‹ La maison blancheChapitre 8 sur 45 · TOTAGE DANS LES MONTAGNES · texte numérisé non relu

TOTAGE DANS LES MONTAGNES

En sortant de Clermont, les trois voyageurs ont suivi d'abord le chemin qu'on leur a indiqué et qui doit les mener à la petite ville de Saint-Amand. Mais à peine ont-ils fait une demilieue dans les montagnes, que le désir de jouir d'un beau point de vue, de gravir un rocher, de parcourir un sentier plus pittoresque, leur fait insensiblement quitter la route qu'ils devraient suivre. Vainement Robineau, qui ne partage pas l'enthousiasme de ses compagnons pour les beautés qu'offrent des sites, tantôt sauvages et tantôt cultivés, s'arrête souvent avec humeur etdit : « Ce n'est pas par la, messieurs !... Vous vou-j éloignez... nous perdons notre route... nous ferons cent fois plus de chemin qu'il ne faut. »

Alfred et Edouard ne l'écoutent point : ils continuent de courir en avant; puis, s'arrètant avec extase sur le sommet d'un mont, s'écrient : '« Quel pays pittoresque!... comme la nature y est variée !... Ici, des rochers escarpés, des montagnes arides, un sol calcaire... des produits volcaniques; à nos pieds, des prairies verdoyantes, des vignes, des champs, des arbres chargés de fruits !...

— Montons encore, dit Edouard, sur la cime de cette montagne ; il me semble voir un champ de blé...

— Oh ! cela serait curieux.

— Il faut voir cela, répond Alfred en suivant Edouard ; et

tous deux gravissent les rochers en courant, en sautant, en riant ; tandis que Robineau, qui est resté en bas, fait une moue épouvantable en disant : « Il me semble, messieurs, que mon château n'est pas niché là-haut... Quand nous serons installés chez moi , vous aurez tout le temps de faire des excursions dans les environs !... Cela n'a pas le sens commun de se fatiguer à grimper si haut!... »

Les deux amis continuent de monter; ils arrivent au plateau, qui paraît avoir plus d'une lieue d'étendue, et sur lequel, en effet, on trouve un vaste champ de blé. Tout au plaisir que leur procure cette situation magnifique, Alfred et Edouard s'arrêtent; ils sourient, ils sont heureux !... Et lorsqu'on éprouve un sentiment de bonheur, on cherche à le faire durer longtemps, à le maintenir dans son âme... Il est si rare que l'on soit heureux du présent !... c'est presque toujours sur l'avenir c|ue l'on se berce...

Robineau s'est assis d'un air piteux sur une pointe de rocher, et il regarde ses compagnons qui sont à plus de vingt toises au-dessus de lui. Alfred lui fait signe de venir les rejoindre en criant ": — Arrive donc !... c'est superbe... on découvre tout le pays.

— Découvre-t-on mon château? crie Robineau.

— Oh ! nous en apercevons une douzaine !

Ces mots décident le nouveau seigneur à gravir la montagne. 11 y arrive en sueur, et regarde autour de lui en s'essuyant le front.

— Eh bien ! est-ce que tu es fâché d'être monté ? dit Alfred.

— Est-ce que cela ne vaut pas la peine qu'on se fatigue un peu, dites, monsieur Jules?

— Messieurs, c'est joli... j'en conviens... on voit très-loin... mais au Diorama de MM. Daguerre et Bouton j'en ai vu autant que ça!...

— Mon ami, le Diorama est certainement une chose ravissante; il est impossible de pousser plus loin l'illusion, la perfection des détails; mais l'art ne doit pas empêcher d'admirer la nature!...

— Vous direz ce que vous voudrez, messieurs; mais j'aime mieux le Diorama : au moins , j'ai l'explication de ce que je vois ; mais, ici, je ne sais pas ce que je regarde... Voilà là-bas un village... je ne sais pas quel village c'est.

— Attends ! attends ! voici un bon paysan qui sera notre cicérone.

Un villageois s'approchait, la bêche et la pioche sur l'épaule. 11 se disposait à descendre la montagne : Alfred l'appelle, et le paysan vient à eux en les saluant. On est beaucoup plus poli en Auvergne que dans les environs de Paris.

— Mon brave homme, voulez-vous avoir la bonté de nous dire quelle est cette petite ville que nous apercevons là-bas... entre deux rivières ?

