‹ La maison blancheChapitre 27 sur 45 · VISITE NOCTURNE A. LA MAISON BLANCHB · texte numérisé non relu

VISITE NOCTURNE A. LA MAISON BLANCHB

Pour se dédommager d'un journée qu'il a passée sans voir Isaure, Edouard se lève avec le jour; et tout dort encore dans le château qu'il est déjà sur la route des montagnes. Il avait prévenu son amie qu'il serait une journée sans venir près d'elle, et la jeune fille lui avait répondu avec tendrese : — Je ne penserai qu'au lendemain pendant toute cette journée-là. Il presse donc son cheval, afin d'être plus tôt près d'Isaure, car il ne doute pas qu'elle ne partage son impatience.

Il est enfin arrivé dans la petite vallée : il attache son cheval et s'avance vers la maisonnette; il est surpris qu'Isaure ne soit point à sa fenêtre pour le voir venir : elle s'y met chaque matin : et , après un jour d'ennui , ne doit-elle pas désirer l'apercevoir plus vite encore?...

Il frappe à la porte de la maisonnette; Vaillant se fait entendre, et bientôt on ouvre. Isaure paraît devant son amant; mais elle ne court pas dans ses bras : le plaisir, l'amour ne semblent plus l'animer ; et, au lieu de le recevoir avec ce doux sourire qui lui était habituel , elle baisse les yeux en prononçant tristc.ïient : — C'est vous !

— Oui... c'est moi, répond Edouard, qui est frappé du changement qui s'est opéré dans les manières d'Isaure. Ne m'attendiez-vous pas?...

— Oh! si!... je pensais bien que vous alliez venir.

— Isaure, qu'avez-vous? que vous est-il arrivé?... que s'est-il c/Onc passé en ces lieux depuis le peu de temps que je les ai quittés?... de grâce, répondez-moi.

Isaure s'assoit dans la salle basse et répond en soupirant : — Il ne s'est rien passé... Il ne m'est rien arrivé.

— Vous me trompez, Isaure; vous n'êtes plus la même... Cette tristesse, ces larmes que je vois encore dans vos yeux, pensez-vous que je puisse m'y méprendre?... Est-ce un amant? est-ce celui qui vous adore que vous voulez abuser?... Parlez, je l'exige!... je vous en supplie!... Quel est ce nouveau mystère?... Vous ne m'aimez donc plus?...

— Ahl je vous aimerai toujours! dit Isaure en portant sur Edouard ses yeux remplis de larmes; oui, toujours 1... quoiqu'on m'ait dit que je faisais mal... que j' avais eu grand tort... de vous aimer et de vous écouter.

— Qui vous a dit cela? s'écrie Edouard.

— Ah I ne vous mettez pas en colère, je vous en prie... hélas I cela ne servirait à rien. Mon ami... pardonnez-moi de vous avoir inspiré de l'amour!... ce n'est pas ma faute... mais puisque je ne puis pas être à vous, puisqu'il faut renoncer à ce bonheur que nous nous étions promis, oubliez-moi... Je vous aimerai toujours, moi; ce sera désormais mon seul sentiment, ma seule pensée... ma seule consolation!

Les larmes qui coulent alors des yeux de la jeune fille semblent attester la vérité de sa douleur. Cependant Edouard , vivement agité, se lève et s'éloigne d'Isaure en s'écriant : — Vous dites que vous m'aimez toujours, et vous ne voulez plus être à moil... Lorsque oubliant ce que dans le monde tant de gens prennent pour règle de leur conduite, je veux vous donner mon nom, vous nommer mon épouse, ne plus vivre que pour vous... quelqu'un vous défend de m'aimer, de m'écouter; et aussitôt vous changez avec moi... aussitôt vous voulez cesser de me voir, et il faut que je renonce à mes plus douces espérances!... Non, vous ne m'aimez pas... si vous partagiez mon amour vous tiendriez plus à moi qu'à tout autre... Enfin, mademoiselle, quel pouvoir a donc sur vous cette personne à qui vous me sacrifiez?... Ce n'est pas votre père; vous m'avez plusieurs fois répété que vous n'aviez plus de parents... De quel droit cette personne, qui se cache avec tant de mystère, prétend-elle vous séparer de moi?... où est-elle? je veux la voir, la connaître, lui parler.

