CHAPITRE XXV
MAKIÂOE SE ROBINSÀU.
Alfred a pensé tout le restant de la nuit à ce que lui a dit le vagabond; il ne sait s'il doit troubler le bonheur d'Edouard en lui communiquant ce qu'il vient d'apprendre sur la conduite d'Isaure. Avant de lui porter un coup si terrible, avant de faire passer dans son âme tous les tourments de la jalousie, ne doitil pas s'assurer lui-même de îa vérité? Alfred se promet bien de ne point laisser Edouard former des nœuds maissoiubies sans avoir éclairci ce mystère ; mais il ne se sent pas encore le courage d'affliger son ami. D'ailleurs, dans cette journée on est trop occupé par le mariage de Robineau, pour avoir le loisir de s'entretenir sans témoins.
Edouard lui-même a dû, ce jour-là, faire un grand sacrifice; il ne se rendra pas près d'Isaure, Robineau l'a supplié de ne point s'absenter; il l'a choisi pour donner la main à sa bellesœur ; car l'ordre et la marche des cérémonies sont arrêtés depuis longtemps. Il veut que tout le monde soit là ; il ne croit pas avoir encore assez de témoins de son bonheur. Edouard sent que ce serait manquer à la politesse envers son hôte, que de se refuser à ses désirs ; il sera donc tout un jour sans voir Isaure : ce jour-là lui semblera bien long!... Mais, quand on va dans le monde, il faut souvent lui faire le sacrifice de ses plus doux plaisirs.
A dix heures, toute la société doit se réunir pour le déjeuner, auquel sont invités, comme témoins, le chevalier de Tantignac, M. Berlingue et un vieux rentier, ami du marquis. Les trois voitures qui sont au château, c'est-à-dire la chaise de poste, le char-à-bancs de Robineau et le carrosse du marquis, doivent emmener la société à Saint-Amand, où se fait la cérémonie; ensuite on doit retourner au château, où quelques personnes seulement sont invitées à venir diner ; et le soir on ne dansera pas parce que c'est trop bourgeois.
Les laquais ont mis leur belle livrée; M. Fërulus a fait coudre les grands boutons sur son habit, et il a une pièce de vers dans chacune de ses poches. Robineau est en noir du haut en bas; il se tient bien roide et ne rit pas, parce que son beaupère, le marquis, lui a dit qu'on ne saurait avoir l'air trop grave le jour de ses noces. Enfin l'oncle Mignon a fait une provision d'épingles, qu'il a cachées sous les revers de ses manches, parce qu'un jour de mariage il a pensé qu'il y aurait nécessairement quelque chose qui se détacherait.
Les trois invités viennent d'arriver. Alfred et Edouard qui ont fait le sacrifice de leur journée, voudraient tâcher de rire un peu ; mais M. de la Pincerie, qui vient de se rendre au salon, semble avoir l'air encore plus désagréable qu'à l'ordinaire ; et, pour imiter son beau-père, Robineau fait une figure triste ou sentimentale : on échange quelques compliments d'un ton si sérieux, qu'il semble que l'on soit réuni pour suivre un corbillard. Cependant, M. Berlingue a déjà fait à demi-voix quelques observations malignes, et le chevalier quelques mensonges, lorsque enfin les dames paraissent.
Cornélie a une toilette fort recherchée ; et, si elle ne semblait pas par ses regards vouloir commander les hommages, elle mériterait d'en avoir beaucoup. A son aspect, Robineau fait un mouvement en arrière et saisit fortement le bras d'Alfred en s'ecriant : — Dieu! qu'elle est éblouissante!...
Les témoins font chorus. M. de la Pincerie va prendre la main de sa fille; puis, la conduisant vers Robineau, il lui dit d'un ton doctoral et presque menaçant : — Monsieur de la Roche-Noire! je vous donne une fille superbe!... parfaitement élevée! issue d'une illustre famille. Je me flatte que vous vous rendrez digne de l'honneur de cette alliance. Mais si j'apprenais que ma fille ne fût point heureuse... qu'elle eût à se plaindre de son époux!... corbleu! monsieur de la Roche-Noire, c'est moi qui vous parlerais!...
— Elle sera heureuse, mon cher beau-père, elle le sera... et je le serai aussi, je m'en flatte! s'écrie Robineau, qui semble craindre d'avoir le fouet s'il n'est pas sage. Mais le déjeuner nous attend, et tous nos moments sont comptés.
