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CHAPITRE XVIII

POUVEAUX PERSONNAGES. — GRANDE FÊTE A LA ROCUE-NOtRS.

Il est arrivé ce grand jour dans lequel Robineau veut déployer toute la magnificence d'un calife, quoique sa fortune n'approche même pas de celle du plus petit pacha de Sa Hautesse. Mais, après n'avoir vécu longtemps qu'avec la plus stricte économie, devenir possesseur d'un château, s'entendre appeler monseigneur ou M. de la Roche-Noire, avoir neuf domestiques à ses ordres, et se voir enfin fôté, recherché, flatté par les hommes, lorgné, agacé par les femmes, c'est plus qu'il n'en faut pour perdre la tête, surtout lorsqu'on n'a que fort peu de bon sens et beaucoup de vanité; aussi Unbineau a-t-il presque perdu la

sienne; il ne calcule pas, il ne réfléchit point que le train qu'il veut mener est infiniment au-dessus de la fortune dont il a hérité; il commande, il ordonne. Mais il nage dans la joie, il est heureux... c'est toujours quelque chose. Que de gens qui avec beaucoup de richesses ne peuvent jamais réussir à l'être!

Robineau est éveillé de grand matin, il songe à sa toilette; c'est un point important, surtout lorsqu'on veut trouver une femme; et une femme qui a reçu une belle éducation ne voudra jamais prendre pour mari un homme qui ne sait pas se mettre avec goût. Les premières impressions sont souvent difficiles à détruire : un homme qui aura un col trop haut ou des manches d'habit trop courtes fera d'abord un fort mauvais effet dans un salon. Voilà du moins ce que se dit Robineau, et il n'a pas absolument tort. Cependant, si ces dames voulaient bien y faire attention, elles remarqueraient que ce ne sont pas les gens qui ont le plus d'esprit qui mettent le mieux leur cravate.

François vient d'apporter à son maître les vêtements tout nouveaux qu'on a fait venir de Paris. Il les étale sur le lit de monsieur, qui flotte entre le costume noir complet et le pantalon blanc, qui est plus de saison. M. Férulus entre en ce moment dans l'appartement de Robineau; le bibliothécaire, homme d'affaires, otTicier de bouche, est déjà en grande tenue, quoiqu'il ait- toujours le même habil; mais, pour le relever un peu, il a fait coudre des boutons d'acier qui sont de la grandeur d'une pièce de cent sous, lesquels, lorsque 31. Férulus se trouve au soleil, jettent un éclat qui empêche de voir le reste de son individu. De plus, il s'est fait attacher sur les épaules de gros paquets de faveur noire, dont les bouts très-longs flottent sur son dos en guise de queue.

Malgré sa grande tenue, M. Férulus a la figure plus allongée qu'à l'ordinaire, et ses yeux sont rouges et fatigués.

— Parbleu ! mon cher Férulus, vous arrivez à propos, dit Robineau; vous allez me guider dans le choix de mon costume; dois-je adopter le noir complet ou me permettre le dessous blanc?

— Le noir complet est de rigueur, monseigneur; vous mettre autrement serait un crime de lèse-cérémonie!... Songez, mon- .seigneur, que ce jour fera époque... vous représentez à vous seul tous les anciens châtelains qui ont possédé ce domaine!... Si vous étiez en Chine, vous seriez en jaune; en Angleterre,

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VOUS pourriez vous mnltre en rouge... en Autriche, vous seriez en blanc; en Prusse, vous pourriez être en bleu; et en Afrique, vous pourriez être tout nu, sauf à vous peindre de fort jolies choses sur le corps, les jambes et les bras; mais, comme la nation française est la plus gaie, elle a spécialement adopté le noir pour se marier, pour enterrer les morts et pour danser.

— François, vous l'entendez... préparez-moi le grand costume noir... Ah! diable! monsieur Férulus, vous êtes brillant!... vous avez de bien beaux boutons!

— N'est-ce pas, monseigneur? Ils me viennent du grand-oncle de mon père, qui les portait à un menuet qu'il a dansé devant madame de Maintenon; vous sentez combien j'y tiens!... C'est le plus bel héritage que m'aient laissé mes aïeux !... Je no m'en sers que dans les grandes circonstances ; par exemple, à mes distributions de prix, je ne donnais pas autre chose à mes élèves... mais à condition qu'ils me les rapporteraient le lendemain.

— Et qu'est-ce que c'est que ce paquet de rubans que vous avez sur chaque épaule?

— Monseigneur, c'est une marque de dignité... cela veut dire que je suis digne de manger à votre table... avec la société la plus noble... Les pages en portaient ainsi sous le roi Dagobert.

— Alors vous avez très-bien fait d'en mettre!... Mais qu'avez-vous donc, monsieur Férulus?... vous me semblez bien pâle ce matin...

— Monseigneur, c'est que... j'avais fait bassiner mon lit... — Ouoi ! déjà?... — La tour où je loge est très-humide, monseigneur... cependant cela ne m'a pas réussi aussi bien que j'aurais cru... j'espère que le déjeuner me remettra. Mais on vient d'apporter la livrée de vos gens... elle est superbe... c'est un vert foncé, avec un pantalon abricot et galons orange.— Oui, c'est de mon invention; cela se voit-il de loin? — De très-loin, monseigneur; je dois cependant vous dire que ce rustre d'Olitor... je veux dire votre jardinier, ne veut pas la porter, sous prétexte que cela lui donne l'air d'un perroquet. — Ce drôle-là fait toujours le mutin!... François, allez de ma part lui ordonner de meitre sa livrée, sous peine d'être mis à la porte de mes jardins l

Alfred et Edouard s'occupaient aussi de leur toilette; quoique n'ayant pas, comme le maître du logis, l'intention de faire des

conquêtes, les deux jeunes gens de Paris voulaient paraître avec avantage devant la nombreuse société qui allait se réunir au château ; et puis on n'est jamais fâché de plaire, alors même que l'on n'a nulle envie d'aimer.

Tout est disposé pour la fête. On a planté dans la cour du château deux mâts de cocagne, au haut desquels sont attachés les Syntaxes et les Rudiments. Les verres de couleur sont attachés dans les allées du jardin ; l'arène est disposée pour les jeux gymnastiques, et les trois musiciens qui doivent composer 1 orchestre, et dont le chef est aveugle, viennent d'arriver armés de deux violons et d'une clarinette. Les valets courent au milieu de tout cela, et leur nouvelle livrée leur donne en effet un certain point de ressemblance avec les oiseaux dont a parlé Vincent. Cependant, pour n'être point renvoyé, le jardinier s'est décidé à endosser le costume comme les autres; et M. Férulus a soin de se mettre toujours au soleil, afin de faire briller davantage sa garniture de boutons.

Midi vient de sonner. Robineau est en grand costume; tous les préparatifs sont terminés, mais il n'est encore arrivé personne de la nombreuse société qu'on attend. Cependant François et les deux marmitons lâchent trois coups d'arquebuse; et Robineau, qui est dans le salon avec ses amis, court sur le balcon en disant : — Qu'est-ce que c'est que cela? ' — Monseigneur, dit François, c'est le signal qui annonce que la fête commence. — Imbécile!... est-ce que la fête doit commencer avant qu'il soit arrivé quelqu'un?... — Dame! monseigneur, M. Férulus nous a dit de tirer tous ensemble à midi.

-— Non errabis! s'écrie Férulus en paraissant dans la cour; je vous ai dit de tirer à midi... mais il était sous-entendu que ce serait coram poindo, c'est-à-dire devant la compagnie... Par conséquent, rechargez vos armes, vous donnerez un signal itératif.

Pendant que les valets rechargent leurs armes, on entend des cris partir d'un coin de la cour; tout le monde se rend de ce côté pour en connaître la cause. On trouve le chef d'orchestre roulant sur les marches de l'escalier de la cave, dans lequel il s'est jeté au bruit des coups d'arquebuse qu'il a crus dirigés sur lui. On relève le pauvre homme, qui en est quitte pour quelques contusions; on le fait monter dans l'oichestre. qui est dressé dans cour, et on ordonne à ses deux compagnons de

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ne plus le quitter, ce quMls ne promettent qu'à condition qu'on leur mettra six bouteilles de vin sous leur banquette.

Une demi-heure s'écoule, et personrie ne parait. Robineau s'impaliente, M. Férulus court répéter à chaci^n ce qu'il aura à faire; et, tout en parlant, il jette un coup d'œil en dessous sur ses boutons. Robineau se fait apporter une lorgnette et monte avec ses amis sur le haut de la tour du Midi. De là on voit do très-loin sur la route, et M. de la Roche-Noire passe à chaque minute la lorgnette à ses amis en leur disant, comme la femme de Barbe-Bleue : — Ne voyez-vous rien venir?

