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CHAPITRE V

ACQUISITION d'un CHATEAU. — DÉPART POUR l'aUVEUGNE.

Robineau n'a pas beaucoup dormi, parce que quand on a oans la tète un château, des terres, des titres, une voiture et des laquais, cela doit nécessairement causer de l'agitation. Il est des insomnies plus agréables que celles que causent les désirs d'ambition et de grandeurs; c'est dans le silence de la nuit qu'il est doux de penser à ce qu'on aime, de se rapprocher en idée, en souvenirs, en espérances, de l'objet dont on est séparé; alors on se laisse aller aux plus tendres illusions, on fait soi-même son rêve, et l'on craint de s'endormir, parce que le sommeil ne nous offre pas toujours les images les plus chères à notre cœur. Mais Robineau, qui n'a pas de ces pensées-là, las de se retourner dans son lit et de chercher un château sur l'oreille droite et sur l'oreille gauche, se lève de très-bonne heure, et s'habille en se disant :

— Mon cabriolet et mon domestique m'attendent peut-être déjà en bas... j'ai trop de choses à faire pour perdre mon temps dans mon lit.

Robineau est habillé, il sort tout doucement de chez lui, parce qu'il ne se soucie pas d'être entendu de Fifine, qui est aussi très-matinale; mais il ne rencontre personne dans son escalier, et il arrive dans la rue, où il cherche en vain son cabriolet.

— Diable I pas encore arrivé 1... se dit Robineau en tirant sa montre. Ah! il n'est que six heures... c'est égal, si je veux me promener en voiture à six heures, je suis bien le maître

Robineau rentre dans son allée, il ne sait s'il doit aller à pied ou attendre son cabriolet; mais il entend du bruit dans l'escalier, et, craignant que ce ne soit Fifine, il se décide à sortir

Robineau se rend chez son notaire. I) arrive dans la maison,

OÙ le portier commence seulement à se lever. Robineau traverse rapidement la cour en criant :

— Je vais à l'étude.

— Il n'y a personne, répond le portier. En effet, Robineati trouve la porte de l'étude fermée, et il revient près du portier en disant :

— Comment! les clercs, les commis, ne sont pas encore arrivés?...

— Mais, monsieur, il est trop tôt... les clercs ne viennent iamais à l'étude à six heures du matin...

— Et M. le notaire est-il chez lui?

— Certainement qu'il n'est pas encore sorti. Je pense bien qu'il dort avec sa femme.

— Ah! laissez donc, dormir!... il y a deux heures que je ne dors pas, moi; je vais monter chez lui...

— Mais, monsieur, on ne monte pas si tôt que ça...

— Quand on va acheter un château, on doit pouvoir monter quand on veut...

Le portier, qui pense qu'il s'agit d'une affaire très-imporlantc, laisse monter Robineau, qui va carillonner à la porte de l'appartement du notaire.

Au bout de quelques minutes, une femme de chambre vient enfin ouvrir d'un air etTrayé en disant :

— Eh! mon Dieu! qu'est-ce qui est donc arrivé?

— C'est moi , ma chère enfant , répond Robineau , je veux parler à votre maître.

— Pourquoi donc faire, monsieur? reprend la domestique, qui c.'-oit toujours qu'il est arrivé quelque grand événement.

— Pourquoi?... Parbleu! pour le château, pour la propriété que je l'ai chargé de me trouver.

La femme de chambre se calme , regarde Robineau , puis répond :

— Monsieur dort encore, il n'a pas l'habitude de s'occuper d'affaires si matin.

— Ma chère, allez lui dire que c'est son client Jules-Raoul Robineau , qui vient d'hériter de son oncle Gratien de vingtcinq mille livres de rente, ça. le réveillera tout de suite.

— Oh! monsieur, je ne crois pas!... D'ailleurs, il n'y a pas onglemps que monsieur et madame sont mariés, et je ne sais

pas si je peux entrer comme çj...

— Voulez-vous que j'y aille, moi?...

— Oh! non, monsieur... attendez, je vais voir.