On va déjeuner. Eudoxie, qui veut aussi que l'on s'occupe d'elle, a une petite attaque de nerfs pendant qu'on mange les côtelettes ; mais cela n'a pas de suite, et elle prévient la compa-
gnie qu'elle pourra en avoir plusieurs dans la journée, parce que la cérémonie d'un mariage lui fait éprouver de trop vives sensations. Ces messieurs, auxquels cet accident n'a pas ôté l'appétit, la rassurent en lui disant qu'ils sont munis de flacons. M. Berlingue, qui n'a rien dans le sien, le remplit avec la carafe; mais il prétend que cela fera le même effet que l'éther; et le chevalier de Tanlignac montre une petite fiole renfermée précieusement dans un étui de chagrin, avec le contenu de laquelle il assure avoir ressuscité plus de vingt personnes.
Vers la fin du déjeuner, M. Férulus a tiré un grand papier de sa poche et il s'apprête à lire, lorsque M. le marquis dit d'un ton solennel : — Il est temps de partir pour la ville.
M. Férulus rempoche ses vers. Tout le monde se lève ; Robineau, qui n'ose pas donner la main à sa future, devant laquelle il baisse constamment les yeux de crainte d'être trop ébloui, laisse Edouard conduire Cornélie dans le carrosse, où il se place avec le beau-père et Eudoxie. Alfred et les trois témoins prennent le char-à-bancs; alors Robineau monte dans la chaise de poste avec l'oncle Mignon et M. Férulus, qui, dès qu'il est assis dans la voiture, se met à répéter ses vers, que M. Mignon écoule, en se grattant le nez et en montrant les dents.
Mais la chaise de poste n'est traînée que par le cheval boileux el elle ne peut suivre les deux autres voitures, qui vont assez bon train. Quand Robineau n'aperçoit plus devant lui le carrosse du marquis, il s'écrie : — Ah! mon Dieu!... je serai en retard; ma future m'attendra... ce seijait bien désagréable!...
— Monseigneur, dit Férulus, vous pouvez être certain que la cérémonie ne commencera pas sans vous.
— Sans doute... mais M. le marquis me grondera... — Ce n'est pas notre faute si notre cheval ne veut pas aller plus vite... — C'est juste... mon oncle Mignon, vous êtes témoin que c'est la faute de cheval. — Oui, oui, oui, répond Mignon; oh!.,, c'est le cheval!...
— Ce drôle-là ne va pas se marier! dit Robineau en fouettant -de toutes ses forces la pauvre bête.
— Peut-être qu'alors il boiterait davantage, dil tout bas Férulus.
— Ahl messieurs... c'est un bien grand jour que celui où on ae marie 1 dit Robineau en poussant un soupir.
Là maison blanche. Î9T
— C*est un jour qui sert de mémento » monseigneur... Est pater ille quem nuptiœ demonstrant.
— Oui, oui, oui! répond Mignon en souriant.
— • J'avoue, reprend Robineau, que je me croyais plus fort... plus stoïque... mais il est vrai que ma future est si ravissante... Ca me trouble d'une force... J'en ai le corps dérangé!... Messieurs, pardon... arrêtons un instant, il faut que je descende.
On arrête le cheval, qui ne demande pas mieux, Robineau descend seul et passe derrière une haie, tandis que M. Férulus dit :
Homo sum et humani à me xiihil alienam puto t
Robineau revient : on repart ; on fouette de nouveau le cheval ; Férulus veut reprendre sa déclamation, mais Robineau l'arrête en lui disant : — Plus tard, mon cher bibliothécaire; au dîner; maintenant je ne suis pas en état de vous entendre... L'amour, le bonheur, font sur mes sens un singulier effet!... Vous ne savez pas ça, vous ne vous êtes jamais marié, peut-être?
— Pardonnez-moi, monseigneur ; je me suis marié une fois... j'en ai eu suffisamment.
-— Et vous, mon oncle Mignon? vous ne vous êtes pas marié? — Moil... non... je ne crois pas... Oh! non, non!... ça ne m'est jamais arrivé...
— Ah ! quand on a le cœur aussi sensible que moi, cela fait un bouleversement... Ma future est faite comme Vénus... elle est taillée en Minerve... et quand je pense que ce soir... Pardon... arrêtons encore... s'il vous plaît.
On arrête. Robineau descend de nouveau et se glisse derrière un bouquet d'arbres. M. Férulus prend du tabac en s'écriant :
Naturam expellas furcà, tamen usque recurret !
Bientôt, Robineau reparaît : on se remet en route; on veut réparer le temps perdu en fouettant le cheval ; mais celui-ci n'en va pas plus vite, et le futur époux se désole en disant : — Monsieur le marquis va être en colère... je suis sûr qu'on est déjà à la mairie, et qu'on nous y attend... Messieurs, vous êtes témoins que c'est la faute du cheval.