Enfin on aperçoit un cavalier qui ss dirige vers le château; Robineau lorgne et s'écrie : — C'est pour ici !... Je le reconnais; c'est M. Berlingueî... un homme d'une amabilité et d'une mémoire extraordinaires... il m'a déjà conté toutes les histoires scandaleuses de la ville... c'est un personnage charmant!... Il va partout, même où on ne l'invite pas.

Le cheval de M. Berlingue ne va qu'au petit trot; mais enfin il avance ; Robineau descend de la tour avec ses amis pour aller recevoir le nouveau venu, et en voyant arriver le cavalier, François et les marmitons le couchent en joue, croyant que c'est le moment de tirer; mais Férulus les arrête à temps, et M. lîerlingue met pied à terre et entre dans le château en regardant autour de lui avec une curiosité maligne.

Le nouveau venu est un petit homme de cinquante ans, dont la tournure n'est pas fort élégante, mais dont la figure goguenarde semble chercher sans cesse quelque chose dont il puisse se moquer. Il s'avance vers Robineau, lui tend la main en regardant les deux jeunes gens qui sont dans le salon; et tout en demandant au maître du logis des nouvelles de sa santé, a déjà passé en revue ce qu'il y a dans l'appartement.

— Monsieur Berlingue, dit Robineau, vous êtes un homme aimable, vous arrivez enfin!.. Mais ces messieurs, ces dames, personne ne vient, et il est près d'une heure! J'avais cependant prié que l'on vînt de fort bonne heure... J'avais arrangé quelques petites surprises pour ces dames.

— Monsieur de la Roche-Noire, répond M. Berlingue avec une voix criarde (ju'il jiousse comme s'il n'avait jamais eu affaire qu'à des sourds, j'ai pour |)rincipe d'èlrc exact... d'être de parole... Ces messieurs sont vos amis de Paris?... bien flatté de faire leur connaissance. Mais monsieur de la Roche-Noire, si vous vouliez

avoir du monde à midi, il fallail l'inviter pour neuf heiïre.-, car ici... vous avez fait repeindre à neuf celte partie du château; je vois cela... ici, monsieur de la Roche-Noire, nous outrons les modes: à Paris l'on se fait attendre une heure, en province on se fait attendre quatre... C'est votre livrée ça?... elle est d'un genre nouveau... Et puis ces dames, ces demoiselles!... est-ce que vous pensez que les toilettes peuvent être terminées à midi?... Vous avez encore quelques meubles un peu antiques... il faudra les changer... D'abord les femmes sont plus coquettes en province qu'à Paris!... Votre habit est parfaitement fait... Vous attendez mesdames de Moulinet, mesdemoiselles Bretonneau, la famille de la Piiicerie, la femme du fabricant Gérard, celle du notaire... Oh! parbleu ! si ces dames sont arrivées dans deux heures, ce sera bien heureux... Tiens! des mais de cocagne dans votre cour!... Ah ! c'est charmant!... c'est une idée neuve!...

Malgré la prédiction de M. Berlingue, la Société ne tarde pas à arriver; les petites voitures d'osier, les carrioles couvertes amènent des personnages très-distingués, car il n'y a point de fiacres ni d'omnibus à Saint-Amand, et tout le monde ne peut pas avoir un brillant équipage. Cependant quelques chars-àbancs, quelques jolis cabriolets se font remarquer dans cette foule de voitures, et les personnes qui en descendent ne jettent qu'un regard de protection sur celles qui arrivent en carrioles; la vanité est de toutes les fêtes, mais c'est surtout en province qu'elle donne des vertiges aux pauvres humains.

La famille de la Pincerie est arrivée dans une voiture qui lient le milieu entre l'élégant et le campagnard ! c'est un vaste cabriolet qui ressemble assez aux coucous, et dont le bas est en osier et le haut en toile cirée; cela pourrait, à la rigueur, passer pour la voiture d'un négociant de Poissy ; mais M. de la Pincerie assure qu'il ne la changerait pas contre le plus moderne landau, parce qu'elle lui vient de ses aïeux; et, à la maigreur du seul cheval qui la traîne, on serait tenté de croire que la pauvre béte a aussi mené le aïeux du marquis.

M. de la Pincerie est un homme de soixante ans, qui a près de six pieds de haut, et dont la maigreur est extrême : il porte une queue et de la poudre; sa figure jaune et ridée a une expression de fierté et de dédain presque continuelle : il est rare qu'il soit pl'js de deux minutes sans tousser et sans cracher

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mais il fait tout cela avec une gravité qui fait croire aux gêna qui l'entourent qu'il n'est pas donné à tout le monde de cracher comme lui.

Un petit monsieur aux yeux louches, aux cheveux roux, au nez bleu et aux oreilles rouges, est descendu en second de la voiture; il n'avait pas mis pied à terre qu'il souriait en montrant des dents qui feraient honte à celles d'un cheval. Ce monsieur, dont on n'a pas encore pu faire quelque chose, et que Ton cherche toujours à placer, quoiqu'il ait alors près de cinquante-cinq ans, est le frère du marquis; on l'appelle Mignon, petit nom d'amilié qu'on lui donnait lorsqu'il était enfant, et qu'il paraît avoir l'intention de porter toute sa vie.

Après avoir souri comme un sanglier, tandis que son frère crachait déjà sur un mât de cocagne, Mignon s'est avancé pour donner la main à une demoiselle qui s'élance hors de la voiture en disant à son oncle : — Ce n'est pas la peine... J'aime mieux descendre toute seule.

Cette demoiselle, qui s'élance avec tant de légèreté, est la fille cadette du marquis; c'est mademoiselle Cornélie : elle a vingt-sept ans, elle est grande, bien faite; sa figure est régulière et assez distinguée, mais son air est impérieux, et ses regards, qu'elle ne baisse que rarement, semblent vouloir commander les hommages et ne les recevoir que comme un tribut qui lui est dû.

Après mademoiselle Cornélie, vient sa sœur, qui est veuve, et que l'on nomme madame de Ilautmont, ou tout simplement Eudoxie; elle peut avoir cinq ou six ans de plus que mademoiselle Cornélie : elle est jolie, mais elle défigure ses attraits à force de grimaces et de prétentions; sa toilette est toujours d'une élégance outrée qui approche du ridicule; elle est parfumée d'odeurs, elle a sans cesse un bouquet dans l'une de ses mains et un flacon dans l'autre; la moindre chose lui fiiit mal et lui donne des faiblesses. Loin de descendre seule de la voiture, il lui faut trois personnes pour l'aider; mais au moment où elle met pied à terre, elle aperçoit François et les marmitons, dont les armes sont dirigées de son côté.

— Ah! mon Dieu! qu'est-ce que cela? s'écrie madame de Hautmont en se jetant dans les bras de son père. Est-ce qu'on va nous tirer?... mais c'est une perfidie!... je ne puis pas voir d'armes à feu, moi l

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Robineau est allé au-devant de la famille de la Pinccrie; il salue avec respect le papa, frappe dans la main de l'oncle, sourit à la demoiselle et rassure sa sœur en criant : — Monsieur Férulus, dites donc à mes gens de ne pas coucher en joue tout le monde!... — Ne craignez rien, mesdames, c'est une surprise... c'est pour la fête... — Comment, monsieur! est-ce qu'on tirera des coups de fusil dans votre fête? — On tirera tout co qu'il est possible, mesdames!... mais il n'y aura personne de tué... histoire de rire et de vous amuser, voilà tout.

Après avoir conduit la famille de la Pincerie dans le grand salon, dont Alfred et Edouard l'aident à faire ies honneurs, Robineau se multiplie pour recevoir avec grâce toute sa société; c'est le notaire qui descend avec son épouse d'un élégant cabriolet ; c'est un riche fabricant de papier qui amène dans son char -à-bancs sa femme, ses trois filles, ses deux garçons et ses deux nièces ; ce sont les époux Gérard , qui remplissent à eux seuls les deux banquettes de leur carriole, et qui en marchant ne peuvent pas se donner le bras , parce que les hanches de madame et de monsieur s'y opposent; c'est M. le chevalier de Tantignac, qui ne peut pas dire deux paroles sans y mêler un mensonge, et qui arrive à pied , en culotte de drap de soie, avec des éperons à ses souliers et une cravache à la main, pour faire croire qu'il est venu à cheval ; enfin ce sont les gens en place , les gros négociants , les personnages considérés de l'endroit, qui se sont tous rendus à l'invitation de M. de la Roche-Noire, parce qu'en province, les occasions de se divertir étant plus rares, on saisit volontiers toutes celles qui se présentent.

