CHAPITRE VI
l'hommk de clermont-ferrand.
Le soleil venait de se lever sur la jolie ville de Clermont- Ferrand, et ses laborieux habitants étaient déjà en grande parlie rendus à leurs travaux. Devant l'auberge de la poste, des servantes plumaient quelques volailles, des valets vannaient du grain, des enfants conduisaient des chevaux à un abreuvoir,' quelques voyageurs buvaient le coup de l'étrier, quelcjucs mar-
LA MAISO!T BLANCHE. 7S
chands, habitués à passer à Clermont, trinquaient avec l'aubergisle, et les postillons embrassaient les servantes, qui se déballaient et se laissaient faire, comme c'est l'usage en tous pays.
A deux cents pas environ de l'auberge, un homme étendu nonchalamment spr un banc de pierre conlemplail ce tableau avec une froide indifférence, et, tout en portant ses regards autour de lui, semblait avoir l'esprit plus occupé des souvenirs du passé que sensible aux impressions du présent. Cet homme, dont la mise annonçait la pauvreté, et plus encore le vagabondage, paraissait avoir de quarante-cinq à cinquante ans ; mais le désordre qui régnait dans sa toilette, me barbe de plus d'un mois, et des cheveux noirs mal peisrnts, dont plusieurs mèches lui couvraient la figure, ne permetiaient pas de deviner facilement son âge; cependant, malgré le désordre de sa coiffure, et sous le misérable feutre qui couvrait sa télé, on apercevait des traits qui devaient avoir été fort beaux : un nez bien fait, une bouche moyenne, mais presque entièrement dégarnie, des sourcils noirs bien arqués, et de grands yeux bruns, dont l'expression habituelle était ironique, et saccordait avec le sourire moqueur qui, de temps à autre, errait sur ses lèvres ; sa taille était grande et bien prise. Enfin , quoique vêtu d'un mauvais pantalon de toile grise, d'un gilet rouge couvert de taches, et d'une large redingote noisette, à laquelle on avait en plusieurs endroits adapté des pièces qui n'étaient point pareilles; n'avant pour chaussure que de mauvaises bottes percées, pour cravate qu'un mouchoir bleu roulé sans soin ; il y avait dans la physionomie de cet homme quelque chose qui n'annonçait point une origine commune, et dans toutes ses manières un ton d'aisance et presque de fierté qui contrastait singulièrement avec son costume.
Après être pendant quelques minutes encore resté étendu sur le banc de pierre , l'étranger se lève , repousse sous son chapeau quelques mèches de ses cheveux ; et, prenant un gros bdton noueux qui était à côté de lui, se dirige d'un pas ferme vers l'auberge, où il entre la tète haute et comme un homme qui voyage pour son plaisir. Il pénètre dans la salle basse, commune aux voyageurs, s'assied devant une table recouverte en toile cirée, et frappe dessus avec force à l'aide de son bâton.
Une servante arrive ; quoique dans les auberges on soit ha-
bitué à recevoir des gens de toutes conditions, la mise du voyageur ne la prévient pas en sa faveur ; et comme on ne se gêne jamais avec les gens que l'on suppose malheureux, la fille commence par demander d'un ton aigre à l'étranger pourquoi il fait tant de tapage en frappant sur la table avec son bâton.
— Parce que cela me plaît, ma mie, répond le nouveau venu d'une voix forte et en regardant la fille d'auberge d'un air menaçant. — Il fallait accourir plus vite pour me servir, et je n'aurais pas eu besoin de frapper si fort. Vous m'avez bien vu entrer dans la maison, puisque vous étiez devant la porte. Pourquoi n'étes-vous pas venue sur-le-champ me demander ce qu'il me fallait?
La servante, qui ne s'attendait pas à être traitée ainsi par un homme si mal vêtu, se sent toute troublée, et répond en roulant son tablier :
— Dame!... c'est parce que... parce que...
Oh! parbleu!... c'est parce que je ne suis pas venu en voilure... et que ma toilette n'est pas très-soignée! Mais qu'importe ; pourvu que je paye ce que je prendrai, vous n'avez rien à dire; allons, apportez-moi du pain, du fromage, un pot de vin... et vivement, car j'ai faim.