— Il y a bien encore une autre cause, dit Férulus à Mignon j mais celle-là, nous ne la dirons pas.
On r7.'est plus qu'à un quart de lieue de Saint-Amand, lorsque Robineau fait arrêter et descend encore en s'écriant : — C'est vraiment cruel I... je ne sais pas ce que cela veut dire!
— Du courage, monseigneur 1 dit Férulus : Labor improbus omnia vincit!..,
— Qu'est-ce qu'il a donc pour descendre si souvent? demande Mignon à Férulus quand Robineau est éloigné.
— Ce qu'il al... Comment! vous n'avez pas encore deviné !... Parbleu, il a uwa bilissu^usioIW dit que c'est l'effet de l'amour... En tout cas, si cet effet-là se prolonge vingt-quatre heures, ça le mettra dans une bien fausse position!...
Robineau revient, remonte en voiture, et on arrive enfin à la ville. Le futur s'informe du carrosse de son beau-père; on lui dit que depuis une grande demi-heure la mariée, les parents et toute la société l'attendent à la mairie, et qu'on a déjà envoyé deux commissionnaires sur la route pour s'informer de ce qu'il pouvait être devenu.
Robineau se hâte de fouetter vers la mairie en s'écriant : — Queva-t-on me dire? M. le marquis est peut-être offensé!... Et ma future! si elle était fâchée!... Heureusement que mes amis sont avec elle!...
On arrive à la mairie. Le marquis se promenait d'un air colère au milieu de la grande salle ; les jeunes gens causaient avec les dames; M. Berlingue faisait déjà quelques épigrammes sur le retard du futur ; le vieux rentier ne soufflait pas mot, il ne voyait dans la perspective que le repas qu'il devait faire ; enfin, le chevalier de Tantignac, pour calmer M. de la Pincerie, disait : — Au mariage d'une de mes cousines, le futur nous ayant fait attendre seulement cinq minutes, quand il est arrivé, sa prétendue en avait épousé un autre , pour lui apprendre à être plus leste une autre fois.
Mais Robineau paraît, suivi de ses deux compagnons.
— Monsieur de la Roche-Noire! s'écrie le marquis en frappant le plancher de sa canne, savez-vous qu'il est indécent de faire attendre des gens comme nous?... — Mon cher beau-père, ce n'est... — Qui donc croyez-vous épouser, monsieur, est-cC que vous pensez vous marier avec une roturière? — Non certainement, monsieur le marquis; mais je... — Mais vous mériteriez que je ne vous accordasse plus la main de ma fille, pour vous apprendre à nous faire bayer aux corneilles pendant une
heure. — Mon très-honoré beau-père... voilà mes témoins... Demandez à votre frère 3Iignon et à M. Férulus, ils vous dironl que si je ne suis pas arrivé plus tôt, ce n'est pas faute d'envie.
— C'est très-vrai, dit Férulus ; ce n'est pas l'envie qui a manqué !
— C'est noire cheval seul, reprend Robineau, qui trahissait noire impatience...
— Oui, oui, dit Mignon; c'est le cheval... et... bilis siiffu... Robineau marche sur le pied de Mignon, et lui écrase deux
cors pour le faire taire, ce qui, au contraire, le fait crier comme un damné; mais on ne l'écoute plus et l'on procède à la cérémonie civile, pendant laquelle le futur semble assez mal à son aise, ce que l'on attribue à l'émotion et à la joie. On quitte ensuite la mairie et on remonte dans les voitures pour aller à l'église, quoique ce ne soit qu'à deux pas ; mais il ne serait pas convenable d'y arriver à pied. Cependant le marié n'est pas remonté dans sa voiture; il a disparu en sortant de la mairie, et on arrive à l'église sans lui. Là, M. le marquis s'aperçoit que son gendre est encore absent; et comme l'église est remplie de monde, parce que dans une petite ville un mariage est un événement, M. de la Pincerie est furieux contre Robineau, qui arrête l'entrée triomphale et force à suspendre la cérémonie.
— Où est-il, où est-il encore? s'écrie le marquis tandis que Cornélie jette des regards sur la foule en disant : — Mais c'est inconcevable!... c'est d'une inconvenance!... se faire attendre deux fois de suite!... si la chose n'était pas si avancée, je romprais tout !
— Pourquoi l'avez-vous quitté? dit M. de la Pincerie à son frère Mignon et à Férulus. — Ce n'est pas nous... c'est lui qui nous a quittés en nous disant : — Allez toujours, je vous rejoindrai. — Mais que diable peut-il avoir à faire au moment de de se marier?
