‹ La maison blancheChapitre 29 sur 45 · ATTENTAT · texte numérisé non relu

ATTENTAT

— Nous aurons assez souvent parcouru la nuit ces campagnes^ dit Alfred en faisant marcher son cheval près de celui d'Edouard. Les chemins étaient devenus mauvais; la pluie qui était tombée pendant toute la soirée les avait rendus gras et glissants; et ce n'est qu'en allant avec précaution que les deux cavaliers peuvent avancer sans accident.

Edouard n'a répondu à son ami qu'en poussant un profond soupir. Alfred conçoit qu'au moment de voir Isaure pour la dernière fois, il soit tout à ses souvenirs et à ses regrets ; respectant le silence et le chagrin de son ami, il se tient près de lui, mais il ne lui parle plus.

Ils n'ont fait encore que le tiers de la route ; il tombe une pluie froide; Edouard a voulu pousser son cheval, mais déjà deux fois l'animal a manqué de s'abattre ; le chemin devient rapide, et il faut se résoudre à n'aller qu'au pas.

— - Je crois que nous aurions été plus vite à pied, dit Edouard avec impatience. — N'avons-nous pas tout le temps d'arriver?... répond Alfred ; rien ne nous pressera pour retourner au château... Et, pour dire adieu à Isaure, il ne te faut pas toute la nuit. — Je ne sais ce que j'ai... mais il me semble que je n'arriverai jamais assez tôt près d'elle... Des pensées sinistres m'oppressent... Alfred, crois-tu aux pressentiments? — Allons donc! quel enfantillage!... Quand on vient d'éprouver quelque peine, quand on est trompé, trahi dans ses affections, à chaque instant on redoute un nouveau malheur; on appellera cela des pressentiments, tandis que ce n'est que le résultat de la disposition de notre esprit. Les gens heureux, ceux à qui tout réussit, n'ont jamais de pressentiments ; cependant, il leur arrive parfois des événements fâcheux; mais ils ne les ont jamais prévus, parce qu'ils ne voient pas tout en noir... Maudit cheval ! il veut absolument se mettre à genoux. François m'a dit qu'à

Clermont, où il a été dernièrement, il y en avait deux fort bon§ à vendre; si tu veux que nous voyagions ainsi, je les achèterai. Edouard ne répond pas ; il est retombé dans ses pensées, et n'en sort que pour dire à voix basse : — Que cette nuit est sombre et triste! quelle différence d'avec celle d'hier!.,.

— Oui, dit Alfred ; je commence à croire que l'hiver le séjour de l'Auvergne ne doit pas être fort gai... — Ah! si elle m'avait aimé... comme elle le disait, si j'avais pu vivre auprès d'elle, ces montagnes couvertes de neige, ces glaciers, ces sites sauvages auraient toujours été riants à mes yeux !

— Allons, Edouard, 'sois raisonnable... le temps te consolera... J'aimais bien Isaure aussi; oh! oui! j'en étais foui cependant je suis parvenu à triompher de cet amour.

Edouard ne répond rien, mais il soupire et se dit en luimême : — Il était bien loin de l'aimer comme moil

Ils sont enfin dans le chemin qui descend dans la vallée ; ils s'arrêtent et quittent leurs chevaux à l'endroit ordinaire, puis marchent vers la maisonnette. Alfred prend le bras d'Edouard, dont l'agitation redouble à mesure qu'ils approchent de la demeure d'Isaure.

— Elle est chez elle! s'écrie Edouard, qui vient d'apercevoii de la lumière à travers la croisée du premier étage de la maisonnette. Ahl mon ami!... arrêtons-nous un moment... mon cœur bat avec tant de force... Elle est dans sa chambre!... je craignais de ne plus la revoir.... je désespérais d'arriver assez tôt. Ah! tu avais raison, Alfred, quand on éprouve quelques peines, on les augmente encore par son imagination!... Mais sa croisée est fermée... je ne puis la voir comme hier... Lavoir!... sans qu'elle sache que je suis là!

— Puisque tu veux lui parler une dernière fois, il faut bien qu'elle sache que tu es là... N'allons-nous pas frapper? ou aimes-tu mieux l'appeler?...

— Je ne sais... attends... s'il y avait quelqu'un avec elle... Vois-tu de la lumière à la Maison Blanche? — Non... — Comment nous assurer qu'elle est seule?... Si ton père était là?... Attendons, elle va peut-être ouvrir sa fenêtre, ou elle sortira pour aller à la Maison Blanche.

