paris se lèvent si matin!... Mais j'ai des raisons, moi, pour être curieux de savoir lequel des deux vous préférez... à moins que vous ne les aimiez tous les deux... ce qui s'est vul... Mais non, non; je ne vous crois pas assez avancée pour cela... voyons, parlez, répondez.
Isaure se lève avec dignité, elle ne tremble plus, elle se sent offensée ; et regardant à son tour celui qu'elle vient de recevoir dans sa demeure, elle lui répond : — Vos questions m'étonnent, monsieur! qui donc vous a chargé de me les adresser?...
— Qui donc? eh, morbleu! c'est moi qui vous les fais!... c'est moi qui vous interroge.,, faut-il tant de façons pour dire: J'aime mieux celui-ci que celui-là!...
— Jamais personne ne m'a parlé ainsi, monsieur... et quand ma bonne mère vivait... — Il n'est pas question de votre bonne mère... Si elle vivait, il est probable que vous ne recevriez pas tous les malins de jeunes garçons. Je vois que vous mettez à profit votre liberté; ne faites donc pas tant la mijaurée!... les grimaces ne réussissent pas avec moi... Allons sacrebleu!... répondez!...
L'étranger s'est levé brusquement en s'avançant vers Isaure. Celle-ci, par un sentiment de frayeur que lui inspire l'approche de cet homme, se recule en laissant échapper un cri d'effroi. Aussitôt Vaillant, croyant que l'on attaque sa maîtresse, se relève, et avec la promptitude de l'éclair saute sur l'étranger et lui saisit la jambe avec ses dents.
— Eh bien... eh bien, retenez donc votre chien... mille tonnerres! ne voyez-vous pas qu'il va me déchirer!...
Isaure appelle Vaillant, qui ne se décide qu'avec peine à lâcher la jambequ'il avait saisie, et revient près de sa maîtresse en grommelant et en faisant toujours à l'étranger des yeux étincelants.
— Pardonnez, monsieur, dit Isaure, mais ce fidèle animal a cru apparemment.., que vous me menaciez...
— lihl morljleu! pourquoi criez-vous parce que je vous ap-
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proche?... ne |icn?cz-vous pas que je vuis vous manger?... Que ces petites filles sont sottes!... Diable! vous avez là un gardien qui ne plaisante pas !... Le coquin... ses dents sont entrées dans ma chair... s'il recevait de même vos jeunes gens, je no crois pas qu'ils reviendraient si souvent!... Mais vous ne criez pas quand ceux-là vous approchent, n'est-ce pas?... Adieu, la belle discrète!... Allez, je saurai bientôt ce que vous refusez de m'apprendre aujourd'hui !... Oui, je saurai tout ce qui vous concerne... Je ne vous crois pas sorcière, moi; mais je ne pense pas qu'il soit naturel que vous parliez comme les dames de la ville, que vous ne viviez qu'avec vos brebis, et que vous soyez assez riche pour traiter gratis tous ceux qui s'arrêtent dans votre demeure... Il y a quelque chose là-dessous, et je saurai cela, ma petite; car, je vous l'ai dit, on ne m'abuse pas, moi, et je ne crois ni aux innocences qui courent les champs, ni à l'amour platonique, ni à la science infuse. Adieu.
L'inconnu a repris son chapeau, son bâton, et il sort lentement de la maisonnette après avoir jeté sur la jeune fille un regard méprisant. Isaure sent qu'elle respire plus librement en voyant cet homme s'éloigner de sa demeure; et Vaillant qui n'a pas cessé de grommeler depuis sa lutte avec l'étranger, va sur la porte le suivre des yeux, et ne rentre que lorsqu'il l'a entièrement perdu de vue.