‹ La maison blancheChapitre 20 sur 45 · PROJETS D HYMEN · texte numérisé non relu

PROJETS D HYMEN

En se levant, le lendemain de la fête, Alfred s'est rendu dan? l'appartement d'Edouard; ne l'y trouvant pas, non plus que dans le château et les jardins, Alfred ne doute pas qu'au mépris de leur convention, Edouard ne soit allé sans lui voir Isaure. Il est furieux, il maudit son sommeil, il est prêt à monter à cheval et à courir le chercher dans les montagnes. Mais il songe que la matinée est déjà avancée, et que sans doute Edouard, qui est parti depuis longtemps, est en route pour revenir. 11 se décide à l'attendre, aûn de pouvoir plus tôt s'expliquer avec lui.

Pc-r.daril qu'Alfred se promène avec impatience dans la galerie qui donne sur la campagne, Robineau, qui vient de se lever, donne tous ses soins à sa toilette, puis s'avance d'un air satisfait vers le jeune baron et lui dit en souriant : — Bonjour, mon cher Alfred !

— Bonjour I répond brusquement celui-ci en continuant de marcher à grands pas.

— Parbleu l je suis bien aise de te rencontrer ce matin... ce qui est assez rare; car ordinairement toi et le poëte vous êla^

levés avant Phébus... Eh\ eh!... avec ce diable de Féruius

prend l'habitude de ne parler qu'en images!... Mais venons à ce que je veux te dire... Tu ne m'écoules pas, Alfred?...

— Si fait, si fait... je t'écoute... parle toujours.

— Eh bien, mon ami, je te dirai donc que dans la journée d'hier, j'ai... A propos, comment as-tu trouvé la journée d'hiert Tu ne m'as rien dit sur ma fête... C'était gentil, hein?

— Oui, sauf les couplets de M. Féruius, le fromage des gladiateurs et le derrière de mademoiselle Cheval, c'était fort bien*.

— Ah! que veux-tu? ce sont là de ces petits accidents imprévus... Cependant M. Berlingue m'a assuré que cera avait rendu la fête plus piquante. Enûn, mon cher Alfred, dans cette iournée j'ai décidément fixé mon choix.

— Pourquoi faire?

— Comment! pourquoi faire faire? pour me marier, rien que cela. Décidément il me faut une femme!... Quand on tient un certuin rang... quand on a un château... et puis mon cœur a parlé; oh ! il a parlé d'une façon extraordinaire! Je n'ai jamais été amoureux comme ça; il est vrai que jamais objet aussi séduisant ne s'était trouvé à ma disponibilité. Je gage que tu as deviné, Alfred! tu te seras aperçu de notre intelligence; moi, j'avoue que je ne pouvais pas me contenir... Dis donc, Alfred, qu'est-ce que tu regardes donc par la fenêtre?...

— Je t'écoute, je t'entends, parle toujours.

— Eh bien! mon cher ami, c'est mademoiselle Cornélie de la Pincerie qui a fixé mes vœux ; c'est elle qui sera mon épouse, si, comme je l'espère, M. le marquis son père ne met pas obstacle à cet hymen.

Alfred quitte la fenêtre et s'avance vers Robineau en lui disant : — C'est mademoiselle Cornélie... cette grande demoiselle avec qui lu as ouvert le bal, que tu veux épouser? — Justement, mon ami... Elle est charmante, n'est-ce pas? — Oui... elle n est pas mal!... — Comme elle danse! hein?... — Oui... mais ce n'est pas pour danser toujours qu'on se marie. Écoute, Robineau... — Ah! je t'ai déjà dit que je ne répondrais plus à ce nom-là! — Eh bien! Jules, la Roche-Noire, tout ce que tu voudras; écoulemoi, je t'en prie. Tu es bon enfant, quoique la forlune t'ait un peu tourné la tète, que tu veuilles faire le seigneur... Nous avons <îlé au collège ensemble, et vraiment je serais fâché de te voir un jour malheureux... — Quel diable de préambule!... — Tu dépenses plus que ton revenu... tu fais aller trop vite ton héritage; enfin, puisque tu t'amuses, je te le pardonne encore; mais, mon ami, crois-moi, n'épouse pas mademoiselle Cornélie, car je suis certain qu'alors tu ne t'amuserais pas longtemps.