Les deux jeunes gens attendent quelques minutes, Edouard a toujours les yeux fixés sur la fenêtre où brille la lumière.

— C'est bien singulier, dit-il enfin; je n'aperçois aucune

ombre à travers les rideaux... la lumière ne change pas de place... et pas le moindre bruit ne nous annonce qu'elle soit là... Cependant, dans cette vallée solitaire, le plus léger mouvement est facilement entendu... Alfred, ce calme profond a quelque chose d'effrayant.

— Encore des idées sombres! tu es incorrigible!... Que veux-tu donc qu'il lui soit arrivé?... Est-ce qu'on voit des voleurs, des brigands dans ce pays?...

— Viens... approchons tout contre la maison, peut-être entendrons-nous quelque chose.

Alfred suit Edouard; ils vont se coller contre la porte d'entrée; mais le plus profond silence continue de régner dans la demeure d'Isaure.

Tout à coup Edouard, frappé d'un souvenir subit, s'écrie :

— Grand Dieu!... nous sommes là... tout contre la porte, et Vaillant n'aboie pas... lui qui de très-loin devine la présence de quelqu'un!...

— En effet, dit Alfred, celte circonstance est singulière. Je n'y puis plus résister, frappons.

Edouard frappe à la porte, légèrement d'abord, puis un peu plus fort, mais aucun bruit n'annonce que l'on se dispose à venir ouvrir.

— Tsaurel... Isaurel... c'est moi, dit Edouard en se tenant sous la fenêtre; je viens vous dire adieu,., avant de m'éloigner de ce pays... Ne voulez-vous plus me voir?...

On ne fait aucune réponse. L'agitation, le trouble d'Edouard sont au comble. — A-t-elle donc juré de ne plus me parler, de ne plus m'entendre? s'écrie-t-il ; et dans son dépit, il frappe fortement à la porte. Alors un gémissement sourd, un son plaintif qui semble partir de derrière la maison, répond au bruit qu'Edouard vient de faire.

— As-tu entendu? dit-il à Alfred. — Oui... il m'a semblé...

— Tiens... écoute encore... ce son lugubre a retenti jusqu'à mon cœur... Il est arrivé quelque malheur à Isaure... 11 faut entrer dans cette maison.

Alfred, qui partage alors les craintes d'Edouard, seconde ses efforts pour forcer la porte de la maisonnette; le pêne seul la retenait; il est brisé, et les deux jeunes gens entrent dans la salle basse, où règne une profonde obscurité.

— Montons... allons sur-le-champ à sa chambre, dit Edouard

■en cherchant l'escalier ; il le trouve, le monte rapidement ; u est bientôt devant la chambre d'où partait la lumière ; la porte n'en est pas fermée. Edouard, suivi d'Alfred, entre dans la chambre de la jeune fille; mais ils la trouvent déserte, et remarquent un désordre qui n'est pas naturel. Les tiroirs de la commode sont ouverts, plusieurs vêtements de femme sont épars sur le parquet; il semble qu'on ait seulement pris à la hâte quelques effets, et plusieurs pièces de monnaie qui sont restées sur le carreau indiquent que l'on s'est aussi emparé de l'argent que ce meuble renfermait.

— Elle n'est plus ici I s'écrie Edouard en regardant avec terreur autour de lui. Mais que signifie le désordre qui règne en ces lieux?... l'a-t-on enlevée?... est-ce donc contre sa volonté qu'on l'a arrachée de cette demeure?...

— Viens, dit Alfred en prenant la lampe; visitons la maison, nous découvrirons peut-être quelque indice... Sachons d'abord d'où partait ce bruit que nous avons entendu.

Ils redescendent, entrent dans chaque pièce, appellent Isaure et ne reçoivent aucune réponse; mais, en passant près de la cour qui sépare la maison du jardin, le son plaintif qui les a frappés se fait encore entendre, lis se rendent dans la cour, des traces de sang frappent leurs yeux. Edouard sent son cœur se glacer... mais bientôt il frémit d'horreur en apercevant à l'entrée du jardin Yaill^t, percé de plusieurs coups, baigné dans son sang, mais essayant encore de se traîner jusqu'à ceux qu'il reconnaît pour les amis de sa maîtresse.