— Nonl... non! n'y songez pas, s'écrie Isaure. Ah! je vous en prie, si vous m'aimez encore... ne cherchez pas à connaître

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cette personne... il ne veut pas... il n'a jamais voulu être nnu... être aperçu.

— Il ne veut pas! dit Edouard avec dépit... Fort bien!... c'est homme ; vous venez de vous trahir...

— Me trahir!... répond Isaure en levant au ciel ses beaux yeux pleins d** larmes ; et quel mal y a-t-il à ce que ce soit un homme? ^'

— Quel est cet homme?... quels droits a-t-il sur vous?

— Ce qu'il est... je l'ignore moi-même... mais il a sur moi les droits les plus forts, les plus sacrés... ceux de la reconnaissance... C'est à lui que je dois tout.

— Que vous devez tout!... Comment? n'avez-vous pas été recueillie, élevée par les bons paysans qui habitaient cette maison?... n'est-ce pas à eux seuls que vous devez de la reconnaissance?

— Oh!... non., ce n'est pas à eux seuls... Les bons villageois qui demeuraient ici m'aimaient beaucoup, je le sais, mais en me prenant avec eux, en me traitant comme leur fille, ils ne faisaient qu'obéir aux ordres de celui auquel je dois aussi obéir aujourd'hui!... Je fais mal déjà de vous dire tout cela... il me l'avait bien défendu...

— Isaure, quand on n'a que des intentions pures, on ne se cache pas ainsi, on ne s'enveloppe pas de tant de mystère, et si cette personne ne veut que votre bonheur, pourquoi vous défendre de m'aimer, de devenir ma femme?...

— Votre femme !... non... il m'a dit que je ne pouvais jamais être la femme de personne... il ne faut plus que je vous voie, que je vous reçoive ici... il dit encore que cela fera mal penser de moi... Hélas! je ne savais pas que ce fût mal d'aimer à être avec vous.

— Et vous obéirez à cet ordre qui vous sépare de moi? — Il le faut bien!... Edouard, ne m'en voulez pas... Celui qui nous sépare est bien fâché aussi de me faire de la peine... car il est très-bon... et il m'aime bien!...

— C'en est trop! dit Edouard en sortant avec colère de la maisonnette; c'est un autre que l'on plaint, que l'on aime; ot, pour piix de mon amour... pour me récompenser de ne point avoir agi comme tant d'hommes l'eussent fait à ma place, on me prie de ne plus revenir!... Ah 1 il faudrait que je fusse bien dupe

pour VOUS aimer encore... Adieu 1... vous serez satisfaite, vous ne me reverrez plus.

— Edouard!... Edouard!... c'est ainsi que vous me quittez? s'écrie Isaure qui a suivi le jeune homme hors de la maisonnette. Mais Edouard ne l'c^coute plus. Transporté de dépit, de jalousie, il est remonté à cheval, et il a repris au grand galop le chemin du château.

Tout le monde était alors réuni dans le salon, excepté M. Férulus, qui avait reçu la signification de quitter le château, avec vingt-quatre heures seulement pour faire ses préparatifs, et qui était alors dans la bibliothèque, où, tout en donnant au diable la nouvelle épouse de M. de la Roche-Noire, il remettait en p? . quet les volumes qu'il avait apportés au château. Dans le salon. Alfred était avec la famille et regardait en souriant Robineau, qui paraissait encore plus timide devant sa femme et plus soumis près de son beau-père.

Edouard est trop agité pour aller au salon; il va dans son appartement, et fait prier en secret Alfred de venir l'y trouver.

Alfred ne tarde pas à se rendre aux désirs de son ami. En apercevant Edouard, sa pâleur, son désordre le frappent : il court à lui ; et, prenant sa main qu'il serre avec tendresse, lui dit : — Qu'est-il arrivé? parle !

Edouard ne peut encore répondre, la douleur le suffoque; il voudrait parler, mais son cœur est trop plein ; enfin il se jette dans les bras de son ami en balbutiant : — Mon cher Alfred, tu m"as sacrifié ton amour pour Isaure... tu voulais que je fusse heureux,! tu as vu l'excès de ma passion pour cette jeune fille, eh bien ! pour prix de mon amour, elle ne veut plus me voir. Je dois perdre toute espérance de la posséder. Quand j'oublie qu'elle n'est qu'une villageoise, sans nom, sans fortune, c'est elle qui refuse d'être à moi!