Mignon se gratte le nez et Férulus se pince les lèvres : — C'est l'amour qui lui tourne la tête, dit Alfred. — Monsieur, les convenances, l'étiquette doivent marcher avant l'amour... Corbleul si je n'avais pas formé le plan de marier ma fille! Mais il ne vient pas!... Il ne dira pas cette fois que c'est le cheval qui le retient.
Enfin, Robineau paraU, rouge, suant, haletant; il se glisse
près de sa future et de son beau-père; celui-ci lui prend la main, la lui serre avec force et lui dit à l'oreille : —Monsieur, vous m'en rendrez raison après la cérémoniel...
Robineau ne sait plus où il en est ; heureusement pour lui que l'on appelle les époux à l'autel. Il y marche avec Cornélie; la cérémonie commence; et, pendant qu'elle a lieu, M. de la Pincerie, qui s'est calmé, réfléchit qu'il ne serait pas convenable d'appeler son gendre en duel le jour même de ses noces.
La cérémonie est terminée. Cornélie est madame delà Rocho- Noire, et Robineau a cessé d'être garçon. On reçoit les compliments, les félicitations sincères ou fausses des personnes qui sont venues assister à la bénédiction nuptiale; puis on quitte la ville ; on repart pour le château, toujours dans le même ordre que pendant le premier voyage, et Robineau ne fait arrêter qu'une fois sa voiture.
Il est quatre heures lorsqu'on est de retour au château. Les dames rentrent vite dans leur appartement pour faire d'autres toilettes ; les femmes qui vont beaucoup dans le monde, qui sont souvent à des fêtes, à des bals, à des cérémonies, passent une partie de leur vie à s'habiller et à se déshabiller.
Une douzaine de personnes invitées au dîner ne tardent [tas à venir se joindre à la société déjà réunie dans le château. A chaque nouvelle entrée, M. le marquis prend Robineau par la main et s'avance vers ceux qui paraissent en disant gravement : — Je vous présente mon gendre.
Alors les nouveaux venus complimentent le marquis, puis complimentent Robineau, et, après avoir cherché des yeux s'il y a encore quelqu'un à complimenter, vont s'asseoir dans le salon. Mais il semble que tous ces gens-là se soient donné le mot pour ne pas rire, et qu'un jour de mariage on pense en province qu'il serait de très-mauvais ton d'être gai. Il faut donc tâcher de tuer le temps en causant de choses insignifiantes avec des gens qui ne savent dire que cela. Alfred fait ce qu'il peut pour animer la conversation; mais lui-même est distrait, le souvenir de sa rencontre dans la tour l'occu^^e plus que le mariage de Robineau. Edouard cherche aussi à être aimable, mais il maudit tout bas la longueur de la journée.
Il y a deux heures que ces dames sont montées, lorsque enfin elles arrivent dans le salon. La toilette de Cornélie est plus galan^lqufe celle du matin, et cette fois, Robineau est tellement
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ébloui, qu'il est obligé de s'asseoir dans la crainte d'avoir un étourdissement. Les compliments recommencent à circuler. Pendant les révérences et les saluts, Robineau va dans un coin du salon se frotter les tempes avec de l'eau des Carmes; puis ii revient dun air un peu moins timide vers sa femme, qui s'occupe de tOJL le monde excepté de son mari.
M. Féruluj qui n'a pas encore fait son compliment aux nouveaux époux, parce qu'il attendait pour cela que toute la compagnie fût rassemblée, se présente devant Cornélie, qu'il salue jusqu'à terre, et lui offre un rouleau de papier noué avec des faveurs roses en lui disant : — Permettez, madame, qu'en joignant l'encens de mes vœux aux parfums de félicitations qui ont déjà embaumé votre passage, je vous dédie cet opuscule né de votre hymen... Puissent les Ris et les Jeux folâtrer toujours autour de votre couche 1 et le ciel vous accorder des enfants masculins, féminins et neutres dont je serai le précepteur!
Le compliment du bibliothécaire fait beaucoup de sensation ; les hommes sourient, les dames se demandent tout bas ce que c'est que des enfants neutres; et Robineau, qui est encore allé se frotter les tempes avec de l'eau de Cologne, semble se promettre de n'en faire jamais d'autres à sa femme.
Cornélie a pris le papier d'un air de protection, puis elle le rend à Férulus en disant : — Vous nous lirez cela au dessert. Les laquais ayant annoncé qu'on a servi, la compagnie passe dans la salle à manger en marchant au pas comme des soldats prussiens.