— C'est Vaillant!... il est assassiné!... s'écrie Edouard. Ah mon ami! quelque horrible événement est arrivé!... des brigands... des assassins se sont introduits dans cette habitation!... Mais qu'ont-ils fait dlsaure?... ils ont tué celui qui voulait la défendre !... et je n'étais pas là!... Pauvre Vaillant !... il semble me demander sa maîtresse! C'est par ce jardin qu'on l'aura emmenée... Ah! viens!... cherchons encore!...

— Mais Vaillant n'est pas mort, dit Alfred, peut-être ces blessures, qui semblent avoir été faites par une épée, ne sci:telles pas mortelles... Laisserons-nous sans secours celui qui soûl a osé défendre sa maîtresse?... Pauvre chien!... comme il nous regarde!... Attends, que je lave ses plaies... ton mou- <:hoir... le mien suffiront peut-être pour arrêter le sang...

Malgré son im^ience de voler à la recherdie d'Isaure,

Edouard seconde son ami dans les soins qu'il donne au fidèle défenseur de la jeune fille. Vaillant est doucement emporté sur le lit de sa maîtresse et entortillé de linge... Ensuite les jeunes, gens se rendent dans le jardin; ils trouvent encore ouverte une petite porte qui donnait sur la campagne. Les traces de sang annoncent que le chien a suivi jusque-là sa maîtresse, et que c'est par ce chemin que l'on a emmené Isaure.

Edouard veut parcourir la campagne, courir sur les traces des ravisseurs d'Isaure; il se flatte de les atteindre encore, et demande à Alfred ses armes.

— Que veux-tu donc faire maintenant? dit Alfred. Tu ignores de quel côté ils ont porté leurs pas!... Par cette nuit obscure, où veux-tu te diriger?.,, ne vaut-il pas mieux attendre le jour? — Attendre !... et peut-être maintenant elle m'appelle à son secours!... Tout semble indiquer qu'il n'y a pas longtemps encore que s'est commis cet horrible attentat... Alfred, je t'en supplie, donne-moi tes pistolets!... Qu'as-tu à craindre?... je ne veux que rendre Isaure à ton père!... S'il eût été ici, sans doute i! l'aurait défendue, lui!... Viens! viens... parcourons ces montagnes... peut-être est-il temps encore de la sauver.

Alfred cède aux désirs de son ami, il lui donne un de ses pistolets, garde l'autre, et tâche de suivre Edouard, qui d'un pas précipité parcourt la campagne.

Le temps est toujours sombre, il est difficile de distinguer loin de soi. Souvent Edouard s'arrête, écoute s'il n'entendra pas ou des cris ou la marche de quelqu'un. Us ont passé la Maison Blanche et se dirigent vers Chadrat. Alfred est à quelques pas d'Edouard, lorsqu'ils entendent marcher devant eux. Aussitôt Edouard s'élance, et avant qu'Alfred ait pu lui recommander d'agir avec prudence, il se trouve devant une personne qu'il arrête brusquement en s'écriant : Où allez-vous?... d'où venezvous?^..

La personne qu'Edouard vient d'arrêter fait un pas en arrière, et dégageant son bras de dessous son manteau présente au jeune homme le bout d'un pistolet en répondant d'une voix ferme : — De quel droit m'interrogez- vous?

Aux premiers sons de cette voix connue à son cœur, Alfred s'est élancé au-devant d'Edouard en s'écriant : — Malheureux !... que fais-tu?... c'est mon père!...

Le baron de Marcey (car c'était bien lui) pousse un cri de sur-

prise en reconnaissant son fils, tandis qu'Edouard est resté immobile.

— Est-ce toi, Alfred?... toi... la nuit... dans ces montagnes, et avec...

— Oh! tranquillisez-vous, mon père, répond Alfred, c'est Edouard que vous voyez avec moi ; et s'il vous a arrêté si brusquement, soyez bien persuadé que nous ne sommes pas devenus des voleurs de grands chemins!... C'est au contraire nous qui courons sur les traces des ravisseurs d'une jeune fille; en vous apercevant, Edouard vous a pris pour un de ceux que nous cherchons...

— Vous! dans ce pays!... vous... ici! dit le baron qui ne peut revenir de sa surprise; et... cette jeune fille?...

— C'est Isaure! s'écrie Edouard.