La société est réunie dans le vaste salon du premier; on se regarde, on s'examine des pieds à la tête, on fait la revue des toilettes, on dit tout bas des méchancetés, et tout haut force compliments. Robineau va de l'un à l'autre , fait le galant avec les dames et sourit à tout le monde; mais c'est surtout à mademoiselle Cornélie de la Pincerie qu'il adresse le plus fréquemment ses hommages, quoique depuis son entrée dans le salon , mademoiselle Cornélie fasse beaucoup plus attention à Alfred qu'au maître de la maison , tandis que de son côté Eudoxie jette des œillades langoureuses à Edouard.

En entrant dans le salon, M. le marquis de la Pincerie s'es,' jeté sur une vaste bergère , dans laquelle il s'étale comme s'il

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voulait s'endormir, allongeant ses grandes jambes, de manière que la société est obligée de faire un circuit pour passer par là ; M. de la Pincerie s'est déjà mis à tousser, et crache dédaigneusement au milieu du salon en regardant tout le monde comme un sultan regarde ses esclaves.

L'oncle Mignon, au contraire, s'est assis modestement derrière sa nièce Cwnélie, dont il rarrange le haut des manches, un peu chiffonnées par la voilure. Les autres personnes de la société se placent par groupes ou regardent aux fenêtres le apprêts de la fête. M. Berlingue se promène dans le salon, examinant tout le monde d'un air malin, écoulant ce qu'on dit, et cherchant à deviner ce qu'on ne dit pas. Enfin le chevalier de Tanlignac, qui est entré le dernier, s'arrange de manière à accrocher avec ses éperons la robe d'une dame, pour avoir le plaisir de s'écrier : — Que je suis étourdi !... j'ai gardé mes éperons... Ah! mesdames, que d'excuses j'ai à vous faire!...mais l'habitude d'être à cheval.

— Et qu'avez-vous donc fait de voire coursier ? dit M. Berlingue! je ne l'ai pas aperçu quand vous êtes entré au château.

— Je suis descendu à dix pas de l'entrée... pour éviter les accidents, parce que mon cheval rue horriblement ; puis j'ai fait comme à l'oroinaire, je lui ai donné deux coups de cravache sur la queue, et aussitôt il a repris tout seul le chemin de son écurie... Il est dressé à cela... c'est un élève de Fianconi... Mais je cours me débarrasser de cet attirail équestre !...

— Mon oncle, remontez donc encore un peu ma ceinture... Bien... Mettez-moi une épingle-là... Ces voitures vous mettent dans un désordre épouvantable.

En disant cela, mademoiselle Cornélie regardait Alfred et semblait demander un compliment, que ce qu'elle venait de dire provoquait; mais Alfred ne songeait nullement à lui en adresser. C'est Robineau qui ramasse le gant en s'écriant : — La voilure aura beau faire, elle ne saurait vous empêcher d'être ravissante !

Mademoiselle Cornélie sourit à demi à Robineau, et suit des yeux Alfred, qui est allé s'occuper d'autres dames.

— 11 est certain , dit madame de llautmont en chiffonnant son bouquet, qu'on devrait bien inventer un autre moyen de transport que ces voilures... Une dame n'en peut descendre

sans èlre impressionnée du bas en Iiaut... Mon oncle Mignon, donnoz-moi un tabouret pour mettre mes pieds...

L'oncle iMignon quitte les manches de sa nièce Cornélie pour courir chercher un tabouret à sa nièce Eudoxie, tandis qus M. de la Pincerie s'écrie avec humeur :

— Il me semble, mesdames, que mon carrosse est parfaitement suspendu, et qu'il n'y a pas à s'en plaindre...

— Oh ! oh !... il appelle son coucou un carrosse ! dit M. Berlicgue en se penchant à l'oreille du fabricant de papier, tandis que M. Gérard s'écrie : — Allons, mesdames, je vois que bientôt vous vous ferez porter en palanquin, comme en Asie.

— Mais on doit être assez moelleusem'ent là dedans, dit Eudoxie en regardant Edouard.

— Je suis aussi pour les palanquins, dit madame Gérard.

— Si jamais elle monte dedans, dit tout bas Tierlingue, jo doute qu'elle trouve des hommes assez forts pour la porter.

— En général, dit une dame qui n'avait pas encore parlé, ces hommes du Levant ont des inventions très-heureuses.

— Ah! fi, madame! fi!... répond une autre dame; ce sont des monstres! ils ont plus d'une femme à la fois!...

— Qu'est-cequ'on dit des hommes du Levant'^ s'écrie le chevalier de Tantignac en rentrant dans le salon ; c'est que cela me regarde, moi; j'ai été fort longtemps en Turquie... Mon médecin me l'avait ordonné... J'avais une surabondance de santé telle que mon docteur me dit : Mon ami, va en Turquie, achète-toi bien vite un sérail... sinon tu es un homme morll...

Les dames passent leur éventail sur leur figure en riant du chevalier, qui n'a pas du tout l'air d'un Turc, lorsque M. Férulus entre dans le salon pour demander à Robineau s'il est temps de commencer la fête. A l'aspect de Férulus, madame do Hautmont pousse un cri et se penche sur Edouard en disant : — Ah! mon Dieu, qu'est-ce que c'est que cela?...

— C'est l'ordonnateur de la fête, madame, dit Edouard. — Mais il m'a fait horriblement mal aux yeux !... J'ai cru voir entrer le soleil ou la lune... Qu'est-ce qu'il a donc sur lui, ce monsieur? — Ce sont ses boutons qui jettent cet éclat. — Ah ! quand on porte de tels boutons, vous conviendrez que l'on devrait au moins prévenir son monde...

— Il est certain, dit M. Berlingue, qu'il est difficile de regarder ce monsieur sans loucher.

M. Férulus est reparti comme un Irait, et bientôt les coups d'arquebuse annoncent la fête. Au bruit des armes à feu, Eudoxie se trouve presque mal ; mais elle a soin de tomber dans les bras d'Edouard, que toutes ses faiblesses commencent à ennuyer, mais qui ne peut cependant se dispenser d'offrir sa main à la veuve. Tout le monde court sur le balcon et aux fenêtres, d'où l'on aura le spectacle des jeux qui vont avoir lieu dans la cour. L'oncle Mignon est resté le seul en arrière, parce qu'il faut qu'il cherche deux épingles pour sa nièce Cornéjie, et un verre d'eau pour remettre les sens de son autre nièce.

Les villageois des environs, auxquels on a permis d'assister à la fête, sont rangés des deux côtés de la cour. Les valets sont sous le balcon; mademoiselle Cheval elle-même a quitté sa cuisine pour jouir du spectacle des jeux, et surtout savoir ce qu'on fait avec les mâts de cocagne, qui piquent beaucoup sa curiosité. Cependant l'orchestre, qui devrait se faire entendre, ne part pas parce que l'aveugle, qui a très-peur des coups d'arquebuse, vient de se fourrer sous sa banquette pendant la détonation, et s'obstine à n'en pas vouloir sortir, quoique Férulus s'épuise en raisonnements pour lui prouver qu'il ne court aucun danger.

La société attend que cela commence; Robineau se penche sur le balcon et appelle M. Férulus en criant : — Commencez doncl.. nous attendons. Et M. Férulus, qui est au moment de faire le coup de poing avec le premier violon , crie : — Vous savez bien que cela commence par les courses à pied dans le jardin... Allez vous promener avec ces dames, monseigneur.

Mais les dames sont fatiguées de la route el ne veulent pas se promener. Elles sont d'ailleurs impatientes de jouir du spectacle des jeux. François court aider 31. Férulus à tirer l'aveugle de dessous sa banquette. Enfin, la musique se fait entendre, et six grands Auvergnats, nus depuis la tête jusqu'à la ceinture, paraissent dans l'arène disposée au milieu de la cour.

Les dames font un mouvement de surprise à l'aspect du costume singulier des lutteurs ; madame de Hautmont a encore une petite faiblesse; mais M. Férulus, qui est monté sur le perron, d'où il dirige tout, s'écrie : —Jeux gymnastiques, à l'instar de ceux de la Grèce et de Rome.

— M ;^anics, dit Robineau, c'est à l'instar des anciens; par çomt' Jient il n'y a rien là qui puisse blesser votre délicatesse.

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— Sans doute! c'est un tournoi, dit M. de la Pincerie. — Justement, un tournoi grec et romain.

