‹ La maison blancheChapitre 7 sur 45 · MA150X BLANCHE · texte numérisé non relu

MA150X BLANCHE

— Est-ce que vous ne comptez pas coucher ici?

— Coucher ici ! dit l'étranger ; non, cela n'est pas nécessaire... on dort tout aussi bien dans la prairie.,, et cela ne coûte rien, tandis que si je couchais chez vous , il faudrait payer, n'est-ce pas ?

— Mais c'est assez l'usage ; vous comprenez bien que nous ne pouvons pas fournir comme ça nos...

— C'est boni c'est bon !... est-ce que je vous ai demandé quelque chose pour rien?...

— Non, monsieur, je ne dis pas cela; mais...

— Mais alors taisez-vous, et laissez-moi tranquille. L'aubergiste remet son bonnet de coton avec humeur, et l'étranger s'éloigne après avoir payé.

— Je commence à croire que ce monsieur au fromage n'est qu'un vagabond, dit l'hôte quand il est certain que l'inconnu est bien loin. Un homme qui couche dans les prairies... c'est un peu suspect... Je suis fâché qu'il n'ait pas couché chez moi, parce qu'alors il aurait bien fallu qu'il me dît son nom...

— Oh ! il est en règle ! dit un petit monsieur qui venait d'entrer dans la salle au moment où le voyageur en sortait. En arrivant dans la ville, il a été sur-le-champ faire viser ses papiers chez M. le maire.

— Tiens 1 vous connaissez donc cet homme, monsieur Benoît? dit l'aubergiste en s'approchant du nouveau venu. M.Benoît se caresse le menton, secoue la tête pour se donner de l'importance, et répond :

— Oui... je l'ai déjà rencontré plusieurs fois dans la ville; il y a au moins huit jours qu'il y est arrivé.

— Comment s'appelle-t-il?

— Pour son nom, je l'ignore... mais je crois que c'est un homme qui a eu de la fortune, qui a tout mangé, et qui n'a plus rien.

— Et que fait-il à présent?

— Mais vous l'avez vu ; il se promène, il se repose, il fume mais il parle peu.

— Moi, je n'ai rien à lui demander, il a payé tout C6 qu'il pris chez moi... mais il est bien mal mis... Hom ! monsieur Benoît, vous conviendrez que ce n'est pas là la mise d'un homme qui a des renies I

— Je ne vous ai pas dit qu'il avait des rentes !... je vous ai

dit que je présumais qu'il avait été riche, c'est bien différent.

On s'entretient encore pendant quelque temps de l'inconnu; puis l'arrivée de nouveaux venus fait oublier l'homme aux minces repas.

Le lendemain, au point du jour, l'étranger était encore étendu sur le banc de pierre, en face de l'auberge : moins livré à ses pensées, il semblait considérer les voyageurs qui arrivaient, et plus d'une fois il fit un mouvement pour s'approcher de quelques-uns d'entre eux ; mais il retombait bientôt sur son banc, et un sentiment pénible se peignait sur ses traits.

Sur les midi, il entre dans l'auberge, y fait un repas aussi modeste que la veille ; puis, posant sa tète dans ses deux mains, reste devant la table comme enseveli dans ses pensées. Il y avait déjà longtemps qu'il était dans cette position, et l'hôte lui-même n'osait le troubler, lorsqu'un grand bruit se fit entendre : une chaise de poste arrive. Trois jeunes gens et un domestique en descendent, et les servantes ainsi que l'aubergiste courent recevoir Robineau et ses deux compagnons de voyage; car c'étaient eux qui venaient d'arriver à Clermont.

— Aïel... holà!... je suis moulu 1 dit Robineau; on a bien raison de dire qu'on va un train de poste... Comme nous avons été, messieurs ! ... les villes, les villages fuyaient derrière nous ! . ..

— C'est-à-dire que c'est nous qui fuyions devant eux...

— C'est gentil... c'est amusant d'aller vite... Aïe le mollet!... François, prends bien garde à mes malles, à mes effets...

— Allons, monsieur l'aubergiste, faites-nous un bon repas... ce que vous avez de meilleur. J'ai une faim !... et toi, Edouard ?

— Moi aussi... L'air de ce pays me semble fort bon.

— Et toi, Robineau, est-ce que tu n'es pas en appétit? Robineau tire Alfred par son habit en lui disant à demi-voix :

— Ne m'appelle donc plus Robineau, mon ami ; tu sais bien que ce n'est plus mon nom... Je suis Jules de la Roche-Noire...

— Ah ! au diable 1 est-ce que je pense à cela !... Enfin, monsieur Jules Robineau de la Roche-Noire, est-ce que vous n'êtes pas disposé à vous mettre à table ?

