‹ La maison blancheChapitre 23 sur 45 · IS · texte numérisé non relu

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vaut donc beaucoup mieux que je cesse de voir celle jeune fille, ou que j'allende du moins que sa vue fasse moins d'impression sur mon cœur... On prélend que je suis léger, volage; puissé-je l'élre autant qu'on le dit... et oublier bientôt!... Allons, c'est fini... elle t'aime, et désormais je ne veux plus y penser que comme à une sœur.

Edouard presse tendrement la main d'Alfred et s'écrie : — Un ami comme toi!... une amante comme elle! avec cela ne dcvrai!-on pas être le plus heureux des hommes?

En disant cela, Edouard soupirait cependant, car il songeait au secret que lui cachait Isaure et à ces obsiacles inconnus qui s'opposaient à ce qu'il fût entièrement heureux. Mais Isaure n'aime que lui, elle le lui a répété cent fois; sa bouche ne peut connaître le mensonge ; ce mystère qu'elle lui cache ne tardera sans doule pas à s'éclaircir, elle-même lui en a donné l'espérance; il ne doit donc voir dans lavenir que le bonheur le plus doux... C'est ainsi qu'Edouard se console ; voir le bonheur dans l'avenir, c'est beaucoup, lors même que l'on ne devrait jamais l'aiteiiidre.

En arrivant au château, les jeunes gens s'aperçoivent qu'il y règne un mouvement qui annonce quelque chose de nouveau. Robineau était déjà de retour de la ville; ils le trouvent dans le salon, écoutant les vers que M. Férulus déclame.

— Félicitez-moi, messieurs, crie-t-il aux deux amis, du plus loin qu'il les aperçoit, mes vœux ont été agréés!... je l'emporte sur mes nombreux rivaux; en un mot, M. le marquis de id Pincerie m'a solennellement promis la main de sa fille, et m'a autorisé à me regarder déjà comme membre de son illustre famille.

— Mon cher ami, dit Alfred, puisque tu veux qu'on te félicite, nous allons te féliciter; et en effet, maintenant que c'est décidé, c'est ce qu'il y a de mieux à faire...

— Comment! vous vous mariez, monsieur Jules, dit Edouard, et quelle est donc la personne que vous épousez?... Il y avait tant de monde à votre fête que je ne me rappelle pas...

— C'est la sœur de la jolie femme à la(|uelle, par parenthèse, vous donniez toujours le bras , monsieur l'enfant des Muses.

— Ah 1 je me rappelle maintenant... mademoi-olle Cornélie?

— C'est ça même. Ohl elle doit vous avoir sauté aux yeux!...

LA MAISON BLAXCUE. ÎÔS

•ello est tellement remarquable!... Je vous avoue ^que j'en suis dans l'ivresse, dans le ravissement.

— 11 y a bien de quoi, certainement! dit Alfred. Mais est-ce que tu veux donner déjà une seconde fête dans le château? tous tes gens ont l'air si affairé...

— C'est pour préparer les logements pour ma future famille, qui veut bien venir passera mon château le temps qui doit encore s'écouler jusqu'à mon mariage. Moi j'aurais voulu me marier tout de suite; mais M. le marquis, qui lient essentiellement aux formes, aux bienséances, prétend que cela ne doit pas se faire si brusquement. D'ailleurs, il y a des papiers à avoir; puis des emplettes à faire... la corbeille que je ferai venir de Paris... enfin, pour que tout ce temps nous paraisse moins long, on rient le passer à mon château et y jouir des plaisirs de la campagne. Ce'st aujourd'hui même que j'attends toute la famille. J'espère, messieurs, que désormais on vous verra un peu plus ici, et que \X)us ne quitterez pas le château dès le matin pour ne revenir qu'au dîner.

— Moi, je te promets de tenir compagnie à ces dames, dit Alfred, et d'être aussi galant, aussi aimable que je pourrai.

— Je n'ose vous en promettre autant, dit Edouard, je sens que je suis un hôte assez ennuyeux; et puisqu'il vous arrive tant de monde, permettez-moi de vous quitter...

— Nous quitter î... vous éloigner avant mon mariage, sans assister à ma noce 1... Non, certainement, je ne vous le permets pas! D'ailleurs, cela contrarierait ces dames; elles m'ont particulièrement demandé si mes deux amis étaient toujours au château, et recommandé de ne point vous laisser partir. Allons, c'est arrangé, vous restez... Oh! nous allons nous amuser!... Nous chasserons... M. le marquis m'a dit qu'il aimait lâchasse... Vous m'apprendrez à chasser, messieurs ; car j'avoue que je 'n'ai jamais essayé... mais ma future dit qu'un homme doit savoir tirer, par conséquent je veux devenir grand chasseur.

