‹ La maison blancheChapitre 21 sur 45 · BRUIT DE VALETS. — ALFRED KT LE VAGABOND · texte numérisé non relu

BRUIT DE VALETS. — ALFRED KT LE VAGABOND

Le lendemain, au point du jour, il règne une certaine agitation parmi les valets du château; ils sont rassemblés dans la cour, et causent entre eux avec chaleur. Au nombre de ceux qui pérorent le plus, on remarque le concierge," qui semble haranguer les autres :

— Je vous dis que ça ne peut pas être quelque chose, s'écrie Cunette en gesticulant d'une manière dramatique. Voilà plus de quinze ans que je suis concierge de ce château, et il ne s'y est jamais rien passé d'extraordinaire.

— Je ne sais pas si c'est extraordinaire, dit le jockey, mais je vous dis que j'ai vu une lumière... Vous savez que nous sommes revenus tard de la ville avec monsieur ; le temps que j'étrille le cheval, que je range la voiture, puis que je soupe!... Enfin, il était très-tard quand je me suis couché. Gomme il faisait beau temps et que je n'avais pas trop envie de dormir, je me suis mis à la fenêtre, et, en regardant av hasard, j'ai regardé c'te tour en face, que vous appelez la tour du Nord...

— Où personne ne loge, dit Cunette, parce que monseigneur a jugé qu'elle était en trop mauvais état, et que ce n'était pas la peine de la faire remettre à neuf, vu qu'il y a bien assez de logement au château.

— Eh beni si personne n'y loge, je vous dis, moi. qu'hier tu soir à onze heures... c'est-à-dire, il était ben près der

minuit... j'ai vu une lumière dans une des petites fenêtres du haut.

— Ail Dieu ! dit Jeannette à minuit! c'est l'heure des revenants, n'est-ce pas mamzelle Clieval?

— Laissez donc, dit la cuisinière, est-ce que je crois aux revenants, moi! Tout cela ce sont des inventeries pour faire peur au monde... Ça serait ben plutôt des voleurs qui voudraient me dénicher mes poulets, dans le cas où ça serait queuque chose.

— Gomment! dit François en s'approcbant des autres valets, est-ce qu'il y aurait aussi des esprits dans ce château?

— Oh! non, monsieur François; il n'est pas question d'esprits, reprend le jockey, c'est seulement une lumière que j'ai vue c'te nuit, dans la tour où personne ne loge.

— C'est un effet de lune, qu'il aura pris pour de la lumière, dit Cunette ; moi, je suis concierge , et je réponds qu'il n'est entré personne de suspect dans le château.

— Pardi! dit Jeannette, si c'est un revenant, est-ce que ça entre par les portes?...

— Notez, reprend le concierge, que Benoît dit que la lumière était là-haut... à cette fenêtre... c'est justement l'arsenal.... Qu'est-ce qu'un voleur irait chercher dans l'arsenal, où il n'y a plus que de vieilles lames rouillées?

— Mais si ce n'est pas un voleur?

Vincent, qui n'avait pas encore parlé, s'approche alors dun air mystérieux, et dit : Mes enfants, tout ça me rappelle queuque chose dont je ne me souvenais plus,... et qui pourrait ben se lier avec ce que Benoît a vu.

Tous les domestiques se pressent autour de Vincent, et le regardent avec curiosité ; le jardinier reprend : — Il y a cinq ou six jours..., je ne sais plus au juste quand, c'était le soir, j'allais me coucher ; je me rappelle que j'ai besoin pour le lendemain matin de ma grande pioche pour travailler de ce côté du jardin. Vous savez que je serre la plupart de mes outils dans une petite cahute qui est au bout de la grande allée à gauche. — Oui, oui. — V'ià donc que je me dis : Allons chercher ma pioche. Je sors de chez moi, puis j'entre dans le jardin; j'étais à peu près au milieu de la grande allée, quand j'entends marcher devant moi,.»

— Ah Dieu ! que ça me fait peur! dit Jeannette en se serrant contre un des marmitons.