— Un tournoi! dit l'oncle Mignon en montant sur ses pointes. Oh! oh!... diable!... ces messieurs demi-nus sont des chevavaliers! Je comprends... je comprends...

— J'ai bien envie de demander des garanties pour le reste du corps, dit M. Berlingue à un de ses voisins, tandis que madame Gérard, qui contemple les six Auvergnats de tous ses yeux, s'écrie : Ils sont bien faits, ces gaillards-là 1... .Monsieur Gérard, vous devriez vous mettre une fois en gladiateur, vous seriez superbe.

Férulus a donné le signal en frappant avec une baguette sur la rampe du perron et en s'écriant : Inciioimiis, pour les exercices du disque... Allez, l'orchestre... un air belliqueux.

L'orchestre entame l'air de Marlborough, c'est ce que l'aveugle connaît de plus belliqueux, et trois Auvergnats s'avancent, tenant chacun sur la main un fromage de Brie qui représente le disque que l'on doit lancer, et qui de loin imite assez bien le palet antique. Les athlètes lancent leurs fromages a\ oc beaucoup de facilité; le but est au-dessous du perron sur ii^iuel Férulus se tient gravement. Les trois fromages ont approché, mais n'ont pas encore atteint l'endroit marqué pour être vainqueur ; et la société, qui se tient sur le balcon et aux fenêtres, trouve que le jeu du disque répand une odeur qui n'a rien de balsamique.

Cependant, un (Quatrième athlète paraît, il est taille plus vigoureusement que ses antagonistes ; il tient à la main un soidisant disque, d'une largeur et d'une épaisseur formidables, et regardant en pitié ceux qui ont déjà lancé le leur, s'écrie : — Vous n'avez atteint que là, vous autres !... Ah ben ! sac... f..., je vas joliment vous enfoncer!...

— Le lutteur a un langage bien énergique!... dit M. Berlingue, et Robineau se penche et crie à Férulus : Défendez-leur donc de parler!... qu'ils fassent de la pantomime, ça suffit...

— Monseigneur, dit Férulus, de tout temps les gladiateurs se sont provoqués et stimulés par des injures, les preux mêmes ne se ménageaient pas les épithètes pendant le combat.

— Mesdames, c'est le langage des preux, dit Robineau; il ne faut pas que cela vous effarouche.

Cependant le dernier athlète lève la main droit'e sur la pauma

de laquelle est son disque; il jelle son corps en arrière, puis lance de toutes ses forces, et le fromage, passant le but, va se coller sur le visage de M. Férulus.

Les dames ont toutes poussé des cris en disant: — Ah! mon Dieu! ce monsieur est blessé... il est tué peut-être!... il a reçu le palet à la têlel...

Le bibliothécaire est resté un moment suffoqué par le coup ; mais le fromage s'est cassé par la moitié en laissant sur sa figure quelques débris de son passage ; et M. Férulus se remet promptement, tire son mouchoir, s'essuie le visage , passe sa langue sur ses lèvres, et crie : — Il est vainqueur... Il a dépassé le but; mais qui peut plus, peut moins... Sonnez, fanfares!...

Les fanfares sont sonnées par les violons, les Auvergnats poussent des cris de joie assourdissants, les dames tirent leurs flacons, et M. de Tantignac dit : — Ah! les disques étaient en fromage!... Belle malice!... Alors!... je gage en jeter un dans la lune!

— Mon oncle Mignon, trouvez-moi de l'eau de Cologne, je vous en supplie, dit Eudoxie en s'appuyant sur le bras d'Edouard ; car voilà un jeu qui sent par trop le fumier.

— Vous n'y êtes pas, mesdames; vous en aurez bien d'autres! dit Robineau qui croit qu'on est enchanté de ce qu'on vient de voir, et prend délicatement le bout du petit doigt de mademoiselle Cornélie, qui le lui abandonne, sans avoir même l'air de s'apercevoir de l'ivresse avec laquelle on le lui pince.

M. Férulus, qui ne s'aperçoit pas qu'il lui reste quelques fragments de fromage sur le front et les oreilles, a repris sa place, et frappe de sa baguette en criant : La course!,., à l'instar dHippomène et Atalante!... Avec des bâtons en guise de pomme d'or, ce qui est infiniment plus naturel. Aussitôt les Auvergnats se mettent à arpenter la cour, et ceux qui restent en arrière jettent des bâtons dans les jambes de leurs camarades pour les faire tomber et arriver au but les premiers; ce jeu se termine sans accident; mais le chevalier de Tantignac s'écrie : — Je ne vois rien de bien étonnant à courir comme ces paysans; moi, je fais six lieues à cloche-pied ! c'est autre chose que çal

— La lutte et le pugilat! crie M. Férulus ; et aussitôt les Auvergnats se mettent en devoir de se jeter par terre; mais les villageois, qui sont habitués à ce dernier exercice, y mettent

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plus d'amour-propre et d'obstination ; c'est à qui renversera son antagoniste. A un pareil jeu on s'échauffe facilement; des efforts on en vient aux injures, des injures aux coups; déjà quelques bosses sont reçues, quelques nez sont saignants. — Assez! assez ! crient les dames, que ce spectacle n'amuse nullement. Monsieur de la Roche-Noire, faites donc séparer ces mallieureui!...

— Mesdames, crie Férulus, quand les gladiateurs se battaient à Rome, il en restait toujours au moins la moitié sur la place.

— Eh! monsieur, nous ne sommes pas Romaines, grâce au ciel! et nous ne prenons aucun plaisir à voir des hommes se meurtrir de coups !

Pour satisfaire aux désirs des dames, Robineauordoime qu'on sépare les combattants, quoique M. de la Pincerie assure que cela lui rappelle les combats de taureaux qu'il a vus à Madrid. Deux Auvergnats, plus obstinés que les autres, ne veulent pas se lâcher; mais enfin François et les autres valets parviennent à les pousser sur la pelouse, où on les laisse libres de s'assommer.

M. Férulus a crié que l'on allait passer du grave au doux; et en effet, les valets viennent avec des corbeilles remplies de bouquets pour les dames.

— Ah ! à la bonne heure, dit madame de Hautmont; voici qui est plus gracieux.

— Et qui ne sent pas le fromage, dit M. Eerlingue.

— Eh! mais... il y a un papier dans mon bouquet, dit madame Gérard.

— Un papier, madame! dit M.Gérard en s'approchant de son épouse autant que son embonpoint le lui permet.

— J'en ai un aussi, dit Eudoxie. — Et moi aussi... — Et moi aussi, répète chaque dame. Gornélie ouvre le papier qui est dans son bouquet, et lit :

Vos attraits charment les cœurs, Vous avez grâce et jeunesse ; la plus douce des faveurs Est de TOUS aimer sans cesse.

— C'est extrêmement joli ! dit M. de la Pincerie en crachant BUT les villageois qui sont dans la cour.

2te LA MAISON BLANCHE.

— Et c'est parfditement à son adresse, dit Alfred à mademoiselle Cornélie, qui le regarde de manière à le forcer de lui dire quelque chose.

— Ça me fait l'effet d'une devise de pistache, dit M. Berlingue.

— J'ai des vers aussi, dit Eudoxie; voyons... Eh! mais... c'est la même chose que ma sœur... Tenez, voyez, monsieur.

Edouard regarde les vers qu'on lui présente, et dit : — C'csl qu'on a pensé, madame , que les mêmes attraits devaient se trouver dans la même famille...

— Ah! ce que vous dites est fort galant; mais il me semble cependant que ma physionomie est d'un tout autre genre que celle de ma sœur.

— Voyons mon poulet, dit madame Gérard ; je suis très-curieuse de savoir ce qu'on me dit :

Vos attraits charment les cœurs, Yous avez grâce et jeunesse..,

— Décidément c'est une circulaire, dit M. Berlingue.

— Il est extrêmement flatteur de recevoir le même compliment que madame Gérard ! dit mademoiselle Cornélie en haussant les épaules; tandis que toutes les dames lisent leur devise.

— C'est bien étonnant que cela se trouve la même chose partout , dit l'oncle Mignon en courant à chaque dame. C'est comme ce tour de cartes qu'on m'a fait, et où je n'ai vu que des as de cœur dans le jeu.

— De qui sont ces jolis vers? dit le chevalier en ricanant.

— De mon bibliothécaire , répond Robineau. — Qui ? ce monsieur noir, qui a des boutons comme des assiettes? — Justement! C'est un savant de première classe... c'est un homme qui sait tout! — Oh! qui sait tout!... Je parie bien que je lui parle de choses où il n'y voit que du feu.