— Monseigneur, dit Férulus, l'arrivée de ces messieurs nous a interrompus ; si vous le permettez, je vais recommencer ma pièce de vers, faite pour votre mariage. J'ai pris pour texte ce joli vers de Properce :

Ncc domina ulla meo ponel vcstigia lecto.

— Cola est à la fois galant et voluptueux. Je pars... — Par-

t«4 LA 5IAISOIT «LAr^CUii.

don, monsieur Fërulus, mais nous partons aussi; en nous lisant vos vers d'avance, vous nous nieriez tout le plaisir de la surprise. D'ailleurs, il va venir du monde, des dames; il nous faut soigner un peu plus notre toilette.

— C'est vrai, dit Robineau ; et moi qui reste ave^; mon habit de voyagel ... François, venez habiller votre maître.

Alfred et Edouard sortent d'un côté, Robineau d'un aulre; Férulus se v» ;ant seul, mais résolu à réciter ses vers à quelqu'un, cour! après Jeannette, qu'il aperçoit dans la cour, et force la pau\ie fille à écouter jusqu'au bout cent quaranle alexandrins. Après quoi, lui prenant le menton, il lui dit : — Eh bien! comment trouves- tu ?... Ah Dieu l quel lapsus Hnguœ! Comment trouvez-vous cela, Jeannette?

— Monsieur, j'aime mieux la complainte d'Angélique et Mcdor, — Vous êtes une sotte. Jeannette; et vous n'êtes vraiment bonne qu'à bassiner des lits. — Ah ! à propos de ça, monsieur, faites donc faire l'emplette d'une bassinoire ; car, enfin , v'Ià l'automne qui arrive, et s'il fallait bassiner beaucoup de lits qpmme ça au château, ça deviendrait fatigant I — Taisez-vous je vous ai fait donner l'emploi le plus agréable, acquittez-vousen avec grâce, et ne murmurez point,

La famille de la Pincerie avait promis d'arriver au château pour le dîner. Enfin, sur les quatre heures, la voiture d'osier et de toile cirée entre dans la cour : on en voit descendre le papa, l'oncle et les deeu dames ; puis on en sort une multitude de carions, de paquets, et le fusil de chasse de M. de la Pincerie, qui. par sa longueur, ressemble à une canardière. Robineau a voulu courir au-devant de la société; mais, à la vue de sa future, son émotion a été si forte, qu'il se laisse aller sur un 'auleuil en disant : — Cette femme-là m'ôle l'usage des jambes... Qu'est-ce que ce sera donc quand je serai son époux 1...

Alfred et Edouard présentent la main aux dames; mais, à l'aspect d'Alfred, mademoiselle Cornélie , prenant son grand air de fierté, présente bien vite son bras à Edouard. De son côté la langoureuse Eudoxie, qui n'a pas été satisfaite de la conduite du jeune poëte, paraît avoir l'intention de reporter vers Alfred les sentiments qu'elle témoignait à Edouard.

M. lo marquis ne s'occupe que de son fusil. L'oncle Mignon a l'ordre de veiller au transport des cartons, pour que les parures de ses nièces ne soient pas trop secouées. Robineau , qui est

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parvenu a retrouver ses jambes, vient recevoir la compagnie, et la conduit au salon du rez-de-chaussée, en disant à mademoiselle de la Pincerie : — Venez embellir ce séjour, dont vous serez bientôt dame et maîtresse.

Mais les dames ne veulent point s'arrêter au salon avant d'avoir été dans l'appartement qui leur est destiné refaire leur toilette, qu'elles trouvent dérangée par le voyage. Alors M. Férulus, qui a pris un air mielleux avec chaque personnage de la famille, s'avance en disant : — Je vais avoir l'honneur de conduire ces dames.

— Vous, monsieur? dit Eudoxie; cela est fort galanl, sansdoute; mais un domestique conviendrait mieux maintenant; car nous pouvons avoir mille choses à demander pour notre toilette, Il vous concevez qu'il serait incohérent de s'adresser à vous.

— Ceci est de la plus parfaite logique , répond Férulus en s'inclinant. Alors Robineau appelle François et lui dit : — Ayez l'honneur de conduire ces dames à leur appartement.

