CHAPITRE III
SOIH£B CQBZ Ls BkROU DE HAftCET. — SOUBSB BB JKONSS «SM ET SES SUITES.
Le cabriolet s'est arrêté devant un bel hôtel; les voitures bourgeoises prennent la file pour entrer dans la cour; on croirait qu'elles conduisent leurs maîtres aux bouffes ou aux comédiens anglais; il n'y a pas la même afïluerw:e aux Français, lorsqu'on y joue du Molière ou du Racine; mais aussi nos acteurs n'ont pas fait une étude particulière de l'agonie d'un mourant ; ils ne nous font pas-assister à toutes les convulsions d'un homme que l'on assassine, entendre tous l'es hoquets d'une princesse qui meurt de faim : ces petites gentillesses-là sont fort agréables à voir, ça remue les nerfs de gens auxquels il faut de pareils ta-
bleaux pour éprouver encore quelques émotions. Il y a pourtant quelques personnes qui prétendent quil est plus difficile de bien jouer une scène de Tartufe ou du Misanthrope que d'en imiter une de la place de Grève. Mais laissons chacun suivre son goût, contentons-nous de féliciter celui qui s'amuse encore à unepièce qui ne dure pas quarante ans^ ou qui est ému par une scène dans laquelle on ne meurt pas.
En voyant l'aflluence des voitures, réclat des lumières qui brillent dans les salons, Robineau se dit :
— Ce sera très-élégant , très-nombreux et très-bien composé!...
Il se hâte de sauter hors de son cabriolet, de courir vers l'escalier, d'arranger ses cheveux et de mettre son second gant; puis il monte au premier en disant :
— Après tout... je vaux bien tous cesgens-là... je vaux peutêtre mieux... Parce qu'ils ont voiture!... qu'est-ce que ça me fait à moi !
Robineau se dit cela pour n'avoir pas l'air embarrassé, pour n'être point intimidé en entrant dans les salons, et ce qu'il se dit n'empêche pas qu'il ne soit rouge, roide et gauche en se voyant au milieu de la société, où il cherche quelque temps Alfred. Enfin, celui-ci vient à lui, et, prenant le bras du nouveau venu, commence par lui débiter quelques plaisanteries sur diverses personnes de la société ; cela donne à Robineau le temps de se remettre; il reprend son assurance, son sourire habituel, et promenant ses regards vers les dames, ne songe plus qu'à faire des conquêtes.
— A propos, et ton père... M. le baron de Marcey... je n'ai pas encore eu Thonneur de le saluer... dit Robineau tout en admirant de fort jolies dames qui viennent d'entrer dans le salon.
— Mon père t'a déjà vu... Ne faut-il pas que je te présente encore à lui?... C'est chaque fois la même cérémonie!
— Mon ami, c'est qu'il y a longtemps qu'il ne m'a vu, et...
— N'importe, tu as de ces figures qu'on n'oublie pas.
En disant cela, Alfred s'éloigne pour aller au-devant de quelques dames, et Robineau murmure :
— Certainement j'ai une figure qui... Est-ce que ce serait une ^pigramme qu'il voudrait me lancer?... ça lui irait bien... Ah, voilà M. de Marcey.
Un homme qui pouvait avoir quaranle-iiuitans passait alors près de Robineau; sa taille était haute, sa démarche noble et imposante; ses traits, fortement prononcés, étaient encore fort beaux, quoiqu'il semblât que de trop vives émotions, plutôt que le temps, les eussent déjà altérés; son front était un peu dégarni, quoique ses cheveux fussent encore très-bruns; enfin sa figure était habituellement sérieuse et presque sévère. Cependant, pour les personnes qui lisaient mieux dans sa physionomie, ou qui le voyaient plus souvent, c'était plutôt une expression mélancolique qu'on apercevait dans ses regards un peu sombres ; mais ses yeux noirs devenaient plus doux, et un léger sourire errait sur ses lèvres toutes les fois qu'il regardait son fils. Tel était le baron de Marcey.
— Monsieur de Marcey... j'ai bien l'honneur... je suis bien charmé...
Le baron regarde quelques instants Robineau, puis s'écrîe :
— Ah! c'est, je crois, monsieur Robineau?...
— Oui, monsieur, l'ami intime de votre fils, qui m'a engagé avenir, et j'ai profité...
— Monsieur, les amis de mon fils seront toujours les miens, et ils me font le plus grand plaisir en venant chez moi.
En disant cela, M. de Marcey salue Robineau et va parler à d'autres personnes, et l'employé se rengorge et se faufile à travers la foule en se disant :
— M. de Marcey est toujours extrêmement aimable avec moi ; je le trouve même plus aimable que son fils, parce qu'il n'a pas, comme lui, l'air gouailleur. Ah! voilà la musique... on va danser... dansons... mais avec une jolie femme... car je ne peux pas aller en mesure devant une femme laide, c'est plus fort que moi.
L'orchestre avait donné le signal ; les délicieuses contredanses de Tolbecque font de toutes parts accourir les danseurs, et charment aussi les oreilles de ceux qui ne dansent pas, mais qui, en regardant chasser la beauté et balancer l'innocence, entendent avec plaisir des motifs choisis dans les plus jolis opéras de nos meilleurs compositeurs. Robineau est arrivé trop tard près de plusieurs jolies femmes qui sont déjà engagées; il est forcé de prendre une danseuse qui n'a pour elle que la jeunesse et une toilette de fort bon goût. Robineau Ta entendu appeler madame la comtesse, et cela lui donne envie de se distinguer
îe LA MAISON BLANCHE.
près d'elle; mais sa danseuse paraît faire très-peu attention aux grâces qu'il veut se donner, et ne répond que par monosyllabes aux compliments qu'il lui adresse.
— C'est une bégueule ! se dit Robineau après avoir ramené la comtesse à sa place, et il va inviter une jeune demoiselle fort jolie, près de laquelle il veut encore faire l'aimable; mais la jolie demoiselle se contente de sourire à ce qu'il dit, et ne semble occupée que de la danse.
— C'est une niaise ! se dit Robineau en allant porter ses hommages ailleurs. Malgré le mouvement qu'il se donne et les sourires qu'il lance, voyant qu'il ne produit aucune sensation, Robineau quitte la danse en murmurant :
— Au total, dans toutes ces belles dames-là, il n'y en a pas une qui vaille Fifinel... et si Fifine avait une robe de tulle .. une couronne dans les cheveux... de ces gros bracelets avec des camées antiques... ah ! quel effet elle ferait!... Allons tourner autour de l'écarté... Je jetterai négligemment une pièce de cent sous, et... Ah! diable! voilà les glaces... Commençons par en saisir une au passage.