— Et ces mâts de cocagne... est-ce que personne n'y montera, monsieur? — Dans l'instant, madame... Monsieur Férulus, faites commencer l'attaque des mats de cocagne.

— Parbleu, dit le chevalier, il n'est pas diflicile de monter à ceux-ci... moi qui ai été sur mer, j'en ai vu bien d'autres I... Je grimpais sur le grand mât comme un singe , et arrivé tout en haut, je me tenais sur la tête.

— Montez donc un peu sur ceux-ci, dit M. Berlingue.

— Je ne le pais pas à cause de ma culotte qui est très-juste...

LA MAISOX BLANCHE. «2!

je craindrais les accidents... sans cela je voudrais être en haut avant que vous ne m'ayez aperçu monter.

M. Fe'jrulus a prié l'orchestre déjouer un morceau plus gai pour l'assaut des mâts de Cocagne. C'est sur l'air de Ma tendre musette que quelques Auvergnats essayent de grimper à l'un des mâts, mais à peine élevés de quelques pieds, ils se laissent retomber et ne montrent que fort peu d'ardeur pour gagner les livres qui sont attachés au haut. C est en vain que Férulus les stimule, et que du haut du balcon Robineau les encourage, les Auvergnats ne veulent plus grimper.

— Eh bien ! dit le bibliothécaire, les femmes vont vous donner l'exemple et vous apprendre comment on monte à cela... En avant les demoiselles !

— Les femmes vont monter, dit M. Berlingue ; ça va devenir intéressant...

— Ah! les dames montent! dit M. de la Pincerie; hum J hum !... c'est une innovation !

— Oh ! nous avons tout prévu ! dit Robineau, le mât est emmiellé.

— Emmiellé, dit l'oncle Mignon; ah! je comprends... Je comprends : c'est pour la décence !...

Quelques grosses filles se présentent en riant, tournent autour du mât et ne veulent pas se risquer; mais M. Férulus reste au bas du mât pour faire la courte échelle à toutes celles qui voudront se hasarder. Enfin, une villageoise essaie, monte u:i peu, puis reste en roule en criant qu'elle est attachée; et M. Férulus, qui est en bas lui dit : — Allez toujours... ne vous rebutez pas... c'est le chemin de la vie... des épines pour avoir des roses... quid femina possit.

La villageoise redescend en se léchant les mains ; une autre vient après et n'est pas plus heureuse, quoique M. Férulus reste toujours au pied du mât pour faire la courte échelle et encourager les efforts des paysannes ; et M. Berlingue prétend que le bibliothécaire a la meilleure place, et qu'il voit infiniment mieux que tout le reste de la société.

Mais personne ne se présente plus. En vain M. Férulus crie : — Il s'agit du Traité des Participes et de la Cuisinière bourgeoise. Les prix vont rester accrochés en l'air, quand tout à coup mademoiselle Cheval, qui d'un coin de la cour regardait les jeux , tout en ayant un œil sur ses rôtis , avance fièrement

vers M v^érulus en disant : — C'est z'une cuisinière à gagner t ça me ri-^arde; laissez-moi grimper, monsieur Desânus, je vas oliment v^us décrocher les objets I... Oh ! je sais jousser à tous les jeux, moi !

Et aussitôt repou€sant l'officier de bouche qui veut lui faire la courte échelle , mademoiselle Cheval étend ses bras autour du mât, puis joue des genoux et se démène si vigoureusement qu'on la voit monter rapidement.

— Elle ira au bout, dit M. Gérard ; c'est une fille solide... — Oh ! elle est d'une force extraordinaire ! dit Robineau ; elle m'a une certaine fois enlevé comme une plume. — Elle a le mollet bien placé, dit M. Berlingue.

En se démenant, mademoiselle Cheval montrait en effets ses mollets et sa jarretière; mais jusque-là tout s'était encore bien passé, et M. Férulus, qui du bas du mât ne la perdait pas de vue, l'encourageait sans cesse par ces mate animo... que la cuisinière prenait pour des injures, et auxquels elle répondait :

— Montez vous-même, animal !

Enfin mademoiselle Cheval atteint le but; elle prend les deux volumes, les détache, puis les jette dans la cour.

Le bibliothécaire, enchanté qu'on ait gagné le prix, fait jouer des fanfares à l'orchestre; la société bat des mains, et mademoiselle Cheval, dans la joie de son triomphe, veut se laisser couler rapidement en bas; mais sa robe, collée sur le miel, ne veut plus se détacher ; et, en se laissant aller, la figure de mademoiselle Cheval disparaît bientôt sous ses jupons, qui restent en l'air, tandis que ses jambes et son autre figure sont exposées aux regards de la société.

Un murmure se fai* entendre ; les dames prennent leur éventail ou quittent le ijdicon, les hommes prennent leur lorgnon, et font des réflexions sur ce qu'ils aperçoivent; Robineau dit :

— Détachez-la! M. Férulus, qui ne s'aperçoit pas de la cause du tumulte, crie de toutes ses forces I — Honneur à celle qui a vaincu l...

— C'est parbleu bien assez bien d'un, dit M. Berlingue, et ies paysans rient et poussent des cris, et Jeannette dit naïvement : — Tiens, la v'ià qui montre sa bassinoire!

Cependant, par un dernier effort, mademoiselle Cheval parvient à se détacher au moment où François arrivait avec une échelle ; elle remet pied à terre, fait la révérence, et retourne

LA MAISON BLANCHE. %t}

dans sa cuisine aux acclamations de tous les villageois. Alors la compagnie quitte le balcon et les croisées. Robineau propose de parcourir les jardins; on y consent pour faire quelque chose en attendant le dîner. Les hommes offrent la mam aux dames. Edouard n'a pas cette peine, parce que la langoureuse Eudoxie n'a point encore quitté son bras sur lequel elle s'appuie comme si elle n'avait fait que cela depuis dix ans. Gornélie lorgne toujours Alfred ; mais celui-ci s'est fait le chevalier de deux jeunes personnes assez gentilles; et mademoiselle de la Pincerie se décide à accepter la main que lui présente en soupirant le maître du château.

On marche au hasard ; chacun suit avec la personne qui l'accompagne le chemin qui lui plaît, et dans les grandes fêtes, c'est seulement alors qu'on commence à se connaître, à causer, à s'entendre.

— Comment avez-vous trouvé ces petits jeux que l'on vient d'exécuter? dit Robineau en prenant avec Cornélie une des allées touffues du jardin.

— Mais, très-bien... cela m'a assez plu... c'était original... Pourquoi nous éloignons-nous de ces demoiselles? de ces messieurs?... — Oh! nous allons nous retrouver... je suis si heureux de pouvoir une fois... d'être un moment... de chercher à...

— Quel est ce grand jeune homme que vous nommez Alfred?

— G est mon ami intime... un baron qui a plus de cent mille livres de rente... Mais je vous disais, mademoiselle, que je goûtais en ce moment le bonheur le plus vif... et que si... — Est-il marié, ce monsieur Alfred? — Non, il est garçon... et Edouard Beaumont aussi... Enfin, puisque nous sommes un moment seuls... circonstance assez rare... je voudrais bien vous exprimer... vous faire com{)rendre... — Ah! je crois que j'aperçois vos deux amis, allons donc un peu plus vite... — Soyez tranquille, M. le marquis votre père, et votre oncle sont trèsoccupés à causer politique avec M. Moulinet, ils ne remarqueront pas que... — Il s'agit bien de mon père et de mon oncle I on pense assez bien de moi, monsieur, pour ne pas craindre de me laisser me promener avec qui bon me semble ! — Mademoiselle, je n'en doute pas... ce n'est pas cela que je voulais dire... mais quand on est près de vous, le trouble... l'agitation que Ton éprouve... font que malgré soi... — Il est très-bien, ce monsieur Alfred... Son ami n'est pas mal non plus... — Je

ne connais que ce qu'il y a de mieux!... Je ne salé, marlemoiselle, si vous avez deviné les secrcls sentiments de mon cœur... L'autre soir, en dansant avec vous cliez le receveur des contributions, il m'a semblé que j'avais été assez heureux pour...

— Passera-t-il quelque temps dans ce pays votre ami Alfred ?

— Oh! oui : il n'est pas pressé... il n'a rien à faire... Eh bien! mademoiselle, vous rappelez-vous cette contredanse, où, tout en faisant la poule, je vous avouai que vos charmes... vos grâces?... — Mon Dieu ! monsieur, je suis tellement habituée à ce qu'on me fasse des compliments, des déclarations, que les trois quarts du temps je n'y fais aucune attention!... — Je conçois parfaitement, et cela fait l'éloge de votre pudeur. Mais enfin votre cœur doit un jour être sensible, et si j'étais l'heureux mortel qui... — Ah! pardon, j'aperçois ma sœur, j'ai quelque chose à lui dire.