— Là, messieurs, c'est Saint-Amand... Oh! une jolie petite ville!... C'te petite rivière que vous voyez par ici, c'est la Veyre, qui prend sa source à Pagnia , un hameau qui est làbas ; elle se joint à la Mone, et toutes les deux se jettent dans l'Allier. La Mone vient de Saint Saturnin, qui est à une demilieue de Saint-Amand... Tenez, au bout de mon doigt.

— Qu'est-ce que c'est que Saint-Saturnin ?

— Oh! c'est un gros village... AutreC^s c'était une ville... et une ville fortifiée même...

— Y a-t-il un château par là ? demande Robineau.

— Oh ! oui, monsieur, i'gnia un château fort.

— Qui s'appelle la Roche-Noire ?

— Non, monsieur, non; c'est le château de Saint-Saturnin.

— Et la Roche-Noire, où est-ce ?

— C'est la Roche-Blanche que vous voulez dire, sans doute?.. C'est ce petit village là-bas...

— J^e ne vous parle pas de votre Roche-Blanche !... Ils sont étonnants, ces Auvergnats!... ils veulent absolument que noir et blanc ça soit la même chose...

— Dame, monsieur, je ne connaissons pas alors...

— Et de ce côté, brave homme ?

— Ça, monsieur, c'est le bourg de Chanonat.

— Chanonat ! où est né Delille? s'écrie Edouard.

— Delille ? répond le paysan ; ah ! je ne vous dirons pas , monsieur... Quoi qu*i faisait ce Delille?... N'était-ce pas un vigneron ?... Ne faisait-il pas du vin?

— Non, mon brave homme ; il faisait mieux que cela... c'était un poclei Mais il aimait les champs; et, nouveau Virgile, il a, dans de beaux vers, chanté l'agriculture !...

— Je ne l'avons pas connu, monsieur...

Robineau se retourne en haussant les épaules et en disant :

— Que ces gens d'esprit sont bêtes!... Aller parler d'un poëte à ce villageois qui ne connaît que ses canards, sa femme et ses enfants! Je ne ferai jamais une gaucherie comme cela, moi.

Puis, se rapprochant du paysan, Robineau /ui dit : — Mon cher ami, ces messieurs se font nommer tous les environs, c'est très-bien ; mais ils ne pensent pas à l'essentiel, qui est de demander notre plus court chemin pour nous rapprocher de Saint-Amand, et, par conséquent, de mon château, qui est aux environs.

— Ahî messieurs, vot' chemin, c'est de descendre d'abord ; puis vous suivrez à gauche... vous verrez le Crest, et de là à Saint-Amand il n'y a pas loin... Ben le bonjour, messieurs.

— Merci, brave homme.

Le paysan s'est éloigné, et Robineau regarde sa montre et s'écrie :

— Allons, messieurs, en marche... Savez-vous l'heure qu'il est déjà ? Cinq heures et demie, rien que ça.

— Eh bien, il fait jour jusqu'à près de neuf heures, maintenant !

— Oh! jour... c'est selon dans quel chemin on se trouve... d'ailleurs, nous ne sommes pas encore arrivés.

— Adieu donc, endroit charmant' dit Edouard en soupirant ; qu'avec plaisir j'aurais vu d'ici le coucher du soleil !...

— C'est cela! et nous coucherions à la belle étoile, nous autres !

— Vraiment ce lieu m'inspirait 1... Je me sens en verve... j'aurais fait quelques vers sur ce site...

— Vous ferez un poëme une autre fois, mon cher Edouard ; vous reviendrez ici, vous y regarderez le soleil, la lune et tout ce qui vous fera plaisir ; mais, pour l'instant, je vous en supplie, allons chercher mon château dont je commence à être très-mquiet.

En disant cela, Robineau va prendre Edouard par le bras, et il l'entraîne ; il appelle Alfred, et veut aussi lui donner le bras.

— Et pourquoi diable nous tenir ainsi? dit Alfred en se dégageant du bras de Robineau.

— Mon ami, c'est qu'en se tenant trois, on est plus solide et moins en danger de glisser.

— Est-ce que tu trouves qu'il fait du verglas?... Dis plutôt que tu as peur que nous ne t'échappions encore.

— Quand cela serait, messieurs, n'est-il pas bien naturel que je sois impatient de connaître ma propriété?...