Robineau se pince les lèvres d'un air piqué et répond : — Mon cher Alfred, il ne fallait pas tant de phrases pour en venir là!... que je n'épouse pas mademoiselle de la Pincerie... J'avoue que je pensais que lu allais au contraire me faire compliment sur mon goût. Et pourquoi ne l'épouserais-je point? — Parce que celte femme-là ne te convient pas du tout. — La preuve qu'elle me convient, au contraire, c'est que je l'adore. — Bah! tu te figures cela !... Tu adorais aussi Fifine, et tu l'as quittée sans regret!... — Fifine!... de qui diable viens-tu me parler! Mon ami, je t'en supplie, no prononce plus ce nom-là... Si la famille

de la Pincerie savait... Je sais bien qu'un jeune homme est maître de s'amuser... mais c'est égal!... C'est une famille si sévère sur les mœurs!... ça pourrait me faire du tort. — Tu aimes mademoiselle Gornëlie, je le veux bien... mais elle... elle ne t'aime pas; elle t'épousera pour avoir un mari, voilà tout.

— Elle ne m'aime pas! s'écrie Robineau. Ah! par exemple, mon pauvre Alfred, je te croyais plus de lact et de discernement que cela. Mademoiselle de la Pincerie ne m'aime pas!... non, elle m'adore, voilà tout; et Dieu merci, hier j'en ai eu des preuves... le plus aimable abandon... desserrements de mains, des soupirs... des mouvements nerveux!,., c'esl-à-dlre qu'elle est folle de moi.

Alfred se retourne en haussant les épaules", puis il reprend : — Soit, elle t'adore, je le veux bien; j'ai pu me tromper. Mais celle fcmmc-là est aussi âgée que toi; elle a bien vingt-huit ans?

— Non, non! oh! elle n'a pas vingt-huit ms! elle a eu vingtsept ans et demi le mois dernier. — Et la fortune?... ceci est important. Combien a-t-elie pour dot! — Pour dot... Mais elle a mille choses... D'abord, des espérances magnifiques, puis ce que doit obtenir son père du gouvernement pour des plans d'économie rurale qu'il doit envoyer très-incessamment au ministre; ensuite, tout ce que lui laissera son oncle Mignon, qui doit être nommé sous-préfet celle année ou l'année prochaine, ça ne peut pas lui échapper; enfin une place superbe et très-lucrative que le marquis a la promesse de faire obtenir à son gendre!... — Et depuis cinquante ans il ne peut pas placer son frère. — Ça ne prouve rien. D'ailleurs, mon ami, je t'avoue que je ne m'occupe pas d'une dot comme un marchand de la rue Saint-Denis... Marchander une femme! fi donc!.., et une femme comme mademoiselle de la Pincerie! 11 me semble que l'honneur d'entrer dans une telle famille doit être compté pour quelque chose.

Alfred prend la main de Robineau, et lui dit avec un grand sang-froid : — Mon ami, je te le répète, si tu fais ce mariagolà, tu feras une sottise.

Robineau fait des yeux colères comme un dindon, et quitte la main d'Alfred en disant ; — Mon ami... en fait de sottises, je n'ai pas besoin de tes avis... Je ne courtise pas les gardeuses dd chèvres, moi; mais j'épouserai qui bon me semblera.

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— Épouse le diable, si tu veux!... dit Alfred en sortant bruBquement delà galerie.

— Je n'épouserai pas le diable, mais j'épouserai mademoiselle Gornélie, répond Robineau en marchant à son tour d'un air déterminé vers la cour. — Ali! on ne m'aime pas!... Ah! je ferai une sottise !... se dit-il en courant vers l'écurie. Je voi& ce que c'est... Parbleu!... c'est facile à devmer... M. Alfred voudrait me souffler mademoiselle de la Pincerie, et c'est pour cela qu'il cherche à me détourner de cet hymen... mais la ruse est trop grossière. Pour lui ôter toute espérance, courons chez le marquis, et ne le quittons pas qu'il ne m'ait promis la main do sa fille.

Robineau appelle le cocher, le jockey, pour qu'on mette le cheval à son char-à-bancs. M. Férulus vient alors s'informer de la santé de M. de la Roche-Noire, et le prévenir que le déjeuner est servi. Robineau réfléchit qu'il a encore le temps de déjeuner avant d'aller demander la main de mademoiselle Gornélie. Il accompagne donc son bibliothécaire dans la salle à manger; et, tout en déjeunant, lui dit : Monsieur Férulus, je vais incessamment me marier.