La servante s'éloigne en murmurant : — Fait-il de l'embarras pour du pain et du fromage!... Cependant elle se hâte de servir l'étranger, qui déjeune avec appétit, et se carre devant son morceau de fromage comme s'il mangeait une dinde truffée ; mais les autres voyageurs, qui déjeunent plus copieusement dans la salle, ne se permettent point de jeter trop souvent les yeux du côté du nouveau venu, car il y a dans sa physionomie quelque chose qui indique qu'il ne prendrait pas bien les mauvaises plaisanteries ; il y a une sorte de misère qui sait se faire respecter, comme il y a une opulence qui n'est jamais respectable.
Cependant la servante a été conter à son maître quel nouveau voyageur leur est arrivé, et l'hôte, personnage très-curieux, très-bavard, faisant beaucoup le capable, quoiqu'il ne soit pas aussi grand que sa femme, même quand il a son bonnet de coton, vient dans la salle en sautillant, en souriant ; va parler à plusieurs voyageurs, tout en lorgnant du coin de l'œil l'étranger ; puis, après avoir tourné trois fois autour de celui-ci, se décide » "-'aborder, et va s'appuyer sur la table où il prend son
repas en disant : — Eh ben ! vous ne trouvez pas mon petit vin mauvais, n'est-ce pas?
L'étranger laisse errer sur ses lèvres un de ces sourires moqueurs qui lui sont familiers ; et, sans regarder l'aubergiste, répond au bout d'un moment : — Que je le trouve bon ou mauvais, ne faut-il pas que je le boive?
— Ah! sans doute!... C'est-à-dire, si vous en vouliez du meilleur, on pourrait....
— Si j'en voulais d'autre, je n'aurais pas attendu votre permission pour en demander.
— C'est juste... mais...
— Mais je ne suis plus difiScile maintenant!...
— Vous ne l'êtes plus ?.. Ah ! j'entends, ça veut dire que vous l'avez été... Hein?
L'inconnu lève les yeux sur l'aubergiste, et, après l'avoir regardé fixement quelques instants, lui dit : — Il y a quelque chose que vous avez été, vous, que vous êtes encore, et que probablement vous serez toujours !
L'hôte attache alors ses petits yeux roux sur ceux de l'étranger, afin de tâcher de comprendre ce qu'il veut dire ; mais, après avoir cherché en vain, il s'écrie : — Je n'y suis pas du tout. Est-ce que vous dites la bonne aventure ?
L'étranger hausse les épaules, ne répond plus, et continue de manger son pain et son fromage.
— Venez-vous pour quelque temps dans notre ville? reprend l'aubergiste au bout d'un moment.
— Je n'en sais rien... si cela m'amuse d'y rester, j'y resterai.
— C'est juste!... Ah ! vous verrez de jolies choses ici !... un jardin botanique magnifique... un collège superbe!... et notre pont, formé par les dépôts calcaires des eaux d'une fontaine... Je ne vous parle pas de nos pâtes d'abricot... vous ne me semblez pas tenir aux friandises. Mais, pour la beauté du pays, des environs, vous serez étonné, surpris!...
— Rien ne m'étonne ni ne me surprend maintenant...
— Ah!... c'est différent... A propos, comptez-vous coucher ici?
Sans répondre à cette question, l'étranger passe la main sur son front et semble réfléchir ; enfin il dit à l'aubergiste : — ÏÏ n'y a donc plus dans cette ville personne de la famille Grauvalt
— La famille Granval ! dit l'hôte avec étonnement ; comment! est-ce que vous l'avez connue? C'étaient des gens très-riches que les Granval !... des gens fort considérés, et...
— Je sais ce qu'ils étaient; je vous demande s'il y a encore quelqu'un de leur famille dans ce pays.
— Non, plus personne. D'abord M. Granval père est mort il y a déjà cinq ans ; il avait laissé un fils et une fille. Le fils jouissait & une très-mauvaise santé; il avait beau prendre les eaux du Mont-d'Or, ça ne le rendait pas plus gras; il s'est imaginé de se marier... ça l'a achevé ; il est mort il y a deux ans. Quant à sa sœur, elle a épousé un négociant avec lequel elle est partie pour l'Italie.
