CHAPITRE XXTII
IhOUlÉTtDK.— JALOUSIE.
Depuis quinze jours la famille de la Pincerie est établie au château de la Roche-Noire, où Robineau fait son possible pour procurer différents agréments à la société ; le temps s'y passe cependant d'une manière assez uniforme. Les dames, qui se lèvent aussi tard à la campagne qu'à la ville, ne descendent qu'à l'heure du déjeuner; ensuite elles remontent pour s'occuper de leur toilette, et cela dure jusqu'à midi. On se retrouve alors au
salon; on y cause, ou l'on se promènedansles jardins. Plusieurs fois Robineau a proposé une promenade dans les montagnes; mais, si le temps est beau, Eudoxie craint la chaleur; elle craint la pluie, si le temps est couvert, et elle craint l'humidité quand le temps est sombre. Est-elle cependant résolue à braver les éléments, c'est Cornélie qui ne veut plus sortir, parce que, sedoulanl qu'Alfred sera le cavalier de sa sœur, elle ne se soucie pas de donner constamment le bras à son futur, avec lequel elle semble penser qu'elle aura assez le temps de se trouver en lôteà-léle.
Quant à Edouard, la présence de la famille d^e la Pincerie ne l'empêche pas de continuer d'aller chaque malin voir Isaure; il revient seulement un peu plus tôt au château ; mais on ne le voit jamais au déjeuner, ce qui est un sujet de plaisanterie continuelle pour Robineau; tandis que les dames, fort scandalisées que l'on puisse préférer la promenade ou une chevrière à leur société, traitent Edouard avec beaucoup de froideur et lui lancent dans la journée des épigrammes que Te jeune homme écoute avec une indifférence et une politesse qui augmentent encore le dépit des filles de M. le marquis.
M. de la Pincerie, qui avait annoncé de si belles dispositions pour lâchasse, et qui passe tous les matins une heure à examiner son fusil, ne s'est pas encore trouvé assez dispos et vigoureux pour se mettre en campagne ; et quoique Robineau ait fait l'emplette d'un fort beau fusil, il ne parait pas empressé de s'en servir. Quant à l'oncle Mignon, il est toujours prêt à faire tout ce qu'on veut; on l'a tellement habitué à cela, que le bonhomme se croirait malade s'il avait une volonté à lui.
Les dames montent ordinairement dans leur appartement une heure avant le dîner pour faire des changements dans leur toilette. M. Férulus fait ensuite tout ce qu'il peut pour qu'on tienne table longtemps, chose dans laquelle l'oncle Mignon le seconde issez bien. Quand on retourne au salon , la table de whist est iressée, et M. le marquis ne laisse pas cinq minutes d'intervalle uitre le dîner et le jeu, Mignon, M. Férulus et Robineau font la tartie de M. de la Pincerie. Comme la Roche-Noire joue fort lal, il est ordinairement grondé pendant toute la durée du jeu ; t, si par hasard il tourne la tète ou adresse un mot aux dames, ui, plus loin, causent avec les jeunes gens, M. le marquis lui
t avec beaucoup d'humeur : — Monsieur, soyez donc à ce que
t•^8 LA MAlSOiy SLaNCHE.
vous faites!... ce n'est pas avec les dames que vous jouez, c'est avec nous I
Alors Robineau s'incline d'un air soumis en balbutiant : — Pardon! c'est juste!... c'était une distraction!... Mais comme cela commence à l'ennuyer de jouer tous les soirs au whist, et d'être grondé depuis sept heures jusqu'à dix, Robineau presse le moment de son hymen, parce qu'il espère alors s'amuser un peu plus.
On n'a plus entendu parler de revenants ni de bruits nocturnes; Robineau plaisante et rit avec la veuve lorsqu'elle dit avoir encore peur. Depuis quelques jours, cependant, Eudoxie semble plus rassurée, et compter beaucoup sur l'appui de son voisin. 11 est vrai qu'Alfred, qui, pour tenir sa promesse, ne va plus à la demeure d'Isaure, fait ce qu'il peut pour éprouver une légère inclination pour la langoureuse Eudoxie, qui ne demande qu'à trouver quelqu'un avec qui elle puisse échanger des soupirs.