— Mon ami, tant que je ne serai pas arrivé à mon château, je n'aurai pas d'appétit.

^- Voilà un château qui te fera faire une maladie, mon pauvre garçon.

Les trois jeunes gens étaient entrés dans la grande salle ; le

bruit de leur conversation a fait lever la tète à l'étranger, qui les regarde sans se déranger.

— Messieurs!... messieurs! ne vous asseyez donc pas ici! dit Robineau, qui vient d'apercevoir l'inconnu, nous ne pouvons pas rester dans celte salle!... Des gens comme nous... Vous ne voyez donc pas ? la société est jolie l

Alfred se lève en disant :

— Ma foi , quand je voyage , je suis philosophe , moi ; et pourvu que le dîner soit bon...

Mais Robineau crie, appelle, fait du tapage, et l'hôte arrive le bonnet à la main.

— Faites-nous donc donner une chambre particulière, dit Robineau ; il me semble, monsieur l'aubergiste, que vous devriez prendre garde... et ne pas nous mettre avec... tout le monde.

— On dresse votre couvert au premier, messieurs; et si vous voulez monter...

— Oui certainement.

— Ces messieurs coucheront-ils ici?

— Non pas ! non pas ! nous couchons à mon domaine de la Roche-Noire.

Au nom de la Roche-Noire, l'étranger lève les yeux et regarde avec attention Robineau, qui reprend :

— Vous devez connaître ce cliâleau-là, monsieur l'aubergiste?...

— La Roche-Noire... non, monsieur; je connais le village de la Roche-Blanche, qui est environ à deux lieues d'ici...

— Dis donc, Robineau, dit Alfred en riant, on s'est peut-être trompé ; c'est sans doute de la Roche-Blanche que tu es le seigneur.

— Du tout... J'ai mes titres; je suis bien sur que c'est Noire... D'ailleurs, comment sont les propriétés à la Roche- Blanche ?

— Oh ! monsieur, la plupart des habitants logent dans des antres, dans des espèces de cavernes creusées dans les rochers...

— Vous voyez bien, messieurs, que ça ne se ressemble pas... des antres, des cavernes... et moi j'ai un chAteau magnifique... J'espère que vous connaissez la ville de Saint-Amandî

— Saint-Âmaiid-Talende; oui, monsieur; c*est à quatre bonnes lieues d'ici.

— Eh bien, mon château est dans les environs... on doit le voir de loin, parce que...

— Ah ! pour Dieu, s'écrie Alfred, allons nous mettre à table !... J'ai déjà une indigestion de ton château avant que d'y ^tre arrivé...

— Oui, oui, ne restons pas ici. En disant cela, Robineau jette un regard méprisant sur l'étranger, qui, loin de baisser la tète, fronce le sourcil et suit des yeux le seigneur de la Roche- Noire. Celui-ci se hâte de sortir de la salle, et dit à l'aubergiste :

— Pourquoi avez-vous donc des gens comme ça chez vous?

— Comme qui, monsieur?

— Parbleu ! comme ce mendiant qui était assis dans votre salle, et qui ne s'est pas même levé quand nous sommes entrés.

— Ce n'est pas un mendiant, monsieur, c'est un voyageur.

— Eh bien ! il est gentil, il est propre, le voyageur !... Il a d'ailleurs un air très-insolent, et si je n'avais pas eu peur... de me compromettre, je lui aurais appris qu'on ne regarde pas ainsi un homme comme moi.

— Ah! Robineau, je t'en prie, ne fais pas le méchant, ait Alfred en se mettant à table; depuis que tu as un château, tu veux tout écraser, tout effrayer... Est-ce que tu crois que les richesses donnent le droit de faire le maître partout?

— Il n'est pas question de cela... Je veux qu'on soit poli avec moi, voilà tout... Il me semble que ce n'est pas trop demander.

— Mais vous, monsieur Jules, dit Edouard, avez-vous été bien poli avec ce pauvre homme?... Dès quevous l'avez aperçu, vous avez voulu quitter la salle... il aura remarqué les regards méprisants que vous jetiez sur lui... Les malheureux sont plus susceptibles que d'autres, parce qu'à chaque in&lknt ils redoutent des humiliations.

— Allons ! ne nous occupons plus de cet homme. Au fait, je dois avoir trop de choses dans la tête pour faire attention à de tels personnaiges ; mangeons vite, messieurs, afin d'arriver plus tôt chez moi...

— Éiouff&-toi, si tu veux ; moi, je vais diner tranquillemoct ;

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songe donc qu'il n'est que deux heures!... Nous avons bien le temps !...

