LK REVENANT. — LA TOUR DU NORD
Deux jours s'étaient écoulés depuis la visite qu'Edouard avait faite à la Maison Blanche, et malgré les soup(^'ons qui s'étaient élevés dans son âaie, en revoyant Isaure il sentciit toujours se dissiper ses inquiétudes; elle lui témoignait un atiachemenl si vrai, lui disait avec tant de candeur combien elle était contente de lui avoir inspiré de l'amour, que souvent il rougissait d'avoir pu céder à des mouvements de jalousie.
Cependant Alfred s'aperçoit qu'Edouard ne paraît pas aussi heureux qu'il devrait l'être; déjà plus d'une fois il a demandé à son ami la cause de la mélancolie, de l'inquiétude qu'il lit dans ses yeux; et toujours Edouard lui répond : — Je n'ai rien, mon cher Alfred , mais tu sais bien que les amants ne sont jamais entièrement satisfaits!... Si j'avais quelque sujet réel de me chagriner, à qui pourrais-je mieux le confier qu'à celui qui m'a lait le sacrifice de son amour?
Encore un jour, et mademoiselle de la Pincerie doit être l'e-
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pouse de Robineau. Tous les actes sont prêts, les cadeaux sont achetés, les toilettes préparées. L'hymen doit se faire à la ville, et de là les époux doivent revenir au château, où le repas de noce aura lieu. Il eût été plus dans l'ordre que la famille de la Pincerie retournât chez elle à la ville, et que ce fût là que le futur allât chercher sa femme. Mais, au nombre de ses plans d'économie, M. le marquis a mis celui de ne plus tenir de maison, et d'habiter constamment au château de son gendre. C'e>t pourquoi toute la famille y est restée. Comme M. le marquis prétend qu'il n'y a que les petites gens qui dansent le jour qu'ils se marient, il est convenu qu'on ne donnera point de bal, et qu'on ne dansera pas au château ; mais Robineau a obtenu de son futur beau-père la permission de ne pas faire le whi-t ce soir-ld.
Depuis près d'une heure, toute la société qui habite le chûleau s'est séparée pour aller chercher le repos. Robineau, qui se per.-^uade qu'il est très-amoureux et se croit fort honoré d'entrer dans la famille d'un marquis, pense que le lendemain il conduira la superbe Cornélie à l'autel, que toute la ville ira probablement à l'église pour voir la cérémonie, et qu'on parlera longtemps de cet hymen. Cornélie ne songe qu'aux deux toilettes qu'elle fera ce jour-là, et au dépit qu'éprouveront toutes les demoiselles qui se flattaient d'être choisies par Robineau ; elle ï-e dit aussi qu'elle va être dame et maîtresse au château, et se propose bien d'user de tous les droits que ces titres lui donnent. Edouard ne s'occupe guère de l'hymen qui se prépare. Toutes ses idées, toutes ses affections sont concentrées dans la petite vallée qui renferme Isaure et la Maison Blanche, et il a trop à penser pour trouver facilement le repos. Le marquis et son frère Mignon dorment déjà profondément : l'un rêve qu'il a trouvé le moyen de faire grandir les enfant.-j avec delà vapeur; l'autre, qu'il cherche des épingles dans une botte de foin. Quant à Alfred et Eudoxie, je ne vous dirai pas positivement ce qu'ils font.
Mais tout à coup des cris se font entendre dans la partie des bâtiments habitée par les domestiques. C'est la voix de Benoit qui vient de réveiller les marmitons, la cuisinière et le concierge. 11 s'empresse de les appeler en criant autant que la peui peut le lui permettre :
— Levez-vous! regardez latourl... là-bas!... là-haut... C'est
LA MAISON BLANCHE. ^i^
le revenani!... Celte fois on ne dira pas que j'ai la berluo!...
Mademoiselle Cheval s'est mise à sa croisée; elle aperçoit en effet une lumière à travers une des fenêtres de la tour nhandonnée; alors elle joint ses cris à ceux de Benoît en disnnl : — C'est vrai! v'ià queuque chose?... C'est peut-être un voleur, faut arrêter c'te lumière-là.
Bientôt tous les domestiques sont sur pied ; et, comme M. de la Roche-Noire leur a dit qu'il les chasserait s'ils ne découvraient pas ce qui leur faisait peur, ils pensent qu'il faut réveiller leur maître et lui faire savoir ce qui se passe.