— Gomment, vous nous donnez un homme pour femme de chambre ! s'écrie Cornélie en haussant les épaules. Mais cela n'a pas le sens commun. Comment ! est-ce que vous voulez que ce garçon nous lace, nous coiffe, nous habille ?

— Ah! mille pardons? je suis absurde... François, allez chercher mamzelle Cheval...

— Qu'est-ce que c'est que ça, mademoiselle Cheval? dit la veuve d'un air effrayé. Ah ! mon Dieu ! je n'oserai jamais confier ma t6te à cette fille-là...

— Oh! vous en serez contente; c'est ma cuisinière, mais c'est une fille qui a tous les talents ; elle vous lacera vigoureusement...

— Ah! fi donc! dit Cornélie; c'est une horreur!... nous donner une cuisinière pour femme de chambre !... Nos cheveux sentiraient le bouillon !... Je vous déclare, monsieur, que je ne veux pas que votre cuisinière m'approche.

— Eh ! monseigneur, dit Férulus, vous avez ce qu'il faut k ces dames... Jeannette... qui est entrée au château pour tout faire, et qui a toujours les cheveux bouclés comme un nègre...

— C'est vrai 1 je suis si troublé, si heureux que je n'y pensais pas... Faites venir Jeannette.

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— Au moins, dit madame de Hautmont, celle-ci a un nom liumain.

Jeannette arrive; comme François lui a dit qu'on allait lui donner de l'occupation, elle porte sa chaufferette sous son bras.

— Jeannette, dit Robineau, vous serez aux ordres de ces dames...

— Que tient-elle donc là?ditEudoxie; c'est une chaufferette je crois... Nous prenez-vous pour de vieilles douairières, mf. petite, que vous nous apportez déjà ce meuble de bonne femme?

— Ah! c'est pas ça, madame, -épond Jeannette en faisant If. révérence, mais c'est que... comme mon emploi.,, comme je suis pour réchauffer...

M. Férulus qui est à côté de Jeannette, la tire et la pince pour qu'elle ce taise. Heureusement Gornélie l'interrompt en lui disant: — Allons, c'est bon!... marchez devant nous... Mon oncle Mignon, les cartons sont-ils portés?...

— Ils le sont, répond Mignon en montrant ses énormes dents, •et j'ai mis des épingles sur les pelotes.

Les dames se rendent à leur appartement. M. le marquis, qui ^ déjà craché dans tous les coins du salon, veut aussi aller visiter le sien ; et l'oncle Mignon, qui est chargé des détails, va voir si l'on a bien remisé le carrosse et donné à manger au cheval.

— Comme la présence des dames donne tout de suite du mouvement, de la vie à une habitation! dit Robineau. L'arrivée de la famille de la Pincerie va joliment ranimer ce séjour, messieurs!... Ah ! à propos, M. le marquis aime beaucoup le whist; il tient à le faire tous les soirs... qui est-ce qui fera sa partie?

— Ce ne sera pas moi, dit Edouard, car je ne le sais point. — Moi, je le sais; mais comme il m'enj^uie, je ne le jouerai pas! dit Alfred.

— Moi, monseigneur, je me flatte de le jouer correctement, dit Férulus. — Fort bien, monsieur Férulus! vous, l'oncle Mignon... et moi, s'il le faut, quoique je ne sache pas trop... c'est égal... on me conseillera; d'ailleurs, mademoiselle Gornélie m'a dit qu'elle tenait beaucoup à ce que je fisse la partie de son père. Quel dommage que nous n'ayons pas seulement un clavecin ici!... ma future en touche, et sa sœur chante comme Orphée... Quoi! pas un pauvre petit instrument ici pour accompagner les chanteuses!...

— Tu pourrais faire venir M. Cheval avec son tambour. — Alfred, pas de mauvaises plaisanterie.

— Monseigneur, je joue assez joliment du fifre, dit Férulus, et si cela pouvait être agréable à ces dames...

— Nous verrons, je le proposerai. Mais elles ne reviennent pas!... Le dîner est-il prêt?

— Tout prêt, monseigneur; ma seule crainte est qu'il ne refroidisse.

— Ah! tu n'y es pas, mon cher, dit Alfred, je gage que ces dames ne redescendent pas avant une heure d'ici... Tu ne sais pas ce que c'est que deux toilettes à faire... surtout lorsqu'on n'a qu'une femme de chambre!... Mais, tiens, voici toujours l'oncle; je ne lui ai pas encore entendu dire autre chose que : Oui, mes nièces. Je suis curieux de savoir s'il sait une autre phrase.