— Qui t'a dit cela? — Elle-même ; je la quitte à l'instant. — Et quels motifs te donne-t-elle? — L'obéissance b'^iUe doit à un homme qui lui défend de me revoir...

— On ne m'avait donc pas trompé, s'écrie Alfred au bout d'un moment. — Comment! Que veux-tu dire? — Écoute, il y a deux nuits, lorsque je fus visiter la vieille tour, j'y trouvai en effet quelqu'un, ce vagabond que nous avons si souvent rencontré dans les montagnes; il prétendit que c'était pour me parler en secret qu'il s'était introduit la nuit dans le château, ©t

1 me dit qu'Isaure était indigne de ton amour, que depuis ongtemps il suspectait sa conduite, et qu'enBn il venait d'acluërir la certitude qu'elle se rendait la nuit à la Maison Blanche pour voir un homme qui venait d'y arriver..,

— La perfide !... elle va le trouver la nuit !... et moi qui res- Dectais sa candeur, son innocence... qui craignais de flétrir ses ïppas!... Ah!... mon ami! les femmes!... les femmes!... Tiens, 'étouffe... je n'en puis plus... j'ai là un poids qui m'oppresse, jui me tue !...

— Allons, Edouard, sois homme... reviens à toi., une femme lui nous trahit mérite-t-elle les regrets que nous lui donnons ?. . .

— Ah! mon ami, je n'ai pas ton caractère... mais pourquoi n'avais-tu caché ce que l'on t'avait appris?...

— Avant de le faire de la peine, je voulais acquérir quelque îertitude... j'avais des raisons pour douter de la véracité du ré- ;it de ce misérable, qui semblait prendre tant de plaisir à dé^ îrier cette jeune fille... et même à présent encore...

— Quoi ! lorsqu'elle-même vient de m'annoncer qu'elle ne eut plus me voir... parce qu'un insolent lui en a fait la déènse?... Et je souffrirais un tel outrage?... Non, je connaîtrai ;et homme... je verrai mon rival... il aura ma vie ou j'aurai la ienne...

— Edouard, calme -toi... réfléchis avant de... — Toute rélexion est inutile... je suis décidé à me battre avec celui qui n'enlève le cœur d'Isaure... — Qui t'enlève! n'est pas trèsuste; songe donc que c'est toi plutôt qui le lui enlevais... Cet lomme connaissait Isaure avant toi ; si quelqu'un a droit de se )laindre, n'est-ce pas lui? — Oui, cet homme connaissait saure; mais, avant qu'il fût revenu en ces lieux, elle m'aimait... îlle me le jurait du moins... chaque jour elle semblait me voir ivec un nouveau plaisir, me quitter avec plus de regret... C'est lepuis le retour de ce protecteur inconnu qu'elle me repousse, ju'elle ne peut plus me voir... Tu vois bien que c'est lui qui n'enlève celle que j'aime... c'est lui qui fait mon malheur... — \e vois... qu'il est bien impossible de faire entendre raison à un imoureux!...— Mon ami, ma résolution est arrêtée... cette nuit etrorverai mon rival... il me cédera Isaure ou il m'ôterala vie..

— Te céder Isaure!... quoi! voudrais-tu encore lui donner ton lom?... — Je ne sais plus ce que je ferai... mon sangbout... ma ,ôte estbrûlante... Ah I Alfred, puisses-tu ne jamais connaître les

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tourments de la jalousie!... Ne me fais plus de représentations, je n'écoulerai rien avant d'avoir satisfait ma fureur... Cette nuit, nous irons ensemble à la Maison Blanche... C'est là que je trouverai cet homme qui s'enveloppe de tant de mystère... j'ai compté sur toi pour m'accompagner... pour être mon second... Cependant, si lu blâmes ma résolution, j'irai seul...

— Qui, moi ! te quitter dans un pareil moment ! Non, cher Edouard, j'irai avec toi. — Je prendrai mes pistolets... prends aussi des armes... Nous sortirons du château à pied... à huit heures... à dix nous serons arrivés, c'est assez tôt... Maintenant, laisse-moi retourner au salon... -- Excuse-moi de n'y point paraître, dis que je suis indisposé... Ahl il me serait impossible de me trouver maintenant avec des gens devant lesquels il faudrait me contraindre.