Robineau prend ure glace, et pour la manger à son aise va s'asseoir derrière deux messieurs d'un âge mûr, qui causaient dans une pièce qui servait de passage pour aller de la danse à l'écarté.
— Comme il est changé! dit l'un des deux causeurs en regardant M. de Marcey, qui venait de traverser le salon.
— Changé! qui ça?
— - De Marcey...
— Ah !... vous trouvez?...
— Mon cher D-^lmont, si vous aviez connu comme moi de Marcey il y a vingt-cinq ans...
— Ah! parbleu ! c'est cela... il y a vingt-cinq ans; et il vous semble, à vous, que c'était hier, et qu'on doit être aujourd'hui ce qu'on était alors.
— Non, non, je ne dis pas cela... Ce cher de Marcey l... Nous avons fait ensemble la campagne d'Austerlitr.
— Air! vous étiez à Austerlitz?
— Oui, certes, je m'en fais gloire, et depuis j'ai été à presq-ue toutes le» affaires qui ont eu lieu. Maintenant je me repose.
Robineau quitte un moment sa vanille pour regarder le monsieur qui yiej^< «le parler; il voit un homme de cinquante ans.
dont la figure franche et animée porté l'empreinte de quelques cicatrices; sa boutonnière est ornée de plusieurs ordres; elRo-* bineau se dit :
— Certainement ce monsieur-là a bien gagné ses décorations !
— Au fait, dit au bout d'un moment la personne qui était près de l'ancien militaire, de Marcey n'est pas vieux... il était entré, comme vous, de bonne heure au service; mais il s'est passé tant de choses depuis, qu'il me semble toujours que nous avons des siècles sur la tète.
— Et moi, quand je pense à mes campagnes, il me semble que c'était hier, car je crois encore y être!
— C'est comme moi, se dit Robineau, quand je pense à ma première inclination... Il y a pourtant dix ans de cela... C'était une figurante de la Porte-Saint-Martin, et le jour de notre premier rendez-vous, nous avons dîné aux Vendanges de Bourgogne^ faubourg du Temple... Alors ce n'était pas un restaurateur élégant comme aujourd'hui, et il n'y avait pas le canal à traverser pour y arriver ; mais on y mangeait des pieds de mouton délicieux... Il me semble que j'y suis encore... J'avais dix-huit ans... Comme on vieillit sans s'en apercevoir!...
Et Robineau pousse un soupir... ce qui ne l'empêche pas d'achever sa vanille.
— Quand je vous dis, Dolmont, que je trouve de Marcey changé, j'entends parler plutôt de son caractère que de son physique. Si vous l'aviez connu autrefois, ii était gai, bon vivant; il riait, il plaisantait avec nous. Il aimait les femmes... Oh l c'était un grand amateur... Mais il était jaloux de ses maîtresses... très-jaloux! Je me rappelle que dans différentes occasions, cela lui fit avoir des querelles; et c'est aussi pour cela, je crois, qu'on le maria à vingt-trois ans avec une demoiselle qu'il n'aimait que fort peu. Ses parents prétendirent qu'avec son peuchant à la jalousie, s'il faisait un mariage d'amour, il serait malheureux. Le fait est que son mariage commençait trèsbien... J'ai connu la première femme de de Marcey; elle était fort aimable ; je crois qu'elle aurait rendu son époux très-heureux; malheureusement elle mourut un an après lui avoir donné un fils. J'ai appris qu'au bout de six ans de Marcey s'était remarié : mais alors je n'étais pas à Paris : de Marcey venait de quitter l'état militaire ; je n'ai pas connu sa seconde femme.
— Ce n'est pas à Paris que de Marcey s'est remarié... c'est auprès de Bordeaux ; il paraît que la famille de sa seconde épouse avait une terre par là, et que l'on y fit le mariage. Je crois même qu'il ne revint à Paris avec sa femme que longtemps après s'être remarié.
— Et comment était sa seconde épouse ?
— Charmante!... oh! de ces figures délicieuses, comme les peintres nous en font quelquefois, et qu'on rencontre moins souvent dans le monde.
— Diable!...
— Mais un air triste, mélancolique : quand elle souriait, il semblait que ce sourire cachait une souffrance. Jamais je ne l'ai vue danser ; elle était cependant fort jeune, elle avait tout au plus dix-huit ans; mais elle semblait fuir les plaisirs de son âge et n'aller dans le monde que pour plaire à son mari.
— Et de Marcey l'aimait beaucoup?
— Oh! il l'adorait... il cherchait toutes les occasions de lui procurer des amusements... Il était aux petits soins pour elle.
— Il n'en a pas eu d'enfants?
— Non; mais la charmante Adèle, c'était le nom de sa seconde femme, aimait beaucoup le petit Alfred et lui témoignait toute la tendresse d'une mère. Elle mourut au bout de trois ans; de Marcey en éprouva un chagrin si violent, que, pendant longtemps, on craignit pour sa vie. Enfin la vue de son fils... la raison... le temps!...
— Oui! le temps! c'est là le plus puissant remède... Malgré cela, je ne m'étonne plus maintenant que son humeur soit si différente d'autrefois !... On surmonte les chagrins les plus profonds, mais ils laissent toujours des traces... C'est comme les blessures graves que l'on guérit, mais dont on porte les cicatrices.
En disant ces mots, l'ancien militaire se lève, son voisin le suit, et Robineau reste seul sur sa chaise, qu'il quitte aussi en se disant :
— C'est assez amusant d'entendre causer les autres, ça instruit; on n'a l'air de rien et on écoute; d'autant plus que quand les gens parlent haut, c'est qu'ils ne se disent rien qu'ils veulent cacher; ah! il faut que j'écoute causer des dames, ça sera encore plus amusant, parce que les femmes sèment toujours de l'esprit dans leur conversation... quand je dis toujours, c'est
LA MAISON BLANCHE. t9
à-dire celles qui en ont. Justement, voilà deux dames qui paraissent engagées dans une conversation bien intéressante, car elles se parlent avec un feu !... Il y a une chaise vacante à côté d'elles.
Robineau va d'un air indifférent s'asseoir à côté de deux jolies femmes, et en balançant négligemment sa tète de leur côté saisit des fragments de leur conversation.