M. Férulus fait une légère grimace, parce que la vie qu'il menait au château lui plaisait beaucoup, et qu'il prévoit sur-lechamp que l'arrivée d'une maîtresse diminuera l'importance de SCS fonctions, qu'il ne sera plus charLë de commander le menu du dîner et de régler le temps qu'on doit rester à table. Cependant, comme Robineau a dit cela d'un air très-décidé, et qu'il est facile de voir dans ses yeux qu'il s'attend à des félicitations, M. Férulus tâche de faire un sourire de sa grimace, et répond d'un air mielleux ;

— Monseigneur, le mariage est une institution qui remonte aux temps les plus éloignés de l'antiquité; on s'est toujours marié, même quand il n'y avait pas de notaire ni d'officiers municipaux; se marier, c'est suivre les volontés de la Providence, et c'est parce qu'ils ne voulaient plus se marier que les habitants de Sodome furent brûlés; mariez-vous donc, monseigneur; les grands hommes ont toujours eu beaucoup de vocation pour l'hymen : Hercule épousa en une seule nuit quarante-neuf filles de Tliesj)ius, roi de B(k)lie... et, s'il faut en croire Dîon Cassiits^ César fit rendre un décret qui le déclarait mari de toutes les femmes de Rome, quand cela pouvait lui

faire plaisir. Ah ! quels hommes que César et Hercule !... mais^ maintenant, on ne peut plus épouser qu'une seule femme à la fois; et, au fait, je crois que c'est assez. Puis-je savoir, monseigneur, quel est l'objet sur qui vos yeux sont tombés?

— C'est la fille cadette de M. le marquis de la Pincerie, une jeune personne, grande et bien faite, qu'on nomme Cornélie,. et qui était à table à côté de moi.

— Ah ! j'y suis, monseigneur, j'y suis... Une figure antique... un profil grec... une taille d'Antigone... des poses acodémiques... et une manière de s'exprimer à la fois élégante et grammaticale !... Je vous fais mon compliment, monseigneur, c'était la plus belle personne de la fête I

— Ce cher monsieur Férulus ! dit Robineau en serrant affectueusement la main de son bibliothécaire. A la bonne heure !..► il s'y connaît, lui, et il approuve mon choix, parce que la passion ne l'aveugle pas, et qu'il dit ce qu'il pense.

— - Si j'approuve votre choix, monseigneur! je ferai plus, je le chanterai en vers îambique"!, hexamètres et pentamètres.

— C'est très-bien, mon cher Férulus; moi, je vais sur-lechamp trouver M. le marquis de la Pincerie; vous sentez que je ne veux pas négliger une telle affaire... Un autre me soufflerait mademoiselle Cornélie, et je ne m'en consolerais pas... Le cheval esta la voiture, je pars pour Saint-Amand; j'espère, avant le mariage, décider la famille à venir passer quelques jours au château.

— Allez, monseigneur, dit M. Férulus en accompagnant Robineau jusqu'au char-à-bancs; et, lorsqu'il le voit s'éloigner, il ajoute : Allez chercher une femme, puisque vous êtes si pressé de vous marier... Il me semble, cependant, que le château était tenu sur un assez bon pied, et que nous avions sous la main tout ce qu'il nous fallait. C'est égal, ayons l'air enchanté de cet hymen, et faisons des vers pour toute la famille de la Pincerie.

Alfred avait quitté Robineau pour se rendre sur la pelouse, où il se promenait avec agitation en attendant Edouard. Enfin^ celui-ci parait, et Alfred s'éloigne du château pour aller audevant de lui.

Edouard laisse flotter les rênes sur le cou de son cheval. Tout occupé d'Isaure, de son amour et de cette Maison Blanche, qui mettait déjà obstacle à se» plans de bonheur, il ne re-

gardait pas autour de lui, et ne se croyait pas si près du château. Tout à coup une voix lui crie : Arrêtez!... descendez, je veux vous parier...

Edouard a tressailli au son de cette voix qui lui est bien connue, mais qui semble en ce moment altérée par la colère. Il lève les yeux, et voit devant lui Alfred, pâle, immobile, quoique son agitation se manifeste dans ses traits. Edouard descend de cheval et laisse aller sa monture, qui se rend d'elle-même au château. Les jeunes gens sont à l'entrée d'un chemin bordé d'arbres; Alfred en sort, et fait signe à Edouard de le suivre; il s'arrête dans un endroit plus écarté ; Edouard garde le silence, et attend que son compagnon commence un entrelien dont il devine le sujet.