On est au milieu de septembre; les jours deviennent courts et les matinées froides. Edouard est souvent arrivé près de la demeure d'Isaure avant que l'on songe à se lever au château. Heureux seulement lorsqu'il est près de la jeune fille, c'est toujours avec un nouveau plaisir qu'il la revoit, et avec plus de peine qu'il la quitte. Chaque jour Edouard découvre une nouvelle qualité dans celle qui l'a charmé. L'àme naïve et pure d'Isaure s'épanche avec franchise dans celle de son amant ; elle aussi se montre heureuse de l'aimer, et cet amour mutuel semble à chaque instant augmenter encore. Cependant, quand Edouard dit à la jeune fille : — Puisque nous nous aimons si bien, pourquoi ne pas être entièrement l'un à l'autre, pourquoi nous séparer ainsi chaque jour? Isaure soupire et se tait, mais ses yeux, se dirigeant vers la Maison Blanche, indiquent que c'est de là que vient cet obstacle qui s'oppose à leur bonheur.
Ce mystère tourmente Edouard ; il lui est pénible de penser qu'Isaurea des secrets pour lui; il ne peut douter qu'elle l'aime, et pourtant la jalousie pénètre dans son cœur. De qui serait-il jaloux? Isaure est incapable de le tromper, il en est persuadé lorsqu'il est auprès d'elle ; mais est-il éloigné, mille pensées l'agitent; et malgré lui, ce qu'Eudoxie a dit lui revient souvent à l'esprit.
Plusieurs fois, après avoir dit adieu à Isaure, Edouard est r#-
venu doucement sur ses pas. Alors, se tenant caché derrière des arbres, le jeune amant a constamment les regards attachés sur la demeure de la jeune fille. Lorsque celle-ci sort de sa maisonnette, Edouard la suit de loin ; pendant des heures entières il l'observe; mais il la voit toujours seule, courant près de ses brebis, ou tranquillement assise sur un tertre de gazon, souriant naïvement aux bonds de ses chèvres, puis regardant la route par laquelle s'est éloigné son amant. Si ses regards se portent du côté de la maison mystérieuse, alors une expression de tristesse, d'inquiétude, se manifeste dans ses traits ; mais elle ne quitte pas pour cela la place où elle se rçpose habituellement, et personne ne sort delà Maison Blanche pour venir lui parler.
Honteux d'avoir cédé à des mouvements de jalousie, Edouard est prêt à courir se jeter aux pieds d'Isaure ; mais il se contient, la regarde entrer dans sa demeure, puis se dirige mystérieusement vers la Maison Blanche, et, arrivé contre la poite de cette habitation, écoute attentivement si aucun bruit ne se fait entendre dans l'intérieur.
Quoique rien jusqu'alors n'ait pu justifier ses secrètes inquiétudes, Edouard n'est point le maître de les surmonter; il sent qu'il ne sera pas tranquille tant qu'il ne connaîtra point cet obstacle qui l'empêcha d'être l'époux d'Isaure. Chaque jour il la supplie de lui confier ce qui peut la retenir près de la Maison Blanche, ce qui l'empêche de consentir à être maintenant son épouse; mais toujours Isaure se tait, ou elle dit à son amant : — Pardonnez-moi; je ne puis parler!., ce secret n'est pas le mien !... attendez encore... d'ailleurs ne sommes-nous pas heureux maintenant, puisque nous pouvons chaque jour nous répéter que nous nous aimons!...
Une jeune fille peut se contenter de ce bonheur; il satisfait son âme, il suffît à son cœur ; elle peut ne point en désirer d'autres; mais il n'en est pas ainsi d'un jeune amant; l'assurance d'être aimé, le plaisir de presser dans ses bras son amie n'est point assez pour lui, il ne se contente pas avec des regards et des serments. Edouard sent bien qu'il ne saurait êire longtemps maître de lui-même; il connaît les dangers de leur siluaiion, et pourtant il ne voudrait pas flétrir cette jeune fleur avant qu'il lui fût permis de la cueillir.
Un matin, après avoir encore fait d'inutiles instances près de la jeune fille, pour savoir ce qui peut l'empêcher de disposer
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de sa main, Edouard s'est éloigné tristement de la maisonnette, et ses regards se portent avec une sombre inquiétude vers la Maison Blanche.