L'oncle, après avoir vu manger le noble coursier de son frère, venait se joindre à la société. 11 entre en saluant, en souriant et en sautillant; puis il regarde tout le monde sans souffler un mot.

Mais Alfred va à lui en disant : — On assure que M. le marquis aime beaucoup la chasse... vous l'aimez sans doute aussi, monsieur?

— Oui... oh! oui... je vais à la chasse, répond Mignon en se grattant le nez. — Vous êtes bon tireur? — Tireur!... non... oh! je ne tire jamais... — Et qu'allez-vous donc faire à la chasse alors?... — Mais je porte les ombrelles de ces dames...

— Comment! est-ce que ces dames chassent aussi? — Oui, oui!... oh! Gornélie abat souvent des lièvres... — Et sa sœur?

— Eudoxie ne tire pas, mais elle suit la chasse; le mouvement du cheval est très-bon pour ses nerfs... — Ah! pardon... je crois que mes nièces m'appellent... j'aurai peut-être oublié un carton!...

Mignon sort vivement du salon, et Robineau dit à ses amis :

— Tous conviendrez , messieurs, qu'il est difticile de voir un oncle plus aux petits soins!... Aussi Cornélie ma-t-elle dit de le prendre pour modèle. — Sois tranquille, Robineau, je te réponds qu'on îe dressera aussi bien que lui.

Après une grande heure, pendant laquelle M. Férulus n'a fait q'j'aller de la salle à manger à la cuisine, les dames reparaissent enfin, conduites par Mignon et suivies du marquis. La toilette

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f'es deux sœurs n'oiîre rien d'extraordinaire. Edouard s'étonna qu'elles aient pu être si longtemps pour avoir fait si peu d« changement dans leur costume; mais Eudoxie commence par dire : — Ne nous regardez pas, messieurs, nous devons être horribles!... épouvantables!... cette grosse fille ne sait nullement coiffer, et puis nous avons craint de vous faire attendre... Nous nous sommes hâtées, et nous avons sacrifié toute coquetterie !

— Combien donc leur toilette dure-t-elle quand elles y meitent le temps? dit tout bas Alfred, tandis que Férulus s'écrie : — Je crois voir Vénus et Psyché!

On va se mettre à table. Cette fois, c'est Alfred qui est près d'Eudoxie. Mais Edouard n'en est nullement jaloux; il est à côté de la fière Cornélie, qui daigne quelquefois s'adoucir avec lui.

— Mon château n'est pas encore ce qu'il sera dans quelque temps, dit Robineau en regardant amoureusement sa future, je tâcherai cependant de vous en rendre le séjour agréable ; mes amis... me seconderont de tout leur pouvoir. Grâce à votre présence, mesdames, je pense qu'on les verra plus souvent ici... car, Dieu merci, depuis que nous y sommes arrivés, ils n'y ont pas fait grand séjour; dès le matin, ces messieurs partaient et ne revenaient qu'à l'heure du dîner.

— Ces messieurs aiment la promenade? dit Eudoxie.

— L'exercice est très-salutaire, dit le marquis; c'est dommage qu'on y use ses bottes et ses culottes... Je cherche depuis longtemps quelque chose d'économique pour remplacer cela.

— Pour remplacer les culottes, monsieur le marquis? — Non, les bottes seulement. Je crois que j'ai retrouvé l'ancienne chaussure des Phocéens: cela serait bien avantageux pour ceux qui ont une belle jambe!...

— Ce n'est pas seulement pour le plaisir de la promenade que ces messieurs couraient les champs tous les matins, reprend Robineau en se donnant un air malin.

— Ils chassaient? dit le marquis.

— Non... non... c'est-à-dire ils chassaient bien, si vous voulez... mais c'était un gibier... qui... que...

— Expliquez-vous donc, monsieur I dit Cornélie; on ne vous comprend pas.

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— II me semble, monsieur de la Roche-Noire, dit Edouard, que ces dames se soucient fort peu de savoir où nous allions.

— Ail! ah! mesdames, voyez-vous... le poëte rougit déjà! s'écrie Robineau en riant. C'est qu'il est bon que vous sachiez que nous avons une sorcière dans les environs...