La domestique se décide à aller remplir le message dont on l'a chargée; et, pendant ce temps, Robineau se promène dans une vaste salle à manger, en disant :

— - Quand le notaire saura que c'est moi, je suis bien sûr qu'il va se lever tout de suite.

Mais la jeune bonne revient bientôt, et d'un air moqueur lui dit :

— Monsieur a juré de ce que je le réveillais; il m'a envoyé promener et il a dit qu'on revienne...

— Vous ne m'avez donc pas nommé?

— Si monsieur... mais ça n'a rien fait.

— Ah! ça n'a rien fait!... Allons, je reviendrai. Robineau s'en va d'assez mauvaise humeur, en se disant :

— Si cet homme-là m'avait remis déjà tous mes fonds, je changerais de notaire sur-le-champ... Allons chez Alfred.

Robineau se rend à l'hôtel de Marcey ; il y arrive avant sept heures, les domestiques se promenaient dans la cour. Le valet de chambre d'Alfred arrête Robineau en lui disant :

— Monsieur, mon maître dort.

— Bah!... c'est égal; il ne sera pas fâché de me voir... il m'attend, répond Robineau, et. franchissant les escaliers, il traverse les appartements, et pénètre enfin dans la chambre à coucher d'Alfred, qui dormait profondément. Il le pousse, le secoue, en s'écnant :

— Eh bien! mon ami... est-ce que nous ne nous levons pas? Allons donc, paresseux!

Alfred ouvre les yeux, regarde Robineau, et s'écrie :

— Comment, c'est toi !... Que me veux-tu donc?...

— Je viens causer d'affaires avec toi. 11 m'a semblé que tu m'avais dit hier que tu avais vu du côté de Mantes une propriété charmante, dont...

— Eh! que le diable t'emporte, toi et tes propriétés! Je faisais le plus joli rêve... Je descendais en montagne russe avec madame de Gerville... le char se brisait; mais, au lieu de nous faire du mal, nous étions si bien enlacés, nous tombions si mollement... je sentais toutes ses formes, je les touchais!...

— Mon ami, dit Robineau, je te dcmanile pardon de l'avoir réveillé, mais...

— Et moi, dit Alfred en se retournant, je le demande pardon si je me rendors.

Alfred ne répond plus à Robineau, qui lui crie : Comment, mon ami... pour un rêve... pour des bêtises, des montagnes russes!... lu vas encore dormir?

Voyant que c'est en vain qu'il lui parle, Robineau se décide à sortir de chez Alfred, et se dit :

— Allons chez M. Edouard Beaumont. Un poëte, un auteur, ça doit être levé de bonne heure, le génie doit être matinal... D'ailleurs, je l'engagerai à venir déjeuner avec moi... et on dit que les auteurs sont sensibles à de telles invitations.

Robineau prend donc le chemin de chez Edouard, où il n'élait jamais allé; mais il savait son adresse, et il parvient à trouver son logement. Le jeune auteur n'habite pas un hôtel, il ne logo pas au premier, mais il demeure dans une jolie maison de la rue d'Enghien, et le portier n'arrête pas Robineau; au contraire, il lui dit :

— Montez au quatrième.

Robineau monte en se disant :

— C'est bien haut, un quatrième!... il est vrai que l'escalier est très-propre, très-joli... Ah! un poëte!.'.. ça n'est pas forcé d'être riche... Cependant j'ai entendu dire à Alfred qu'Edouard était à son aise, qu'il avait environ quatre mille francs de rente. .. Autrefois, cela me semblait une fortune.

- Arrivé au quatrième, Robineau sonne une fois, deux fois; i( ne se lasse pas, il sonne une troisième; enfin la voix dÉdouard se fait entendre, et demande :

— Qui est -là?

— C'est moi, Jules... vous savez bien... Je viens vous chercher pour déjeuner... Ouvrez...

— Ah! je vous demande mille pardons, monsieur Robineau, mais j'ai travaillé fort avant dans la nuit, et je suis bien aise de dormir un peu... Au revoir.

On s'est éloigné, et Robineau reste quelques instants immobile devant la porte en se disant :

— Qu'est-ce que tous ces gens-là ont donc mangé pour avoir envie de dormir comme ça?... c'est extraordinaire!