M. de la Pincerie est monté dans le grand fauteuil. Cornélie est en face de son époux, et cette fois M. Férulus est relégué au bout de la table, où il ne doit ni servir, ni découper : tel est l'ordre établi par madame de la Roche-Noire, qui ne se montre pas très-sensible aux vers que le savant fait pour elle. M. Férulus ne dit rien ; il dévore en secret cet affront et se promet de manger, s'il se peut, quatre fois davantage. Les gens qui supportent les humiliations pour faire un bon dîner ont toujours peu de cœur et beaucoup d'appétit.
Le dîner se passe aussi sérieusement que tout ce qui l'a précédé. Le premier service n'est interrompu que par un léger événement; c'est Mignon qui a manqué avaler une épingle qui est tombée de La manche dans son assiet'.e; mais on parvient à la lui ôter de la gorge, avec de petites pinces, et le calme
30t LA MAISON BLANCHE.
est bientôt rétabli. Mademoiselle Cheval s'est surpassée. Le repas est magnifique; mais Robineau mange peu; il semble préoccupé, inquiet; et, lorsqu'il regarde sa femme, il pousse des soupirs capables d'éteindre les bougies. Cornélie a déjà les manières d'une maîtresse de maison : elle commande, elle ordonne d'un ton qui annonce aux valets qu'il faudra marcher droit. Comme on n'a pas l'intention de danser après le dîner et qu'il est probable que la soirée sera difficile à employer, on reste longtemps à table; vers la fin du repas, le fumet des vins, dont on a changé souvent, échauffe un peu les convives. Le vieux rentier glisse tout bas quelques vieilles plaisanteries; le chevalier de Tantignac déclare qu'il donnerait la moitié de sa fortune pour être à la place du marié, et M. Berlingue prétend que sa fortune est aussi inconnue que son cheval. Robineau boit beaucoup pour chasser sa timidité et afin d'oser regarder sa femme; l'oncle Mignon lui-même, qui a oublié son accident, s'anime et parle un peu ; enfin M. le marquis rit plus d'une fois des bons mots qu'il a dits et que lui seul a compris.
M. Férulus pense que le moment est venu de lire ses vers; il regarde Robineau pour savoir s'il doit commencer; mais ce n'est plus celui-ci qui ordonne, c'est madame de la Roche-Noire. Cependant Cornélie dit elle-même ; — Monsieur a, je crois, quelque chose à nous lire ; j'espère que ce ne sera pas aussi long que sa dernière chanson.
— Je me flatte, madame, que vous trouverez, au contraire, mes vers trop courts, répond Férulus, qui n'est pas enchanté de ce souvenir donné à sa chanson. Puis, tirant le rouleau do sa poche et dénouant la faveur, il se lève et commence : — Hommage en vers en l'honneur de l'union des deux conjoints.
— Il me semble, monsieur, dit le marquis avec hauteur^ que vous auriez pu dire : de l'union de mademoiselle Cornélie, fille du marquis de la Pincerie, avec M. de la Roche-Noire; cela eût été plus convenable que de dire : les deux conjoints... comme s'il s'agissait de Jacquot et de Pierrette!
— Mon noble beau-père a raison, dit Robineau; je n'aime pas non plus les conjoints!...
— Messieurs, répond Férulus en dissimulant son dépit, cette locution est grammaticale; vous la trouverez dans Lhomondy dans Wailli/s dans Boiste, et dans tons les dictionnaires...
— Ah! de grâce, messieurs... laissez là les dictionnaires f s'écrie Eudoxie; aujourd'hui il me semble que c'est du doux, du gracieux qu'il nous faut faire entendre.
— Aussi, madame, reprend Férulus, ai-je pris pour texte d& mon morceau ce vers de Properce :
Nec domina uUa meo ponet Testigia lecto.
— Et qu'est-ce que cela veut dire, monsieur? dit Cornélie; car il me semble que vous feriez mieux de nous en donner la traduction.
— Oui, dit Robineau ; il est terrible pour celai je lui ai cent fois répété que je n'aimais que les traductions.
— Madame, reprend Férulus en faisant l'aimable, cela veut dire en français : Aucune autre maîtresse n'affaissera plus mon lit!...
— Ah Dieu! queHe horreur! quelle indécence! s'écrie Eudoxie en se cachant la tète derrière l'épaule d'Alfred.
~^ Comment, monsieur! dit Cornélie; vous vous permettez de faire des vers aussi libres!...
— Madame, j'ai l'honneur de vous dire que c'est de Properce, et que...
— Aucune maîtresse sur son lit! s'écrie à son tour le marquis de la Pincerie. Corbleu!... je voudrais bien voir que... Mon gendre, que signifie cette allusion?...