— Une sorcière ! dit Eudoxie avec effroi, tandis que Mignon laisse un moment reposer sa fourchette et regarde Robineau.

— Une sorcière ! dit Cornélie d'un air de pitié; ah ! je ne crois pas aux sorcières, moi!...

— Vous entendez bien , mesdames, que c'est une façon de parler... — C'est égal, dit Eudoxie ; si elle tire les caries, j'irai la consulter : où demeure-t-elle?

— A deux lieues d'ici environ, dans une jolie petite vallée entourée de montagnes et près du village de Chadrat. — Elle doit avoir un hibou, une chouette et un chat noir, dit Mignon.

— Je ne lui ai rien vu de tout cela, répond Alfred en souriant ; mais, en revanche, elle a les plus beaux yeux du monde, des dents blanches comme la neige, et une voix extrêmement douce.

— Ah! mon Dieu! quel portrait! s'écrie Cornélie d'un air de dépit, il paraît que monsieur l'a beaucoup regardée...

— C'est donc une jeune fille? dit Eudoxie.

— Oui, mesdames, reprend Robineau, c'est une jeune fille assez bien... quoique je ne lui trouve rien d'extraordinaire... une villageoise, une chevrière, enfin, qui, à ce que disent les bergers des alentours, jette des sorts sur les bêtes... et je crois qu'elle en a jeté un sur ces messieurs...

— Ah ! c'est une jeune fille, reprend Eudoxie en regardant Alfred; et c'est près d'elle que ces messieurs dirigeaient leurs pas!... Je commence à comprendre.

— Moi je ne comprends pas du tout le plaisir que l'on peut trouver à parler avec des gardeuses de chèvres , dit Cornélie d'un air de dédain.

— Si vous aviez entendu parler celle-là, mademoiselle, dit Edouard, vous nous trouveriez fort excusables. Ce n'est point une paysanne comme toutes celles que l'on rencontre dans les montagnes ; c'est une jeune fille dont les manières sont polies, gracieuses, dont l'esprit est fin et délicat, la voix douce et louchante, et qui s'exprime aussi bien qu'une personne qui a reçu de l'éducation.

— Ah, monsieur! comme vous vous échauffez!... dit Cornélie d'un air moqueur. Vous êtes, je le vois, le chevalier de cette fille extraordinaire!...

— Mademoiselle, je lui rends justice; voilà tout.

— Ah! permettez, monsieur, dit Eudoxie : si cette... che- Trière était telle que vous le dites, ce serait donc en effet une sorcière ; car enfin, qui lui aurait appris à parler, à s'exprimer autrement que les autres filles des champs?... à moins qu'elle n'ait pas toujours habile les montagnes, que ce ne soit une Ariane abandonnée.

— La conséquence est extrêmement judicieuse! dit Férulus; •elle ne peut avoir appris sans maître... et, hormis mon pensionnat, où elle n'a pas été, je ne vois pas trop de maître es arts dans les environs.

— J'avoue, mesdames, dit Alfred, qu'il y a bien en effet quelque chose d'inexplicable dans ce qui concerne cette jeune fille; mais je crois que cela ajoute encore aux charmes de sa personne.

— Les charmes d'une gardeuse de vaches!... cela doit être séduisant! dit Cornélie eh souriant avec ironie.

— Mademoiselle, dit Edouard, un peu de miséricorde pour quelqu'un que vous ne connaissez pas!...

— Oh ! messieurs, je vois qu'on serait très-mal venu d'en dire du mal devant vous!... Je vous laisse votre bergère!... Mais j'avoue que je ne me serais jamais douté que deux jeunes gens d'aussi bon ton pussent se plaire avec une nature si rustique!...

— Moi, je dis qu'il faut la voir pour bien la juger, dit le marquis, j'irai chasser de ce côté-là.

— Monsieur le marquis dit vrai , répond Férulus ; il ne faut pas parler sans connaître. Tout le monde parle de la belle Hélène^ mais peu de gens savent qu'elle eut cinq maris : Thésée, Ménclas, Paris, Deiphobe, Achille; qu'elle fut pendue dans l'île de Rhodes par les servantes de Falyxo; et que, dans la guerre dont elle fut cause, il mourut huit cent quatre-vingt-six mille hommes du côté des Grecs, et six cent soixante-seize mille du côté des Troyens.

— Ah! mon Dieu!... le voilà entré dans l'histoire, dit Eudoxie à Alfred.