On court donc vers la grande galerie, du premier, dans laquelle donnent les appartements des maîtres. Aux cris des valets, Robineau s'est réveillé en sursaut. Il croit que le feu est au château ; il sonne François, et son premier mot en l'apercevant, est : — Des pompiers! vite des pompiers!...
— Des pompiers pour le revenant, monsieur? dit François avec surprise.
— Le revenant 1 s'écrie Robineau en replaçant ses jambes dans son lit, dont il était déjà à moitié sorti. Comment!... estce qu'on a vu quelque chose d'effrayant?...
— On voit une lumière dans la tour du Nord, monsieur! — Une lumière!... diable!... François, va tout de suite réveiller ces messieurs... Réveille tout le monde!... Je me lève dans l'instant...
François va carillonner à la porte d'Alfred, mais personne ne répond. Bientôt, cependant, toutes les autres portes s'ouvrenv, excepté celle d'Eudoxie. Edouard a passé un pantalon, et il vient s'informer de la cause du bruit. Cornélie, en camisole, sur laquelle elle a jeté à la hâte un grand châle de bourre de soie, paraît, tenant un bougeoir à la main. M. Férulus arrive aussi, suivi de Jeannette, que jusque-là on n'avait pas aperçue, et qui se trouve avoir passé par-dessus sa chemise un vieux gilet noir qui ne ressemble nullement à une camisole ; tandis que, dans sa précipitation, M. Férulus a mis sur sa tête un bonnet à barbes , mais alors on est trop préoccupé pour remarquer tout cela. On se questionne, on s'interroge. C'est le revenant de la tour! disent tous les domestiques pendant que mademoiselle Cornélie ne cesse d'appeler sa sœur en disant : — Et M. Alfred, pourquoi donc ne se lève-t-il pas?
Robineau parait avec un caleçon, dans la ceinture duquel il a
passé une paire de pistoletg. tandis qu'il tient sous le bras gauche son fusil, et dans la main droite un rasoir.
Eiidoxie entr'ouvre enfin sa porte, en disant d'une voix éteinte : Pourquoi donc frapper ainsi chez moi?... c'est affreux de me réveiller si brusquement!... j'en serai malade quinze jours!... Certainement ce n'est pas moi qui courrai après le revenant!... Laissez-moi dormir, je vous en prie... j'ai ma migraine.
— Ma sœur, vous aurez votre migraine une autre nuit, dit Cornélie ; mais puisque tout le monde se lève, vous pouvez bien faire comme les autres.
Eudoxie montre beaucoup d'humeur, enfin elle sort de sa chambre, à demi couverte par une pelisse qu'elle a jetée sur ses épaules, et elle a soin de rester devant sa porte. Dans ce moment tous les domestiques poussent des cris effroyables en disant : — Le voilà ! il vient ici ! Et ils courent en se poussant les uns sur les autres à l'autre bout de la galerie, tandis que du côté opposé s'avance majestueusement une grande figure blanche qui n'est autre que M. le marquis de la Pincerie, lequel, avec sa grande taille mince, sa chemise flottante et son bonnet de coton, peut fort bien passer pour un spectre.
DéjàRobineau a couché en joue son futur beau-père, lorsqu'en toussant et crachant celui-ci se fait reconnaître.
— C'est M. le marquis ! s'écrie Robineau. Je crois que ces drôles-là sont devenus imbéciles.
— Certainement que c'est moi, dit M. de la Pincerie, qui se promène en chemise aussi fièrement que s'il avait un grand uniforme. Qu'est-ce qu'il y a donc d'arrivé?... est-ce qu'on fait l'assaut du château.'»
— Oui, qu'est-ce qu'il y a donc? demande Alfred, qui, au milieu du dernier hourra causé par l'arrivée du marquis, a paru tout à coup au milieu de tout le monde, sans qu'on sache par où il est venu.
— Ah I vous voilà, monsieur! dit Cornélie d'un air moqueur. Pour un homme galant, vous êtes bien lent à venir au secours des dames.
— C'est qu'avant tout, mademoiselle, j'ai pensé devoir mettre au moins le vêtement nécessaire.
— Oui, dit M. Férulus en s'avançant, la décence et les mœurs avant tout... car...