— Vous venez de voir Isaure? dit enfm Alfred. — Oui... je la quitte en ce moment. — C'est donc ainsi que vous tenez votre promesse 1 ... Ne vous souvient-il plus de notre convention?... Et moi aussi j'ai eu cent fois le désir de me rendre sans vous dans la montagne, de me trouver seul avec celte jeune fille... Mais j'ai résisté à ces désirs, et i'ai craint de manquer à ma parole... Et vous... — Alfred, j'ai eu tort, je l'avoue... Mais i'amour que j'éprouve pour Isaure est si violent, queje n'ai pas été maître de résister... — Dites que, moins délicat que moi, vous vous êtes joué de ma bonne foi !... — Alfred, écoute-moi, j€ t'en prie, ne crois pas que ce soit un simple caprice que j'éprouve pour Isaure... — Et qui vous dit que je ne l'aime pas autant que vous? Pour vous en faire aimer, vous employez les soupirs, la mélancolie. Moi, j'agis plus franchement, je me déclare... je ne cache pas mon amour. — Mais enfin, Alfred, cette jeune fille ne peut nous aimer tous deux... et si., si ce n'était pas toi qu'elle préférât?...

— Je vous entends, répond Alfred avec dépit; je vois que ce matin, vous trouvant seul avec elle, vous avez mis le temps à profit; que vous n'avez rien négligé pour l'emporter sur moi... Et vous pensez que, sur ce seul aveu, je vais me retirer et vous céder votre conquête ; mais vous me permettrez de douter un peu de votre triomphe, et d'essayer d'être aussi heureux que vous... Je verrai Isaure seul aussi; peut-être cette fière beauté daignera-t-elle alors se montrer moins sévère pour moi.

— Je ne sais quels sont vos projets, monsieur ; mais, puisque "vousme forcez de vous le dire : oui, Isaure m'aime, c'est moi

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qu'elle préfère... Elle vient à l'instant de m'en faire l'aveu.

— En vérité 1 vous me faites en ce moment l'effet de Robineau, lorsqu'il est venu tout à l'heure me dire qu'il était adore de mademoiselle de la Pincerie. Tous ces messieurs se persuadent qu'on les adore!... Sans avoir autant d'araour-propre, vouî me permettrez de penser que je puis plaire aussi... ita'is je verrai cette petite Isaure... qui est plus coquette que je ne l'aurais cru!... et je vous préviens que je ferai c^si mon possibio pour me faire adorer.

— Quoi que vous en disiez, je ne confonds pas Isaure avec toutes les coquettes que nous avons connues... et je ne crains pas qu'elle oublie les serments qu'elle m'a faits.

— Ah! vous vous êtes déjà fait des serments!... Quand je disais qu'on avait mis le temps à profit... La voilà donc celle venu si rare qui se rend dans un premier tête-à-léte!

— Qui se rend!... quoi! Alfred, vous pourriez croire... — Oh! ne pensez plus m'abuser... ~ Alfred, je vous jure... — Je ne crois pas aux serments d'un homme qui vient de manquer à la délicatesse. — Alfred!... — Oui, oui, je le répète... et si cela vous offense, dites un mot, je suis à vos ordres...

Edouard et Alfred gardent quelques instants le silence. Mais Edouard songe qu'il est bien plus heureux qu'Alfred, puisqu'il est aimé d'Isaure; il pense au chagrin, aux regrets que doit éprouver celui qui n'a pas su toucher le cœur de la jeune montagnarde; alors sa colère s'éteint, il plaint son rival, il se dit que c'est au plus heureux à excuser l'autre; et, s'approchant d'Alfred, lui prend la main, la lui presse avec tendresse, et lui dit : Pourrais-tu donc te battre avec moi?

Alfred est ému , mais il s'efforce d'être maître de lui-même en répondant : Lorsqu'on a offensé quelqu'un, ne doit-on pas lui en rendre raison?... — Mais puis-je être offensé d'un mot que la colère t'inspire et que ton cœur désavoue?... Ne doit-on jamais pardonner quelque chose à son ami?... Et à quoi servirait l'amitié, si ce n'est à être plus indulgent pour ceux qu'on aime?...

— L'amitié!... je ne crois plus à la vôtre!...

— Alfred, je n'ai plus qu'une chose à dire... je veux qu'Isaure soit ma femme...

— Votre femme? s'écrie Alfred avec surprise. Votre femme ! . . . cette jeune villageoise!.., — Oui, j'y suis bien décidé... Me

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pardonnes-tu maintenant la préférence qu'elle m'ajcorde sur toi?

— Si en effet vous voulez en faire votre femme, dit Alfred après un moment de silence, vous devez l'emporter; car, je l'avoue, je n'ai jamais eu cette intention... Mais... il m'est bien difficile de croire... Au surplus, je saurai m'assurer de la vérité.

Alfred reprend le chemin du château, Edouard en fait autant ; mais ils ne se parlent plus.

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