— Moi, reprend Vincent, je pense que c'est un de ces messieurs du château, et je m'arrête poliment pour le laisser passer en ôtant mon chapeau, pas du tout, on s'arrête aussi, et, au lieu de venir vers moi, on rebrousse chemin. Alors, ça me paraît louche, je crie : Qui est-ce qui est là?... Mais on ne me répond pas, on va plus vite; moi je veux suivre... mais je me cogne le nez contre un tilleul, et puis, bien le bonsoir, je n'entends plus personne.

— Ah! comme c'est étonnant! — Bah! c'était peut-être notre maître qui se promenait. — Lui ! oh ! jlne va jamais seul le soir dans lesjardins. — Fallait demander le lendemain à ces messieurs. — Ma fine, j'ai dormi par là-dessus et je n'y ai plus pensé.

— Il faut demander ce que c'est à M. Férulus , disent les autres valets. C'est un homme qui sait tout, un savant; il nous dira si nous devons avoir peur.

M. Férulus traversait justement la cour, tenant à la main de petits vers qu'il avait déjà faits pour la future de Robineau, et qu'il comptait présenter à celui-ci au déjeuner. Il s'approche pour savoir le motif du rassemblement qu'il aperçoit dans la cour. Alors on lui fait part de ce que Benoît et Vincent viennent de raconter.

M. Férulus a écouté avec beaucoup d'attention, et en secouant quelquefois la tête ; toutes les fois que le bibliothécaire a froncé les sourcils, Jeannette et le jockey ont dit : Voyezvous! ça l'effraie aussi.

Enfin M. Férulus, après avoir longtemps réfléchi, dit à Benoît : Es-tu bien certain que ce soit une lumière que tu aies vue dans la tour?

— Oh! oui, monsieur. D'abord ça allait et ça venait; pour que c'eût été la lune, il aurait fallu que je voie... — Que je visse... — Que je... quoi?... — Que je visse... fais donc attention au plus-que-parfait du subjonctif. — Ah! monsieur, je ne vous dis pas j'ai vu un plus-que-parfait!... je vous dis une lumière.

— Qu'on est malheureux d'avoir afi'airc à des ignorants! se dit Férulus. Et vous, Vincent, vous êtes donc bien certain qu'il y avait un homme dans le jardin?

— Certain... c'est-à-dire, un homme ou une femme, je ne peux pas affirmer le sexe... Mais c'était quelqu'un, pisque ça marchait et que ça courait devant moi. — • C'était peut-être un lapin. — Ahl laissez donci un lapin qui aurait eu des clous à ses souliers!...

— Tout ceci me semble assez singulier, dit Fërulus.

— Voyez-vous que c'est singulier, s'écrie Jeannette, et que nous devons avoir peur.

— Je ne dis pas cela... Les choses qui nou5 paraissent merveilleuses de loin sont souvent fort naturelles, examinées de près... 11 y en a même qui perdent beaucoup à être regardées de trop près. Mais avant de prononcer sur ceci, j'aurais voulu m'assurer par moi-même de la vérité, car pluri s est oculatus wius quam auriti decem!...

— Voyez-vous! dit Cunette, ça veut dire que c'est des bêtises, et que vous avez rêvé tout cela...

— Non... cela ne veut pas dire cela du tout, reprend Férulus. Oh ! mon cher Cunette, vous ne traduisez pas littéralement. Je pense que, priuto^ il y a quelque chose , ou il n'y a rien. Voilà mon principe, et je pars de là, parce qu'il faut toujours partir d'un principe.

— Eh ben! moi, je dis que gnia rien, dit mademoiselle Cheval, et qu'ils auront eu peur de leurs ombrillages !

— Dame ! dit Jeannette, monsieur qui est un savant... car il m'a déjà montré bien des choses, à moi...

— C'est bon. Jeannette! ceci est inier nos, dit Férulus en poussant le bras de la grosse fille; ne sortez pas de la question.

— Eh ben! monsieur, reprend Jeannette, dites-nous tout bonnement s'il y a des revenants ou s'il n'y en a pas.

— Oui, c'est ça, disent les autres domestiques, au moins nous saurons à quoi nous en tenir.

— Mes enfants, dit Férulus après s'être longuement mouché, la question que vous me faites est épineuse. Hippocrate dit oui et Galien dit non!...

— Mais nous ne demandons pas l'avis de M. Focrate, dit mademoiselle Cheval, pisque c'est le vôtre que nous voulons.