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Férulus n'achève pas sa phrase, il vient de s'apercevoir que Jeannette a un gilet noir très-reconnaissable. II l'entraîne dans un endroit obscur de la galerie; là, tandis que Jeannette lui ôle le bonnet à barbes, il lui enlève vivement le gilet en disant : Eirare humanum est. Jeannette.
— Enfin, pourquoi ces cris, ce tapage? répète Edouard.
— Monsieur, c'est le revenant, l'esprit qui se promène à c't' heure dans la tourl dit Benoît.
— Nous avons tous vu une lumière, disent les domestiques.
— Eh bien! dit Alfred, il faut aller visiter la tour, voilà tout.
— C'est juste, dit Robineau, il faut envoyer tous ces poltrons-là visiter la tour.
— Mais où est donc mon oncle Mignon? dit Cornëlie, lui seul n'est pas levé.
— H n'a pas voulu sortir de dessous ses couvertures, dit le marquis, c'est en vain que je lui ai dit de se lever... Il n'a jamais montré autant de fermeté.
— Laissons M. Mignon sous ses couvertures, dit Edouard, et allons à la tour. Allons, concierge, vous savez le chemin, conduisez-nous.
M. Cunette n'est plus aussi incrédule depuis qu'il a vu la lumière, il montre beaucoup de répugnance à conduire les jeunes gens, et les autres domestiques ne se soucient pas non plus de les accompagner à la tour.
— Mais nous, messieurs, qui est-ce qui nous gardera? dit Eudoxie; car enfin nous n'allons pas aller visiter celle tour effrayante avec vous.
— Moi, je vais me recoucher, dit le marquis; car je sens un petit vent frais qui m'enrhume, et m. j'avais su qu'il ne fût question que de revenant, j'aurais fait comme Mignon, je serais restédansmonlit.
— Mesdames, je vous garderai, moi, dit Robineau ; je ne bougerai pas d'auprès de vous; je ne veux pas vous quiiter une minute.
Les dames ne paraissent pas fort rassurées par la présence de Robineau, elles veulent absolument qu'Alfred ou Edouard leur tienne aussi compagnie. Mais Alfred s'est déjà mis en route en forçant le concierge de marcher devant lui. Il faut donc qu'Edouard reste avec la société, tandis que Robineau dit à ses autres valets ; Suivez Alfred, et au moindre danger, appelez-moi. ••
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Une veille de noces! il est pourtant bien désagréable de ne pas dormir paisiblement.
Les domestiques font un signe d'obéissance, mais arrivés au bas de la galerie, ils prennent le chemin de la cuisine au lieu de prendre celui de la tour.
Cependant Alfred, tenant d'une main un (lambeau, et de Taulrc un pistolet qu'il a pris à Robineau, est descendu avec Cunelle par l'escalier qui conduit à la porte de la tour.
— Allons, ouvrez cette porte, dit-il au concierge. — Que j'ouvre celte porte?... Monsieur veut donc absolument entrer là-dedans?,.. — Sans doute. — C'est que nous ne sommes que deux, monsieur! ces autres poltrons ne nous ont pas suivis. — Nous sommes assez pour arrêter un malfaiteur, si en effet il y en a un dans ce bâtiment. — Mais s'il y en avait plus d'un, monsieur? — Alors nous appellerions. — Oui, mais avant qu'on soit venu à notre secours... — Ouvrez donc, monsieur Cuneiic!... — Je ne trouve pas la clef, monsieur!... je l'aurai laissée chez moi.
Alfred impatienté donne un coup de pied dans la vieille porte; elle cède, et s'ouvre entièrement, à la grande surprise du concierge. Pendant qu'il fait ses réflexions là-dessus, Alfred monte Tescaiier tournant, et quand Cunette voit que le jeune homme est monté sans lui, au lieu de le suivre, il va rejoindre ses camarades.
Alfred entre dans les vieilles chambres du premier; il n'y trouve personne; tout est dans le même ordre que lorsqu'il a visité la tour avec Robineau. En sortant du premier, il s'aperçoit que le concierge l'a quitté; il n'en poursuit pas moins ses recherches, et monte à l'étage supérieur; n'y trouvant personne encore, il se rend au-dessus, et va entrer dans la chambre appelée l'Arsenal, lorsqu'il entend distinctement marcher dans cette pièce.