— Mon beau-père, je vous jure que je n'en sais rien, dit Robineau ; j'ignore à propos de quoi M. Férulus se permet une aussi mauvaise plaisanterie!...
— Monsieur, dit Férulus, je vous répète que c'est la traduction du vers, et que...
— C'est bien, monsieur; c'est assez, dit Cornélie; d'aprèsun tel début, je ne veux pas en entendre davantage!... Si le reste répond au texte, -cela ne peut pas être récité à des clames...
— Mais, madame 1 je vous ferai observer...
— Point d'observations, monsieur, dit M. de la Pincerie en 66 soulevant sur sa chaise comme pour aller rosser le savant, on vous dit que votre morceau ne vaut rien... II me semble que vous n'êtes pas ici pour faire la loi, monsieur!
Férulus se laisse retomber sur sa chaise, froisse le papier dans ses mains, le jette sous la table; et dans sa colère en met-
tant trois macarons à la fois dans sa bouche, manque d'avaler sa langue. L'oncle Mignon, qui avait bu plus qu'à l'ordinaire et se remuait depuis une demi-heure sur sa chaise, se met alors à rire en disant : — Moi, j'ai fait aussi une petite chanson pour ma nièce... Ça m'est venu en dînant... C'est un impromptu!...
— Voyons la chanson de Mignon, dit M. de la Pincerie. Diable! je ne savais pas qu'il fît des vers... Chante, Mignon!...
Tout le monde fait silence, et Mignon chante en jouant avec sa serviette :
Sois heureuse ma nièce,
C'est du meilleur de mou âme ;
Lorsque j'admire les yeux,
Ture lure !
Il me semble être à la nocel Robin turelure lure 1
— Bravo!... très-bien! s'écrie le marquis, et tout le monde applaudit; on rit, on demande bis; Mignon répète son couplet, et M. de la Pincerie dit : — Voilà la vraie chanson française... dans le genre de nos pères... Ce sont des vers blancs, à la vérité, mais ce n'en est pas moins aimable !
Férulus, que le succès obtenu par la chanson de M. Mignon cliève d'étouffer, murmure entre ses dents : — Si un de mes L oliers avait fait cette chanson-là, il aurait eu le fouet pen- < jnt quinze jours.
On quitte la table pour passer dans le salon. Férulus seul n'y suit point la société; il va se coucher en se disant : — Ils n'ont qu'à m'attendre pour le whist... Je n'ouvrirai pas ma porte.
Mais on trouve à former un whist sans le bibliothécaire; on fait aussi un piquet et une partie d'échecs; enfin, la soirée se passe fort tranquillement; on croirait être chez des mariés de vingt ans.
Cependant Roblneau, qui a obtenu la permission de ne point jouer, s'est plusieurs fois absenté du salon ; il semble toujours rêveur, irquiel, quoiqu'en regardant sa femme il dise à chaque instant : — Elle ne m'a jamais semblé si séduisante que ce soirî... mon amour va de plus fort en plus fort.
Dans une de ses excursions hors du salon, Robineau a été Tisiler son appartement, dans lequel mainlcnint sa femme doit coucher avec lui. Le temps est déjà froid ; oti n'a pas encore
fait de feu dans la chambre nuptiale, et le marié se dit : — J'ai bien peur d'avoir froid ce soir avec mon épouse... ce n'est pas que... mais malgré cela... on aurait dû échauffer cette pièce-ci. Il quitte sa chambre et rencontre alors Jeannette ; Robineau se rappelle les fonctions de la grosse fille ; une idée s'offre à lui... il se frappe le front avec joie et appelle la domestique.
— Jeannette... vous bassinerez ce soir le lit nuptial... entendez-vous?... — Ah! monsieur veut qu'on bassine son lit?... — Oui, Jeannette... cela ne pourra que nous être agréable, à moi et à ma femme. — Ça suffît, monsieur... — Ah! Jeannette, vous le bassinerez avec du sucre ; cela est plus délicat et cela sent trèsbon. — Avec du sucre?... mais, monsieur, c'est que... — Faites ce que j'ordonne. Jeannette.
Robineau s'est éloigné et est retourné au salon. Jeannette, restée seule, se gratte l'oreille en se disant : — Que je bassine son lit avec du sucre!... Comment donc que ça peut se faire?... Je ne comprends pas ça du tout, moi.
Pour se faire expliquer cela, Jeannette, qui a vu Férulus rentrer chez lui, va frapper à la porte de sa chambre en disant :
— C'est moi, monsieur.