— Quelques heures plus tôt ou plus tard, qu'importe?

— Mon cher Alfred, tu parles bien comme quelqu'un qui a cent mille livres de rente, qui est habitué à la fortune... qui est même blasé sur les jouissances qu'elle procure; mais moi, je suis encore tout neuf là-dedans, j'ai hâte d'être heureux ; et pour moi, les^ plus beaux sites, les points de vue les plus merveilleux ne sauraient avoir le charme que me fera éprouver l'aspect du domaine que je viens d'acheter.

— Je conçois cela, dit Edouard; allons, messieurs, en avant.

On marche sans s'arrêter pendant quelque temps ; mais bientôt se présente un sentier tortueux entre des rochers à pic, sur lesquels on aperçoit des chèvres qui sautent rapidement des espaces considérables, puis qui restent quelques moments immobiles sur le bord d'un précipice : Edouard ne peut s'empêcher de s'arrêter encore pour contempler ce tableau.

— Ah! messieurs, s'écrie-t-il, convenez que c'est superbe... que cet endroit sauvage a quelque chose de majestueux... On se croirait ici bien éloigné du monde !...

— Nous en sommes éloignés aussi, car je ne vois personne et je n'aperçois aucune habitation, dit Robineau en regardant tristement autour de lui.

— Ce sentier étroit entre ces rochers a je ne sais quoi de grand... d'antique... il me reporte à d'autres siècles... il me semble que je vais voir Œdipe et Laïus se rencontrant dans ce fatal chemin!...

— Ah ! si nous tombons dans les Grecs nous n'en sortirons pas, dit Robineau en frappant du pied avec impatience.

— Moi, messieurs, dit Alfred, je pense qu'il serait bien agréable de se promener par ici avec une jolie femme... Depuis un quart d'heure nous n'avons rencontré personne!... C'est charmant. Quand un endroit plaît, on peut s'y arrêter... s'y embrasser... s'y extasier sur les beautés de la nature, et on n'a pas peur d'être surpris comme dans toutes ces campagnes près de Paris, où ces maudits paysans sortent d'un champ de pommes de terre au moment où vous y pensez le moins. Est-ce ^ue tu n'es pas de mon avis, Robineau?... Dis donc, si tu avais Fifine ici?...

— Si j'avais Fiûne, je la ferais marcher au moins 1 et elle ne

S arrêterait pas à chaque instant pour regarder un petit tas de mousse ou une pierre qui se détache et menace de nous tomber sur le nez.

— Elle n'est donc pas romantique, Fifine? Cependant, mon ami, en général, les dames aiment beaucoup à causer d'amour en plein champ... Le gazon, le feuillage, un endroit bien touffu, bien sombre, cela inspire, émeut, attendrit ; moi, c'est étonnant comme l'air de la campagne me rend amoureux !

— Ah ! messieurs, que vous êtes jeunes, que vous êtes enfants !

— Puissions-nous 1 être longtemps !... Les sensations les plus douces sont toujours celles qui nous rappellent notre jeune âge!

— Avançons, messieurs, avançons, je vous en prie... Je ne vois rien de bien gentil dans ce chemin rocailleux... Eli bien ! monsieur Edouard, qu'est-ce que vous regardez donc en l'air?

— Comment ! vous ne voyez pas cette chèvre posée absolument sur le bord de ce précipice !... Il semble que ses pieds touchent à peine le sol... et sa tête avancée considère sans trembler l'espace immense sur lequel elle est presque suspendue.

— Ah! messieurs, c'est trop fort! Comme si on n'avait jamais vu de chèvres!... Perdre son temps à les regarder... Parbleu ! elles ne sont pas autrement faites ici (ju'au Jardin des Plantes... elles ne sont même pas si belles; encore si vous aperceviez un ours, un lion!... à la bonne heure, on pourrait admirer!...

— Oh ! je suis bien sûr que tu ne t'arrêterais pas pour les regarder, toi !

— Maudit chemin qui n'en finira pas!... Ce villageois nous aura donné une fausse indication... Nous finirons par nous égarer, nous perdre dans ces montagnes... Ah! que je suis fâché maintenant que nous n'ayons pas pris un guide.

— C'est ta faute, pourquoi as-tu refusé cet homme qui s'offrait pour nous en servir ?