— Ma chère coqua... autrement dit cuisinière, ne m'interrompez pas, s'il vous plaît. Vous voulez savoir s'il y a, ou s'il y a eu, ou si l'on doit encore croire aux revenants : voilà le principe posé... je pars de là. J'embarque ma réponse sur leen-

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lion de mes lèvres, pour passer la mer orageuse de vos attentions, et arriver enfin au port fortuné de vos oreilles'.

— Ah ben» monsieur, si vous parlez encore une autre langue^ nous ne vous comprendrons jamais! dit Jeannette.

— C'est juste. Jeannette; je me laisse aller à mon éloquence, et j'oublie que je dois descendre à votre portée. M'y voici. Doit-on croire aux revenants?... Saint Augustin prétend qu'il y a de la témérité à nier la liaison intime des démons avec les femmes... mais Montaigne dit (ju'il faut donner aux magiciens de l'ellébore et non de la ciguë. Moi, pour mon compte, je ne crois point aux choses surnaturelles... Je n'en ai jamais fait d'abord. Cependant, je ne suis point pyrrhonien... Je ne suis point de ces gens qui doutent de tout !.,. Selon eux, Xerxès n'est point entré dans la Grèce avec cinq millions d'hommes, et n'a pas fouetté la mer; une louve n'a pas été la nourrice de Rémus et de Roraulus; Mutius SciBvola n'a point tenu fièrement son bras sur un brasier ardent; ils ne croient point au fantôme qui apparut deux fois au second Brutus, ni au labarum aperçu dans les airs par le grand Constantin... Je sais bien que tout cela est fort extraordinaire... mais du moment que c'est dans l'histoire... Oh ! alors... comme dit Virgile : Félix qui putuit rerum oognoscere caums! Voilà, mes amis, mon opinion sur les revenants; je vous engage à vous régler là-dessus. Du reste, je ne vois pas qu'il soit encore nécessaire d'inquiéter monseigneur pour cela.

En disant ces mots, M. Férulus s'éloigne pour aller offrir ses vers à Robineau; et les domestiques, qui n'ont rien compris à ses discours, se séparent en conservant chacun leur opinion.

Edouard ne tarde pas à quitter son appartement. Depuis longtemps il serait sorti du château, s'il n'avait {«s cru devoir attendre Alfred pour se rendre avec lui près d'Isaure. Il espère lui prouver par là qu'il ne cherche pas à influencer les sentiments de la jeune fille, et que c'est son cœur seul qui la guide. Enfin, quoique heureux de la préférence qu'il a obtenue, Edouard, qui ressent pour Alfred la plus tendre amitié, voudrait que son succès en amour ne lui fit pas perdre son ami.

Le temps s'écoule; Edouard, qui brûledimpatience de revoir Isaure, s'étonne de la lenteur d'Alfred. C/elui-ci paraît enfin ; mais, en apercevant Edouard, son front se rembrunit, et une expression de mécontentement se peint dans ses traits.

— Je t'attendais! dit Edouard en allant au-devant d'Alfred, auquel il veut prendre la main; mais celui-ci la relire aus.-ilôt en répondant avec froideur : — Et pourquoi m'atiendiez-vous?

— Pour pariir avec toi... pour aller ensemble voir... Isaure.

— Ensemble! dit Alfred d'un ton ironique; il me semble que 'désormais ce n'est plus la peine... et que chacun est le maître de faire ce qu'il voudra... Parlez, que rien ne vous retienne... j'irai seul aussi dans la vallée.

— Alfred, tu m'en veux encore! dit Edouard d'un ton chagrin. — Non; oh! j'aurais grand lort, sans doule... vous êtes si franc dans votre conduite!... Et quand épouserez-vous Isaure? Edouard se tait, il parait embarrasse.

— Eh bien! vous ne répondez pas? reprend Alfred avec ironie; quand on est si amoureux et qu'on est certain d'èire aimé, je ne vois pas pourquoi on dilférerait son bonheur... Vous êtes libres tous deux ; rien ne s'opposera à ce que vous formiez ces doux nœuds... Avez-vous intenlion de cacher cet hymen? d'en faire un mystère?... vous qui méprisez tant les préjugés du monde 1...