— Mais pourquoi aller à pied ?... gardons la voiture, on nous trouvera d'autres chevaux.

— Eh ! nous sommes las d'être en voiture ; n'est-il pas bien plus agréable de faire les deux ou trois lieues en nous promenant, en admirant le pays... les paysannes... car enfin il faut savoir à qui nous aurons affaire...

— Alors nous laisserons la chaise et nos bagages ici, et je les enverrai chercher demain par mes gens... Malgré cela, messieurs, je vais envoyer François en avant, afin qu'il fasse préparer nos appartements...

— Envoie François en avant, si tu veux.

Robineau quitte la table et va trouver son domestique ; il le prend à part et lui dit : — François, tu vas aller en avant à mon château.

— Oui, monsieur... Par où est-ce, monsieur?

— Prends la route de Saint-Amand, puis tu demanderas... parbleu ! il doit être connu !...

— Oui, monsieur... Oh ! je le trouverai bien.

— Tu apprendras au concierge que son nouveau maître va arriver avec deux jeunes seigneurs de sa connaissance.

— Oui, monsieur.

— Tu lui diras de tout préparer pour nous recevoir... dignement.

— Oui, monsieur... je lui dirai de faire les lits...

— Tu lui feras entendre... comme si ça venait de toi, que je ne suis pas insensible aux compliments... et qu'il devrait me faire une harangue...

— Oui, monsieur... je lui dirai que vous m'avez dit que vous seriez sensible à une harangue.

— Non, imbécile ! ne dis pas que je t'ai dit cela , mais que tu l'as deviné...

— Ah ! j'entends, monsieur.

— Ensuite, François, tu iras dans les environs, chez tous les paysans... tu leur apprendras aussi mon arrivée... tu leur feras comprendre que je suis très-riche, très-grand...

— Faudra dire que vous êtes grand ?

— C'est-à-dire généreux... que j'ai l'intention de faire dea rosières...

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— Oui, monsieur, je- leur dirai que vous voulez leur faire faire des rosières...

— Et que s'ils m'apportaient des bouquets... s'ils me faisaient une petite réception... avec des coups de fusi!,.. des cris, des danses, ça ne pourrait que me faire plaisir.

— Bien, monsieur, j'vas leur dire que vous voulez une fêle à votre inou...

— Oui, c'est cela; enfin, François, mets tout le monde en mouvement.

— Oui, monsieur, soyez tranquille... vous serez content. François s'éloigne pour se rendre à la Roche-Noire; et Robi-

neau, enchanté de son idée, remonte en se frottant les mains près de ses deux compagnons; il les presse tant, qu'enfin ceuxci quittent la table, et on descend dans la cour de l'auberge. L'étranger y était en train de bourrer sa pipe.

— Nous parlons, dit Robineau ; monsieur l'aubergiste, nous vous laissons ma chaise de voyage, nos malles, nos bagages... François, mon valet de chambre, viendra demain chercher tout cela avec un cheval pour ramener la voiture; ces messieurs veulent aller en se promenant...

— Oh ! vous allez voir un beau pays, messieurs.

— Oui, mais encore faudrait-il s&voir par où nous devons aller...

— Il y a une jolie roule de traverse dans les montagnes qui conduit à Saint-Saturnin, qui n'est qu'à une demi-lieue de Saint- Amand... il y a ensuite la grande route qui mène à Issoire, à Saint-Flour.

— Non, non, point de grandes routes, dit Edouard; il nous faut du pittoresque, du varié, du terrible même !

— Un instant, messieurs ! je ne marche pas au bord des précipices, moi!... 11 serait peut-être plus sage de prendre un guide pour nous conduire dans ce pays* que nous ne connaissons pas.

L'étranger, qui a entendu les derniers mots de Robineau, s*approche alors brusquement des trois jeunes gens, et sans ôter son chapeau de dessus sa tête, leur dit: —S'il vous 33ut un guide, messieurs, je puis vous en servir... car, depuis huit jours, je ne fais que me promener dans les environs, et je commence à les connaître.

Alfred et Edouard sont indécis ; mais Robineau , auquel la

figure de l'étranger ne plaît nullement, s'empresse de répondre:

— Non, non, nous ne voulons personne... je plaisantais! nous sommes assez grands pour trouver notre chemin nousmêmes.

— Tout comme il vous p^ira, répond l'étranger ; et mettant sa pipe dans sa bouche, il s'éloigne de l'auberge. Bientôt les trois jeunes gens, après avoir recommandé leurs effets à l'aubergiste, quittent Clermont et prennent la route de traverse ^u'on leur a dit conduire à Saint-Amand.

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