Alfred presse la main'.de son ami et n'insiste pas pour rester avec lui, car il sait que dans les grands chagrins il y a des moments où les consolations môme sont importunes. Il retourne près de la société, il annonce qu'Edouard est indisposé. L'absence d'un des jeunes gens, la tristesse, la préoccupation d'Alfred, ne contribuent point à égayer le dîner du lendemain des noces, pendant lequel Robineau, ayant eu le malheur de dire à demi-voix, en se frottant les mains... — Cette nuit, du moins, je me flatte que je ne coucherai pas seul , M. de la Pincerie lui fait une verte réprimande sur la liberté de ses propos , et madame de la Roche-Noire fait la mine tout le restant du repas.

Le soir, la table de whist est dressée ; comme on n'a plus M. Férulus pour faire le quatrième, parce que pour la dernière soirée qu'il passe au château il serait bien fâché d'être agréable au marquis, on propose à Alfred de le remplacer; mais Alfred annonce qu'il se sent fatigué et se retirera de bonne heure. Alors M. de la Pincerie fait mettre ses deux filles au jeu , et l'on fait une bouillotle de famille, jeu auquel Mignon se croit très-fort parce qu'il dit je passe avant d'avoir vu ses cartes. A huit heures, laissant Robineau aux prises avec son beau-père et sa femme pour un coup qu'il a mal joué, Alfred sort du salon, se rend à son appartement, y prend ses armes, son manteau, parce que le temps est humide et froid, puis va retrouver Edouard, qui se promenait avec impatience dans sa chambre en attendant «on ami.

—Me voici, dit Alfred...— En ce cas, partons, répond Edouard

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d'une voix brève, il est temps. — Pourquoi allons-nous à pied?.., — Il me semble que nous serons moins aperçus... que l'on nous entendra moins venir... Qui sait si celui que je veux découvrir n'a point sur la roule quelques espions chargés de l'avertir en cas de surprise?... — Soit, allons à pied... aussi bien la marche et l'air frais du soir te calmeront peut-être un peu.

Edouard ne répond plus, il prend ses pistolets, se couvre de son manteau et descend l'escalier. Les deux jeunes gens se font ouvrir par le concierge; Alfred lui met une pièce d'or dans la main pour qu'il attende leur retour, qui peut n'avoir lieu que tard dans la nuit. Ils sortent du château, et à la pâle clarté de la lune, qui se montre de temps à autre éous les nuages, ih prennent le chemin qui mène dans les montagnes.

Edouard marche en silence et d'un pas précipité, Alfred n'ose troubler ses réflexions, il se contente de regarder de temps à autre les rochers et les montagnes qui les environnent; ce voyage de nuit lui rappelle celui qu'ils ont fait en se rendant à la RDche-Noire ; il pense à leur gaieté d'alors, et soupire en songeant combien II a falla peu de temps pour dissiper le bcînheur que l'avenir leur promettait.

Après plus d'une lieue et demie faite sans s'arrêter, et lorsqu'ils ne sont plus qu'à une courte distance de la petite vallée, Alfred dit à son ami : — Reposons-nous un moment... reprenons haleine... celui que tu cherches n'est peut-être pas de si bonne heure à la Maison Blanche...

— Soit, dit Edouard , reposons-nous ici. Et il s'assied près d'Alfred sur un fragment de rocher. Il garde toujours le silence, Alfred lui prend la main et lui dit : — Mon pauvre Edouard, conviens que nous sommes bien fous de nous faire tant de peine pour une jeune fille... bien jolie, je l'avoue... mais il y en a tant d'autres que nous ne connaissons pas encore !...

— Alfred, il est possible que ce soit une sottise, une folie... je comprends bien que je ferais mieux d'oublier Isaure... de la mépriser; mais, mon ami, tous les jours on persévère dans une chose, quoique l'on sache que l'on fait mal. Je te l'ai dit, tu ne sens pas l'amour comme moi !... et c'est un grand bonheur pour toi... 'Ço as aimé Isaure passionnément ; mais dès que tu as eu pris ier résolutio^ de me sacrifier cet amour, tu as pu éloigner une image adorée de ta pensée, et, quelques jours après, conviens qu'elle s'y offrait déjà bien moins. Moi, j'aimais Isaure

sans le laisser autant paraître; mais c'est un sentiment qui ne finira qu'avec ma vie !... Puissé-je n'avoir pas longtemps à souffrir ainsi 1... Viens, le temps se passe... j'ai hâte d'arriver...