11 descend l'escalier, regarde à sa montre : il est près de sept heures et demie; il pense que son cabriolet doit l'attendre; il retourne rue Saint-Honoré, et pousse un cri de joie en aperce-

vanl de loin la voiture devant sa porte. Il double le pas, elvoil que les jeunes modistes sont avec Filme sur le seuil de la boutique. Il pas?e fièrement devant elles, se jette dans son cabriolet au bruit des éclats de rire que font ces demoiselles, et se dit :

— Elles rient!... C'est bon! je lâclierai de les éclabousser. Robineau se fait promener pendant une heure dans les rues

de Paris; au bout de ce temps, il retourne chez son notaire. Celui-ci, qui est déjà las de le voir quatre fois par jour, et qui ne se soucie pas d'être souvent réveillé par lui, pense qu'il faut bien vile trouver une propriété pour se débarrasser de cet homme-là. Dès qu'il le voit, il lui dit :

— J'ai votre affaire.

— Se pourrait-il!... Une terre?...

— Mieux que cela, un petit château...

— Un château!... Vous êtes charmant!...

— Il y a encore des tours, des créneaux...

— Il y a des créneaux!... Permettez queje vous embrasse!...

— Des fossés... à sec à la vérité.

— J'y ferai mettre de l'eau.

— Beaucoup de logement, beaucoup d'appartements de maître, des écuries pour vingt chevaux...

— J'y mettrai des ânes.

— Un parc, un bois, des jardins immenses où on peut so perdre !

— Se perdre... c'est délicieux.

— Du terrain où l'on peut chasser...

— Je ne ferai que cela...

— Une petite ri\ière abondamment pourvue de poisson.

— Justement j'adore la matelote!

— Enfin le château est encore meublé... un peu à l'antique, a la vérité; mais, excepté du linge, on y trouvera tout ce qu'il faut pour l'habiter sur-le-champ.

— Mon cher notaire, c'est enchanteur... Meublé àl'anlique!... Ça n'en est que plus noble!...

— Au reste, vous verrez avec les titres le détail exact de tout ce que contient le château.

— Tout cela est très-bien... mais je crains seulem.entque cette délicieuse propriété ne soit trop chère...

— Quatre-vingt mille francs!...

— Quatre-vingt mille francs!... c'est pour rien... Je l'achète.

— Je dois vous prévenir que cola ne rapporte pas grand'chose ; il paraît que les terres qui en dépendent ne sont pas bien entretenues...

— Ça m'est égal...

— 11 y aura môme quelques réparations à faire aux bâtiments.

— Je ferai tout ce qu'il faudra...

— Enfin, c'est un peu loin d'ici...

— Qu'est-ce que ça me fait, je n'irai pas à pied... Où est-ce. enfin? tt

— En Auvergne, près de Saint-Amand-Talende et de Clermont... à quatre-vingt-dix lieues de Paris, à peu près.

Robineau réfléchit quelques moments en disant :

— En Auvergne!... à quatre-vingt-dix lieues d'ici!... Diab.e: je ne pourrai pas aller déjeuner au café Anglais et revenir le soir à mon château.

— Mais songez aussi, monsieur, qu'une propriété située près de Paris devient ruineuse par la quantité de visites que l'on v reçoit; l'un vient passer chez vous huit jours, un autre quinze; vous n'êtes jamais libre; il faut une fortune considérable pour faire face aux dépenses que cela occasionne.

— C'est vrai... Et en Auvergne on ne viendra pas me demander à dîner en se promenant... Je ne connais pas l'Auvergne, est-ce joli?

— Oh! monsieur, c'est un pays très-curieux, très-pittoresque! La petite ville de Saint-Amand et ses environs composent un des cantons les plus remarquables de la Limagne d'Auvergne... Vous y verrez des montagnes à perte de vue et des prairies verdoyantes. La nature y est fertile en accidents d'une rare beauté!...

— Il y a des accidents?