— Isaure 1... Vous connaissez Isaure! répond le baron, dont l'étonnement et l'agitation augmentent à chaque instant. Quoi!... est-ce donc de vous, Edouard, qu'elle m'a tant parlé?

— Oui, monsieur, c'est moi qui l'aimais... qui l'adore toujours, qui voulais lui donner mon nom, ma main, ne plus me séparer d'elle... ne sachant pas qu'un autre avait des droits sur sa personne... et que cet autre était le père d'Alfred!... Mais en ce moment, monsieur le baron, ne songeons qu'à la retrouver... qu'à la secourir... Sa demeure est déserte; Vaillant est percé de coups, tout annonce qu'Isaure a été arrachée de son habitation.

— Grand Dieu! pauvre enfant!... Mais si elle était dans la Maison Blanche... si elle avait pu s'y sauver... Ah! venez, venez!... ce dernier espoir nous reste; puisse-t^il ne pas nous être bientôt ravi !

Le baron s'avance à grands pas ; les deux jeunes gens marchent près de lui; tous trois gardent le silence : une seule pensée, un seul désir les anime en ce moment. Ils arrivent bientôt à la Maison Blanche. Le baron en ouvre la porte, il entre le premier. A l'aide d'un phosphore, il a bientôt de la lumière, et tous trois parcourent alors la maison et le jardin; mais Isaure n'y est point.

— Comment aurait-elle pu entrer ici en votre absence? dit Edouard en regardant le baron avec curiosité.

— Elle avait une clef du jardin de cette maison, répond M. de Marcey ; mais allons jusqu'à sa demeure, et voyons si nous ne

trouverons pas quelque indice qui puisse nous aider à découvrir les auteurs de cet attentat.

On retourne à la maisonnette : on examine, on visite partout; mais, excepté dans la chambre d'Isaure, on ne voit rien de dérangé dans la maison.

— Elle a emporté une partie de ses effets I dit le baron, qii semble anéanti par la disparition d'Isaure.

— Serait-elle donc partie volontairement? s'écrie Edouard. — Volontairement!... dit Alfred; et ce chien assassiné ne prouve-t-il pas, au contraire, que quelqu'un s'est introduit dans celte demeure pour enlever Isaure! C'est par le jardin qu'on sera entré... Isaure possédait-elle ici de l'argent?...

— Elle pouvait avoir peut-être une cinquantaine de louis, dit le baron.

— Cet argent ne se trouve plus, s'écrie Edouard ; c'est donc un voleur qui est venu en ces lieux... Mais un voleur aurait-il emmené Isaure avec lui?

On sortait de la maison, lorsqu'on passant dans la cour Alfred aperçoit contre le mur quelque chose de brillant; il approche sa kimière, et voit à ses pieds une épée encore teinte de sang; tout semble annoncer que c'est avec cette arme qu'on a blessé A^ai liant.

Aussitôt l'épée est examinée avec attention; c'est une arme qui paraît très-vieille, la garde est cassée en plusieurs endroits, et il n'est plus possible de distinguer les chiffres qui ont jadis été gravés sur la lame, dont la trempe paraît excellente.

— Une telle arme ne peut venir d'un voleur, dit le baron. Les deux jeunes gens sont de cet avis, et on se livre à mille conjectures. Tout à coup Alfred s'écrie ;

— Attendez!... Je ne sais quoi me dit que ce misérable... ce vagabond, qui rôdait toujours dans ces montagnes, n'est pas étranger à cet événement !

— De quel homme veux-tu parler? dit le baron.

— D'un malheureux dont la conduite, les propos, les discours semblaient annoncer quelqu'un qui avait vécu jadis dans le inonde... nous ne pouvions faire un pas sans le rencontrer... il vous connaissait, mon père, du moins il nous l'a dit; et votre nom, prononcé devant lui, l'avait ému d'une façon singulière... Cependant, je lui avais offert de l'or, et il m'avait refusé... mais je ne sais quel motif le portait à mal penser d'Isaure!... Le mi-

sérablel... si j'avais suivi ses conseils, depuis longtemps j'aurais fait enlever celte jeune fille!... Il traitait cette action de simple espièglerie... et ne cessait de me répéter qu'une jeune fille qui vivait seule ne méritait pas d'être traitée autrement.