— ... Oui, ma chère amie, je l'avais bien jugé.. Ta vois que j'avais raison de me défier de ses protestations d'iimoLir!... de ses beaux serments!... de ses profonds soupirs!... Et pourtant tu ne saurais t'imaginer avec quel air de bonne foi il me disait qu'il voulait désormais être sage, fidèle, et ne plus aimer que moi !... C'est horrible de mentir de la sorte !...
Robineau tourne un peu la tète pour voir les traits de la personne qui vient de parler, et il aperçoit une jolie brune dont la figure vive et spirituelle exprime en ce moment un sentiment de dépit qu'elle cherche à dissimuler par un sourire forcé.
— Ma bonne Jenny, je crois que tu es un peu fâciiée d'avoir mis l'amour d'Alfred à l'épreuve...
— Fâchée! au contraire, j'en suis enchantée. Je n'y ai pas cru un moment... sa réputation auprès des femmes est trop bien établie pour...
Ici on parle plus bas, et Robineau ne peut entendre; mais il se dit :
- — Il est question d'Alfred... c'est charmant!... C'est une dame à laquelle sans doute il fait la cour... Oh! que c'est amusant!
L'autre dame, qui est aussi jeune et jolie, reprend au bout d'un moment :
— Je crois que j'aurais plus confiance dans son ami, Edouard Beaumont; il a l'air moins frivole, moins léger qu'Alfred; il est bien, Edouard... il a une fort jolie tournure.
— Mon Dieu, ma chère amie, je gage qu'il ne vaut pas mieux qu'un autre... Il faut encore plus se défier de ces airs froids, réservés... Il n'y a rien de pis que ces hommes-là pour nous abuser... Au moins, avec un mauvais sujet qui ne se cache pas de l'être, on sait à quoi l'on doit s'attendre.
— C'est pour cela que tu avais un faible pour Alfred.
•— Ohl jamais... jamais!... Je riais de ses serments d'amour; cela m'amusait peut-être un peu de l'entendre... Avec cela,
aO LA MAISON BLANCHE.
est aimable, il a de l'esprit... mais l'aimer! Oh! je te jure que je m'en serais bien gardée. Ne va pas penser cela 1...
— Si tu te défends si fort, Jenny, je finirai par croire que tu l'adores...
— Ah ! par exemple, je...
La voix baisse encore. Robineau balance un peu plus sa chaise pour lâcher d'entendre; mais pendant quelques minutes, les deux amies parlent trop bas pour qu'il puisse rien saisir. Enfin la jolie Jenny répond plus haut :
— Tu as bien fait... très-bien fait... Je suis sûre que cela l'intrigue beaucoup de nous voir causer ensemble, car il nous croyait brouillées... 11 ne te parlait pas de moi quelquefois?
— Mais non, il ne me parlait que de moi.
— Ah ! c'est juste ! Je te réponds, Clara, que je resterai veuve : oh! jamais je ne me remarierai!...
— Ma bonne, est-ce qu'on peut répondre de cela? Songe donc que tu n'as que vingt-deux ans.
— Raison de plus pour ne point risquer le bonheur de sa vie. Ce que j'ai connu du mariage n'est-il pas bien fait pour m'en éloigner? M. de Gerville m'épousa à dix-huit ans, sans m'avoir fait la cour; sans savoir s'il me plaisait ou non, il me demanda à mes parents : il était riche, on nous unit. Cependant M. de Gerville était jeune, il était bien... J'aurais pu l'aimer, s'il s'était donné la peine de chercher à me plaire, s'il avait seulement voulu me faire croire qu'il m'aimait. J'étais si niaise alors !... je croyais tout ce qu'on voulait... Mais non, j'étais sa femme, et il se serait cru déshonoré de me faire la cour, d'être galant auprès de moi. 11 avait deux ou trois maîtresses qui le trompaient : cela valait bien mieux que d'aimer sa femme, qui ne le trompait pas. Mais il est mort, je dois oublier les chagrins qu'il m'a causés; cependant, je l'avoue, cet essai du mariage ne m'a laissé des hommes qu'une triste opinion. Je les crois, en général, égoïstes, inconstants, injustes avec les femmes... ils ne leur passent rien, et il faut tout leur passer; ils veulent être infidèles, et exigent de nous de la constance; ils sont aimables tant que nous avons le bonheur de leur plaire; mais dès qu'ils soupirent pour un autre objet, ils ne s'occupent plus de nous; au lieu de chercher à cacher leur infidélité en redoublant de soins et d'égards, ils deviennent maussades, capricieux, colères; et si nous avons le malheur de témoigner quelque chagrin du chan-
gement de leur humeur avec nous, ils nous accusent d'être exigeantes et jalouses.
— Ah! Jennyl Jenny!...
— Tu verras, ma chère Clara, que tout cela est vrai. Enfin, quels sont les bons ménages que tu pourras me citer? Ce sont ceux où les femmes ferment les yeux sur les infidélités de leurs maris... Oh! quand on les laisse faire tout ce qu'ils veulent, aller, sortir, courir, sans jamais leur demander compte de leurs actions, alors on est ce qu'ils appellent une bonne femme, et ils daignent une fois par mois nous donner le bras.
— Je vois que l'inconstance d'Alfred-t'a bien mal disposée 1
— Que m'importe l'inconstance de M. Alfred?... Je te le répète, je ne l'écoutais que pour rire!... et je n'ai jamais pris au sérieux sa déclaration d'amour... Cependant je suis bien aise de savoir... d'avoir eu l'idée de...
On baisse de nouveau la voix ; et comme on en est à un endroit intéressant, et que Robineau délire connaître l'idée qui est venue à madame de Gerville, il penche un peu plus sa chaise, dans l'espérance d'entendre; mais le poids de son corps renverse le siège; et avant qu'il ait eu le temps de se retenir, Robineau roule aux pieds des deux amies.
Les dames, qui n'avaient pas fait attention à leur voisin, sont un peu surprises en voyant ce monsieur qui tombe presque sur leurs genoux; mais Robineau se relève vivement, balbutie quelques excuses et s'éloigne en murmurant :
— On frotte beaucoup trop!... C'est glissant à ne point se tenir!... Je ne conçois pas comment les danseurs ne tombent pas les uns après les autres. Ah ! il est vrai qu'ils marchent au lieu de danser. Maudite chaise!... J'allais savoir l'idée de celte jolie brune... madame Jenny de Gerville, je retiendrai le nom, et je ferai enrager Alfred. Oh! c'est très-amusant.