— Qui?... ce mendiant, ce misérable, qui n'a pas même ôté son chapeau pour nous parler?

— Est-il besoin qu'un guide ait appris la civilité?..

— Au moins il est besoin qu'il n'ait pas l'air d-'un brigand, et c'est l'effet que m'a fait cet homme-là... Vous n'avez donc

pas remarqué ces regards en dessous qu'il nous lançait... et puis ce gros bâton qu'il tenait à la main ?

— Comment ! nous étions trois, et tu aurais eu peur de cet homme?

— Non, il n'est pas question d'avoir peur !... Mais qui est-ce qui vous assure que cet homme n'a pas des compagnons, des camarades dans les montagnes? Il nous aurait menés où il aurait voulu, et tout à coup une douzaine de particuliers de sa tournure seraient tombés sur nous.

— Ah 1 mon pauvre Robineau ! je vois que tu ne feras pas le tour du monde en te promenant !

~ Ma foi, j'avoue que j'aime beaucoup mieux voyager en voiture qu'à pied ; au moins on avance, on fait du chemin!... Mais, avec vous, il faut s'arrêter à chaque instant... et dans tout cela, je ne vois pas plus de château que dans ma main !... Voilà qu'il est sept heures bientôt, et je commence à être trèsfatigué.

— Et moi à avoir très-faim, dit Alfred ; je vois que l'air de ces montagnes est bon pour la digestion.

Les deux amis ne peuvent s'empêcher de rire de la figure de Robineau, qui pousse des soupirs en regardant autour de lui. Cependant on marche, on sort du sentier, on aperçoit un village sur le bord d'un lac, et on se dirige de ce côté.

— Nous allons nous informer de mort château à ce village, dit Robineau.

— Nous allons aussi y manger, dit Alfred, car la promenade que nous avons faite me donne de l'appétit.

— Oui ! elle est gentille, la promenade ! je suis sûr que nous avons fait plus de six lieues en nous égarant.

On approche des bords du lac contre lequel le village est placé ; des paysans sont assis devant leurs chaumières, quelques vieilles femmes filent, de jeunes filles cousent, des enfants jouent et se roulent à terre.

— Elles sont un peu brunes, dit Alfred en examinant les jeunes filles; malgré cela, elles ne sont pas mal... les yeux vifs... des dents blanches... la coiffure est originale , avec ce petit chapeau de paille placé en arrière et qui serre sous le menton , on les prendrait presque pour des Anglai^es. Allons, messieurs, avançons ; je ne pense pas qu'il y ait d'auberges en cet endroit ; il faut donc, comme les anciens chevaliers, aller

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demander rhospitalité à ces bonnes gens !... avec la différence que nous payerons ce que nous prendrons, ce qui n'est peutêtre pas aussi chevaleresque, mais ce qui me semble plus naturel.

On entre dans une maisonnette des plus apparentes ; les habitants regardent les trois jeunes gens avec une curiosité mêlée de bienveillance et de bonhomie.

— Pouvez-vous nous donner quelque chose à manger ? dit Alfred; en payant bien, s'entend.

— Oh! oui, monsieur, tout de suite; et quand même vous ne payeriez pas, c'est égal !...

— Eh bien, dit Edouard, vous voyez, messieurs, que l'hospitalité se pratique encore... ces braves gens ne nous connaissent pas, et ils nous traiteraient gratis !...

— Oh ! parce qu'ils voient bien que nous payerons, dit Robineau.

— Monsieur Jules, vous ne croyez donc pas aux vertus des anciens patriarches ?

— Messieurs, je croirai à tout ce que vous voudrez quand j'aurai vu mon château!... Bonnes gens, où sommes-nous ici, s'il vous plaît?

— A Ayda, monsieur.

— Est-ce loin de Saint-Amand ?

— A deux bonnes lieues, monsieur.

— Ce qui prouve que, quoique nous marchions, nous n'avançons guère!... A table, messieurs !

On avait servi sur une table des œufs, du fromage blanc, du fromage ancien, du lait et des fruits ; les trois jeunes gens se placent sur des escabeaux ; les villageois restent debout autour d'eux ; vainement Alfred les engage à s'asseoir, les bons Auvergnats n'en veulent rien faire, et Robineau se dit : C'est trèsbien, voilà des paysans respectueux; je suis très-content d'avoir acheté une propriété en Auvergne.