-— Je dors! répond Férulus de son lit. — Mais, monsieur, c'est pour m'expliquer une chose... — Je vous dis que je dors; retrà, Satanas! — Mais, c'est le bourgeois qui veut que je lui bassine son lit avec du sucre... — Bassinez-le avec des quatre épices, et laissez-moi en repos.
Jeannette ne pouvant plus obtenir de réponse, descend à la cuisine, et va trouver mademoiselle Cheval , à qui elle dit ;
— Savez-vous comment on s'y prend pour bassiner un lit avec du sucre, vous?
— Tiens, pardine 1 c'te malice ! répond la cuisinière ; on met du sucre dans la bassinoire. Pas autre chose, ma petite. — Et monsieur m'a dit que ça sentait bon? — Mais, oui; ça fait comme une manière de caramel!... — Ah! ça fait du ca-rameU... c'est drôle î je n'aurais pas cru ça!...
Jeannette se fait donner plusieurs morceaux de sucre, et monte à la chambre nuptiale, en se disant : — Comme ces gens riches ont des idées raffinées 1... c'est égal, puisque c'est mon emploi, faut ben obéir l
Et Jeannette se fourre dans le lit nuptial, qui est entouré d'immenses rideaux de soie; puis elle fait en sorte de sucrer
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sa bassinoire, en disant : — Puisqu'ils aiment ça, faisons leur du caramel.
Le lit préparé pour les deux époux est doux et moelleux, Jeannette s'y eiend avec plaisir; elle pense que pour son maître elle doit le bassiner avec soin ; mais Jeannette a beaucoup fatigué dans la journée, où il a fallu habiller les dames et servir à table ; tout en songeant à ce qu'elle a fait, aux toilettes de la mariée, aux différents plats du dîner, la grosse fille bâille, ferme les yeux, et s'endort enfin dans le lit nuptial.
La société a terminé whist, échecs et piquet ; on a salué gravement les époux, et tous les étrangers ont quitté le château. Edouard et Alfred rentrent dans leur chambre en souhaitant une bonne nuit à Robineau, qui leur serre la main comme s'il avait des crispations. Eudoxie, à qui ce moment donne des vapeurs, s'est depuis longtemps retirée. M. le marquis se lève, s'approche de Robineau et lui dit à l'oreille :
— Mon gendre, que cela se passe bien, je vous prie. Robineau salue 31. de la Pincerie en répondant : — Beaupère, vous pouvez être certain qu'il n'en sera que ça !
Enfin le marié prend son épouse par la main, et se rend avec elle dans la chambre nuptiale.
On trouve la pièce éclairée; mais on ne voit là qu'une attention des domestiques. La chambre est fort grande; le lit, qui est dans une alcôve, est caché par les rideaux. Avant d'en approcher il faut se débarrasser de sa toilette; c'est à quoi Gornélie procède le plus tranquillement du monde, tandis que Robineau a déjà jeté en l'air son vêtement nécessaire, et saule dans sa chambre en disant : — Je suis trop heureux!... je vais avoir un étourdissementi — J'espère que vous n'allez pas vous trouver mal, monsieur, dit Cornélie, car cela ne m'amuserait pas du tout.
Robineau ne répond rien , mais il se frotte les tempes et le front avec de l'eau de Mélisse.
Enfin Cornélie a terminé sa toilette de nuit, et elle s'approche de l'alcôve ; mais au moment d'ouvrir les rideaux elle s'arrête, fait quelques pas en arrière, et pâlit en disant : — C'est bien singulier 1
— Voulez-vous aussi de l'eau de Mélisse, ma chère amie? dit Robineau, qui est à l'autre bout de la chambre.
— Non, monsieur; non... ; mais venez ici, venez doucement...
écoutez; il me semble entendre la respiration de quelqu'un. Robineau frémit ; il ne veut plus approcher du lit, il faut que sa femme aille le chercher; arrivé contre l'alcôve, il entend fort distinctement que quelqu'un est dans le lit. Alors ses jambesse déiobent sous lui, et il est,obligé de se tenir après un fauteuil.
— Entendez-vous? dit Gornélie à demi -voix, — Oui... oui... madame... — Il y a là quelqu'un de caché qui se sera peut-être endormi... — C'est... le revenant de la tour... qui vient troubler mon bonheur... — Eh! non, monsieur!... ce n'est pas un revenant; mais cela peut fort bien être un voleur!... Allons, monsieur, courez, appelez, sonnez. — Madame, je n'ai plus la force de remuer!,.. — - Ah ! quel homme .vous faites!...
Gornélie court ouvrir sa porte, sort de sa chambre et appelle. du secours ; quand Robineau se voit seul près du lit, il retrouve ses forces ; il court après sa femme et joint ses cris aux siens.