Robineau est retourné dans la pièce où l'on danse; ii cherche encore les groupes qui causent ; il entend rire près de lui, ce sont deux dames qui ne dansent pas; et il y a justement une chaise vacante derrière elles. Robineau court s'y placer en se disant :
— Ces dames rient... elles se moquent, je gage, de quelques autres femmes de la société... Oh! il ne faut pas manquer ça!... Je n'ai pas eu le temps de les regarder... Mais quand elles se retourneront, je les examinerai : attention!
-- Oh! qu'il devait être drôle ce monsieur, et que j'aurais
Il La M.WSO.t BLANCHE.
voulu le voir danser avec toi!... Tu me le montreras quand lu l'apercevras.
— Oui... Oh! sois tranquille... Il est reconnaissable!... Je ne sais pas où M. de Marcey a été chercher cela!...
— Bon! se dit Robineau, elles se moquent de quelqu'un, j'en étais sûr. Et il se rapproche en ayant soin cependant de ne point se balancer sur sa chaise.
— Figure-toi, ma bonne amie, un homme petit, épais, lourd, empesé, un gros nez, de petits yeux bêtes, une bouche qu'il pince en parlant, et des cheveux papillotes au point qu'il a lair d'un nègre!.,.
— Ah! ah! ah!...
— Avec cela une tournure à prétention... Il vient m'engager à danser... c'était la première contredanse que l'on formait; j'accepte, et pendant la contredanse il veut faire l'aimable, et ne sait dire que de ces lieux communs si plats, si usés, que cela me faisait de la peine pour lui!... Voyant que je ne réponds rien à ces jolies choses, il se permet en dansant de me serrer la main!... Ah! ah! ah!
Ici la dame qui parlait se retourne, et Robineau reconn îl la comtesse avec laquelle il a en effet dansé la première contredanse. Le rouge lui monte au visage; de son côté, la dame, qui reconnaît le monsieur dont elle parlait, comprime avec peine une envie de rire et pousse doucement le genou de son amie. Riais avant que celle-ci se soit retournée, Robineau est déjà loin : il ne se possède pas, il roule autour de lui des yeux furibonds en se disant :
— Par exemple !... il faut que cette femme-là soit bien moqueuse!... Je ne sais pas si c'est de moi qu'elle parlait... En tout cas, je lui souhaite d'en trouver beaucoup dans mon genre !. . . Mais elle est trop laide pour qu'on lui fasse la cour... Dire que je lui ai serré la main!... ça n'est pas vrail... Ces femmes laides disent toujours du mal des hommes; c'est par colère de ne pas pouvoir trouver d'amants.
Robineau, qui ne se soucie plus d'écouler les conversations se dirige vers l'écarté en faisant une moue si horrible qu'Alfred^ qui le rencontre près d'une des tables oii l'on joue, l'arrête en lui disant :
— El), mon Dieu! mon cher Robineau, quelle mine tu liais!... Est-ce que tuas joué malheureusement?
— J'ai perdu cent écus!
— Ce n'est rien, tu les regagneras...
Alfred s'éloigne, et Robineau se dit :
--Il est, bon enfant... ce n'est rien!... Si j'avais perdu cent ëcus, je ne m'en consolerais jamais I... Mais je suis bien sûr de ne pas les perdre... vu que je n'ai plus que vingt-un francs cinquante... il faut les risquer... Tâchons de gagner... mais dans ces nombreuses réunions on dit qu'il n'est pas très-prudent de jouer à l'écarté... Oh! chez M. le baron deMarcey, il ne peut y avoir que des gens honnêtes... c'est égal, je vais parier pour celui qui gagne, c'est ce qu'on peut faire de mieux.
Robineau s'approche de la table de jeu en demandant
— Où est la veine?
Malheureusement pour lui, la veine change; en peu de temps il perd ses vingt-un francs. Alors, faisant tous ses efforts pour cacher sa mauvaise humeur, il s'éloigne de l'écarté en se disant ; Adieu la partie de campagne et de traiteur pour dimanche!,., Fifine ira dîner chez sa tante... et moi, je pincerai de la guitare!... J'avais bien besoin aussi de me déranger, de faire une toilette, de prendre une voiture pour venir en grande soirée!... N'est-ce pas bien amusant?... Des femmes qui se moquent de vous! des hommes qui vous toisent comme s'ils voulaient marcher sur vous! des joueurs qui vous gagnent sans vous laisser le temps de vous reconnaître! Fifine a raison, on s'amuse mieux chez madame Saqui ou aux Funambules quand on y donne le Fantôme armé. Allons du côté du buffet... Si je ne puis pas mettre des glaces dans ma poche, je puis bien y mettre des oranges et des gâteaux.
Robineau se dirige vers le buffet ; il n'y avait plus d'oranges, mais les gâteaux abondaient; il en bourre ses poches pendant que les domestiques portent des rafraîchissements; et il va se diriger vers l'escalier, lorsque Edouard se trouve devant lui; le jeune auteur s'arrête.
— Bonsoir, monsieur Robineau ; je ne vous avais pas encore aperçu... il y a tant de monde ici!
— C'est vrai... Tenez, entre nous, je ne trouve pas ces col.i es-là bien amusantes; je vous avoue que j'en ai assez, et je m'en allais.
— Déjà?... il n'est que deux heures... Oh ! il faut rester; vous
savez bien qu'Alfred veut qu'après la soirée nous soupions chez lui, entre nous, pour dire des folies...
— Ah! je ne savais pas.... mais c'est différent, sien soupe... Diable! si j'avais su, je n'aurais pas tant mangé de baba. C'est égal .. je reste.
— Promenons-nous... cherchons les jolies danseuses.
— Promenons-nous, je le veux bien; mais pour danser, je n'en suis plus.
Robineau donne un léger coup sur ses poches afin de les aplatir, et suit Edouard en se disant : Je ne suis pas fâché qu'on me voie causer avec un auteur ; je vais lui parler théâtre... on croira que je fais une pièce avec lui.
— Je gage que vous aimez mieux le spectacle que les soirées, n'est-ce pas, monsieur Edouard?
— C'est selon; il y a des soirées amusantes et des spectacles fort ennuyeux,
— Oh! sans doute; mais je veux dire... c'est bien agréable d'être auteur... Il faudra que je vous communique un plan... quand je dis un, j'en ai une douzaine dans mon secrétaire!... Ohl j'en ai d'étonnants.
— Je le crois.