Edouard se lève, ils se remettent en marche, et au bout do dix minutes ils descendent dans la vallée. Alors Edouard est obligé de s'arrêter, tout son corps tremble, il respire à peine, il est près de s'appuyer sur le bras d'Alfred pour se soutenir.

— Attends... attends... lui dit-il; la vue de ces lieux me fait un mail... Pardonne-moi, cher Alfred, toutes les peines que je te cause.

Pour toute réponse, Alfred lui serre la main, et bientôt ils se remettent en marche; mais ils ne s'aperçoivent pas que Ihomme au bâton noueux, qui était arrêté à peu de distance, suit alors leurs pas en ayant soin de se tenir constamment dans l'ombre.

— Allons d'abord près de sa demeure, dit Edouard; nous saurons si elle est encore chez elle.

Ils marchent en silence et en tâchant de diminuer le bruit de leurs pas; ils sont bientôt près de la maisonnette : ils voient de la lumière dans la pièce du premier, la croisée est ouverte, et de loin ils aperçoivent Isaure, qui est dans cette chambre.

— Elle est là!... dit Edouard à voix basse. — Oui, répond Alfred, et elle est seule... — Elle ne fait rien... elle semble absorbée dans ses pensées... Alfred!... regarde donc comme elle est toujours belle!... — Eh! mon ami, pour être infidèle, une femme n'en est pas moins jolie!... quelquefois même elles le paraissent davantage après. — Elle se lève... elle va caresser Vaillant... regarde donc... on dirait qu'elle pleure... Ah! mon ami, si je ne me retenais, j'irais me jeter à ses genoux... — Attends, elle s'approche de la fenêtre... Cachons-nous derrière ces arbres.

Isaure vient de se placer à la fenêtre, elle regarde la Maison Blanche.

— C'est là 1... c'est toujours là que se portent ses yeux!... dit Edouard avec douleur. Insensé!... et je croyais qu'elle pensait à moi.

Dix minutes s'écoulent pendant lesquelles Isaure reste constamment à la fenêtre, et les jeunes gens, placés derrière des arbres, ne la perdent pas de vue, ainsi que la Maison Blanche.

Au bout de ce temps, une lumière paraît à une fenêtre maison mystérieuse.

— C'est sans doute le signal qu'elle attendait, dit Alfred. En effet la jeune fille quitte aussitôt sa fenêtre, elle disparaît de sa chambre, et bientôt elle sort doucement de sa maisoiincUe. Edouard serre avec force le bras de son ami, il ne peut parler, mais il suit tous les mouvements d'isaure. Celle-ci, après avoir refermé la porte, s'élance légèrement dans la prairie, et la traversant d'un pas précipité, arrive bientôt devant l'entrée de la Maison Blanche, et se glisse furtivement dans l'habitation, dont la porte se referme sur elle.

Les jeunes gens l'ont suivie, ils l'ont vue entrer dans la maison et ils s'arrêtent à quelques pas.

— Il n'y a donc plus de doute! dit Edouard d'une voix som* bre; elle est là!... làl... avec mon rival 1... Ah ! je vais ..

— Que vas-tu faire? dit Alfred en retenant Edouard, frapper à cette porte?... faire du bruit?... Ils ne t'ouvriront pas., et d'ailleurs tu n'en saurais pas davantage. Ne vaudrait-il pas mieux attendre qu'elle sortît?... Peut-être celui qui est là-dedans va l'accompagner; si nous pouvions les voir, les entendre sans être aperçus!... Il sera toujours temps de défier ton rival; puisqu'il est là, il ne peut t'échapper.

— Oui... oui... tu as raison, dit Edouard; attendons... je tâcherai d'en avoir la force!... — Tiens, plaçons-nous sous ce bouquet d'arbres, nous serons justement en face de la porto... et on ne pourra nous apercevoir... Viens.

Alfred entraîne Edouard sous les arbres qui sont à une quarantaine de pas de la Maison Blanche. Là ils se blottissent dans l'endroit le plus sombre, et attendent en silence que la porte qui est vis-à-vis d'eux s'ouvre de nouveau.