Deux jeunes filles de quinze à seize ans servent les voyageurs, leur versent à boire, s'empressent de leur offrir des fruits, du pain, du lait, et tout cela en souriant et en faisant toujours une petite révérence.

— Elles sont fort gentilles, dit Alfred ; et je trouve qu'il est beaucoup plus agréable de voir derrière soi d'aussi aimables enfants, de rencontrer sans cesse un sourire sur leurs physio-

nomies riantes, que d'avoir sur les épaules une douzaine de valets curieux, bavards... Tiens, Robineaù, je te conseille de monter ta maison avec de semblables jeunes filles... tu seras servi comme un sultan !...

— Oh! messieurs, vous ne voyez que la bagatelle!... mais je ne puis pas avoir une femme pour cocher, pour jockey, pour valet de chambre. Ça serait gentil, un cocher en jupon

— Tu les habilleras en homme.

— Oh ! non, dit Edouard, elles sont si bien ainsi I

Rien n'est beau que le vrai, le vrai seul est aimable.

— Ce qui serait plus aimable, dit Robineaù en prenant une jatte de lait, ce serait d'être arrivé. Dites-moi donc, monsieur l'Auvergnat, connaissez-vous dans les environs le domaine de la Roche-Noire?

Le villageois auquel Robineaù s'adressait réfléchit quelque temps, puis répond : Ah l oui, monsieur!... La Roche-Noire!... je connaissons ben...

— Il le connaît ! s'écrie Robineaù; et dans son transport de joie il lève les bras au ciel, et envoie dans la figure d'Alfred presque tout le lait contenu dans la tasse qu'il tenait à la main.

— Que le diable t'emporte, toi et ton château ! .. s'écrie Alfred en se levant de table pour ôter sa cravate, qui est imbibée de lait, tandis qu'Edouard rit aux éclats.

— Ah ! mon ami, je te demande pardon, dit Robineaù ; mais vraiment, je commençais à être inquiet de mon château !... Ce brave homme m'a rendu la vie.

— N'avais-tu pas peur que ta maison ne fût envolée?...

— Je te donnerai une autre cravate, Alfred. Et dites-moi, respectable villageois , qui connaissez la Roche-Noire, est-ce une belle propriété?

— Oh î oui, monsieur, c'est ben grandi... C'est une espèce de rbâleau, à ce qu'on dit ; i'gnia encore de grandes tours. On dit comme ça que du temps des anciens on s'y est battu, on en a fait le siège I...

— On en a fait le siège I s'écrie Robineaù en se levant et en renversant son escabeau pour courir près du paysan.

— Mon ami, voilà un écu de cent sous; dites-moi , je vous on prie, tout ce que vous savez sur la Roche-Noire.

LÀ MAISOX BLANCHE.

— Monsieur, VOUS êtes ben généreux, certainement!...

— Je suis mieux que cela ; je suis le propriétaire, le nou\eau châtelain du château dont vous m'assurez qu'on a faille siège... Je vous réponds qu'on y fera encore des choses extraordinaires ! j'y donnerai des tournois, des carrousels, des joutes, des... Mais revenons à mon domaine... Se voit-il de loin?...

— Oui, monsieur... il est sur une hauteur.

— Il est sur une hauteur I... C'est charmant !... Et le parc, les jardins ?

— Le parc est encore grand, à ce qu'on dit; je ne le connaissons pas, mais je sommes entré une fois dans les jardins... Oh! c'est magnifique!... l'gnia des fontaines en marbre... qui sont un peu endommagées, mais c'est égal!... Et puis des (Statues superbes ! où qu'on voit des hommes et des femmes toutes nues, que ça fait peur !...

— Il y a des statues !... El Robineau presse le paysan dans ses bras ; il l'embrasserait s'il ne craignait de compromettre sa nouvelle dignité. Il tâche de se calmer, et reprend : Maintenant, brave homme, venons à l'essentiel : de quel côté est mon château ?

— La Roche-Noire ? dame l monsieur, c'est environ à une lieue de Saint-Amand.

— Alors, puisque cet endroit-ci en est à deux lieues, nous ne sommes plus qu'à une lieue de mon domaine.

— Oh ! pardonnez-moi, monsieur !,.. vous en êtes ben plus loin... parce que la Roche-Noire n'est pas de ce côté-ci. Si vous venez de Clermont, vous n'avez pas pris le bon chemin pour y arriver...