Alfred s'arrête; il arme son pistolet, il écoute : le bruit a cessé. 11 ouvre brusquement la porte de cette chambre, où règne une profonde obscurité... cependant il croit, dans un coin de la salle, apercevoir quelqu'un d'immobile; il marche vers cet objet en tenant sa lumière en avant, et bientôt aperçoit le vagabond assis tranquillement dans un vieux fauteuil.
Alfred fait un mouvement de surprise, et l'étranger sourit eu
disant : Ce n'est pas moi que vous comptiez trouver ici, n'est-ce pas?
— En effet, dit Alfred en posant son flambeau près de lui. Mais que faites-vous dans cette tour?... comment êtes- vous entré la nuit dans ce château? que venez-vous chercher ici enfin? Répondez, et n'essayez point de me tromper ..
— Ce que je fais dans cette tour?... vous le voyez!..; je me repose. Comment j'y suis entré?... ohl tout simplement par la porte; car je n'ai pas la faculté de passer à travers les serrures, comme le croient les imbéciles qui sont dans ce château. Ce que je viens chercher en ces lieux aujourd'hui, c'est vous; vous, à qui je voulais parler en secret; et comme je ne vous rencontre plus dans les montagnes, parce que vous ne sortez plus du château, il a bien fallu que je vienne vous y trouver; et mon intention était d'aller cette nuit frapper doucement à la porte de votre appartement.
Le calme, le sang-froid avec lesquels l'inconnu répond à Alfred, augmentent la surprise de celui-ci ; il ne peut supposer qu'un malfaiteur, un homme venu dans l'intention de voler, lui parlerait aussi tranquillement; d'ailleurs, il n'y a rien dans la vieille tour qui puisse tenter la cupidité; et il se rappelle que l'homme qui est devant lui a quelque temps auparavant refusé une bourse qu'il lui offrait.
L'étranger, qui semble deviner les pensées du jeune homme, lui dit : Vous ne pouvez point supposer que je m'introduis dans ce château dans l'intention d'y commettre quelque vol... Depuis que vous l'habitez avec le nouveau propriétaire, il s'est passé peu de nuits sans que je vinsse me reposer dans celte tour ; mais#je n'ai jamais désiré ni voulu aller dans une autre partie du château, ce qui cependant m'eût été aussi facile... Non, cet endroit seul me plaît... il me rappelle des souvenirs de mon enfance... J'ai habité ce château... du temps de la vieille douairière dont on vous a parlé... Je me suis aperçu que l'on ne logeait point dans cette tour, qu'elle était tout à fait abandonnée; je n'ai pas vu grand mal à venir quelquefois la nuit chercher un abri dans ces lieux... où jadis... je dormais si bien !..
Lea accents de l'étranger sont devenus lents et tristes en pronon>j«iri ces derniers mots; et, tout entier aux souvenirs que lui rappelle cette vieille chambre dans laquelle il se trouve, il promène ses regarda si»r ces murs noircis par le temps, sur ces
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armes rongées par la rouille, que l'on voit encore dans quelques coins. Un soupir s'échappe de sa poitrine... ses yeux mêmes sont humides; tous ses traits expriment bien le malheur du présent et les regrets du passé.
Alfred ne peut se défendre d'une secrète émotion que lui cause cet homme singulier. — Mais enfin, dit-il au bout de quelque temps, par où entrez-vous dans le château?...
— C'est bien simple : il y a dans le jardin, après le petit pavillon... derrière la statue de Mars, une petite porte qui semble condamnée, parce que jamais on ne sort par ce côté; je me suis trouvé par hasard avoir encore la clef de cette porte, qui donne dans la campagne. C'est par là que j'entre dans les jardins; de là il n'est pas difficile de venir jusqu'ici en suivant la grande allée, puis la terrasse... et, sans entrer par la porte que vous avez ouverte, en peut, en passant par les souterrams, remonter ensuite dans la salle du bas.
— Je vois qu'en effet vous connaissez parfaitement le château, et mieux, je crois, que celui qui l'a acheté...
— Dans mon enfance j'ai si souvent parcouru ces passages!... €es chemins secrets... J'aimais tout celai Alors j'étais romanesque aufsi!... Ce château gothique me semblait très-propre aux aventures merveilleuses que je lisais dans les romans de chevalerie; et j'aurais été enchanté de rencontrer un fantôme dans les souterrains de cette tour; mais je n'ai jamais eu ce plaisir-là.