— Je vous parle en artiste; je veux dire que vous serez étonné, en sortant d'une chaîne de montagnes, de voir des coteaux couverts de vignes, des vallées où croissent en abondance les fruits les plus doux et les légumes les plus nourriciers...

. — Ce que c'est que de ne pas voyager!... je me figurais qu'en Auvergne on ne trouvait que des marmottes.

— Le petit village deTalende est arrosé par une source d'eau vive des plus remarquables et des plus abondantes. Jules César appelait Talende le lit des dieux !...

— Alors les habitants doivent v être fort bien couchés.

— Enfin, l'Auvergne, a donné naissance à plus d'un homme célèbre : c'est à Aigueperse qu'est né le chancelier de l'Hôpital ; Riom est la pairie d'Anne Dubourg; Issoire est celle du cardinal Duprat; et le petit bourg de Chanonat a vu naître dans son sein l'aimable Delille, et a été chanté par ce poëte...

— Tout cela est très-bien; mais le nom du château?... je liens beaucoup au nom.

— Cetle propriété porte le nom de la Roche-Noire...

— La Roche-Noire!... superbe!... et, quand elle sera à md, je pourrai en prendre le nom ?

— Rien ne vous en empêchera...

— M. de la Roche-Noire... Jules de la Roche-Noire !... C'est magniûque !... C'est fini, monsieur le notaire, j'achète le château...

— Vous pourriez, avant de conclure, aller le visiter, et...

— Non pas ! non pas ! oh ! il n'aurait qu'à être vendu à un autre pendant ce temps-là, et le nom de la Roche-Noire m'échapperait !.. . C'est décidé, c'est conclu, j'achète le château... Quand pourrai-je avoir mes titres? Quand aurez-vous terminé l'acte?... Je suis bien pressé d'avoir mon château.

— 11 faut que j'écrive à mon confrère de Saint-Amand... puis les actes... oh ! ce sera l'affaire de huit jours au plus.

— Huit jours!... ah! que c'est long!... N'importe, faites tout ce qu'il faut, qu'on ne puisse pas me disputer ma propriété... Ah ! si vous écriviez en Auvergne, je ne serais pas fâché non plus qu'on sût à mon château que je vais y arriver... et qu'on me préparât une petite réception. II y a sans doute du monde à la Roche-Noire ?

— Il y a tout au plus un concierge et un jardinier.

— C'est égal, il n'y aura pas de mal à leur faire savoir que leur nouveau maître va bientôt se rendre dans son château... cela leur donnera le temps de me préparer un petit compliment... n'est-ce pas, monsieur le notaire?

— Il est certain que s'ils veulent vous en faire...

— Un nouveau seigneur!... il me semble que c'est de r.gueur,

— Oui, à rOpéra-Gomique.

— Mais en Auvergne , bien plus , car ces gens-là doivent avoir encore des mœurs patriarcales. Allons, je vous quitte. Pressez mon acquisition, je vous en prie : songez que ma vie,

LA MAISON BLANCHE. ê9

mon bonheur, toutes mes espérances sont déjà concentrées sur mon château.

Robineau quitte son notaire, il ne se possède pas de joie; et comme ainsi que la douleur le bonheur a besoin de s'épancher, il retourne chez Alfred, qu'il trouve levé cette fois, et auquel il crie de l'antichambre : — C'est fini !... je suis propriétaire... j'ai un château... le château de la Roche-Noire, rien que ça... et des tours, des créneaux, des fossés... peut-être des canons; il n'y manque rien 1 Mon cher de Marcey, je suis le plus heureux des hommes.

Alfred sourit de l'exaltation que la possession d'un château produit sur le nouvel héritier; il le fait asseoir près de lui, l'engage à se calmer, et lui demande où est située sa propriété.

— En Auvergne, répond Robineau; pays superbe!... patrie des montagnes, des grands hommes... des accidents Içs plus pittoresques... le lit des dieux à ce qu'a dit Jules César, et ce gaillard-là devait s'y connaître, car les Romains étaient trèsvoluptueux quand ils voulaient s'en donner la peine...

— Comment donc se fait-il que les naturels d'un si beau pays viennent en foule à Paris pour faire des chaudrons ou porter de l'eau?...