Aux cris des deux époux, les habitants du château qui ne sont pas encore endormis accourent avec des lumières ; on est curieux de savoir ce qui fait crier si fort le marié et sa femme. On arrive à moitié habillé; on trouve Robineau pâle comme la mort, et Gornélie dans un désordre qui n'a rien d'effrayant.
— Qu'est-ce donc? qu'y a-t-il? demandent Alfred et Edouard ; tandis que M. de la Pincerie, qui arrive le dernier, court vers- Robineau avec colère en disant : — Mon gendre, je voudrais bien savoir pourquoi vous faites crier ma fille comme ça la première nuit de ses noces?... Je me suis marié aussi, moi ; mais mon épouse n'a pas jeté le plus petit cri 1
— Eh ! beau-père! ce n'est par moi qui fais crier ma femme; je crie avec elle, au contraire!... Mais, prenez des armes!... vite, armez-vous! il y a quelqu'un dans notre lit!... j'ai pensé au revenant, mais ma femme dit que c'est plutôt un voleur.
— Voyons cela, dit Alfred ; nous sommes en assez grand nombre, nous n'avons pas besoin d'armes... Tu ne peux pas avoir une troupe de brigands dans ton alcôve !
Et Alfred marche avec Edouard vers la chambre nuptiale ; les époux, le marquis et les do' iques les suivent. Arrivés devant le lit, les jeunes gens tire .usquement les rideaux, et tout le monde aperçoit Jeannette qui ronfle paisiblement, une jambe par-ci et une jambe par-là.
— C'est Jeannette l disent Alfred et Edouard en riant de bon cœur. — C'est Jeannette ! répète chacun.
308 Lk MAISON BLANCHE.
— Mais que fait cette fille dans votre lit, monsieur? ditCornélie en regardant Robineau avec surprise.
— Oui, en effet, dit M. de la Pincerie; cette servante qui se trouve être couchée dans votre Ut... qu'est-ce que cela signifie, mon gendre?... Corbleu!... voilà qui est d'un louche...
— Beau-père, je vous jure que je ne sais pas ce que cela veut dire... je suis l'innocence même... Qu'on réveille Jeannette, il faudra bien qu'elle nous explique pourquoi elle est là.
On pousse la grosse fille, qui bâille, étend les bras, se frotte les veux, puis regarde avec surprise autour d'elle en s'écriant : — Ah! mon Dieu I est-ce que j'aurais fait un somme, donc!...
— Comment vous trouviez-vous dans le lit? s'écrie Cornélie en faisant à Jeannette des yeux qui ne sont pas doux.
— Comment!... mon Dieu! madame, je vous demande ben excuse... c'est pourtant ben naturel, c'est pour bassiner...
— Pour bassiner? — N'est-il pas vrai, monsieur, que vous m'aviez ordonné de bassiner vot' lit?
— Oui, j'en conviens, dit Robineau; j'ai cru que ce serait agréable à mon épouse; mais je ne vous ai pas dit de vous coucher pour cela.
— Ah! monsieu... c'est que j'vas vous dire, i gnia pas de bassinoire au château... on a encore oublié d'en acheter, et M. Férulus prétendait même que c'était inutile; il m'avait appris à bassiner... comme les anciens; enfin... jusqu'à présent... c'est toujours avec ma gravité, comme il dit, que j'ai échauffé son lit.
— Quelle horreur! s'écrie Cornélie; votre savant est un polisson, monsieur... et j'espère bien que dès demain il sortira de chez moi.
— Madame, je suis tout à fait de votre avis, dit Robineau ; d'ailleurs, il ne fait plus que de mauvais vers.
— C'est un drôle! dit M. de la Pincerie; et si je n'étais pas presque en chemise, j'irais sur-le-champ lui tirer les oreilles!...
— En attendant, je ne coucherai certainement pas là-dedans, dit Cornélie ; et, puisqu'on a démonté le lit que j'occupais, je vais passer la nuit avec ma sœur.
— Mais, ma chère épouse, cependant... dit Robineau. — Non, monsieur, c'est décidé; cela vous apprendra à ne point loger dans votre château des gens qui se conduisent de la sorte.
Cornélie a pris un flambeau; et, sans écouler son époux,
elle se rend chez sa sœur. Le marquis approuve la conduite de sa fille. Jeannette, qui s'est levée, s'en va avec les autres domestiques.
Alfred dit à Robineau : — Ta Vas voulu!... et celui-ci, resté seul dans la chambre nuptiale, se couche en disant : — Après tout, pour celte nuit, il vaut peut-être mietix que cela se passe comme ça.