— Plans de grand opéra, d'opéras-comiques, de vaudevilles, de mélodrames... Oh! moi, je fais de tout; j'ai une imagination intarissable... et si j'avais le temps...
— Oui, c'est toujours le temps qui manque à ceux qui ne produisent rien.
— N'est-ce pas? Mais je vous montrerai ça; ce qui me plairait surtout, ce serait d'avoir mes entrées dans les théâtres... Ah! aller dans les coulisses... voir les actrices de près... les danseuses qui font, dit-on, dos battements tout en vous souhaitant le bonsoir... Comme on doit avoir des bonnes fortunes!
— Pas autant que vous le croyez ; on s'habitue aux coulisses, comme on s'habitue à la salle, et l'on cause avec un Turc et une Polonaise sans faire attention à leur costume.
— C'est juste; l'habitude, je conçois; mais donner une pièce... la faire répéter... la faire jouer...
— C'est charmant quand on réussit ; mais encore, que d'ennuis avant d'en venir lu!... Les répétitions où jamais on n'est exact, où l'on cause au lieu d'étudier, ce qui force à lépoler quarante fois ce que l'on aurait su en quinze; les acteurs qui
Là MAISOX BLANCHE. J^
veulent refaire leurs rôles, les directeurs qui veulent refaire vos pièces, les actrices qui ne veulent point de leurs costumes, les claqueurs qui veulent tous vos billets ; puis enfin le piil)lic qui ne veut pas de votre pièce ; voilà quel est souvent le résultat de six semaines de dérangement, d'ennuis et de travail!
— Il dit tout cela pour m'ôter l'envie de faire des pièces, se ditRobineau. Les auteurs sont tous comme cela... ils cherchent à dégoûter les commençants. Je ne lui donnerai pas mes plans, il me volerait mes idées, et dirait ensuite que c'est de lui.
— Vous voyez les choses un peu en noir maintenant, monsieur Edouard , parce que vous êtes encore froissé de votre dernière chute...
— Oh ! je vous assure que je n'y pense plus...
— Bah ! laissez donc ! Moi, si on me sifflait, je crois que je serais d'une h-uraeur épouvantable. A propos, et votre petite lingère l'avez-vous revue?... mais elle est déjà remplacée, sans doute?
— Ma foi non!... Je commence à me lasser de ces bonnes fortunes, où, comme ditLaroehefoucauld, il y a de tout, excepté de l'amour. Je crois que j'aimerais mieux un peu d'amour et moins de plaisir.
— C'est comme moi, je suis pour le sentiment, mais ce qui s'appelle le pur sentiment. J'ai adoré toutes les femmes que j'ai connues, même ma figurante de la Porte-Saint-Martin ; et, de leur côté, les femmes m'ont traité avec une faveur particulière... je suis leur enfant gâté.
— Vous êtes bien heureux, monsieur Robineau ! et moi, je voudrais trouver... Je ne sais... mais il me semble qu'une secrète sympathie doit agir en même temps sur deux cœurs faits Tun pour l'autre...
— Oui, je vous comprends ; c'est ce qui m'est arrivé avec ma première inclination, que j'ai rencontrée au bal du Colisée. Nous sommes tombés en valsant, et tous deux en même temps... J'ai vu tout de suite de la sympathie là-dedans.
Edouard laisse échapper un léger sourire, et s'approche d'une contredanse où figurent de très-jolies femmes.
— Comment trouvez-vous cette petite blonde, monsieur Robineau?
— Mais... rien d'extraordinaire... un beau teint... de la jeu nesse... elle ne tient pas ses pieds assez en dehors.
— Vous êtes difficile ! Moi, je la trouve fort bien, ses yeui
sont charmants, sa tenue pleine de grâce; elle ne paraît pas avoir fait une étude particulière de la danse, mais on voit qu'elle y trouve du plaisir... Et cette grande... en face?
— Elle n'est pas belle... le nez beaucoup trop long... des bras qui n'en finissent pas... mal coiffée.
— Moi, je lui trouve une physionomie très-spirituelle; et, sans être jolie, il me semble que cette femme-là doit plaire. Je gagerais que sa conversation est agréable... Et cette grosse brune qui danse maintenant?
— C'est un véritable paquet... elle se démène comme une possédée...
— Mais voyez donc comme elle est légère, malgré son embonpoint! quelle vivacité brille dans ses yeux !...
— Ha çà, monsieur Edouard, vous êtes, dites-vous, las des bonnes fortunes, et vous trouvez toutes les femmes à votre goût; elles vous plaisent toutes!
— Si je suis las de liaisons éphémères, je ne vous ai pas dit que je ne voulais plus aimer; au contraire, puisque je cherche à être amoureux sérieusement.
— Eh bien ! c'est comme moi, messieurs, s'écrie Alfred qui a entendu les dernières paroles d'Edouard, et qui s'arrête près de ses deux amis. J'ai un cœur à placer... et le diable m'emporte si je sais qu'en faire depuis quinze jours!... Voilà pourtant de bien jolies femmes!...
— Ma foi, messieurs, ditRobineau en se rengorgeant, je vous proteste que je vois toutes ces dames d'un œil fort indifférent... Je suis philosophe, moi... d'ailleurs, j'ai ce qu'il me faut, et il me serait difficile de trouver mieux.
— Ah! Robineau, il faut nous la faire voir alors... Il faut nous faire dîner avec elle.
— Par exemple... est-ce que vous croyez que c'est une femme à parties? une femme qu'on mène avec des hommes?...
— Ne vas-tu pas nous faire croire que c'est une duchesse!...
— Mais... écoutez donc... ça se pourrait encore...
—• Ah ! ah! ah!... Qu'est-ce que tu as donc dans tes poches, Robineau? est-ce que tu te fais des hanches pour plaire à la Dulcinée?
Robineau rougit et met ses mains sur ses poches en disant : — Ce sont... des papiers que j'avais oublié d'ôter de dedans les poches de mon habit...
— Si tu as dansé avec ces poclies-Iù, lu as dû faire un furieux ciïel!... Ahl ah! c'est pis que la mère Gigogne!... Sont-ce encore des papiers ministériels?...
Robineau s'éloigne avec colère, et va se jeter sur une ottomane, sans penser qu'il écrase ses gâteaux, et il reste là jusqu'à ce que le bal se termine; alors Alfred vient à lui en disant : — Nous montons chez moi, Robineau; nous allons avec quelques amis fidèles achever la nuit à table... Es-tu des nôtres?
— Oui, certainement...