Mademoiselle Gornélie s'échappe pour courir près d'Eudoxie qui se promenait avec Edouard, Alfred et quelques dames; Robineau la regarde s'éloigner en disant : — Elle est ravissante!... une tournure magnifique! et, d'après celle conversation, j'ai tout lieu de croire que je ne lui déplais pas.

La compagnie se promène quelque temps dans les jardins, où M. Vincent est assis sur un banc, d'un air de mauvaise humeur, s'amusant à jeter de l'eau et de la terre sur sa culotte jaune. M. de la Pincerie a saisi un vieux rentier auquel il fait part de ses plans d'économie, en marchant à travers les plants de fraises; M. Gérard cueille des fleurs pour les dames; l'oncle Mignon cherche des épingles pour ses nièces; Alfred dit par habitude des douceurs aux demoiselles qui sont avec lui; Edouard parle peu , mais de temps à autre il soupire tout en promenant madame de Hautmont; et la veuve, qui ne présume pas que l'on puisse soupirer pour une autre femme qu'elle, fait choms avec Edouard en s'appuyant plus fortement sur son bras; M. Berlingue examine d'un air goguenard les verres de couleur et les statues demi-brisées; le chevalier de Tantignac dit un mensonge à chaque personne qu'il rencontre; et M. Férulus fait fuir tout le monde, parce qu'il porte avec lui une odeur de fromage qui rappelle trop le jeu du disque.

Mademoiselle de la Pincerie avait assez bien reçu à Saint- Amand les hommages de Robineau ; car Cornélie touche à sa vingt-huitième année ; et quoique fille de famille noble, comme

LA MAISON BLANCHE. fî5

!a fortune de M. le marquis ne consiste plus guère que dans ses plans d'économie, la grande demoiselle s'aperçoit que les galanteries qu'on lui adresse se terminent toujours par des compliments, et elle commence à désirer vivement qu'on l'appelle madame. A la vérité, pour sauver son amour-propre, on est convenu de dire à toutes les personnes qui s'étonnent que la belle Cornélie ne soit pas encore mariée, que pour des raisons de famille on veut d'abord s'occuper de placer son oncle iMignon. Mais l'onde devient tout aussi difficile à placer que sa nièce à marier, et Cornélie ne fait plus autant la fière avec ses admirateurs; c'est pourquoi on avait souri favorableaient au nouveau propriétaire du château, qui, s'il n'était pas d'une ancienne famille, avait au moins une fortune avec laquelle on pouvait briller et paraître avec bien plus d'avantages. On avait prudemment envoyé l'oncle Mignon prendre chez le notaire des informations sur la fortune de Robineau; le notaire de Saint- Amand ne connaissait le nouveau propriétaire que par l'achat qu'il avait fait du domaine de la Roche-Noire, et par les sommes que chaque jour Robineau lui demandait, et qu'il se faisait rembourser par son confrère de Paris. D'après le train que menait le nouveau seigneur, on pouvait lui supposer le double de ce qu'il possédait réellement; aussi le notaire répondit-il à l'oncle Mignon que c'était un homme qui devait avoir cinquante mille livres de rente.

L'oncle revint dire cela à sa nièce en sautillant et en montrant ses dents, parce qu'il pensait aussi qu'un neveu très-riche lui serait d'un grand secours pour avoir un emploi, et la famille de la Pincerie se rendit avec plaisir à l'invitation de Robineau

Mais mademoiselle Cornélie avait trouvé Alfred beaucoup plus séduisant que le seigneur de la Roche-Noire; la tournure îisée, les manières aimables, le ton sémillant du jeune de Marcey, avaient fait paraître Robineau encore plus lourd et plus empesé; et quand on sut que le grand jeune homme était baron et avait cent mille livres de rente, on ne songea plus qu'à faire sa conquête, parce que, outre les avantages physiques, il y avait encore cinquante pour cent à gagner avec lui.

C'est pour cela qu'on a quitté le bras de Robineau pour courir auprès d'Eudoxie, qui vient de s'asseoir sous un bosquet, dans lequel est aussi Alfred avec quelques dames et plusieurs demoiselles de la société.

Cornélie accourt en minaudant, en tenant une main sur son cœur, et dit : — Je ne sais pas ce que j'ai... je suis déjà fatiguée...

On s'empresse de présenter un siège à la demoiselle, qui toise du haut de sa grandeur les jeunes personnes auxquelles Alfred a donné le bras.

— Ces jardins sont Immenses I dit Eudoxie ; mais il me semble qu'on aurait pu les distribuer d'une manière plus mystérieuse.

— Mesdames, dit Edouard, c'est bien aussi l'intention de M. Jules ; mais il n'a pas encore eu le temps d'exécuter toutes les améliorations qu'il projette; il faut donc lui pardonner s'il règne encore un peu de désordre dans sa propriété, le vif désir qu'il avait de vous recevoir ne lui a pas permis d'attendre que tout fût entièrement terminé.

— Ah ! ce monsieur est bien aimable, dit une des jeune* personnes ; il se donne tant peines pour nous amuser!...

— D'ailleurs, mesdames, dit Alfred, songez que vous êteschez un garçon, et que cette qualité doit faire pardonner bien des choses.

— Cette qualité! dit Cornélie en se pinçant les lèvres ; est-ce que vous appelez cela une qualité, monsieur?

— C'est du moins un titre qui fait excuser bien des étourderies...

— Vous en abusez quelquefois, messieurs!... dit Eudoxie en faisant des yeux en coulisse à Edouard, qui ne regarde que les feuilles.

— Au reste, reprend Alfred en souriant, je crois que notre ami n'a pas l'intention de conserver longtemps ce titre auquel vous faites la guerre, mesdames.

Toutes les demoiselles se taisent et baissent les yeux. Il se fait un moment de silence ; Eudoxie le rompt en disant : — Ceriainement, M. de la Roche-Noire est très-galant... sa fêle est délicieuse... pourvu cependant qu'il ne fasse plus battre ces grospaysans... car c'est un spectacle que je ne puis supporter.

— Moi, j'aurais bien aimé monter au màt de cocagne! dit une petite fille de dix ans à sa sœur aînée.

— Ah! c'eût été joli, mademoiselle! répond la sœur; pour faire comme cette grosse fille, montrer votre...

La sœur aînée s'arrête en devenant rouge comme une cerise;

LA MAISON BLANCHE. tXI

toutes les demoiselles baissent encore les yeux. Nouveau silence qui amuse beaucoup les deux jeunes gens.

— Ces messieurs ne sont pas venus avec M. de la Roche- Noire aux dernières réunions qui ont eu lieu dans noire ville ? dit Eudoxie en s' adressant à Alfred.

— Mademoiselle, ne connaissant personne à* Sainl-Amand, nous avons pensé qu'il serait indiscret de cherchera nous foire comprendre dans des invitations qui ne s'adressaient qu'au nouveau propriétaire de ce domaine.

— Pourquoi donc cela, monsieur? Certainement mon père sera charmé de faire plus ample connaissance avec M. le baron do Marcey...

— Et avec M. Edouard de Beaumont, dit Eudoxie.

— - Ce n'est pas de Beaumont, madame, répond Edouard en s'inclinant; c'est Beaumont tout simplement.

— Voilà bien la modestie d'un homme de lettres!... qui ne veut devoir son illustration qu'à son génie!...

— Monsieur a quelque chose dans les traits de mon cousin le vicomte, dit Gornélie en regardant Alfred ; n'est-ce pas, ma sœur? dans les yeux et le tour de la bouche... mais monsieur est encore mieux...

— On m'a beaucoup parlé de vos ouvrages, monsieur, dit Eudoxie à Edouard; et je suis charmée de me trouver avec l'auteur de compositions aussi bien touchées.

— Ces femmes-là sont assommantes avec leurs compliments! dit Edouard à l'oieille d'Alfred. Heureusement pouMes jeunes gens que Robineau accourt en s'écriant :

— Mesdames, vous êtes servies!... rendons-nous, s'il vous plaît, dans la salle à manger!...