— Monsieur, dit Cornélie à Férulus, les noms grecs et ro-

mains me font mal aux oreilles ; parlez-nous de choses plus modernes.

M. Férulus s'incline et avale un verre de beaune pour faire passer celle petite contrariété. Pendant ce temps, Robineau, pour prouver sa flamme à sa future, appuyait tendrement son pied sur le sien; mais mademoiselle Cornélie pousse un cri en disant : — Eh bien ! qui est-ce qui me marche sur le pied comme cela! est-ce que c'est vous, monsieur?

Robineau devient écarlate et balbutie : — Oui, j'avoue... que j'ai voulu faire entendre!... vous...

— Monsieur, je n'aime pas qu'on me marche sur les pieds! Vous m'avez fait un mal horrible!... Je vous prie de ne pas recommencer.

Robineau, confus, baisse les yeux et ne sait s'il doit se mettre aux genoux de Cornélie; enfin, pour se tirer d'embarras, il remet la conversation sur Isaure.

— Mesdames, pour en revenir à la jeune fille des montagnes, ce qu'il y a encore de plus surprenant, c'est qu'elle habite seule près d'un endroit qui est la terreur de tous les habitants du village voisin. Cet endroit est une maison appelée la Maison Blanche.

— Et que se passe-t-il donc dans cette Maison Blanche? demande Eudoxie.

— Ce qu'il s'y passe! répond Robineau, oh! d'abord!... on n'en sait rien ; mais il paraît évident qu'il s'y passe quelque chose. Elle est inhabitée, et on y aperçoit des lumières... on y entend du bruit, et on n'y voit personne!... C'est très-drôle, n'est-ce pas?

— C'est effrayant, dit Mignon. — - Cela n'a pas le sens commun, dit Cornélie.

— Enfin, mesdames, la susdite bergère est la seule qui n'ait pas peur de la Maison Blanche, et elle loge tout à côté... C'est étonnant pour une jeune fille!... hein?

— Belle malice! dit Eudoxie, c'est que c'est son amant qui loge dedans, et elle sait bien que ce n'est pas le diable.

— Son amant! s'écrie Edouard , qui, frappé de l'idée de la veuve, est devenu tout à coup pâle et tremblant.

— Ah , mon Dieu l monsieur, que vous m'avez fait peur, dit Cornélie; j'ai cru qu'il vous prenait une attaque de nerfs!

— Pardon, mademoiselle! mais je ne sais... il m'est monté

une chaleur. — On ne s'en douterait pas ; vous êtes tout pâle!. .

— Allons, mon cher Edouard, dit Alfred, qui s'est aperçu du trouble de son ami, laissons là la Maison Blanche, qui ne mérite pas de nous occuper, et buvons ce Champagne à la santé de ces dames.

Les yeux d'Alfred cherchaient à calmer, à rassurer Edouard; celui-ci se remet, il sent qu'il a tort de s'affecter pour un mot dit au hasard par quelqu'un qui n'a jamais vu Isaure. Cependant ce mot cruel l'a blessé au cœur.

Pour faire cesser une conversation qui lui est pénible et se veiiger un peu de Robineau, Edouard lui dit : — Mais vous, monsieur de la Roche-Noire, qui savez si bien ce qu'il y a d'extraordinaire ou de curieux dans les environs, savez-vous tout ce que renferme votre château?

— Mon château?... mais maintenant il renferme une famille illustre et des femmes adorables?

— C'est très- bien, mais ce n'est pas tout; vous ignorez, je le vois, qu'il y a dans ce vieux castel un fantôme, un revenant!

— Un revenant chez moi ! s'écrie Robineau, qui à son tour change de couleur.

— Un revenant! disent tous les membres de la famille de la Pincerie; et l'oncle Mignon, dans son épouvante, laisse tomber sur ses genoux la lasse de café qu'il allait prendre.

— Ma foi, je n'en savais rien non plus, dit Alfred.

— Allons, c'est une plaisanterie, une espièglerie de monsieur Edouard, reprend Robineau en tâchant de sourire.

— Non vraiment, du moins à en croire vos gens; car, pour moi, j'avoue que je n'ai rien vu ; mais votre jockey assure que la tour du Nord est visitée la nuit par un fantôme ; et votre jardinier Vincent prétend avoir rencontré le soir, dans les jardins, un personnage mystérieux qui a fui à son approche. Voilà du moins ce que m'a dit François, votre valet de chambre, en me demandant si c'était moi qui avais été la nuit dans la tour et dans les jardins.