— Alors décide-toi à quitter ton canapé, où tu semblais cloué lîomme un pacha.
Robineau suit Alfred. L'appartement du jeune de Marcey est au-dessus de celui de son père ; tout ce que peuvent inventer le luxe, l'élégance, la variété, y est réuni, c'est un séjour qu'une petite maîtresse envierait.
Quatre jeunes gens, aussi fous, aussi étourdis que le maître du logis, ne tardent pas à se rendre à l'invitation de leur ami; Edouard et Robineau complètent la réunion.
— Messieurs, dit Alfred en présentant Robineau à ses jeunes amis, je vous présente un ancien camarade de collège, fort bon enfant, quoique un peu irascible quand on lui parle de ses conquêtes ou de ses travaux. Ne faites pas attention à la grosseur de ses poches... il prétend que ça donne de la grâce. 11 a un peu d'humeur, parce qu'il a perdu son argent à l'écarté; mais nous allons le griser, et il deviendra charmant.
Tous les jeunes gens rient, Robineau en fait autant en s'écriant :
— Ce diable d'Alfred... toujours farceur!,.. Mais, pour me griser, je vous en défie, messieurs; oh! j'ai une tête solide, ie ne me suis jamais vu gris.
— D'honneur, Alfred, ton logement est délicieux... Tout est d'une fraîcheur... et décoré avec un goût... C'est un séjour enchanteur, dit un des jeunes gens en se promenant dans l'apparlemenl.
— Ma foi, messieurs, si c'est bien, tant mieux... Mais je ne me mêle pas de tout cela, moi, c'est mon père qui veille à ce qui' me regarde, et qui dernièrement encore a fait renouveler tous mes meubles, prétendant que ce n'était pas assez élégant; moi, je le laisse faire.
— Il faut convenii", Alfred, que tu as un père bien aimable!
— Olï ! quant à cela, messieurs, je lui rends bien justice... Sa bonté est telle, que quelquefois je suis tenté de le gronder de son trop d'indulgence pour moi. Si je fais des dettes, il les paye; si je veux de l'argent, il m'en donne; si je lui témoigne la crainte que mes folies ne le fâchent, il m'embrasse en médisant: — Tu es jeune, il faut bien que tu t'amuses ; sois heureux, mon ami, c'est tout ce que je veux. Aussi, je vous le jure, sa bonté est telle, que souvent je m'arrête au moment de commettre quelque extravagance ; car je n'ai rien de caché pour mon père, et je serais désolé de faire quelque chose qui le chagrinât... Oui, messieurs, son indulgence me rendra sage, tandis que s'il m'eût contrarié, s'il eût été sévère pour moi, j'aurais fait cent fois plus de folies.,
— Enfm, vous vous aimez tendrement tous deux, dit Edouard, et il me semble qu'on doit toujours se trouver bien d'avoir son père pour ami.
— Mon père m'aimait bien aussi, ditRobineau; cependant, il m'a un jour cassé une canne sur le dos parce que j'avais perdu mon mouchoir... Il avait infiniment d'ordre, mon père; mais c'est égal, il m'aimait tendrement.
— A table, à table, messieurs, et disons des folies!... Après une soirée de tenue, ça fait plaisir d'être un peu à son aise.
On se met à table. On attaque une belle volaille, on entame un jambon cuit dans de la gelée de groseille; ceux qui ont beaucoup dansé ont de l'appétit; les autres sont entraînés par l'exemple, et Robineau oublie qu'il s'est bourré de gâteaux pour fêtpr le jambon sucré, qu'il trouve délicieux; le bordeaux, le chambertin circulent; on s'anime en causant, et on boit eu riant; chacun conte son histoire, chacun a une aventure galante dont il veut régaler ses amis; le chapitre des femmes est intarissable, et les hommes y reviennent toujours avec plaisir, car il n'en est aucun auquel cela ne rappelle d'agréables souvenirs.
— Messieurs, dit un jeune homme qui semble être assez mauvaise tête, il y a une vérité incontestable, c'est que pour être chéri des femmes, il ne faut en chérir aucune.
— Ah! par exemple!...
— J'en appelle à Alfred... Dis, ai-je raison?
— Ma foi, il me semble que je pense tout le contraire, car je suis assez heureux près des belles, et cependant je les aime loulcs.
~ Eli bien, tu les aimes toutes, donc tu n'en aimes aucune, cela revient à ce que je disais.
— Messieurs, dit Edouard, il serc^t bien malheureux de penser qu'un sentiment profond ne peut être payé de relour, et que du moment que nous serons bien amoureux, on ne nous aimera plus.
— Quand on est amoureux, on perd tous ses avantages, et on est bête à couper au couteau.
— C'est vrai, dit Robineau, on est très-béte...
— Celle dont nous sommes amoureux ne nous trouve pa^ bête quand elle partage notre amour.
— M. Edouard a raison, dit Robineau en avalant un verre de chamberlin; quand on partage notre amour... oh! c'est autre chose!... c'est tout différent!...
— Mais quand on ne le partage pas, reprend un des'jeunes gens, alors on se moque de nous, on rit de nos soupirs ; nous avons l'air de véritables niais, et nous ne nous en apercevons pas.
-- Nous ne nous en doutons même pas, dit Robineau en se versant un autre verre de chamberlin, et c'est là ce qu'il y a de drôle.
— Messieurs, reprend Edouard une femme qui se moque d'un homme parce qu'il est véritablement amoureux d'elle, une telle femme est une coquette, et il me semble que le monde ne renferme pas que des coquettes. Combien de cœurs sensibles, aimants, prêts à répondre à notre amour 1... Combien de femmes qui n'ont pu se défendre en secret d'aimer un mauvais sujet, et qui mettent tous leurs soins à cacher ce qu'elles éprouvent!...
— C'est innombrable! dit Robineau.
— Ma foi ! coquettes ou sentimentales, naïves ou emportées, elles sont charmantes, dit Alfred ; excepté cependant quand elles courent après nous, qu'elles nous suivent, et font épier toutes nos actions.
— Ah! fi donc!... une femme qui nous suit!... c'est une horreur!... D'abord, c'est très-mauvais genre!... Mais ça ne se voit plus !
— Ça se voit encore quelquefois 1
— Moi, messieurs, dit Robineau , qui veut toujours parler, quoique sa langue commence à devenir épaisse, quand une femme me suit... et que je m'en aperçois... car, quand je ne
m'en aperçois pas, je ferme les yeux ; mais quand elle me suit, je lui dis : Ma chère amie, vous me suivez, ça ne me convient pas... Quand je voudrai être avec vous... je vous le dirai... mais si je veux parler à une autre... je n'ai pas besoin de votre présence pour faire l'aimable... au contraire, ça paralyse mes moyeps...