— Qu'est-ce que ça prouve?... Est-ce que les hommes n'ont pas toujours aimé à voyager ? les peuples les plus anciens, les Juifs, les Chaldéens, les Phéniciens, nous en donnent l'exemple; et lorsqu'un patriarche comme Abraham va avec sa famille, sa maison et ses troupeaux, des bords de l'Euphrate en Palestine, puis ensuite en Egypte, il me semble qu'un Auvergnat peut bien sans se gêner faire le voyage de Paris.

— C'est juste... au reste, je ne connais pas l'Auvergne, etl'on m'a dit que c'était en effet un pays fort curieux. Mais, avant d'acheter le château, tu iras le visiter, je pense ?

— Non pas, je l'achète tout de suite et j'irai le visiter après; je veux y faire mon entrée en seigneur, en propriétaire; le domaine de la Roche-Noire!... pour quatre-vingt mille francs. Tu conviendras, mon cher de Marcey, que c'est une irouvaille...

— Dis plutôt quelque vieille habitation gothique bien ruinée, bien endommagée, où il te faudra dépenser beaucoup, rien qu'en réparations...

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— Je ne réparerai rien : j'aime les : jincs, moi!... Et un parc ! un boisl la chasse! la pèche!...

— Chasses-tu aussi bien que lu montes à cheval?

•— Oh ! mauvais plaisant! Tiens, je suis sûr que lu le fais nne idée très-fausse de mon château.

— Je t'assure que je suis fort content que lu en aies un, parce qu'au moins lu me laisseras dormir tranquille.

— Ah ! mon ami ! .. mon cher ami !... une idée délicieuse!...

— E'icore un château que tu achètes?

— Non, un seul me suffit; je n'ai pas d'ambition, moi. Mais tu viens de dire que tu ne connaissais pas l'Auvergne... superbe occasion pour la connaitre. Je t'emmène avec moi voir ma propriété... je te force à convenir que j'ai fait une bonne acquisition... tu me donnes quelques conseils sur la manière de monter ma maison... tu m'apprends à chasser... nous donnons des fêtes, tu en es l'ordonnateur... Eh bien ! qu'en dis-tu? est-ce que cela ne te sourit pas ?

— Ma foi... aller en Auvergne me plairait assez... mais je réfléchis que je dois, avec Edouard, faire cet été une petite tournée en Suisse... c'est une chose que nous avons décidée.

— Au lieu d'aller en Suisse, vous viendrez en Auvergne, qui est la Suisse de la France... vous verrez là des montagnes et de la neige aussi bien qu'en Suisse... Edouard viendra avec nous.

— Ah çà ! tu veux donc emmener tout le monde?

— Non, mais Edouard, cela me fera plaisir, parce qu'il est poëte, et un poêle c'est souvent utile, surtout lorsque l'on veut comme moi donner des banquets, recevoir des dames, être galant.

— Ah ! j'entends, tu veux qu'Edouard vienne pour faire les couplets de circonstance.

— Il ne fera que ce qu'il voudra ; mais il me semble qu'un auteur, un poëte, ne doit pas non plus être fâché de visiter un pays pittoresque ,• un pays où il y a des rochers, des précipices... il fera dix pièces là-dessus !... De la neige, des montagnes, df'6 torrents... il n'y a rien de tel pour inspirer le génie : je suis s6r qu'Edouard fera un poëme sur mon diàleau, ou une tragédie qu'il appellera la liorhe Noire. Alfred, je t'en prie, engagele à venir...

— Je te promets de le lui proposer, et s'il accepte, c'est dé-

cidé, nous parlons avec toi, et nous allons l'installer dans (on château.

Robineau quitte Alfred pour s'occuper des préparatifs de son ilépart; et ce dernier, en réfléchissant à la proposition qu'on lient de lui faire, pense que ce voyage en Auvergne pourra lui journir de fréquentes occasions de se divertir ; l'idée de voir le château de la Roche-Noire, et Robineau y faisant le seigneur amuse déjà Alfred, et comme avec Edouard ils n'avaient formé le projet d'aller eu Suisse que pour se délasser un peu du séjour et des plaisirs de Paris, il pense que son ami acceptera comme lui la proposition de Robineau.