Robineau, qui voit qu'Edouard parle sérieusement, ne peut cacher 1 émotion que lui cause cette nouvelle. — Comment! mes gens ont vu tout cela, et ils ne m'en ont rien dit! s'écrie-

t-il. Et VOUS, qui savez tant de choses, monsieur Férulus, comment se fait-il que vous ne sachiez pas cela?

— Monseigneur, dit Férulus, j'avais eu vent de ces bruils vagues; mais il m'a semblé qu'avant d'avoir la certitude qu'il y avait quelque chose d'extraord»aire, il était inutile de vous parler de cela.

— Pourquoi donc inutile? est-ce que je ne suis pas le maître de ce château?... est-ce que je ne dois pas être instruit le premier de tout ce qui s'y passe?

— Rectè diciSy monseigneur ; mais il n'est pas entré de voleur dans ce castel, puisqu'on n'y a rien dérobé. Alors ce serait donc un esprit que l'on aurait aperçu-... Mais y a-t-il des esprits? Voilà la question : les Égyptiens, les Gaulois, les Vandales, les Ostrogolhs affirment...

— Monsieur Férulus, il n'est pas question d'Oslrogoths! Je veux qu'on m'explique ce qui a paru extraordinaire à mes gens. François, faites venir mon jockey et mon jardinier... faites venir aussi le concierge... faites venir toute la maison, ça vaudra mieux.

François va chercher ses camarades, et Cornélie dit à Robineau : — D'honneur, monsieur, vous mettez à cela un intérêt, une vivacité... Je pense bien que vous ne croyez pas aux revenants... Ahl Dieu!... un homme poltron, cela fait pitié!...

— Certainement, mademoiselle, ma bravoure est connue... mes amis pourront vous dire que nous avons passé la nuit dans les montagnes, dans une mauvaise hutte dont la porte ne fermait pas...

— Oui, mademoiselle, reprend Alfred, et celte nuit-là la Roche-Noire a fait des choses... que je n'aurais pas faites, moi.

— Certainement, dit Robineau en se pinçant les lèvres. Quant aux fantômes, je n'y crois pas le moins du monde!... Mais je veux savoir pourquoi mes valets se permettent de répandre des bruits qui n'ont pas le sens commun.

— Oh ! oui, monsieur, dit Eudoxie, il faut savoir ce que c'est, car j'ai peur de tout, moi ; et ce serait une perfidie de nous faire venir dans un château habité par des esprits.

— Ça serait même malhonnête, dit tout bas l'oncle Mignon en suivant la société qui vient de quitter la table pour se rendre au salon, où bientôt tous les domestiques arrivent en bloc, suivant l'ordre de leur maître.

S74 LA HAISOff BLANCHI.

— Quel est celui d'entre vous qui a vu quelque chose oa quelqu'un la nuit dans la tour du Nord? dit Robineau en s© penchant avec grâce dans un grand fauteuil, tandis que les dames et les deux jeunes gens causent un peu plus loin sur un immense canapé.

Les valets se regardent quelque temps sans répondre; enûa Benoît s'avance en disant :

— Je crois que c'est moi, monseigneur.

— Voyez-vous! il n'en est déjà plus certain, dit Féru! us : Ocii.los hab':nt et non videbuntî..,

— Monsieur Férulus, dit Robineau avec impatience, pourquoi parlez-vous latin à mes gens? Vous savez bien qu'ils ne l'entendent pas!... Parbleu, si je voulais, je leur parlerais latin, aussi, moi; et même latin de cuisine, ce qui serait l>eaucoup plus à leur portée.

— Monseigneur, je citais un passage de rÉcriturc.

— Vous êtes un homme terrible avec vos passages!... D'ailleurs, quand on est avec des dames, on ne doit jamais se servir d'une langue morte.

Férulus s'incline et va s'asseoir dans un coin du salon, d'où il lorgne Jeannette. Robineau reprend son interrogatoire.

— Dites-moi, Benoît, ce qui vous a fait peur.

— Peur! oh! j'ai pas eu peur, monseigneur!... j'ai seulement été étonné, v'Ià tout!

— Il menl comme un tireur de dents! s'écrie raamzelle Cheval; il avait si ben eu peur, que le lendemain, en nous disant ça, il était encore pâle comme un navet.