Cornélie s'était approchée d'Alfred, et semblait tendre sa main avec distraction ; mais Alfred, sans remarquer la distraction de mademoiselle de la Pincerie, a repris les deux jeunes personnes qu'il a déjà promenées et s'éloigne avec elles. Alors Cornélie prend brusquement la main que Robineau lui présente ; la colère qu'elle éprouve la lui fait serrer avec force; et Robineau, transporté de joie, lui dit tout le long du chemin :

— Je suis le plus fortuné des mortels l

Tout le monde arrive dans la salle du banquet, qui est ornée de festons, de guirlandes et de devises. «- G'esttiès-gracieux, dit madame Gérard.

— C'est comme chez Berlhelemot, dit M. Beilingue.

— C'-est le salon d'Apollon, dit M. Férulus en introduisant chacun d'un air satisfait.

— Le salon d'Apollon?... Qu'est-ce que cela veut dire? reprend M. Berlingue; je ne croyais pas qu'Apollon présidât aux festins.

— Monsieur ignore donc que Lucullus avait pour ses festins plusieurs salons qui portaient chacun le nom de quelque divinité? et ce nom était pour le maître d'hôtel ce qui désignait la dépense qu'il fallait faire pour le repas... Il suffisait donc à Lucullus de dire dans quel salon il souperait, pour que l'on sût le nombre de services qu'il fallait lui servir. Néron, enchérissant sur LucuUus, fit bâtir la fameuse maison d'or pour y donner des banquets ; Héliogabale surpassa encore Néron par la magnificence de ses repas, où l'on voyait auiant de services qu'il y a de lettres dans l'alphabet... Ahl monsieur, vous conviendrez, d'après cela, que nous ne savons plus manger I... Parlez-moi de l'empereur Claudius Albinus, qui mangeait à son déjeuner cinq cents figues, cent pèches, dix melons, cent becfigues, quarante huîtres et beaucoup de raisins!... de l'empereur Maximin lef, dont soixante livres de viande et vingt- quatre pintes de vin étaient la ration habituelle; aussi devint-il si gras que les bracelets de sa femme lui servaient de bagues. Parlezmoi..»

Mais M. Férulus s'aperçoit qu'il parle tout seul, parce que chacun est allé se placer à table ; alors il court au couvert qu'il s'est fait réserver entre l'oncle Mignon et M. Moulinet; et c'est devant lui que M. Férulus a ordonné aux valets de placer les grosses pièces, parce qu'il a dit à Robineau qu'il se chargerait de découper.

On avait mis dans la salle à manger le grand fauteuil réservé pour les solennités; mais Robineau l'a offert à M. de la Pincerie, qui s'est rampé dedans, ce qui, joint à sa grande taille, le fait planer au-des>us des convives.

— Dieu 1 que mon père est bien comme cela! dit Eudoxie, qui a trouvé moyen d'être près d'Edouard ; tandis que Cornélie, assise entre Robineau et M. Berlingue, fait la moue pendant tout le dîner, parce qu'Alfred rit et cause avec deux demoiselles entre lesquelles il est placé.

— Madame, dit le chevalier de Tintignac, qui est à la

droite d'Eudoxie, j'ai été une fois d'un repas ou chacun était assis sur un siège dont la hauteur était proportionnée à son mérite... moi, je touchais le plafond; les valets étaient obligés d'avoir des échasses pour nous servir.

— Qui veut du potage? qui n'a pas de potage? crie M. Férulus, comme s'il parlait à ses élèves.

— Celui-ci est digne d'Héliogabale! dit M. Berlingue. — Oh! messieurs, dit M. de la Pincerie après en avoir avalé deux assiettées, j'espère vous en faire manger d'autres que cela!... Quand j'aurai fini mon plan économique, où je prouve qu'on peut faire du bouillon sans viande, je vous ferai manger des soupes étonnantes!

— J'espère que je ne dînerai pas chez lui ce jour-là, dit M. Berlingue à son voisin.

— Vous ne prenez rien, belle Gornélie? dit Robineau en regardant tendrement sa voisine. — Je n'ai pas faim, monsieur.

— Ah!... c'est comme moi avant-hier!...

— Votre ami Alfred a l'air bien gai... — Oui, il est facétieux... Un peu de vol-au-vent?... — J'en prendrai un soupçon...

— Monsieur Férulus, un soupçon de vol-au-vent pour mademoiselle de la Pincerie.

M. Férulus avait une manière de servir par laquelle les meilleurs morceaux lui restaient toujours.

— Quel est donc ce monsieur qui découpe si bien et qui nous sert si mal? dit un jeune homme auquel Férulus n'avait encore fait passer que des pattes, des cous et des arêtes. — C'est un savant.. .un philologue... c'est lui qui dirige toutdans le cliâleau.

— C'est lui aussi qui mange tout, à ce qu'il me semble. — 11 possède dix langues 1 — Ah! je ne m'étonne plus s'il dévore si lestemen! !...

— Qu'est ce qui a donc placé les convives ainsi? dit mademoiselle Coriiélie; il me semble que c'est fort mal arrangé. — C'est mon bibliothécaire qui s'est chargé de celte distribution ; mais je lui avais recommandé de me mettre près de vous... sans cela tout m'eût paru fade et mauvais... Vous ne buvez pas! voilà un certain beaune...

— Ah ! fi donc 1 est-ce qu'une femme doit boire et se connaître en vins?...

— Mademoiselle a raison, dit Férulus en emplissant son verre; le vin ne convient pas au beau sexe : Mccénius tua sa

femme parce qu'elle avait bu du vin ; du temps de Romulus, une femme ayant rompu les sceaux d'un cellier, ses parents 1* condamnèrent à mourir de faim!...

— Ah ! monsieur, laissez-nous donc tranquilles avec vos Romains! dit madame Gérard; c'étaient des impertinents s'ils empêchaient leurs femmes de faire leurs volontés!,.. Donnezmoi à boire, monsieur Gérard.

— Cette femme-là a un ton bien hommasse! dit Eudoxie en» se tournant vers Edouard. Mon oncle Mignon... trouvez-moi donc mon mouchoir que j'ai laissé dans le salon.

L'oncle Mignon quitte à regret la table pour aller chercher le mouchoir de sa nièce; et, quand il revient, Cornéh'e l'envoie à la recherche de son ridicule. Pendant ce temps, M. Moulinet s'extasie sur tout ce qu'il mange en s'écriant . — Vous avez un cuisinier délicieux, monsieur de la Roche-Noire!

— C'est une cuisinière, dit Robineau ; c'est une fille d'un grand mérite... c'est celle qui a gagné le prix au mât de cocagne.

— Nous connaissons déjà une partie de ses mérites, dit M. Berlingue. — Jadis cette fille-là ne serait pas restée à sdL> cuisine, dit Férulus; le sultan Osman fit vice-roi un jardinier qui plantait bien les choux; Antoine donna la maison d'un citoyen romain à un cuisinier, et Henri VIII, roi d'Angleterre, éleva à un poste honorable un marmiton qui lui avait fait rôtir à point un marcassin.

— Décidément, dit tout bas M. Berlingue, cet homme-là a juré de nous faire avaler l'histoire ancienne.

— En fait de cuisine, dit Tantignac, sans que cela paraisse,, j'ai un talent prodigieux!... Vous allez en juger. Un jour, trois de mes amis viennent à l'improviste me demander à dîner, dans un château isolé que j'habitais; tous mes valets étaient sortis et il n'y avait aucune provision dans mon castel; eh bien! savez-vous ce que j'imagine? j'avais une ancienne culotte de peau dont je ne me servais plus, je me mis dans la tête de la faire manger à mes amis... Je la grattai, la nettoyai, la fis bouillir, et j'y fis une sauce si délicieuse, que mes convives et moi nous fîmes, avec cela, un excellent dîner!...

— Je ne vois rien là d'extraordinaire, dit Edouard, qui commençait à se lasser des mensonges de M. de Tantignac. Une fois, moi, monsieur, j'ai donné à dé5euner à un ami avec dt» vieux parchemins arrangés à la poulette.

— Oh! par exemple, monsieur! s'écrie le chevalier en ricanant, permettez-moi de vous dire que ceci est un peu fort! le parchemin ne pourrait pas se digérer.

— Eh! monsieur, dit Edouard, je vous ai laissé dîner avec une culotte de peau; il me semble que vous pouvez bien, unfr fois, me permettre de déjeuner avec du parchemin !

La société rit beaucoup, et le chevalier de Tantignac ne souffla plus mot pendant le reste du repas.

Gornélie s'ennuyait à table, et e'ie engageait tout bas Robineau à presser le service, sous prétexte qu'il n'était pas du bon ton d'être longtemps à dîner; mais M. Férulus trouvait toujours quelque prétexte ou quelque citation pour faire rester les plats que les valets allaient enlever. Cependant, on est arrivé au dessert; les dames, qui brûlent du désir de danser, parlent déjà de passer dans la salle de bal ! M. Férulus se lève, et dit d'un ton solennel qu'il a quelque chose à chanter sur un sujet qui ne peut que plaire à la société.