— Non, monsieur, si j'épouse Isaure, je ne m'en cacherai point; je ne craindrai pas de la nommer hautement ma femme.

— Si vous l'épousez!... Ah! il parait qu'aujourd'hui vous n'y êtes pas aussi décidé qu'hier... Vraiment, Edouard, vous me supposez donc bien crédule ou bien sot, pour penser que j'ajouterai foi à cette ruse, que vous n'avez employée que pour m'éloigner entièrement de la petite?... Oui, cette jeune fille est fort jolie, j'en conviens, mais vous savez comme moi que Ion n'est pas tenu d'épouser toutes les jolies femmes; et, lorsqu'il ne s'agit que d'une simple villageoise à laquelle il est si facile de tourner la tète... je ne croirai jamais...

— Tant pis pour vous, monsieur, si vous pensez qu'on ne peut pas se fixer près de celle qui réunit tout ce qui peut faire notre bonheur. Je vous ai dit franchement quelles étaient mes intentions... Je ne puis vous forcer à me croire... mais bientôt, j'espère, vous serez convaincu que je ne vous ai point trompé.

Edouard s'éloigne alors d'Alfred, et, montant à cheval, quille seul le château,

Alfred reste quelques moments pensif. Il ne sait à quel parti s'arrêter. Il trouve Isaure charmante; son amour-propre est piqué, ii lui en coûte d'abandonner si facilement l'espéiance do

triompher de la petite chevrière. Cependant, s'il était certain qu'Edouard voulût en effet en faire sa femme, il renoncerait surle-champ à ses projets sur la jeune fille.

H se décide à se rendre aussi près d'Isaure. Il veut s'assurer par ses yeux de la préférence qu'elle accorde à Edouard, et sa-, voir si celui ci ne lui en a point imposé. 11 prend donc à son tour le seul cheval qui reste, et quitte le château un quart d'heure après Edouard. Cette fois il ne presse pas la marche de son coursier, il rélléchit aux moyens de savoir la vérité. 11 voudrait, sans être vu, entendre son rival; et cependant la pensée d'épier, de surveiller quelqu'un, répugne trop à la franchise de son caractère pour qu'il s'y arrête un moment.

Alfred n'est plus qu'à une courte distance de la demeure d'Isaure, lorsque quelqu'un, sortant tout à coup de derrière un rocher, arrête son cheval par la bride en disant : — Vous arriverez trop tard, on vous a devancé.

Alfred reconnaît le vagabond, qui, appuyé sur son bâton, fixe sur le jeune homme ses yeux étincelants.

— Ah! c'est vous, dit Alfred, et que voulez-vous dire?...

— Que vous vous mettez trop tard en route. Votre rival est plus matinal... et il met le temps à profit... Hier vous n'êtes pas venu; mais il est venu, lui!... et il s'en est retourné bien joyeux!...

Un sourire moqueur accompagne ces paroles. Les traits de l'inconnu ont une expression de malice et de méchanceté plus forte que de coutume.

— Comment savez-vous tout cela? dit Alfred.

— Comment je sais!... oh! parbleu, cela n'est pas bien dilïicile... Les amants se croient toujours seuls, et ils ne se gênent guère... j'ai eu tout le temps de compter leurs baisers!...

— Leurs baisers ! répète Alfred en frémissant de colère.

— Eh! oui... cela vous étonne?... Oh! votre ami ne va pas mal... avec son petit air doucereux il avance ses affaires... Ce qui m'étonne, c'est que vous... qui paraissez avoir l'usage du monde, vous ne soyez pas plus avancé que lui.

— l^lais puisque c'est Edouard que l'on préfère?... répond Alfred en étouffant un soupir.

— Que l'on préfère l... laissez-moi donc tranquille! est-ce que ces petites filles ont une préférence?... elles aiment tout le inonde, tous ceux qui leur font la cour... Elle voue*'*^it aim i

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de même si vous n'arriviez pas toujours le dernier... Au reste, quand vous le voudrez encore, il ne tiendra qu'à vous de triompher... Ne savez-vous pas qu'avec du temps et de l'argent on vient à bout de tout?

— D'honneur, dit Alfred en regardant le vagabond avec surprise, vous avez des principes que je n'aurais pas cru trouver dans un ancien soldat...