— La, j'en étais sûr! nous nous sommes perdus!... entendez-vous, messieurs?

Robineau se retourne et clierche des yeux ses compagnons, mais ceux-ci ont quitté la chaumière pendant qu'il causait avec le paysan.

— Allons!... je gage qu'ils sont allés se promener, à présent?... Ils ont juré de me faire mourir de chagrin !... Mais an moins me voilà un peu plus tranquille sur ma propriété!... Enfin, brave homme, à quelle distance sommes-nous donc de la Roche-Noire ?

— Mais, monsieur... trois petites lieues... au plus...

— Encore trois lieues !... Et quel chemin devons-nous prendre ?

— Ah! maintenant!... dame!... ça sera par les traverses... Faut d'abord gagner Ghadrat, puis alors vous verrez Saint- Amand, puis vous trouverez vol' affaire.

— Si nous le trouvons avant la nuit, nous serons bien heureux !... Gourons chercher ces messieurs, et en route.

Robineau quitte la chaumière, en s'informant à des paysans du chemin qu'ont pris ses compagnons ; on lui montre les bords du lac, il y court, et ne tarde pas à apercevoir Edouard assis sur le rivage, écrivant avec un crayon sur ses tablettes, tandis qu'un peu plus loin, Alfred danse avec une jeune fille au son d'un fifre dont joue un petit paysan.

— En route, messieurs, il fera bientôt nuit ! crie Robineau. Mais Alfred continue de danser et Edouard d'écrire.

Ils ont le diable au corps!... se dit Robineau, qui s'approche d'Edouard et lui frappe sur l'épaule au moment où celui-ci relit les vers qu'il vient de faire.

— Monsieur Edouard ! il faut nous remettre en route. Edouard lève les yeux sur Robineau, et s'écrie :

Que j'aime ce séjour! près de cette onde pure, Qu'il est doux, sur le soir, d'admirer la nature!

— Je VOUS dis qu'il va faire nuit...

— Né sous cet humble toit, l'habitant de ces lieux D'un œil indifférent voit ces monts sourcilleux!...

— Nous avons encore trois bonnes lieues à faire dans les monts sourcilleux, monsieur.

— Mais, pour un cœur sensible à la mélancolie, Ce site romantique est plein de poésie !...

Ces rochers escarpés, ces limpides ruisseaux, Ces sentiers tortueux, ces flexibles roseaux...

— 11 est bientôt huit heures, et nous nous casserons le cou dans les sentiers tortueux !...

— Tout m'agite, m'émeut, et cet endroit sauvage A mes sens étonnés parle un nouveau langage.

— Ah! pour le coup, si les ruisseaux vous parlent, c'est une mauvaise plaisanterie, monsieur Edouard !

— Eh bien, mon cher Jules! que dites-vous de ces vers? dit Edouard en se levant et en mettant ses tablettes dans sa poche.

— Je dis qu'ils sont charmants, admirables... mais qu'avec vos vers vous nous ferez passer la nuit dans ces montagnes, ce qui ne m'amusera nullement.

— Voulez-vous que je vous les redise?...

— Non, je veux m'en aller... Et cet Alfred qui danse comme un perdu !... Un jeune homme de son rang, un baron! faire des fiicnacs avec une grosse Auvergnate !... Alfred ! Alfred !...

— Une minute! elle m'apprend une bourrée, dit Alfred en continuant de danser et en faisant tourner la jeune fille dans ses bras. Enfin la danse finit ; Alfred embrasse la petite paysanne, et revient vers ses compagnons en disant :

— Messieurs, la danse auvergnate n'est pas légère et aérienne ; mais je vous assure qu'elle a son mérite. Aussi, je me promets, mon cher Robineau, de faire sauter toutes tes vassales.

— Avez-vous fini, messieurs ?

— Oui, nous voici prêts à te suivre.

— Ce n'est pas malheureux!... Doublons le pas, je vous en prie... Ce chemin doit nous conduire à Chadrat, et de là, s'il plaît à Dieu, nous irons à la Roche-Noire.

Les trois voyageurs saluent les habitants du village, et se remettent en marche ; Alfred en répétant les pas de la bourrée, Edouard en relisant ses vers, et Rcbineau en regardant à chaque instant à sa montre.

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