— En vous promenant avec de la lumière dans ces chambres, vous auriez dû penser que vous seriez aperçu?
— Il ne m'est arrivé que deux fois d'allumer avec mon briquet cette petite lanterne; je pensais que tout le monde dormait dans le château, que par conséquent on ne verrait point la lumière dans cette tour. Je ne pouvais résister au désir de revoir, d'examiner encore divers objets qui autrefois m'ont... qui servaient jadis aux personnes qui habitaient ce château ; et, comme il n'y a pas toujours de la lune, vous conviendrez que sans lumière il m'était assez difûcile de satisfaire ma curiosité.
— Savez-vous que si tout autre que moi vous eût rencontré la nuit dans ces lieux, vous auriez été arrêté... emprisonné, peut-être?...
— Quand on en est venu où j'en suis, que peut-on craindre encore?... D'ailleurs, je savais fort bien que personne dans ce château, excepté vous et votre ami, ne serait tenté de venir la
nuit dans celte tour, et si j'avais voulu même les faire fuir tous du château, je n'aurais eu qu'à me promener la nuit avec un drap sur ma tête du côté des appartements habités; je réponds bien que le propriétaire actuel aurait été le premier à prendre la fuite; mais, je vous le répète, je n'ai jamais eu l'intenlion ni d'effrayer, ni de rien prendre à personne; si une fois j ai fait peur au vieux jardinier, c'est involontairement; je ne croyais plus le rencontrer dans les jardins.
— Je vous crois, dit Alfred. Mais venons à ce qui me regarde : c'est moi, dites-vous, qu'aujourd'hui vous veniez chercher ici?... Qu'avez-vous à me dire? parlez.
Les traits de l'étranger perdent l'expression qu'ils semblaient tenir des souvenirs du passé, et reprenant alors celle qui leur est devenue familière :
— Oui, répond-il en souriant avec ironie, venons à ce sujet... le présent doit être plus important que tout ce qui n'est plus et ce qui ne peut plus revenir. Il me paraît que, cédant à votre ami celle qui vous avait charmé, vous avez tout à fait renoncé à la conquête de la petite chevrière, puisque vous n'allez plus la voir.
— Que vous importe!... vous dois-je compte de mes sentiments? Si c'est dans l'intention de me renouveler vos odieuses propositions que vous avez désiré me parler, vous avez perdu votre temps!... et je vous défends...
— La! la!... calmez-vous, monsieur le baron! oh! je ne cherche nullement à vous séduire; mais je suis bien aise de vous convaincre que je ne m'étais pas trompé dans le jugement que je portais sur la petite dont vous craigniez de flétrir l'innocence... Pauvre Agnès!... qui veut se faire épouser par votre ami!... Je savais bien qu'il y avait quelque chose làdessous...
— Que savez-vous de nouveau sur Isaure?... Expliquezvous. —- Son amant est arrivé. — Son amant? — Ou du moins l'homme qui a soin d'elle... Appelez-le comme vous voudrez... J'étais bien certain, moi, que de lourds paysans ne pouvaient point avoir appris à cette jeune fille ces manières gentilles qui vous ont charmé. Enfin, cette éducation qu'elle a reçue... cette aisance qu'elle possède, tout cela ne pouvait venir que d'un homme qui aime cette jeune fille, et qui, par jalousie ^ans doute, la tient cachée dans ces montagnes, où il espère qu'on
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ne découvrira pas son trésor. Eh bien! je vous le répète, ce soir cet homme est arrivé.