On fait silence, on attend : le bibliothécaire boit un verre de madère pour se donner du ton, et commence sur l'air de la complainte du maréchal de Saxe, un éloge de Robineau dans lequel il le compare à Saturne, à Sophocle, à Cicéron et à Bavard. Les convives se regardent en dessous en se pinçant les lèvres. L'oncle Mignon, seul, ne se pince rien, et se bourrede biscuits et de macarons pour profiler d'un moment où sesnièces le laissent en repos.

Comme après le troisième couplet on voit que M. Férulus va toujours, un léger murmure se fait entendre. Robineau, qui prend cola pour un signe approbateur, baisse les yeux avec modestie en disant à mademoiselle Cornélie : — Il a voulu chanter ces couplets... certainement si je m'étais douté qu'il y parlait de moi... je n'aurais pas consenti... — Eh bien, monsieur, dites-lui donc de se taire, et demandez bien vile le café...

Au lieu de demander le café, Robineau cherchait comment il pourrait demander bis, ainsi qu'il l'avait promis à Férulusy mais déjà une partie des dames a quitté la table, les autres en font bientôt autant; les hommes se dépêchent de prendre le café et d'aller les rejoindre, et M. Férulus s'aperçoit qu'il n& chante plus que pour l'oncle Mignon; encore celui-ci est-il bientôt appelé par ses nièces pour renouer quelque chose.

— Voilà les fruits d'une mauvaise éducation, se dit Férulus,

Î32 L.\ iMAlSON BLA.NcUR.

ces gcns-là se donnent des tons et no savent pas vivre!... Allons chanter mes couplets à Jeannette; celle-là m'ccoutera... ou ello dira pourquoi.

La salle de bal était décorée comme pour une distribution de prix. Les musiciens, assis sur des gradins, jouaient faux avec une assurance désolante; mais, quand il s'agit de danser, les dames sont toujours indulgentes M. Rohineau a ouvert le bal avec Cornélie; Alfred est en face d'eux ; cela donne de l'émulation à mademoiselle de la Pincerie, qui fait ses pas avec une telle préi'ision, que Robineau s'écrie : — Elle danse comme un géomètre!...

Edouard ne se soucie guère de danser, car, au milieu de ce monde, de ce bruit, de toutes ces paroles échangées sans: qu'on en ait rien retenu, c'est hors du château que se portent ses pensées, mais il faut bien faire comme tout le monde. La langoureuse Eudoxie ne danse point, elle trouve cet exercice trop vif pour ses nerfs, et, à son grand étonnement, Edouard la ouille pour aller inviter une dame.

Malgié la précision de ses pas, mademoiselle Cornélie n'est point invitée par Alfred pour la contredanse suivante. Mademoiselle de la Pincerie est même au moment de ne point danser, parce que Robineau a cru devoir cette fois inviter une autre personne; mais l'oncle Mignon est toujours là pour jouer les utilités: sa nièce l'appelle, et bientôt tous deux vont se placer en face d'Alfred, devant lequel cette fois mademoiselle Cornélie ne fait que des pirouettes.

On n'en était qu'à la quatrième contredanse, lorsque le bruit d'un pétard annonce le feu d'artifice.

— Comment, déjà! dit Robineau; c'est beaucoup trop tôt : François, allez dire à M. Férulus de ne point le lirer encore.

Mais M. Férulus, pour se venger de ce qu'on ne l'a pas écouté chanter, s'est promis de ne point laisser le bal durer plus longtemf)S que le dîner. Il n'a pas attendu le message de François pour mettre le feu aux soleils et aux girandoles; et, quand le valet de chambre vient apporter les ordres de son maître, il lui répond : — J'en suis fâché, mais mon feu est en train, je ne peux pas le retenir.

Quand on s'aperçoit que les fusées et les soleils vont toujours, on se décide à quitter la danse pour courir dans le jardin où se tire le feu. Dans le tumulte que cause celte précipitation, on

LA MAISON DLANCUE. 233

emmèno les premières dames que l'on trouve près de soi; Edouard s'est sauvé un des premiers pour ne pas avoir encore madame de Haulmont à son bras. Alfred a entraîné une des nièces de M. Moulinet; mademoiselle Cornélie, forcée de se laisser conduire par Robineau, et s'apercevant enfin que toutes ses mines ne font aucun effet sur le jeune homme qui a cent mille livres de rente, pense qu'il est prudent de ne point laisser aussi Robineau porter ses hommages ailleurs ; elle prend donc sa main avec un sourire forcé, se laisse guider par lui dans les jardins, feint de ne point remarquer qu'il la conduit dans une allée que ne suit point la compagnie; et, arrivée dans un endroit assez sombre, lui dit seulement alors- : — Où donc me menez-vous, monsieur de la Roche-Noire? vous êtes vraiment un homme cruel.

A ces mots d'homme cruel, Robineau se laisse tomber aux pieds de Cornélie en disant : — Je ne sais pas ce que je suis... mais je sais que je vous adore... vos attraits, votre danse, votre esprit, tout me subjugue... je mets à vos pieds ma fortune et mon cœur.

— Eh bien!... on verra... je pense que... Parlez à mon père... — Mais vous! délicieuse Cornélie?... — Moi... je... Ah! mon Dieu! voilà le bouquet qui part, et nous n'y sommes pas!

La société n'était, en effet, arrivée que pour voir tirer le bouquet et recevoir quelques baguettes sur le nez ; \mn>, en revanche, mademoiselle Cheval, Jeannette, Cunelte, Vincent et les marmitons ont vu tout le feu et ont eu les premières places; M. Férulus se frotte les mains en se disant : — Ça leur apprendra à s'en aller quand je chante!

— Nous aurions aussi bien fait de ne pas quitter la danse, disent les demoiselles. — 11 paraît que ce feu a été tiré pour les laquais! dit M. Berlingue. M. le marquis de la Pincerie, qui arrive avec son frère Mignon au moment où chacun revient, ne veut pas comprendre que le feu soit tiré sans qu'il ait été présent; il laut, pour l'en convaincre, que Mignon aille ramasser les baguettes, les débris de cartouches et vienne les lui apporter. La compagnie retourne au château pour se remettre à la danse ; mais, arrivé dans la salle du bal, on cherche en vain l'orchestre. Au bruit des pétards et des fusées, l'aveugle a pris sa course, et ses deux collègues ont disparu avec lui. Il est difficile de danser

sans musique; il faut donc que la fête se termine beaucoup plus tôt qu'on ne s'y était attendu.

Chaque famille se replace dans la voiture qui l'a amenée. Comme le cheval de M. deTantignac n'est pas revenu chercher son maître, le chevalier demande la permission de se glisser en dixième dans le char-à-bancs du fabricant de papier. Le carrosse de M. de la Pincerie reçoit de nouveau la noble famille. Madame de Haulmont y est remontée de fort mauvaise humeur, parce qu'Edouard ne Jui a pas donné la main, occasion dont elle croyait qu'il profilerait pour demander à la revoir; en revanche, Robineau a presque porté mademoiselle Cornélie dans ses bras en lui disant à l'oreille : — Préparez votre père à m'entendre.

Enfin les voitures, les cabriolets, les carrioles, ont quitté le château. Cunette referme les portes en leur disant : Dieu vous bénisse ! Vincent a jeté sur son lit sa livrée. Alfred, fatigué de la danse, des promenades et des conversations de la journée, est enchanté d'aller se coucher; Edouard l'est aussi de pouvoir se retrouver seul et maître de se livrer à ses pensées ; et Robineau regagne son appartement en disant à M. Férulus : — Il me semble que la fête a été assez jolie; j'espère qu'on en parlera longtemps... — On la citera encore dans cent ans, monseigneur, comme un modèle à suivre... Seulement on n'est pas resté assez longtemps à table. — Et le bal a fini beaucoup trop tôt... Concevez-vous ces coquins de musiciens qui se sont sauvés pendant le feu!... Qui diable a pu montrer le chemin à l'aveugle ?

M. Férulus ne répond rien, mais il se retourne pour cacher un léger sourire, puis souhaite le bonsoir à Robineau, qui, tout en pensant à la superbe Cornélie, se décide aussi à aller se coucher ; car c'est toujours par là qu'il faut en finir après une 'ournée de plaisirs et de fête comme après une journée de peines et de travail.

lA MAISON BLANCHE. t3S

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