Il était rare qu'Edouard et Alfred fussent plus de deux jours sans se voir; sans avoir précisément les mômes goûts et le même caractère, ils s'aimaient et se convenaient ; la sympathie qui entraîne deux êtres l'un vers l'autre ne naît pas toujours des rapports d'humeur et d'esprit. On voit la gaieté s'unir à la mélancolie, et les gens les plus sérieux, les plus graves, rechercher la société des personnes les plus facétieuses, se plaire avec les caractères les plus bouffons. Il faut au paresseux quelque chose qui le réveille ; l'esprit a besoin de contrastes. Que de gens qui ne se trouvent bien qu'avec ceux avec lesquels ils se disputent sans cesse ! On peut se convenir sans s'aimer ; pour ce dernier sentiment, malgré les différences apparentes, il faut qu'il y ait au fond de l'âme ce rapport secret que l'on éprouve mais que l'on ne peut définir.

Alfred était plus léger, plus étourdi, plus gai peut-être qu'Edouard ; cependant celui-ci n'était guère plus sage que les jeunes gens de son âge; mais n'étant pas riche comme le jeune de Marcey, il poussait moins loin ses folies, et il était assez raisonnable pour ne point vouloir faire des dettes. L'habitude de moins dépenser, de réfléchir avant d'accepter quelque partie de plaisir, lui avait fait donner par son ami le surnom de Prudent, et cependant Edouard ne l'était pas plus qu'Alfred lorsque son cœur était pris. Tous deux étaient aimables; Alfred, en disant tout ce qui lui venait dans l'idée, et sa gaieté naturelle lui en suggérait souvent de plaisantes; Edouard, en ne disan que ce qu'il éprouvait, et ses pensées n'étaient jamais dépourvues de justesse. Enfin, Edouard riait des folies que débitait Alfred, et celui-ci applaudissait aux réflexions de son ami

Le soir même du jour où Robineau les a réveillés tous deux,

7Î LA MAISON 'JI. ANCHn.

l'Edouard se trouve avec Alfred, cl celui-ci lui fuit part de la ])roposilion du nouvel acquéreur du ch;Heau de la Roche-Noire. Edouard réfléchit quelques moments, et déjà Alfred s'impatiente et le presse de se décider.

— Aller chez M. Jules Robineau ! dit enfin Edouard; mais sais-lu qu'il est bien bêle, ton ami Robineau?

— Certainement que je le sais... mais, qu'importe!... Est-ce qu'on ne va pas tous les jours chez des gens bêtes?

- S'il n'était que cela, ça ne serait rien encore ! mais il est rempli de prétentions...

— Tant mieux! c'est là le plus amusant... Songe donc à l'embarras qu'il va faire dans son château!... au bruit que cela fera dans le pays!... aux scènes plaisantes qui en résulteront!... Toi, auteur, tu vas trouver là-dedans une foule de tableaux de mœurs, de détails comiques...

— C'est très-bien ; mais nous ne pouvons pas accompagner ^e pauvre garçon dans le seul but de nous amuser à ses dépens..,

— Allons, tu vas trouver du mal à cela!... Mais, tout en nous amusant, tu ne vois pas que nous rendons un véritable service à Robineau; il aura besoin de nos conseils en mille occasions... Il veut donner des fêles... des bals... il veut déjà que tu lui fasses des couplets de noce et de baptême.

— Ah! bien obligé.

— Enfin, quand nous nous ennuierons chez lui, nous partirons... Je ne compte pas non plus passer ma vie à la Roche- Noire...

— Et comment ferons-nous ce voyage?

— Mon Dieu, comme tu voudras... En poste, je présume, e; à frais communs, cela va sans dire!... Je n'ai nullement envie que M. Robineau nous défraie sur la route... mais nous ne dépenserons pas plus là que pour aller en Suisse... Eh bien! tu réfléchis... Ta sagesse voit-elle quelque écueil?... Avec tes quatre mille livres de rente et tes économies, tu finiras par être plus riche que moi !...