— Vous l'avez vu chez Isaure? — • Chez Isaure! oh! non pas, on est prudent!... On ne va pas chez la jeune fille, on craindrait sans doute de la compromettre ou d'y rencontrer du monde... et aux précautions que prend ce mystérieux personnage, il est facile de juger qu'il a grand peur d'être vu... — Achevez donc! — Eh bien ! c'est la Maison Blanche qui est le lieu du rendez-vous des amants. — La Maison Blanche ! — Oui ; j'ignore si cet inconnu en est le propriétaire ; mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'il en a les clefs. Il y est arrivé sans doute ce soir, et bientôt une petite lumière a brillé à l'une des feaèires de la maison. Aussitôt la jeune fille, qui depuis quelque iemps était sans cesse aux aguets, a précipitamment quitté sa demeure, puis elle s'est rendue en courant à la Maison Blanche; un homme... que j'ai fort bien aperçu, car j'étais caché près de là, lui a ouvert la porte ; la jeune fille est entrée... ce qu'ils ont fait ensuite , je ne saurais précisément vous le dire ; mais ce n'est qu'au bout d'une grande heure que l'on a rouvert la porte; alors ia demoiselle a regagné sa maisonnette en faisant encore de tendres adieux à celui qu'elle quittait. Voilà tous les mystères éclaircis I... voilà la cause fort naturelle de ce qui effraie les montagnards des environs !... voilà pourquoi, enfin, la petite seule ne craignait pas la Maison Blanche!... C'est presque toujours ainsi... beaucoup de bruit pour peu de chose... du merveilleux qui n'est plus que fort ordinaire quand on l'examine de près.
Alfred a écouté attentivement le vagabond. 11 a beaucoup de peine à croire que celte Isaure, qui lui a paru si naïve, si franche, ait pu les tromper à ce point. — Êtes-vous bien certain de tout ce que vous venez de me rapporter? dit-il enfin en regardant fixement l'homme qui est devant lui.
— Si vous ne me croyez pas, assurez-vous-en... Il n'est pas probable que ce ne soit que pour un jour que l'homme que j'ai aperçu vienne dans ce pays... Vos yeux vous prouveront alor» que je vous ai dit vrai... et vous regretterez peut-être de n'avoir pas suivi mes conseils; vous serez fâché d'avoir fait tant de façons avec une petite matoise qui se moquait de vous et de votre ami... mais, je vous le répèle, quand vous voudrez, il erra facile encore de réparer le temps perdu!
En disant ces mots, l'étranger a repris sa petite lanterne; et, passant par une porte secrète, il disparaît avant qu'Alfred, qui est absorbé dans ses réflexions, ait remarqué son absence. Ce n'est qu'au bout de quelques minutes, en jetant les yeux autour de lui, que le jeune de Marcey s'aperçoit qu'il est seul dans la tour. Alors il songe que les habitants du château doivent être surpris, et peut-être inquiets, de ne point le voir revenir. Il aurait cependant voulu parler encore à l'étranger, et lui défendre surtout de revenir pendant la nuit visiter le château ; mais cet homme n'est plus là, et Alfred se décide à quitter aussi la tour.
On était rassemblé dans l'appartement de Cornélie; les dames s'inquiétaient, Edouard voulait aller chercher Alfred, M. Férulus citait les auteurs qui .nient l'existence des revenants, et Robineau tenait toujours son rasoir dans la main en répétant ; — Une veille de noces! c'est bien cruel de se fatiguer ainsi... n'est-ce pas, ma chère future?
La future ne répondait rien, ou faisait une légère grimace, et Robineau se disait :
— Elle n'aime pas les mots à double sens... c'est la pudeur même.
Enfin Alfred revient, et on l'accable de questions. Y a t-il quelque chose? — Est-ce un revenant? — Est-ce un voleur? — Est-ce effrayant?
— Ce n'est rien du tout, répond Alfred; j'ai trouvé la tour déserte, et toutes les choses à leur place. D'après cela, il faut penser que la lumière qu'on a vue n'était qu'un effet de réverbération de la lune sur les carreaux...
— Mon ami, il n'y a pas de lune ce soir, dit Robineau.
— Non!... alors c'était tout ce que vous voudrez; mais je vous assure, mesdames, que vous pouvez dormir tranquilles, et qu'aucun lutin ne viendra vous tirer les pieds.
11 faut bien se contenter de ce que dit Alfred ; cependant on remarque qu'il est beaucoup moins gai qu'avant de se rendre à la tour; mais il persiste à dire qu'il n'a rien vu, et on se décide à retourner se coucher ; Eudoxie en se plaignant de ce qu'on l'a éveillée pour rien, Cornélie en suivant Alfred des yeux pour s'assurer s'il rentre chez lui, celui-ci regardant tristement Edouard, auquel il ne sait s'il doit communiquer ce que vient de lui dire le vagabond, enfin Robineau emportant son
rascir, comme s'il eût juré de faire la barbe aux revenaa^i de son château.