— Un soldat... et qui vous a dit que j'avais été soldat? reprend l'étranger avec fierté.

— C'est vous-même, l'autre matin, après m'avoir parlé de mon père, dont le nom vous a si fort frappé!

L'inconnu fronce le sourcil, et garde quelques moments le silence; enfin il reprend : — Ce n'est pas de cela qu'il s'agit maintenant... êtes- vous donc d'avis de vous laisser soufïler cette petite fille par votre rival, lorsqu'il ne tiendrait qu'à vous de la posséder?... J'avoue que cela me surprend de la part du jeune baron de Marcey?...

— Tout étourdi, tout entreprenant que je suis ou que j'ai été, j'ai toujours respecté le bonheur de mes amis... J'ai pu chercher à l'emporter sur Edouard quand il ne s'agissait que d'un caprice, d'une bonne fortune!... mais puisque cette jeune fille lui a tourné la tête au point qu'il veut en faire sa femme...

— En faire sa femme!... s'écrie l'étranger en poussant des éclats de rire ironiques. Oh! pour le coup, ce serait trop fort... Si vous aimez M. Edouard, vous lui rendrez un véritable service en l'empêchant de faire une telle sottise.

— Vous parlez avec bien de l'assurance... Qui vous fait donc penser si mal de cette jeune fille?

— J'ai des yeux, j'ai de l'expérience!... et vous, qui connaissez les femmes, comment ne voyez-vous pas que celle-là est une petite matoise qui en sait long avec son air simple et doux? Qu'est-ce que c'est qu'une petite fille dont on ne connaît pas les parentà, et à laquelle ceux qui l'adoptent laissent tous leurs biens? qui reçoit généreusement tous ceux qui lui demandent l'hospitalité? qui vit seule dans ces montagnes, et y parle aussi purement qu'une femme élevée à la ville? Mais ce n'est pas tout : il y a encore des circonstances cachées, je les découvrirai...

Alfred réfléchit à ce qu'il vient d'entendre; il ne peut s'em-

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pêcher de penser qu'en effet la conduite d'Isaure ne doive donner lieu à d'élranges soupçons.

L'Iiomme qui est arrêté devant Alfred le considère attentivement pendant qu'il réfléchit, on voit qu'il cherche à lire dans ses yeux, à deviner ce qui se passe au tond de son âme. Après un a-!iez long silence, il reprend enfin : — Voilà vraiment bien dp> hésitalioris... bien du lemps et des soupirs de perdus pour une petite fille qui ne tient à rien!... et qui ne demande pas mieux que d'être séduite!... Ce serait l'héritière d'un grand nom, ce serait une noble châtelaine, que l'on n'agirait pas avec plus de respect?... Sommes-nous donc revenus au temps des Renaud et des Amadis?... Je serais tenté de le croire... on devrait donner tournois pour celte jeune beauté !... rompre quel- <{ues lances pour prouver sa vertu, et briser quelques casques en laveur de son innocence!... Heureux lemps où, pour être reconnue la plus belle et la plus sage, il suffisait à une demoiselle de se choisir le champion le plus brave et le plus vigoureux.

Alfred a écouté avec attention les dernières paroles de l'homme qui lui parle. Il l'examine à son tour avec plus de curiosité, et lui dit : — Mais qui donc êtes-vous?... vous, qui venez me donner des conseils que je ne vous demande point... je m'aperçois que je me suis trompé sur votre compte... Non, vous n'êtes point un ancien soldat... Edouard avait mieux deviné, je le vois, lorsqu'il m'a dit que vous aviez dû tenir un rang dans la société;... et en effet... votre langage... quoique vous affectiez souvent un ton commun et des manières grossières... votre langage décèle de 1 éducation, des connaissances... Quels événements vous ont donc réduit à la triste situation où je vous vois?

— Que j'aie été riche, considéré, et que je ne le sois plus, que trouvez-vous donc là d'étonnant, jeune homme? cela se voit tous les jours!... N'est-on pas dans le monde sujet à mille revers de fortune... et n'est-ce pas surtout lorsqu'on est placé hau. que l'on est le plus en danger de tomber?... Que ces revers soient la faute des autres ou la mienne... c'est ce que je n'ai pas besoin de vous dire... J'ai eu les passions vives, j'en conviens, et j'aimais à les satisfaire... c'est assez l'histoire de tous les hommes.