~ Bravo! bravo! disent les jeunes gens en riant, c'est parler comme Cicéron.
.— Messieurs, du Champagne maintenant! dit Alfred.
— Va pour le Champagne,!...
— Oui, du Champagne, s'écrie Robineau, et je joute qui en boira le plus... Je ne megrise jamais.
On fait sauter les bouchons, on boit le Champagne, et bientôt tout le monde parle à la fois, et chacun se figure être écouté. Mais au milieu du bruit et des éclats de rire, Robineau parvient à se faire entendre, parce qu'il crie plus fort que tout le monde, ^t plus il s'étourdit, plus il veut raisonner pour prouver que le vin ne lui porte pas à la tête.
— Mon cher ami, dit-il en s'adressant à Alfred, tu ne te doutes pas que je suis dans le secret de tes amours... de tes conquêtes, c'est-à-dire une jolie petite brune... une veuve... je ne veux pas dire son nom, parce qu'il faut de la discrétion... mais il paraît que tu lui en contais ferme... et que la susdite madame de Gerville a voulu éprouver ta constance...
— Madame de Gerville! comment sais-tu cela?... D'où connais-tu madame de Gerville?...
D'abord je ne t'ai pas dit que c'était madame de Gerville... je ne l'ai pas nommée... n'est-ce pas, messieurs?...
— Non! non! disent les jeunes gens en riant; oh! il est trop raisonnable pour cela!... on voit bien qu'il ne se grise jamais!
— Moi, messieurs, dit Robineau en portant un verre do Champagne à ses lèvres, j'avale cela comme dupclit-lait... j'ai une tète de fer!... C'est égal, Alfred, la jeune veuve dit que tu es un monstre!... un perfide! Il paraît que tu lui plaisais sérieusement.
— J'ignore si je plaisais à madame de Gerville; mais j'avoue que j'en ai été fort amoureux, au point de croire un moment que c'était sérieux. Jenny est gaie, aimable, spirituelle... mais un beau jour, je rencontre chez elle une certaine Clara... j'ignovais que ce fût son amie ; tous les jours les femmes se voient
LA MAISON CLANCUE. U
et ne s'aiiïient pas. Celte Clara est fort bien aussi; je lui ai dit que je la trouvais charmante, rien de plus naturel; niais il paraît qu'elle a redit cela à madame de Gerville, et que celle-ci s'en est fâchée. Ma foi! peu m'importe... Au diable la constance! je ne connais que le plaisir, moi!... Buvons!... à la santé des jolies femmes!...
— Ah ! messieurs, il faut que tout le monde vive! à la santé des dames en général! dit Edouard.
— Oui, dit Robineau en avançant son verre pour trinquer, à leur santé en général... et en particulier... parce que moi, j'ai une particulière... ah! ah! ah! et une solide!... la vertu même... ave un air fripon... et des mœurs... le tout déguisé en marchande de modes.
— Ah! ah! ta duchesse n'est plus qu'une marchande de modes! dit Alfred, et tu ne voulais ^)as la faire dîner avec nous!
— Eh bien! messieurs, après tout, qu'est-ce que ça fait? qu'est-ce que le rang en fait de beauté?
— Il a raison. N'a-t-on pas vu des rois épouser des bergères? Les anciens étaient moins fiers que nous. Le fils du roi de Sichem n'épousa-t-il point Dina , fille du berger Jacob ? Lo Pharaon d'Egypte ne fut-il point amoureux de Sara, sœur d'un pasteur?
— Eli bien! alors... vivent les grisettes!... Je ne connais que les grisettes pour savoir mélanger la tendresse et la danse... pour vous faire une reprise quand vous déchirez votre culotte... pour vous faire chauffer votre déjeuner le malin, et vous allumer votre lampe le soir... Mais allez prier une belle dame, une élégante, comme j'en ai vu ce soir, de vous recoudre un bouton, ou de vous raccommoder votre bretelle... on serait bien reçu, hein? Vivent les grisettes!... je ne sors pas de làl...
— Vivent les grisettes! répètent les jeunes gens en riant; et on fait de nouveau boire Robineau, parce qu'il commence à ne plus savoir ce qu'il dit, et que cela amuse beaucoup ces messieurs, et surtout Alfred, qui n'est pas fâché de l'entendre démentir, en buvant, les mensonges que son amour-propre lui fait faire à jeun. Les menteurs ne devraient jamais se griser... Le proverbe a raison, m vinoveritas. Que de gens auxquels le vin ferait dire des sottises s'ils n'avaient soin d'être sobres! Que d'aveux indiscrets, que de confessions piquantes on entendrait sj... Mais les dames, ne se grisent jamais I
— Il paraît, Robineau, que tu as pour maîtresse une bien jolie modiste? dit Alfred en remplissant le verre de son ami.
— Oh! jolie! messieurs!... c'est-à-dire la figure n'est pas absolument sans reproche... Il y a .nême quelques défauts dans les contours... mais la taille!... ah 1 moulée!... Si elleélaitici,jela ferais monter sur cette table pour que vous l'admirassiez. Enfin, c'est Fifine!... c'est tout dire!
— Ah! elle s'appelle Fifine?
^Oui, messieurs... fille charmantei... un vrai dragon!.,, qui n'a jamais résisté à une demi-tasse... quand ça lui plait, cependant...
— Et tu lui as plu sur-le-champ?
— Oh! sur-le-champ... c'est-à-dire qu'elle m'a fait faire de* courses souvent... Et les cartons que je portais! et les flûtes que je payais!... En ai-je payé!... Elle aime considérablement les flûtes, Fifine !... C'est égal, à sa santé, messieurs!...
— A la santé de Fifine! répètent les jeunes gens. Ce toast attendrit Robineau, qui veut prendre son mouchoir pour s'essuyer les yeux, et en le tirant de sa poche répand par terre et sur la table des gâteaux qui sont devenus plats comme de petites galettes. Les jeunes gens rient de plus belle, et Alfred vide la seconde poche de Robineau sur son assiette en s'écriant : Messieurs, voici un homme prévoyant, il avait mis un dessert dans sa poche...