Un quart d'heure s'est écoulé dans cette pénible attente; Edouard se meurt d'impatience et de jalousie; cependant le désir d'acquérir la preuve de la perfidie d'isaure lui donne la force de résister aux mouvements impétueux de son âme. Tout à coup un léger bruit se fait entendre, mais ce bruit ne vient pas de la Maison Blanche, c'est de derrière les jeunes gens qu'il est parti.

— J'ai entendu quelque chose, dit Edouard. — Oui, j'ai cru aussi... — Ne serions-nous pas seuls ici?...

Ils regardent avec attention autour d'eux, mais n'aperçoivent

personne. Dans ce moment la lune qui vient de sortir de dessous les nuages permet de distinguer fort bien les objets, et Edouard tressaille en entendant ouvrir la porte de la Maison Blanche.

— Les voici! dit-il.

Isaure sort la première; elle est suivie d'un homme d'une taille haute, qui est enveloppé d'un large manteau, et qui a un chapeau rond placé fort avant sur les yeux. Cet homme et lï^aure se trouvent alors dans l'ombre que projette la maison. Bientôt la jeune fille dit d'un ton triste : — Adieu, mon ami... adieu, je vais rentrer... Vous ne me gronderez plus, n'est-ce pas?... 11 ne reviendra pas. ..je lui ai dit que je ne pouvais plus le recevoir.

L'homme qui est avec Isaure lui répond trop bas pour que les jeunes gens puissent l'entendre; mais, tout en parlant, il fait quelques pas avec la jeune fille en la reconduisant du côté de sa demeure. Edouard les suit en se tenant toujours caché du côté de l'ombre, tandis qu'Alfred reste sous les arbres, devant la maison, pour couper la retraite à l'inconnu.

Bientôt Isaure et son compagnon s'arrêtent; celui-ci presse la jeune fille dans ses bras et l'embrasse tendrement. A cette vue, Edouard, furieux, va s'élancer vers eux; mais déjà Isaure court légèrement vers sa demeure, tandis que l'autre personne marche à grands pas vers la maison en suivant le côté des arbres qui dérobent Alfred à sa vue. La lune donnant alors en plein sur le visage de la personne qui vient de son côté permet à Alfred de l'examiner tout à son aise; loin de l'arrêter et de l'empêcher de rentrer dans la Maison Blanche, Alfred est resté immobile à la place qu'il occupait. Cependant Edouard court sur les pas de celui qu'il brûle de combattre; mais il le voit rentrer dans la maison, dont la porte se referme sur lui. — Eh quoi ! dit-il à Alfred, il a passé devant toi et tu ne l'as pas arrêté!... tu ne l'as pas empêché de se soustraire à ma fureur!... Maintenant je ne puis plus douter de la perfidie d'Isaurei... Cet homme l'a pressée dans ses brasi... Ahl il va payer de sa vie son bonheur ; oui! s'il refuse de ra'ouvrir, dussé-je escalader ces murs... briser ces fenêtres, il ne m'échappera pas!...

Edouard courait déjà vers la maison en tenant ses pistolets à la main* Mais Alfred, revenu de la stupeur qui s'est emparée

LA MAISON BLANCHE. ai»-

de lui, se précipite sur les pas d'Edouard, lui saisit le bras et le retient en s'écriant :

— Edouard, je t'en supplie, ne songe plus à ce combat!... il ne peut avoir lieu... — Que je ne songe plus à me venger?... Est-ce pour me tenir un tel langage que tu m'as accompagné?... laisse-moi!... — Non, je t'en conjure!... au nom de notre amitié... jette ces armes qui me font horreur!... — Quel intérêt t'inspire donc cet homme?... Ah! je sens, moi, que je le déteste... que je l'abhorre!... et c'est dans son sang... — Malheureux !... que dis-tu?... C'est mon père!

— Ton père! s'écrie Edouard, sur lequel ces mots font l'effet de la foudre, tandis qu'un peu plus loin le vagabond répète d'une voix sourde : — Son père, puis s'éloigne à grands pas et disparaît sous les arbres.

Au bout de quelques instants de silence, Edouard, qui semble seulement alors reprendre ses esprits, donne ses pistolets à Alfred en lui disant : — Tiens!... prends!... ôte-moi ces armes!... Tu as raison, je ne puis me battre contre lui !...

Sans laisser à Edouard le temps de changer de résolution, Alfred lui prend le bras et l'entraîne précipitamment loin de~ la Maison Blanche.

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