— Le misérable!... dit le baron. Ah! il ne connaissait pas mon Isaurel... Cher Alfred!... quels regrets n'aurais-tu pas éprouvés si tu avais cédé à une passion passagère !... Tu ne sais pas encore quelle est cette jeune ûlle si douce, si intéressante... tu ignores quel lien m'attache à elle!... Je ne voulais pas te faire connaître ce mystère... je voulais qu'il fût élernelleraent caché I... Mais, puisque les événements t'ont fait retrouver ton père en ces lieux, tu sauras tout, tu apprendras ce secret qui fit le malheur de ma vie... Tu plaindras ton père, mais je ne pense pas que tu puisses le blâmer. Et vous, Edouard, qui croyez peut-être voir en moi un rivaL vous saurez combien est pur et désintéressé l'attachement que j'ai pour Isaure... vous verrez qu'en cherchant à l'éloigner du monde, ce n'était point dans le but que vous aviez pu me supposer.

— Quoil monsieur! il se pourrait!... s'écrie Edouard, dont ces mots viennent à l'instant de dissiper la jalousie. Ce n'est pas de l'amour que vous avez pour Isaure... Elle ne me trompait donc pas en me répétant qu'elle m'aimait toujours, qu'elle pensait sans cesse à moi!... Ses larmes n'étaient point feintes... Oh! mon Dieu! et j'ai pu augmenter sa peine par mes soupçons... par ma jalousie !.,.

— Ce n'est pas le moment de se livrer à des regrets inutiles, dit Alfred; il faut d'abord la retrouver. Si celui que je soupçonne est l'auteur de cet enlèvement, il est peut-être encore dans les environs... Mais j'y pense... cet homme, dont l'audace est extrême, est capable d'avoir conduit Isaure au château... dans la tour... dans les souterrains peut-être!... Il ne faut rien négliger. Je cours au château... je visiterai jusqu'aux moindres détours de la partie abandonnée...

— Va, cher Alfred, monsieur le baron et moi nous allons pendant ce temps continuer nos recherches dans ces campagnes... Ah 1 je ne prendrai pas un instant de repos que je n'aie retrouvé Isaure!

— Demain, au point du jour, dit le baron, nous nous rejoindrons à la Maison Blanche... c'est là, mon fils, que je veux t'apprend re la cause de ma conduite mislérieuse... Edouard con-

naîtra aussi mes malheurs... II aime Isaure, il en est aimé... il faut qu'il sache tout ce qui concerne sa naissance; ensuite il réfléchira s'il veut encore qu'elle soit son épouse.

— Ah! toujours!... toujours, monsieur!...

Alfred ne laisse pas à Edouard le temps de reparler de son amour; il lui fait sentir qu'en ce moment il est plus urgent d'agir et de chercher à atteindre les ravisseurs de la jeune fille.

Edouard remonte à cheval, Alfred en fait autant, le baron a le sien à la Maison Blanche, ensuite chacun prend par un chemin différent, en se donnant rendez-vous pour le lendemain au point du jour.

Alfred presse les flancs de son cheval, au risque de se rompre le cou dans les sentiers des montagnes ; il arrive au château à trois heures du matin. Ainsi que le concierge l'en avait prévenu, la porte d'entrée n'est point fermée, et le château de la Roche- Noire est ouvert à tous venants; mais Alfred a besoin de lumière, et il veut que le concierge lui ouvre les souterrains et les appartements abandonnés dont il a les clefs. Il frappe donc avec violence au logement de M. Cunette, qui dort comme un sourd et ne répond pas. S'embarrassant fort peu de troubler le repos des habitants du château, Alfred continue de cogner et d'appeler, et bientôt plusieurs fenêtres s'ouvrent, excepté celle du concierge.

Robineau paraît à la croisée de son appartement, coiffé en fou lard, le marquis en bonnet de coton, Eudoxie à demi couverte d'une pelisse, Cornélie en camisole à dentelles, mademoiselle Cheval en chemise. Jeannette en béguin ; les marmitons se montrent aussi aux fenêtres des mansardes.

— Qu'est-ce qu'il y a? qu'est-ce donc encore? demande Robineau. — Pourquoi ce tapage '^ dit Cornélie. — Est-ce que ce château est ensorcelé? dit Eudoxie. — On ne peut pas rêvasser à son aise ici, dit la cuisinière.

— Mon gendre, dit M. de la Pincerie, je vous ordonne d'aller bàtonner ceux qui troublent mon sommeil.