^ Messieurs... c'était pour mon serin, balbutie Robineau, <jae la vue des petits gâteaux rend un instant muet... c'est-à-dire pour le serin de Fifine!... qui dit baisez vite ^ comme un sansonnet... Au reste, vous entendez bien que ce n'était qu'une plailanterie, une gageure... Je ne suis pas à cela près d'un colifiihet... Ce n'est pas que la perte de mes vingt et un francs me gène considérablement, mais...
— Je croyais que tu avais perdu plus de cent écus!... dit Alfred.
— Par exemple, cent écus!... un employé expéditionnaire à quinze cents francs!... ça serait plus de deux mois d'appointements!
— Tu te trompes, tu gagnes cent louis, et tu vas avoir de l'augmentation...
— Laissez-moi donc tranquille! cent louis!... et quant à l'augmentation, mon sous-chef, qui fait, la pluie et lo beau
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temps, m'a encore dit ce malin que si je n'écrivais pas mieux on serait obligé de me destituer... Ça lui va bien à lui qui no fait que des pattes de mouches, et qui gagne six mille francs !... lime semble qu'il devrait pourtant mieux écrire que moi... Eh bien ! messieurs, il me paraît que ça ne va plus, vous ne buvez pas, j'étais sûr que je vous vaincrais tous !...
Les jeunes gens commencent en effet à bâiller; Alfred essaie en vain de ranimer ses convives ; le sommeil le gagne aussi. Les jeunes gens prennent leurs chapeaux et se disent adieu en affectant d'être très-fermes sur leurs jambes.
Il faisait grand jour, déjà les ouvriers circulaient dans les rues et se rendaient à leurs travaux; déjà les paysans revenaient du marché où ils avaient été vendre leurs légumes, et s'en retournaient doucement chez eux. Les figures fraîches du laboureur et de l'ouvrier contrastaient avec les visages pâles de nos jeunes étourdis; mais aussi les uns avaient dormi, les autres avaient veillé, et ces derniers allaient chercher le repos lorsque les premiers se disposaient à se mettre au travail.
Robineau a quitté l'hôtel avec les jeunes gens. Quand il se trouve seul dans la rue, il a quelque peine à savoir ce qu'il deviendra; il lui semble que les maisons changent de place, que la terre elle-même est mobile sous ses pas. 11 regarde d'un air effaré les personnes qui passent près de lui; et probablement on trouve aussi quelque chose de singulier dans sa figure ou dans sa mise, car on rit en le regardant. Voulant cependant surmonter ce qu'il prend pour un étourdissement, Robineau enfonce son chapeau sur ses yeux ; puis, cherchant à se raffermir sur ses jambes, marche au pas redoublé jusque chez lui, où il arrive sans s'être arrêté une minute et n'en pouvant plus.
La première personne que Robineau rencontre dans son escalier est Fifine, qui descendait chercher du lait pour son déjeuner.
— Comment! vous rentrez seulement? dit-elle à Robineau, qui ne peut pas parvenir à mettre sa clef dans sa serrure.
— Oui, ma chère amie; la soirée vient de finir...
— La soirée!... il y a longtemps qu'il fait grand jour... il est six heures passées... Eh bien! qu'est-ce que vous avez donc à farfouiller ainsi à votre porte?...
— Je ne sais pas ce qu'il y a dans ma clef, Fifine; mais elle ne veut pas absolument entrer...
— Donnez-moi cela; je saurai bien ouvrir, moi
Fifine ouvre la porte; et, regardant plus attentivement Robincau, s'écrie : -— Ah! mon Dieu! quelle figure vous avez!... les yeux hors de la tète!...
— Ma bonne amie, je ne sais pas ce que j'ai ; mais ce qu'il y a decertain... c'est que je ne me sens pas bien...
— Ahl je le vois bien, moi, ce que vous avez.., il me paraît que vous vous en êtes joliment donné!...
Robineau est allé se jeter sur une chaise, où il pousse do gros soupirs ; Fifine le suit, et le regarde en haussant les épaules. Enfin, voyant qu'il ne dit rien et qu'il continue de soupirer, elle s'écrie :
— Aurez-vous bientôt fini de gémir comme cela?... voilà un bal d'où vous revenez bien gai!...
— Ah! Fifine, c'est que je pense que c'est une chose bien futile qu'un bal!... Ces grandes réunions... cette toilette qu'il faut faire... tout ça pour s'ennuyer! Ah! j'aurais bien mieux fait de garder mon argent pour aller avec toi!...
— Ah! je vois ce que c'est; monsieur a perdu son argent à l'écarté... et alors la morale en avant...
— Oui, ma tendre amie, j'ai tout perdu!... je n'ai plus rien!...
— Je voudrais que tous vos joueurs d'écarté eussent la jaunisse et vous aussi!...
— Je ne sais pas si j'ai la jaunisse, mais je me sens bien mal au cœur.
— Ah! je le crois, il me paraît que votre chagrin ne vous a pas empêché de boire et de manger.
— Je n'ai presque rien pris, je t'assure... il y avait pourtant un souper magnifique.
— M'avez-vous rapporté quelque friandise?
— J'en avais plein mes poches... je ne sais pas comment cela se fait, mais je n'ai plus rien du tout!...
— Ah! je vous reconnais là!... Comme c'est aimable!
— Fifine, si tu me fais des reproches, je vais me trouver mal...
— C'est-à-dire que c'est votre souper qui vous étouffe... Comme c'est gentil un polit amant comme ça, qui va s'amuser avec les autres et qui vous revient avec une indigestion l...
— Fifine, ne m'iibandonne pas, je t'en prie!...
— C'est cela! il faut le soigner, à présent!... Allons, restez là... tenez-vous tranquille... je vais vous faire du thé.
— Ahl oui, fais-moi du thé... je ne veux plus boire autre chose.
La jeune modiste descend rapidement l'escalier; elle va acheter tout ce qu'il faut pour Robineau, qui a une indigestion compliquée. Mais Fifine est vive, leste, adroite ; en un instant elle a allumé du feu, fait chautfer de l'eau, et donné du thé au malade. Grâce à ses soins, il se trouve mieux au bout de quelque temps; et à chaque tasse de thé que la jeune fille lui présente, il s'écrie: — Ah! Fifine... je me souviendrai de tes soins... je ne dépenserai mon argent qu'avec toi ; je voudrais avoir une couronne à t'offrir, et encore je ne croirais pas payer ton attachement!... Quant aux grandes soirées, je n'irai plus... le grand monde n'a rien qui me tente... une chaumière et toi..*, voilà le bonheur!