L'étranger écoutait l'hôte, les coudes placés sur la table et la tête appuyée dans ses mains. Quand l'aubergiste a cessé de parler, il laisse échapper un juron fort énergique, puis murmure: — Les uns sont morts ; les autres ont quitté leur paysl Comme en peu d'années tout change, tout se disperse!...
— Est-ce que vous aviez une commission pour la famille Granval ? demande l'hôte en s'asseyant en face du voyageur, ■qui, sans lui répondre, dit au bout d'un moment: —Après tout, quand j'aurais retrouvé celui-là, il n'aurait pas mieux valu que les autres... Chacun pour soi... c'est naturel... Tant pis pour ceux qui font des sottises !... qui se laissent dépouiljer!... on a raison de se moquer d'eux... Mais maintenant je les défie !... Je suis au-dessus de tout !... je les méprise tous !... €t je saurai me passer d'eux.
— Vous vous passerez d'eux ? dit l'aubergiste, qui pense que <î'est à lui que le voyageur parle. Ah!... dame, si vous pouvez, vous... Mais je n'ai pas bien entendu de qui vous dites que...
— Combien vous dois-je? dit l'étranger en se levant brusquement.
— Combien vous devez? Oh î le compte sera bientôt fait... du pain, du vin, du fromage... ça fait un total de douze sous.
L'étranger tire douze sous d'une des poches de sa veste, et les jette sur la table ; puis, sortant une pipe et du tabac à fumer d'une poche de sa redingote, il bourre sa pipe et dit à l'hôte : — Où y a-t-il du feu?
— Du feu... pour allumer votre pipe?
— Apparemment.
— Parbleu ! il y en a à la cuisine... elle n'est jamais froide ici... Mais vous ne m'avez pas dit si...
L'étranger ne l'écoute- plus. 11 est entré dans la cuisine, a allumé sa pipe, l'a mise à sa bouche ; puis, sortant lentement de l'auberge, est allé se rasseoir sur le iDanc de pierre, où il fume tranquillement, et comme un musulman qui serait mollement assis sur des coussins.
— C'est un drôle de corps! se dit l'aubergiste en regardant l'inconnu s'éloigner. — Il fume... je croirais assez que c'est un ancien militaire. Que diable voulait-il aux Granval? il a fini par dire qu'il se moquait d'eux... C'est égal, j'ai bien fait de lui tenir compagnie... s'il revient, je le ferai encore causer.
L'étranger, après avoir passé toute la matinée sur son banc de pierre, revient en effet à l'auberge sur les deux heures. Il <lemande encore du pain et du fromage ; mais, cette fois, il ne boit que de l'eau. L'aubergiste va tourner autour de lui, et lui adresse quelques questions pour entamer la conversation ; mais l'inconnu ne semble pas disposé à causer : il mange sans répondre à son hôte, paye son maigre repas, bourre sa pipe, va l'allumer, puis s'éloigne ; mais, cette fois, il descend la rue au lieu d'aller se rasseoir sur le banc de pierre.
— C'est une triste pratique! dit l'aubergiste quand l'inconnu ■est éloigné. — Et encore, dit la servante, c'est qu'il fait un embarras comme un marquis ! il commSTnde ! il parle d'un ton de maître!... Au lieu de se bourrer de fromage, il ferait bien mieux de se faire faire la barbe !...
— Est-il encore sur le banc de pierre en face, Marie ?
— Non, monsieur^ il a descendu la rue.
— Alors il est probable que nous ne le reverrons plus.
— Bon débarras !
L'aubergiste se trompait; sur les huit heures du soir, il voit rentrer dans sa grande salle l'étranger mal mis, avec son bâton noueux.
— Allons I encore l'homme au fromage ! dit tout bas la servante ; mais son maître lui fait signe de se taire, il craint de fâcher le voyageur. Celui-ci s'est placé devant une table, où il demande du pain, du fromage et un petit verre d'eau-de-vie. On le sert promptement ; il mange sans rien dire; mais lorsqu'il demande ce qu'il doit, l'hôte, qui brûle de le questionner, s'avance, et ôtant son bonnet avec politesse, lui dit :