Le temps est mauvais, déjà un brouillard assez épais couvre la vallée. Isaure ne doit point sortir de sa maisonnette. Après avoir feint de regagner la route du château, Edouard revient sur ses pas, prend un détour et arrive de nouveau contre les murs de la maison abandonnée.
La jalousie s'est glissée dans le cœur d'Edouard, il ne sait à quel projet s'arrêter pour découvrir si quelqu'un habite secrètement la Maison Blanche ; ses yeux se portent sur les fenêtres; celles du rez-de-chaussée sont fermées avec des volets de bois, celles du premier étage avec des persiennes.
Edouard fait le tour de la maison et des murs du jardin. Tout à coup il songe qu'en pénétrant dans ce jardin, il pourrait peutêtre découvrir ce mystère qu'on lui cache. Il rejette d'abord cette idée comme indigne de lui. S'introduire dans une maison en escaladant les murs est un moyen qui répugne à sa délicatesse. Cependant cette demeure est abandonnée, personne ne saura qu'il a cédé à ce mouvement de curiosité. Il porte involontairement ses regards autour de lui ; le brouillard qui règne dans les montagnes empêche que l'on ne dislingue la demeure d'Isaure ; par conséquent, il est impossible que de chez elle la jeune fille puisse maintenant l'apercevoir. Il s'approche des murs du jardin. Ces murs ont bien six pieds de haut ; maison plusieurs endroits ils sont dégradés; des pierres se sont détachées, et d'autres qui font saillie en rendent l'escalade très- facile.
Edouard a les yeux fixés sur cette enceinte; les soupçons dont il ne peut se défendre, le secret qu'on lui cache et qui semble renfermé dans cette maison, tout le pousse à tenter l'entreprise ; il porte encore ses regards autour de lui... mais il est bien seul, aucun bruit ne se fait entendre... En quelques secondes il a gravi le mur, il saute de l'autre côté, et il est dans le jardin de la maison.
Edouard n'est pas maître de son émotion ; on en éprouve malgré soi lorsque l'on sent qu'on fait quelque chose de mal; il s'arrête un moment et regarde autour de lui.
Le jardin est grand, mais il est inculte; les ronces, les herbes sauvages croissent dans les allées, où il semble que depuis longtemps aucun pied ne lésa froissées; les arbres entièrement né-
LÀ MAISON BLANCHE. tll
gligcs ont étenau sur d«s arbres voisins leurs branches nouvelles, que n'a point émondëes la serpe du jardinier; les fleurs sont tombées par feuilles au bas du buisson qu'elles ornaient et les fruits se sont en partie desséchés sur les branches qui les portent.
Edouard s'avance avec précaution dans le premier chemin qui s'offre à lui. À chaque pas ses pieds s'embarrassent dans les herbes et les branches. Tout annonce que depuis longtemps on a entièrement cessé de s'occuper de ce jardin. Dans un bosquet un peu moins encombré, il aperçoit un banc à dossier; ce banc n'est pas couvert de feuilles et de poussière, et le chemin qui mène au bosquet semble avoir été plus fréquenté que le reste du jardin.
Edouard se dirige du côté de la maison ; il arrive devant une petite cour. La grille, qui sépare cette cour du jardin, n'est point fermée. Le voilà donc tout près de la maison. De ce côté, les fenêtres ne sont point closes par des volets; la porte qui donne du rez-de-chaussée sur le jardin est vitrée, et ne paraît fermée en dedans que par une espagnolette.
Edouard écoute quelque temps, mais pas le moindre bruit ne se fait entendre dans la maison. Dans un coin de la petite cour est une petite écurie où il y a encore de la paille, de l'avoine; tout annonce que des chevaux y ont séjourné ; mais c'es; surtout dans l'intérieur de la maison que le jeune amant brûle de porter ses regards. Un des carreaux d'une fenêtre du rezde-chaussée est cassé, et permet de passer facilement la main à travers : par là on peut ouvrir la fenêtre et pénétrer dans la maison. Après avoir hésité encore, Edouard cède au désir do découvrir ce que lui cache Isaure. La fenêtre est ouverte, et bientôt il est dans l'intérieur du rez-de-chaussée.