— Oui, dit Cunelte, qui se tient derrière ses camarades, parce qu'il a dîné et qu'il ne se sent pas très-ferme sur ses jambes, ce dont il a grand'peurque son maître ne s'aperçoive, mais ce qui ne l'empêche pas de vouloir toujours parler. Oui!... il a eu peur!... Ça veut être jaquet, et ça n'a pas de nerfs dans les os I

— Taisez-vous, vous autres, et laissez parler Benoît. Qu'avez-vous donc vu la nuit?

— Monseigneur, dit Benoit, j'étais à ma fenêtre parce que je ne dormais...

— D'abord tu devais dormir, ditCunette... Robineau fait un geste menaçant, le concierge se tait

— J'ai regardé parhasard la vieille tour... où on ne loge pas tt j'ai vu une lumière dans les fenêtre» tout en haut...

D'abord, tout en haut, il n'y a pas de fenêtres, puisque c'est la plate-forme, dit Gunette à demi-voix.

— Et cette lumière, qu'est-ce qu'elle a fait? demande Robineau avec un vif intérêt.

— Ce qu'elle a fait l... elle a été et venu... Puis je ne l'ai plus vue, monseigneur.

— Mes gens, quel est celui ou celle d'entre vous qui a été la nuit dans la vieille tour avec une chandelle?

— Ce n'est pas moi, disent tous les domestiques.

— Alors cela devient singulier, dit Robineau. Et vous, Vincent, qui avez-vous rencontré dans les jardins?

Le jardinier s'avance avec l'air de mauvaise humeur qui lui est habituel, et une livrée qui n'est plus reconnaissable tant elle tachée et couverte de terre, et s'écrie : — Qui j'ai rencontré?... Pardi! si je savais qui, ça irait tout seul... mais justement jo ne sais pas qui.

— Vous deviez appeler du monde et arrêter la personne qui osait, sans ma permission, se promener le soir dans mes jardins,

— Ah!... je devais!... je ne peux pas tout faire, moi! D'ailleurs je ne pouvais courir... je suis trop gêné dans mes habits pour ça!,..

— Comment! monsieur Vincent, c'est votre livrée que vous avez déjà gâtée ainsi?

— Mon maître, il ne fallait pas me donner une couleur si salissante pour planter, arroser et bêcher la terre... voilà !

— Mes gens, reprend Robineau en s'adressani à ses domestiques, puisque vous ne savez pas au juste ce qui vous a fait peur, je veux bien pour aujourd'hui que cela se passe ainsi; mais la première fois que vous entendrez quelque bruit, ou que vous verrez quelque chose de suspect dans le château, je vous ordonne de savoir sur-le-champ ce que c'est... et cela, sous peine d'être mis à la porte, parce que je ne veux pas qu'on ait peur chez moi. Allez.

Tous les domestiques s'éloignent, et Robineau s'avance vers les dames en disant :

— Je crois que je leur ai parlé ferme.

— Je crois, monsieur, que vous avez fait beaucoup de bruit pour rieiî... dit Cornélie.

— Moi, je ne suis pas si courageuse que ma sœur, dit madame dt Hautmont, je suis sûre que, malgré moi, je rêverai cette

nuit de lutins, de farfadets... Et puis ce château a un aspect si gothique ! De grâce, monsieur de la Roche-Noire, ne nous logez pas trop loin de ces messieurs... car la nuit... si j'entendais quelque chose... si j'avais peur... qui est ce qui viendrait à mon secours?

— Rassurez-vous, madame, dit Alfred ; mon appartement donne aussi sur la grande galerie... ma porte est presque en face de la vôtre; au plus léger bruit j'irai vous offrir mes services.

— Ah! tant mieux, monsieur! je me mets sous votre sauvegarde... sous votre protection!

Gornélie regarde en dessous sa sœur et Alfred en disant à demi-voix :

— Gomme c'est commode d'avoir peur!...

Pour distraire agréablement la société, M. Férulus s'avance avec sa pièce de vers, et propose d'en faire la lecture. Mais le dîner s'est prolongé tard. La famille de la Pincerie est fatiguée. Déjà M. le marquis commençait à ronfler dans son fauteuil; on juge plus convenable de l'envoyer ronfler dans son lit. Tout le monde se retire, chacun armé d'un flambeau, dont la lumière ne brille que comme un point dans les vastes corridors du château ; puis tour à tour chaque lumière disparaît ; et, de même que sur le papier que le feu vient de consumer, tous ces rayons lumineux s'éteignent pour ne plus laisser qu'une entière obscurité.

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