— Vous conviendrei, dit Alfred en souriant, que la situa-

Là maison blanche. tst

tion où vous voilà ne doit pas donner l'envie de vous imiter.

— Eh! combien d'autres, qui ont fait pis que moi, sont encore sur le pinacle!... Après tout, que voyez- vous donc de si malheureux dans ma position? Je suis libre... je suis mon maître! je puis faire ce que bon me semble depuis le matin jusqu'au soir... J'ai un costume qui n'est pas élégant, mais il me ■couvre, et cela me suffit; je n'envie pas l'opulence des autres, parce que j'ai été saturé de jouissances : quand on s'est souvent enivré avec des vins exquis, on n'est pas fâché de boire de l'eau.

— Mais j'ai cru remarquer dans vos discours que vous aviez assez mauvaise opinion des femmes... elles vous ont donc bien mallraité pour que vous leur en vouliez tant?

— Maltraité! pas du tout!... au contraire, j'étais leur favori, leur Benjamin... c'est bien plutôt elles qui pourraient se plaindre de moi... Il y en a une cependant que j'ai aimée... plus véritablement que les autres. , . celle-là, seule, aurait eu, je crois, le pouvoir de dompter mon caractère... de maîtriser mes passions... avec elle, enfin, je serais peut-être devenu sage, rangé; ■et maintenant je ne serais point errant dans ces montagnes!...

— Pourquoi donc ne l'avez-vous pas épousée?

— Pourquoi?... répond l'inconnu, et une sombre fureur brille dans ses yeux, qu'il porte alors sur Alfred; parce qu'un •autre plis he ireux me l'a enlevée... et cet autre...

— Eh bien... cet autre?... — Je n'avais pu encore trouver l'occasion de me venger de lui... mais j'espère avant peu la rencontrer, et vous devez bien penser que je ne la laisserai pas échapper. ^

— Je n'ai jamais connu les plaisirs de la vengeance!... — Ah! vous êtes jeune encore!... Cependant, vQps connaissez l'amour... et vous vous laissez enlever celle qui vous plait... lorsqu'il ne tenait qu'à vous...

— Lorsqu'il ne tenait qu'à moi !... D'honneur, vous en parlez bien à votre aise... Isaure est plus sévère que vous ne le croyez...

— Elle ne l'était pas hier avec votre ami,

— Elle a près d'elle un gardien qu'il est bien difficile de corrompre...

— Mais ne peut-on pas l'éloigner ce fidèle gardien? — Comment! — Sans doute? ne peut-on point attirer cette petite loin -de sa demeure; puis la conduire ailleurs,., dans un endroit où

fêO LA MAISON BLANCHE.

l'on serait maître d'en faire ce que l'on voudrait, sauf à la ramener ensuite à sa maisonnette, si elle refusait absolument de vous céder? — Et qui donc se chargerait d'une telle entreprise? — Qui? eh! parbleu! moi. — Vous? —Oui, moi, quand vous le voudrez : dites un mot, et demain je vous proteste que votre rival ne trouvera plus la petite au logis.

Alfred regarde quelques instants le vagabond, puis il s'écrie : Vous êtes un misérable!... éloignez-vous, ne me parlez plusl... je rougis d'avoir pu écouter de telles propositions!...

L'étranger laisse éclater un rire moqueur en répondant ; — Comirent ! un petit enlèvement d'une jeune fille qui ne demande pas mieux!... une simple espièglerie vous fait peur!... Oh! je vous croyais plus avancé que cela, monsieur le baron; mais, tout comme il vous plaira !... Laissez votre ami s'amuser à vos dépens, laissez la petite rire sous cape de vos respects!... Après tout, qu'est-ce que ça me fait à moi?... que m'importe?... Mais, avant peu, je gage que vous verrez que mes avis étaient bons... alors... si vous avez besoin de moi, vous me trouverez encore... car je ne garde pas rancune pour un mot. Au revoir.

L'étranger tourne le dos à Alfred, et disparaît par un petit sentier entre les rochers; et le jeune de Marcey, après quelques instants de réflexion, au lieu de poursuivre sa route, tourne bride et revient au château.

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