Quand il est dans les appartements, Edouard voit à peine autour de lui, car le temps est sombre, et les fenêtres qui donnent sur la campagne étant parfaitement closes, il pénètre peu de clarté par le côté du jardin; peu à peu Edouard s'habitue à ce demi-jour, et il peut examiner tout ce qui est autour de lui.
Les meubles sont anciens; mais ils semblent n'avoir presque pas servi; ils sont couverts de poussière : cependant, sur une table à manger sont encore les débris d'un repas, des assiettes, un verre et une bouteille dans laquelle il y a encore du vin.
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— Si celle maison n'est pas constamraenL habitée, se dit Edouard, au moins est-il certain que l'on y vient quelquefois ; mais est-ce nn homme, est-ce une femme qui se rend mystérieusement on ce lieu?
Edouard passe dans un vestibule qui sépare les deux pièces durez-de-chaussée. C'est ce vestibule qui a une porte sur le dehors et l'autre sur le jardin : il le traverse, et se trouve dans la seconde chambre du bas ; elle est peu meublée, mais il y a une petite bibliothèque dont les rayons sont garnis de livres. Edouard en prend un au hasard; en examinant la reliure, illui semble qu'elle est absolument pareille à celle qui couvre des volumes qu'il a vus entre les mains d'isaure.
— Oui, c'est d'ici que lui viennent les livres qui sont chez elle! dit Edouard, qui sent à chaque instant redoubler sa curiosité. Cette bibliothèque est pour elle... Ah! voici des grammaires... des abrégés sur l'histoire, la géographie, des traités de culture, de botanique : certes, on n'aurait pas tout cela dans une bibliothèque, si l'on ne s'en fût servi pour l'instruction de quelqu'un... Oui, c'est la personne qui vient ici qui a fait l'éducation d'isaure... tout ce qu'elle sait de plus que les paysannes, c'est ici sans doute qu'elle l'aura appris! Et le jeune amant pousse un soupir, car il craint que l'on n'en ait trop appris à celle qu'il aime. ^
Edouard quitte cette pièce et monte un escalier qui donne sur le vestibule et conduit aux appartements du premier. Les clefs sont sur toutes les portes : il entre dans une chambre à coucher ; le lit défait indique qu'on a passé la nuit en cet endroit. Edouard, plus oppressé encore, regarde avec soin autour' de lui :.le secrétaire est fermé à clef, la commode i'e>l également; mais sur une table i'. aperçoit une paire de petits pistolets de poche; il les prend, les examine : les armes sont chargées.
— Des pistolets! se dit Edouard : ce n'est pas une femme qui portede tellesarmesl... cependant.. .quelquofoisen voyage... Oh! non! non! c'est un homme qui vient seereienient dans cette maison... Un homme! et Isaure ne veut pas s'éloigner de cette demeure!... Elle nepeutencore,dil-elle, me donner sa mainl... Si cet homme était son père?... Mais elle m'a encore dit ce malin qu'elle n'a\ ait jamais connu ses parents! Non! ce n'est pas son père!... Quel est donc cet être mystérieux qui exerce un si grand empire sur elle?...
LA MAISON BLANCHE. IftS
Edouard se jette sur une chaise; son émotion est si forte, son cœur bat avec tant de violence, qu'il a besoin de se remettre un moment. Il promène ses regards autour de lui. et soupire en se disant : — Ah ! si je pouvais savoir tout ce qui s'est passé en ces lit'ux!
Il remet les pistolets à la place où ils étaient, entre dans deux pièces voisines, et ne voyant rien qui puisse éclaircir <es soupçons, pense qu'il est temps de quitter la maison aliandonnée. Il referme les portes, redescend 1 escalier, sort par la fenélre du rez-de-chaussée, et se retrouve dans la cour qui précède le jardin.
Après avoir jeté un dernier regard sur la maison, Edouard retourne dans le jardin, et en sort par le même moyen qu'il y est entré. Regardant alors autour de lui, et persuadé que personne ne l'a vu, il s'éloigne à grands pas de la M.iison Blanche, encore plus inquiet, plus tourmenté qu'il ne l'élail avant de l'avoir visitée.