— Monsieur le marquis, je suis désolé de vous avoir réveillé, dit Alfred ; je ne pense pas cependant qu'on me bâtonnersr pour cela.

— Comment! c'est Alfred qui fait ce train-là !... —Mon ami, va te recoucher avec ta femme ; il n'y a ni voleurs, ni revenants

dans ce château. Mais il est possible cependant qu'il y ait quelqu'un de caché dans la vieille tour; et c'est ce quelqu'un là que je veux arrêter.

— Quelqu'un de caché chez moi î — Ce ne serait pas la première fois que cette personne-là y passerait la nuit... — Ah! mon Dieu 1 il se cache du monde dans mon château , et à mon insul... — Vous voyez, monsieur, que nous sommes bien gardés, dit Cornélie ; dès demain je mets toute la maison à la porte!

Cependant, sur l'assurance qu'il n'y a rien de nouveau au château , petit à petit les fenêtres se referment. La cuisinière a donné de la lumière à Alfred, et celui-ci se décide à se passer du concierge pour visiter la tour et les souterrains. Mademoiselle Cheval propose bravement au jeune homme de l'accompagner; mais celui-ci la remercie et se rend seul vers la partie du château qui n'est pas habitée.

Alfred trouve encore ouverte la porte de la tour ; il monte à chaque étage, visite toutes les chambres , et referme avec soin toutes les portes; il descend ensuite dans les caves, auxquelles on a donné le nom plus noble de souterrains ; mais il ne rencontre personne, et ne voit rien qui prouve que le vagabond ait depuis peu visité ces lieux.

Alfred a mis près de deux heures dans ses perquisitions; le jour commence à paraître quand il se rend à son appartement prendre ce qui lui est nécessaire pour son départ. Il ordonne à François de faire porter ses effets et ceux d'Edouard à la Maison Blanche, et se dispose à quitter le château, lorsqu'il aperçoit Robineau, qui s'est levé de grand matin pour voir son ami avant son départ.

— Tu t'en vas donc? dit Robineau à Alfred. — Oui, mon ami... rien ne peut plus m'arrêter. — Et M. Edouard?... — II m'attend à la Maison Blanche... — A la Maison Blanche? — Oui, nous en connaissons maintenant le propriétaire. — Bah !... et la jeune fille?... — Elle est enlevée, et nous sommes à sa recherche... — Enlevée!... la petite sorcière!... — Adieu... quand je te reverrai, je t'en dirai davantage... — Mais... qu'est-ce que c'est que cette personne qui se permettait de venir la nuit dans mon château?... — L'homme de Clermont-Ferrand. — Ah, mon Dieu!... et tu ne me le disais pas!... Je vais faire démolir la tour du Nord. — Fais seulement bien fermer et condamner

toutes les portes, ainsi que celle du jardin derrière la statue de Mars, et on ne s'introduira plus chez toi sans ta permission, à moins cependant que ton concierge ne laisse encore la nuit ta grande porte ouverte.

En disant cela, Alfred serre la main de Robineau, et le laissant tout étourdi de ce qu'il vient d'apprendre, quitte le château pour se rendre à la Maison Blanche, se flattant que son père ou Edouard auront été plus heureux que lui dans leurs recherches.

Alfred ne trouve que le baron au.lieu du rendez-vous. Edouard n'est point encore revenu, et on espère qu'il aura découvert les traces des ravisseurs d'Isaure.

— Pauvre petite! dit le baron; si nous ne pouvons la retrouver, je me reprocherai éternellement ce malheur; et cependant tu jugeras, Alfred, si j'ai mal agi... si l'amouretla jalousie m'ont rendu injuste...

— Mon père, dit Alfred; s'il vous en coûte de m'apprendre ce mystère, si vous deviez avoir à rougir devant votre fils, je ne veux point le connaître, je ne veux point savoir votre secret.

— Mon ami, j'aurais pu avoir à rougir dans le monde, quoique je ne fusse nullement coupable... mais je ne puis qu'être plaint par mon fils. Tu sauras tout.

Au bout de deux heures d'attente, Edouard arrive, mais seul, désolé, et sans avoir rien appris sur Isaure.

— Avant de nous livrer à de nouvelles recherches, dit le baron, écoutez-moi, mes amis; connaissez enfin les motifs de ma conduite et du mystère de mes relations avec Isaure.

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