— Je ne désire pas la fortune, je ne demande que le bonheur!

— Tu n'es pas difficile ! tu ne vgyx que le meilleur... Voyons, que décides-tu

— Tout ce que tu voudras ; allons en Auvergne, et visitons le château de M. Robineau.

— Voilà qui est dit. Ce pauvre Robineau ! il va être enchanic quand il saura que nous allons avec lui. Au fond, c'est un assez bon garçon ; j'ai bien peur qu'il ne se ruine avec son château, et nous tâcherons de l'en empêcher, à moins toutefois qu'il n'y mette de l'entêtement. Allons voir l'Auvergne!... les petites Auvergnates !... Je ne sais, mais j'ai dans l'idée que nous trouverons par là de jolis minois...

— Ah 1 tu penses déjà aux femmes !...

— Fais donc le bon apôtre, toi !... Eh I mon ami !... un pays où il n'y aurait point de femmes... par conséquent point d'espérances d'amourettes, fût-il beau comme l'Éden, riche comme l'Eldorado , doux comme l'Arabie-Heureuse, ne serait à mes yeux qu'une triste solitude... Aussi j'ai toujours plaint ce pauvre Robi?ison^ qui au lieu d'une femme n'a eu pour société que Vendredi.

Robineau ne manque pas de venir le lendemain savoir la décision des deux amis ; et en apprenant qu'ils l'accompagnent à son château, il est dans le ravissement. Il a acheté une chaise de poste pour faire le voyage, il veut aussi acheter des chevaux. Ce n'est pas sans peine qu'Alfred lui fait comprendre qu'il vaut beaucoup mieux prendre des chevaux de poste jusqu'à Glermont-Ferrand.

— Pourquoi pas jusqu'à mon château ? dit Robineau.

— Ne m'as-tu pas dit que ta propriété n'était qu'à une ou deux lieues de cette ville ?

— Oui.

— Eh bien ! comme nous allons en Auvergne pour voir un peu le pays, je crois que nous pouvons tràs-bien faire deux licups on nous promenant.

— Mais cependant...

— Cependant, si tu nous contraries toujours, nous te laisserons aller tout seul.

Robineau se rend, quoiqu'il eût trouvé beaucoup plus noble d'arriver en poste jusque dans la cour de son château ; mais il pense qu'à Clermont il pourra facilement trouver d'autres chevaux pour faire le reste de la route et pour envoyer ses bagages, car il a fait une ample provision d'habillements et d'objets

de toilette, voulant porter en Auvergne les dernières mode» ^e Paris.

A force de courir chez son notaire, Robineau a fait terminer promptement ses affaires; et, au bout de six jours, il est prêt à partir avec son nouveau domestique, nommé François, qui conduisait son cabriolet, et dont il a fait son valet de chambre, parce que celui-ci, qui a sur-le-champ vu son faible, ne lui parle jamais queies yeux baissés et le chapeau à la main.

Alfred ne juge pas nécessaire d'emmener personne avec lui ; mais comme au moment de son départ le baron de Marcey n'est pas encore de retour à Paris, il laisse à Germain, son valet, une lettre dans laquelle il dit seulement à son père : « Je vais faire un petit voyage avec Edouard et Robineau... Je suis fâché de ne t'avoir point embrassé avant mon départ, mais je m'en dédommagerai au retour. Porte-toi bien, amuse-toi. Moi, je vais tâcher de me divertir. »

L'étourdi ne marquait pas même dans quel pays il se rendait; mais il pensait que cela était fort égal à son père, et se proposait d'ailleurs de lui donner de ses nouvelles, s'il séjournait longtemps chez Robineau.

Le jour fixé pour le départ, Robineau est placé dans la chaise de poste avant qu'on y ait attelé les chevaux ; il envoie trois fois François au-devant d'Alfred et d'Edouard ; enfin ses deux compagnons arrivent ; les valises sont placées, les malles attachées, les chevaux sellés, le postillon fait claquer son fouet; on part pour l'Auvergne, et Robineau se dit : — Me voilà sur la route de mon château.

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